‹ Madame Élisabeth, sœur de Louis XVIChapitre 93 sur 284 · LE COMTE D' ARTOIS · texte numérisé non relu

LE COMTE D' ARTOIS

surveillé sévèrement par les représentants des cours étrangères, il fut poursuivi jusque dans le palais du roi, son beau-père, par le fer et le poison d'un assassin. Plus d'une fois, le bruit de sa mort se répandit en France, et vint ajouter une anxiété de plus aux tristesses de la famille royale, de Madame Elisabeth surtout, dont il était le frère préféré.

On la voit à cette époque multiplier ses lettres à ce prince, à la comtesse d'Artois, à sa sœur la princesse de Piémont, à son amie la princesse Louise de Condé. Elle écrit aussi à l'abbé de Lubersac, pour lui confier, avec une indicible douleur, une préoccupation secrète dont son frère est l'objet, et qui était, pour son âme innocente, un motif de la plus cruelle affliction.

En s'isolant des passions de la terre, Madame Elisabeth n'ignorait pas leur empire. Dès sa première jeunesse, elle avait appris à plaindre leurs victimes, à redouter leur influence. Vivant au sein d'une cour brillante et d'une société frivole et oisive, elle en connaissait les dangers pour les cœurs faibles et pour les esprits romanesques. Le comte d'Artois, élevé avec sévérité par un vertueux gouverneur, le duc de La Vauguyon, lui avait toujours inspiré une sympathie mêlée d'inquiétude sur le destin que lui réservait la séduction de sa personne et le charme de son caractère. Il avait passé, sans transition, des naïvetés de l'enfance, des austérités d'une éducation presque monacale, à la corruption sceptique et blasée d'un monde qui ne reconnaissait d'autre maître que le plaisir et d'autre philosophie que celle de Voltaire. L'honneur seul avait été le guide du jeune prince durant les années de sa brillante et orageuse existence.

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Ce sentiment, malgré la noble et chevaleresque élévation qui l'inspire, ne pouvait suffire à le défendre des emportements de son âge, ni le soustraire à des tentations renouvelées sans cesse. Lassé des aventures faciles, ennuyé des intrigues de l'Opéra, des soupers de boudoirs, des rencontres de petites maisons, des délices de Bagatelle, le comte d'Artois avait aimé, détourné de ses devoirs, peu de temps avant son départ de Versailles, une jeune femme bien connue de Madame Elisabeth, et née pour être vertueuse et respectée. Louise de Lussan d'Esparbès, mariée à seize ans au vicomte de Polastron, frère de la duchesse de Polignac, appartenait à la meilleure noblesse de France. Elle avait été nommée dame du palais de la Reine, et présentée à la cour avec le cérémonial ordinaire. Etait-ce ce jour-là que le comte d'Artois, l'apercevant pour la première fois, avait admiré sa modestie, sa grâce timide et distinguée? (4) On l'a dit, et l'on ajoute que, se voyant menacée du plus dangereux des hommages , elle essaya de résister ; qu'elle quitta Versailles, vécut à la campagne, s'ennuya en province, intéressa par sa réserve la Reine, Madame Elisabeth, la comtesse d'Artois elle-même, pour laquelle cette nouvelle fantaisie de son mari, en pleine cour, était un si cruel outrage 1 La retraite, que plus d'une fois le comte d'Artois tenta de troubler, dura jusqu'en 1789, époque du départ du prince. Mno de Polastron revint

(I) Mémoires inédits de Mme la duchesse de Gontaut.Voy. aussi rarticle de la Revue intitulée le Curieux, décembre 1883 ; l'ouvrage intitulé Les derniers Bourbons, par Charles Nauroy, Paris, Charavay, frères, 1883 ; Les Émigrés, par M. Forneron, et les Mémoires du comte de Vitrolles, t. I.

