‹ Madame Élisabeth, sœur de Louis XVIChapitre 65 sur 284 · M. D'ALBERT DE RIONS · texte numérisé non relu

M. D'ALBERT DE RIONS

Rions, originaire du Dauphiné, était commandant de

la marine au port de Toulon. Ce brave officier avait commandé le Sagittaire dans l'escadre du comte d'Estaing, à la prise de la Grenade en 1779, et pris durant cette campagne le vaisseau anglais Y Expérimenta de 50 canons, et dans lequel se trouvaient 660,000 livres en espèces. Ce glorieux souvenir ne l'empêcha pas d'être victime d'une injustice criminelle, dont les suites furent désastreuses pour la marine. Pendant son commandement de Toulon, il fut accusé, à tort, d'avoir fait feu lors d'une sédition qui avait eu lieu dans ce port à la fin de décembre 1789. Après de cruelles violences, il fut enlevé avec plusieurs officiers de marine et conduit dans les prisons de la ville, par le détachement de gardes nationaux venu pour le protéger. La détention dura quinze jours. La municipalité ne rendit la liberté aux prisonniers que lorsque l'Assemblée nationale l'eut ordonné, sur le rapport de Malouet, dont le travail avait vivement frappé l'esprit de Madame Elisabeth.

Malouet concluait que, si justice n'était pas rendue au comte d'Albert et aux autres victimes de la sédition, il ne se trouverait plus « ni administrateur, ni » officier public qui pût remplir ses devoirs et se mê- » 1er de gouvernement. » M. d'Albert était venu demander en personne à l'Assemblée même une réparation ; la lenteur dont se plaint Madame Elisabeth était une manière d'éluder la question. L'Assemblée finit par déclarer que, présumant avec une égale faveur des sentiments qui avaient animé et les officiers de marine et la municipalité toulonnaise, il n'y avait lieu à suivre contre personne. Cette décision révolta les

marins, et fut le signal de l'insurrection des équipages et de la dissolution des états-majors.

5 janvier, — « L'Assemblée a décrété, hier lundi 4, » qu'elle priait le Roi de décider lui-même ce qu'il » voulait pour lui et sa famillle, et qu'il serait prié » de considérer dans cette fixation, moins son éco- » nomie accoutumée que la dignité de la nation, qui » exige que le trône d'un grand monarque soit envi- » ronné d'un grand éclat. Cette motion, faite par » Chapelier (1), me paraît si étrange que, loin de me » faire plaisir, elle m'effarouche beaucoup. Il a été » décrété aussi que l'on suspendrait les paiements de » toutes les pensions au-dessus de mille écus. Cepen- » dant, les septuagénaires recevront douze mille francs. » On avait proposé aussi de ne plus payer ni pension, » ni traitement aux gens qui étaient sortis de France. » Je ne sais pas si le décret a passé. J'espère que » non. »

4 2 janvier. — «... Il y a eu du bruit ces jours » passés à Versailles ; c'était un moyen que l'on avait » pris pour en faire ici ; mais heureusement il n'a pas » réussi. La municipalité de Versailles, qui est plus /> poltronne que tout ce que l'on peut imaginer, a cédé » ce qui lui était demandé par douze cents hommes, » et le pain est à deux sols et demi. La fureur contre

(1) Le Chapelier, né à Rennes en 1754, avocat distingué an Parlement de Bretagne , célèbre orateur de l'Assemblée. Ses idées révolutionnaires s'apaisèrent en présence des événements. 11 s'associa au club des Feuillants. En 1794, il fut condamné à mort et exécuté comme ayant conspiré, depuis 1789, en faveur de la royauté.

(2) Coll. F. de Conches, p. 138, 189 et suivantes.

LE JOURNAL. — i9 JANVIER 1790. 103

» le baron de Besenval (1) augmente ; on a menacé » un juge, l'autre jour, de la lanterne, s'il ne le con- » damnait pas. Je ne prévois pas comment tout cela » finira.

