TRANQUILLITÉ DE LA FAMILLE ROYALE
cendie terrible préparé depuis plusieurs mois. On sait en effet , que les cinq ou six personnes qui , dans cette prétendue orgie des garde? du corps, foulèrent aux pieds la cocarde tricolore, étaient des agents provocateurs, et que le bruit d'un outrage fait à la majorité de la nation insultée circulait dans Paris dès le 30 septembre.
Le 2 octobre, il y eut, par suite de ce repas militaire, un déjeuner à l'hôtel des gardes du corps : le bruit courut à Versailles et à Paris qu'il avait été question, dans ce repas, de marcher sur l'Assemblée. Dès ce moment, Paris, déjà si agité, devint en révolution permanente. Les attroupements étaient perpétuels ; les plus virulentes motions s'émettaient sur toutes les places. On parlait toujours de se porter sur Versailles.
Là, le Roi et la Reine ne paraissaient craindre aucune tentative, et ne prenaient nulle précaution. Le Roi continuait à chasser ; Mesdames s'occupaient de leur jardin à Bellevue; Madame Elisabeth continuait à ranger sa bibliothèque à Montreuil. Autour de Versailles et de Paris, on n'était guère plus troublé. Au Val, près de Saint-Germain, la maréchale de Beauvau fut seulement avertie le 2 octobre, par une dame étrangère, qu'une insurrection considérable s'organisait pour amener à Paris la famille royale et l'Assemblée nationale, La maréchale de Beauvau prévint aussitôt la Reine (1). Mais, soit que la cour fût trompée par ces faux meneurs, dont le rôle ne devait finir qu'au 10 août 1792, soit qu'elle crut n'avoir à craindre que des bandes de femmes, toujours est-il que le 5 octobre, quand l'armée populaire était déjà
(1) Camp an. Mémoires.
sortie de Paris, le Roi tirait à Meudon et la Reine était seule à Trianon : « Elle était assise dans sa grotte, li- » vrée à de douloureuses réflexions, lorsqu'elle reçut » un mot de M. de Saint-Priest qui la suppliait de rentrer » à Versailles. M. de Cubières partit en même temps » pour inviter le Roi à quitter la chasse et à revenir » dans son palais, où il se rendit à cheval et fort » lentement (1). »
Ecoutons maintenant Madame Elisabeth raconter ces journées à Mme de Bombelles (&). « J'étais descendue » lundi de cheval à Montreuil, où je devais passer la » journée, et où je t'aurais écrit ; j'allais me mettre à » table, lorsque je vois entrer dans la cour un homme » qui me dit qu'il arrive quinze mille hommes de » Paris, et qu'il va [chercher le Roi qui tirait à Châ- • tillon. Vous jugez que la princesse fut plus tôt à » Versailles que je ne mets de temps à vous le dire. » J'appris cependant, avant de m'en aller, qu'il y avait » deux mille femmes armées de cordes, de couteaux » de chasse, etc., qui arrivaient à Versailles. Elles y » furent à cinq heures. C'était pour demander du » pain, dont Paris manquait absolument, à ce qu'elles » disaient. Elles vinrent chez le Roi pour lui en de- » mander. Sa réponse eut l'air de les satisfaire. Elles » allèrent s'établir dans la salle des Etats. On était » toujours dans l'incertitude de savoir s'il arrivait des » troupes de Paris ou non. Pendant ce temps-là, les » gens de Versailles, déjà fort animés contre les gardes » du corps, se mêlèrent aux bandits pour les détruire.
(1) Camp an, Mémoires.
(2) Coll. F. de Conches, 118.
» Le Roi ayant défendu de tirer, aucun n'y pensa ; » il n'y eut qu'un officier qui, attaqué par un coup de » sabre, chercha à se défendre. On lui en fit un si » grand crime, qu'un homme le tira à bout portant et » lui cassa le bras. Mais, comme l'on voulait donner » tort à ces messieurs, on accusa un garde du corps » dont le cheval fut tué sous lui, et qui lui-même était » percé de coups, d'avoir tiré ses pistolets. Voilà les » moyens dont les gens de Versailles se servirent » pour pouvoir dire que ces messieurs avaient atta- » qué, tandis qu'ils n'ont montré que modération et » courage. On a beaucoup tiré sur eux le reste de la » soirée. Ceux qui étaient dans les hôtels furent bles- » sés à coups de bûches. Tant de ce jour-là que de la » nuit du mardi, il y en a eu onze de tués et beau- » coup de blessés. A onze heures du soir, M. de La » Fayette, que l'on avait forcé de venir à la tête de » trente mille hommes, entra chez le Roi, après avoir » fait renouveler à ces troupes le serment de fidélité, » Il dit que l'on venait demander le renvoi des régi- » ment de Flandre, et que les gardes françaises re- » prissent la garde du Roi. Ils prirent tous leurs postes, » et tout le monde rentra tranquillement chez soi. » Pour moi, je me couchai à trois heures, je dormis » sans m'éveiller jusqu'à sept heures et demie, que » l'on me dit que le Roi me demandait, que j'allais » trouver un détachement de douze grenadiers pour » m'y conduire, que les gardes du corps avaient été » poursuivis encore. Les salles, en effet, avaient été » forcées. Deux gardes eurent la tête tranchée, d'autres » blessés par les femmes d'une manière affreuse. La » Reine, obligée de s'enfuir en chemise chez le Roi,
» parce qu'on entrait chez elle ; toutes les cours rem- » plies de femmes, de bandits et de gardes nationaux » qui tâchaient d'y mettre un peu d'ordre. Sans les » grenadiers, tous les gardes du corps auraient été » massacrés. Ils en ont sauvé prodigieusement, les » ont pris sous leur protection pour les amener à » Paris ; la garde nationale les menant toujours avec » eux, les faisant embrasser le peuple ; enfin, ayant » empêché le peu qui sont venus ici d'être tués. Ceux » qui étaient à cheval se retirèrent dans ï& nuit à Ram- » bouillet, et furent poursuivis presque jusque là. Le » Roi, deux jours après son établissement à Paris, les » a licenciés. Nous sommes maintenant accompagnés » par les officiers de la garde nationale. Mais reve- » nons à la journée du mardi. Les femmes et le peuple, » qui étaient dans les cours, demandaient que le Roi » vînt à Paris. Cela fut décidé à onze heures. Le Roi » et la Reine se montrèrent sur le balcon de la chambre » du Roi ; il y a eu de grands cris de : Vive le Roi! la » Reine ! la nation ! le Roi à Paris ! et d'autres que je » n'ai pas distingués. M. de La Fayette, en parlant » avec une grande force au peuple, fit renouveler le » serment en présence du Roi. Enfin, à une heure, nous » montâmes en voiture : Versailles se signala par des » marques de joie. Nous marchâmes entourés de toute » la garde nationale, de plusieurs gardes du corps à » pied, qui avaient troqué leurs chapeaux contre des » bonnets de grenadiers. J'oubliais qu'après le Roi ils » avaient paru au balcon, avaient jeté leurs bandou- » lières et leurs chapeaux en signe de paix. Le Roi » avait demandé que l'on les laissât sans les pour- » suivre davantage. Je reviens souvent à eux, et tou-