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alors prendre son service de dame du palais aux Tuileries, après le 6 octobre L'hiver passe ; l'agitation delà noblesse redouble ; les têtes s'exaltent ; les jeunes gens ne rêvent que rassemblements armés, que vengeances et triomphes. La lenteur du Roi les décourage, la modération du comte de Provence les impatiente : toutes les espérances s'envolent vers Condé et vers le comte d'Artois ! On apprend qu'une armée s'organise autour de Worms, que les princes sacrifient leurs fortunes pour armer les volontaires, que le comte d'Artois a vendu ses derniers bijoux ! Madame de Polastron recueillait ces récits , dévorée d'enthousiasme , de sympathie pour tant de courage et de détresse. Le comte d'Artois, pauvre et exilé, lui était mille fois plus cher qu'au temps de sa prospérité. Son cœur s'égara. Elle avait un aïeul fort riche et encore en possession de sa dot. Elle va chez lui, la réclame à genoux, en peignant au vieillard la position de l'armée, la misère des princes. Il s'émeut, partage les espérances de sa petite- fille. Il prête, donne tout ce qui est en son pouvoir, emprunte et obtient des sommes considérables des fermiers-généraux, ses amis, encore millionnaires à cette époque. Chargée de ces richesses, Mme de Polastron parvient à passer la frontière. « Mais alors, elle ne sait plus se diriger ; elle » n'ose interroger; elle tremble de nommer celui pour » lequel elle n'avait cessé de prier. Elle arrive enfin » au milieu de l'armée de Condé. On lui dit que le » comte d'Artois est au quartier-général. Heureuse » alors, elle ne pense plus à se cacher 1 Le retrouver » lui paraissait être sauvée. Elle parvient à son but. » On s'attroupe autour de sa voiture : elle est recon-

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» nue (i). Le comte d'Artois paraît, ne comprend » point encore ce qui l'amène et la questionne, con-

» (bndu de trouver tant de dévouement, de résolution » et de courage dans ce cœur timide. Il en est touché, » pénétré d'attendrissement. » Mais déjà, prévoyant pour elle et pour lui les conséquences de cette imprudente démarche, il chercha à cacher son émotion.

« Monseigneur la remercie froidement, et au nom » de tous, de l'aide qu'elle venait d'apporter. Puis, » ôtant respectueusement son chapeau, il lui.demande » ses ordres. Le silence se fait parmi les assistants, » qui murmuraient. Tous, à l'exemple du prince, se » découvrent, et la voyageuse, devenue plus calme, » comprend qu'il faut prendre une décision, a Partir, » dit-elle. » On lui donne une escorte. Elle s'éloigne, » renvoie sa suite au premier village, et là, seule, dans » une chaumière, elle se jette à genoux, le cœur rem- » pli de l'espoir d'avoir rendu service au comte d'Ar- » tois, mais craignant déjà que ce ne soit au prix » d'une honte éternelle, car en partant elle s'était » entendu donner un nom auquel l'opinion générale » n'a accordé que trop de croyance. >

Elle avait, en effet, tout sacrifié à son amour! Honneur, réputation, fortune, elle ne possédait plus rien. Retourner en France lui était impossible : sa famille l'eût reniée ! Aller à Trêves, à Bruxelles, à Bàle, affronter les reproches, les railleries ou les compliments de ses amis émigrés répugnait à son orgueil. Elle apprit, au milieu de ces incertitudes, que sa belle-sœur, la duchesse de Polignac, habitait les environs de Venise

{\) Mémoires de Mme la duchesse de Gontaut.

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avec la comtesse Diane et Mme de Bombelles. Elle se décida à lès rejoindre. Les nobles femmes l'accueillirent, et quelque temps elle vécut oubliée à l'ombre de leur discrète protection.

L'hiver les rappela à Venise, où dès le mois d'octobre « les Polignac occupent un grand palais qu'ils » ont loné à bien bon marché. Ils vivent fort retirés, » sont fort estimés du gouvernement, et il n'est sorte » d'attentions qu'ils ne reçoivent de lui (1). » C'était le moment où s'ouvraient des conférences politiques entre l'empereur d'Autriche, le roi et la reine de Naples, au sujet des affaires de France. Le comte d'Artois est mandé, devient l'objet de l'attention générale. A Turin, les émigrés s'agitent, attendent son retour avec une fiévreuse anxiété. Mais il ne reparaît pas : le salon français du palais Polignac l'absorbe, et les diplomates présents échangent des réflexions sévères sur le frère de Louis XVI (2).

Le scandale devenait grand et l'indignation plus vive encore à Turin, contre le prince qui se dérobait ainsi aux projets de ses compatriotes émigrés, de leurs alliés, et qui abandonnait son épouse, fdle du roi qui l'accueillait dans ses Etats, pour suivre une femme mariée dont il ne se séparait plus !

Mais personne ne ressentit aussi amèrement cette impression que Madame Elisabeth. Entre le Roi, dépourvu d'ambition et n'ayant de goût actif que celui de la chasse, entre le comte de Provence, occupé de ses intérêts et de sa sûreté personnelle, le comte d'Ar-

(!) Mme de Bombelles à Mme de Raigecourt. Octobre 1790. (2) Mémoires du prince de Metternich. Lettres de Gustave I1L

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