» On dit que M. de Favras va être pendu pour avoir » voulu enlever le Roi de Paris, à peu près comme il » l'a été de Versailles, à l'exception que c'était pour » lui rendre la liberté. »

19 janvier. — « Mardi dernier, il y a eu un peu de » mouvement pour pendre M. de Favras. Le peuple » s est assemblé au Châtelet. En même temps, les » déserteurs, au nombre de deux cents, sont venus aux » Champs-Elysées pour demander une paye plus » forte. Cinq mille hommes s'en sont emparés avec » beaucoup de grâce ; on les a déshabillés et menés » à Saint-Denis. 11 y a un conseil de guerre pour eux; » ils seront, dit-on, décimés. L'attroupement du Châ- » telet s'est dissipé très facilement. On a pris l'homme » qui a arraché le cœur de MM. Foulon et Berthier » (le 14 juillet 1789). Il soutient, dit-on, qu'il a fait » un acte de patriotisme. On ne peut pas imaginer » qu'un homme puisse être aussi barbare de sang- » froid. H sera pendu pour sa peine. »

(l) Pierre-Victor, baron de Besenval, officier suisse au service de France, né à Soleure en 1722, entré dès l'âge de 9 ans dans le régiment des gardes suisses dont son père était colonel. Il était en 1789 lieutenant-général, inspecteur général des Suisses et Grisons. Il fut chargé de commander des troupes réunies autour de Paris et dut s'éloigner à la suite de mesures trop timides. Arrêté dans sa retraite, il fut traduit au tribunal du Châtelet. Son défenseur fut un jeune avocat de Bordeaux, depuis justement célèbre, M. de Sèze. M. de Besenval fut acquitté.

Même jour. — « Versailles n'est pas tranquille. Il y » a une animosité affreuse entre les deux quartiers. » Celui de Notre-Dame, qui est le plus mauvais,va » élire un homme affreux pour maire de la ville. Si on » lui rendait justice, il serait pendu : il y a contre lui » des preuves assez fortes pour le faire exécuter. Voilà » les monstres qui ont toujours l'avantage sur les » bons et honnêtes gens ; dès que ceux-ci sont portés » pour quelque place, on leur applique ce vieux mot » d'aristocrate, et pour lors le peuple, et même beau- » coup de gens bien pensants leur refusent leur voix. » A Versailles, le quartier Saint-Louis voulait nom- » mer M. de Lille à la mairie ; mais on lui a donné » ce surnom odieux, et on lui préférera un monstre. » M. Berthier (1), le fils, qui est commandant de la mi- ' » lice sous M. de La Fayette, se conduit à merveille. » Eh bien, on a déjà voulu le pendre plus d'une fois. » Cependant, il faut rendre justice au peuple de Ver- » sailles pour le train de mardi : il y en avait très peu » delà ville. C'était presque tout ce que nous appelons *> bandits, que l'on ne connaît nulle part , et qui » tombent tout d'un coup dans un endroit sans qu'on » les ait vus arriver. Si ce n'étaient pas de si grands » monstres, on croirait que ce sont des saints, car

(1) Alexandre Berthier, né à Versailles en 1753, fils d'un officier distingué du génie, colonel depuis la guerre d'Amériqoe et commandant de la garde nationale de Versailles. II devint ensuite maréchal de l'Empire en 1804 et prince de Neufchâtel et de Wagram. Les détails relatifs aux affaires dont parle Madame Elisabeth sont rapportés dans l'intéressant ouvrage de M. Le Roi sur l'histoire de Versailles, t. 1er, p. 275,. 276 et suivantes.

» cela lient beaucoup du miracle ! mais on ne peut » s'y méprendre ! »

Ne voyons-nous pas ce « miracle » se renouveler à chaque convulsion de Paris, et cette vive image de l'état insurrectionnel de 1790 n'est-elle pas celle d'une époque que l'on pourrait presque appeler la nôtre?

29 janvier. — « L'Assemblée a mis hier le comble à » toutes ses sottises et ses irréligions, en donnant aux » Juifs la possibilité d'être admis à tous les emplois. » La discussion a été fort longue, mais les gens rai- » sonnables ont eu, comme de coutume, le dessous. » Il n'y a encore que les Juifs qui avaient privilèges » qui sont admis ; mais on verra bientôt que la » nation aura les mêmes avantages. Il était réservé à » notre siècle de recevoir comme amie la seule nation » que Dieu ait marquée d'un signe de réprobation, » d'oublier la mort qu'elle a fait souffrir à Notre Sei- » gneur (et les mêmes bienfaits que ce même Seigneur » a toujours répandus sur la France), en faisant » triompher ses ennemis, et en leur ouvrant avec joie » notre sein. Je ne puis rendre combien je suis en » colère de ce décret. Il faudrait bien mieux se sou- » mettre et attendre avec résignation la punition que » le ciel nous réserve, car il ne permettra pas que » cette faute reste sans vengeance. Notre position » actuelle prouve bien que Dieu a ses jours de ven- » geance, et que, s'il souffre longtemps le mal, il ne » le punit pas avec moins de force, quand l'ingratitude » des hommes l'a fait monter à son comble. »

