LES FEMMES EN PRÉSENCE DU ROI
loir bien lui confier la garde des postes extérieurs du château. Le Roi y consentit, et fit relever par la garde nationale les gardes du corps, qui se retirèrent dans leurs salles, dans l'intérieur du château.
Pendant que Louis XVI s'entretenait avec ! a Fayette, les cris redoublaient de violence aux abords du palais. Le Roi apprit que les poissardes demandaient à lui parler, pour lui porter le vœu des habitants de Paris et lui expliquer le motif de l'arrivée du peuple. Douze de ces femmes furent admises en sa présence. Une scène inattendue se produisit alors. Déjà intimidées avant de se présenter à Louis XVI, ces femmes, dont plusieurs étaient jeunes et belles, ne trouvèrent que des larmes à verser devant lui, que des paroles entrecoupées de sanglots à prononcer : « Sire ! nous ve- » nons. . . Sire! du pain 1 du pain! pour nos enfants! » Le Roi les rassura, les questionna avec sa bonté naturelle et familière. Elles se retirèrent calmées, respectueuses, et, revenues parmi la foule, tinrent un langage qui exaspéra les bandits et les exposa à leur fureur.
D'autres femmes s'étaient présentées à l'Assemblée, où la représentation du pouvoir national fut loin de leur causer l'impression que la vue du Roi seul et sans défense avait produit sur leurs compagnes. Admises aussitôt et en petit nombre elles furent suivies d'autres bandes. « Celles-ci poussent à la porte , » entrent en foule, remplissent les galeries, puis la » salle, les hommes avec elles (quelques centaines), » armés de bâtons, de hallebardes et de piques, tout » cela pêle-mêle, côte à côte avec les députés sur leurs » bancs, votant avec eux, autour du président investi, » menacé, insulté, qui à la fin quitte la place et dont
84 l'émeute envahit l'assemblée
» une femme prend le fauteuil. Une poissarde com- » mande dans une galerie, et autour d'elle une cen- » taine de femmes crient, ou se taisent à son signal, » tandis qu'elle interpelle les députés et les gour- » mande. « Qui est-ce qui parle là-bas ? faites taire » ce bavard ! Il ne s'agit pas de cela : il s'agit d'avoir » du pain ! Qu'on fasse parler notre petite mère Mira- » beau. Nous voulons l'entendre (1). »
Un décret sur les subsistances est rendu. Les meneurs des bandes se trahissent alors par les cris qu'ils provoquent. « Le décret est insuffisant : il faut qu'on » accorde le droit d'entrer partout où des accapareurs » sont soupçonnés I » « Il faut qu'on taxe le pain à » six sous les quatre livres et la viande à six sous la » livre ! » « N'imaginez pas que nous sommes des » enfants qu'on joue : nous avons le bras levé! Faites » ce qu'on vous demande. Qu'on renvoie le régiment » de Flandre : ce sont mille hommes de plus à nour- » rir et qui nous ôtent le pain de la bouche. Punissez » les aristocrates, qui empêchent les boulangers de » cuire ! A bas la calotte ! c'est tout le clergé qui fait » notre mal ! Monsieur Mounier, pourquoi avez-vous » défendu ce vilain veto? Prenez bien garde à la » lanterne. »
Ces mégères se cramponnent aux bras des députés, essayent de les entraîner encore vers le château, piétinant dans la boue, sous la pluie ; puis, se calmant à la vue de quelques tables improvisées où l'on distribuait des provisions, elles s'arrêtent, mangent, boivent et s'enivrent. Plusieurs tombent endormies sur les
(i) Taine. Les origines de la France, t. II.
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marches des escaliers. La salle de l'Assemblée se ferme enfin et les représentants de la nation, exténués, rentrent chez eux, vaincus par ces misérables. En effet, le but de l'émeute était déjà atteint en partie : elle avait décidé l'acceptation pure et simple de la déclaration des Droits de l'homme et la sanction des articles constitutionnels (1). La nuit et le lendemain devaient achever le reste.
Le calme paraissait rétabli au château, où une foule de personnes attachées à la cour s'étaient réunies, venant de Paris ou des environs. On se pressait dans les appartements, dans les galeries. Des enfants même avaient été amenés par leurs parents. Le jeune de Neuilly raconte qu'il obtint avec peine un morceau de pain pour son souper, et qu'il partagea avec d'autres arrivants de Paris le coin d'une chambre où sa mère et plusieurs dames passèrent la soirée et la nuit sans se coucher.
La famille royale hésitait à se séparer. « La Reine » montrait cette grandeur d'âme et ce courage qui » l'ont toujours caractérisée. Sa contenance était » noble et digne, son visage calme, et, quoiqu'elle » ne pût se faire d'illusion sur tout ce qu'elle avait à » redouter, personne n'y put apercevoir la plus légère » trace d'inquiétude ; elle rassurait chacun, pensait à » tout, et s'occupait beaucoup plus de ce qui lui était * cher que de sa propre personne (2).
On savait cependant que les plus effroyables menaces étaient proférées contre elle. La cour même était persuadée que l'émeute avait surtout pour but
(1) Faits relatifs à la dernière insurrection.
(2) M»« de Tourzel, Mémoires, t. i, p. il.