L'opinion de Madame Elisabeth sur les droits accordés aux Juifs n'est assurément pas celle qui a prévalu en France. A cette époque, son indignation

106 LE ROI PRONOxXCE UN DISCOURS A L' ASSEMBLÉE.

était vivement partagée dans Paris même, et, dans la journée du 28 janvier, les Israélites furent chassés de la Bourse par les négociants de la ville. Nous devons rappeler également que le soir, une scène tumultueuse se produisit à la Comédie-Française et que les Juifs présents au spectacle durent quitter la salle à la hâte, poursuivis par des cris de fureur et de menace. « Le Roi des Français ne sera jamais le Roi des » Juifs, » répétaient les assistants, qui venaient d'être instruits du décret de l'Assemblée (1).

Le 4 février apporte à la princesse une croix nouvelle. Ce jour là, Louis XVI se rend à l'Assemblée et prononce un discours où il proteste de son dévouement à la constitution. Les députés, de leur côté, avaient prêté le serment civique. — 5 février. « Je suis désolée » de la dernière démarche du Roi et je prévois les suites » les plus fâcheuses... L'Assemblée empêche ses mem- » bres d'occuper aucune place. Je ne sais si c'est un » bien. J'ai peur que cela ne serve qu'à les rendre plus » enragés. Depuis que le Roi a fait cette démarche, qui » le met, dit-on; à la tête de la Révolution, et qui, à » mon gré, lui ôte le peu de couronne qu'il avait sur » la tête, l'Assemblée n'a pas encore imaginé de faire » quelque chose pour lui. Elle suit avec ardeur la des- » truction du clergé (2). On doit aujourd'hui décider » qu'il n'y aura plus d'aîné dans les familles (3). En-

1) Modes et usages au temps de Marie-Antoinette, t. II, p. 74, 29 janvier 1790, Journal de Mme Eloffe, publié par M. le comte de Reiset. Paris, F. DHot, 1884.

(2) Le 13 février suivant, l'Assemblée prononçait la suppression des vœux monastiques.

(3) Les droits d'aînesse et de masculinité furent abolis avec les droits féodaux, le 15 du mois suivant.

» fin, les folies se suivent, et le bien n'en résultera

» certes pas. Nous ne sortons que dans Paris ; mais je » ne serais pas étonnée que Ton nous envoyât faire un » tour à Saint-Cloud ou peut-être à Fontainebleau. Il » ferait bien beau à y être aujourd'hui. Je le pense, » mais l'impossibilité d'y être ne me tourmente pas. » Dans les voyages, autrefois, je n'étais pas beaucoup » la maîtresse de mes actions. J'en rends grâce à Dieu, » parce que cela me fait supporter, avec une résigna- » tion que je n'aurais pas eue sans cela, la privation » où je suis de ma liberté.

» Nous avons été avant-hier aux Enfants-Trouvés. » Nous avons été fort bien reçus. L'on a beaucoup crié » Vive le Roi ! et pas mal Vive la Heine ! »

16 février. — « Tous les couvents peuvent se vider, » si les consciences de ceux qui les habitent sont aussi » larges que celle de l'Assemblée. Tout venu est dé- » claré nul. Les moines qui voudront conserver leur » état iront dans les maisons destinées à les recevoir. » Les religieuses qui aimeront leur état resteront dans » leur couvent. Elles ont la liberté d'v mourir, mais » non pas de s'y renouveler. Un membre a voulu ré- » clamer au nom de sa province : il lui a été répondu » que l'Assemblée s'étant fait des principes, ne pouvait » pas étouffer les représentations de ses commettants. »

20 février. — « J'ai la téte et le cœur si pleins de » la journée d'hier, que je n'ai pas trop la possibilité » de penser à autre chose : le pauvre M. de Favras a » été pendu ! Je souhaite que son sang ne retombe pas » sur ses juges ; mais personne (à l'exception de cette classe d'êtres auxquels on ne peut pas donner le nom d'hommes, tant ce serait avilir l'humanité), ne com-

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