DOULEUR DE MADAME ÉLISABETH
tois brillait aux yeux de sa sœur de tout l'éclat d'un caractère noble et désintéressé ; elle s'était flattée de le voir apprécié des princes étrangers et hautement estimé par les émigrés. Les épreuves de la Révolution et de l'exil lui semblaient devoir mûrir son esprit et ramener son âme aux principes de sa jeunesse. Tant d'espérances se trouvaient déçues!... Néanmoins, si grande que fût son irritation contre Mme de Polastron, elle ne pouvait s'empêcher de la plaindre, de songer avec émotion à la preuve de dévouement qui l'avait perdue! Elle la connaissait ; il lui était difficile de la mépriser ! Partagée entre l'indignation et la pitié, elle n'eut d'autre ressource, dans sa douleur intime, que celle de la mère chrétienne qui implore la divine miséricorde pour l'enfant prodigue dont les égarements lui brisent le cœur.
« Que Dieu, écrit-elle à l'abbé de Lubersac, parle » à deux êtres bien malheureux, mais qui le seront » plus encore, si Dieu ne les rappelle à lui ! Hélas ! le » sang de Jésus-Christ a coulé pour eux, comme pour » le solitaire qui pleure des fautes légères ! Dites-lui » souvent: Si vous voulez! vous pouvez les guérir! »
Le ciel recueillit cette prière, mais sans permettre à la sainte Princesse d'en voir l'accomplissement sur cette terre. On sait comment finit le triste roman de son frère... Huit ans plus tard, une jeune femme, usée par les tortures d'une maladie de poitrine, s'éteignait dans une pauvre chambre, au dernier étage d'une froide et humide maison de Londres. Dans une pièce à côté, un homme dont la douleur bouleversait les traits, suppliait un prêtre de le laisser approcher de la mourante. Eloigné d'elle depuis de longues se-
LE JOURNAL. — FIN DU SÉJOUR A SAINT-CiOUD. 151
maines, il espérait qu'une entrevue leur serait accordée au moment de la séparation suprême. L'heure était venue. On ouvre la porte. Le comte d'Artois reçoit de son amie mourante un dernier regard de tendresse, une dernière parole d'amour : « Une grâce, Monseigneur, » lui dit-elle de sa voix haletante ; Monseigneur, une » grâce ! Soyez à Dieu ! rien qu'à Dieu ! » Il tombe à « genoux et répond : Je le jure ! à Dieu ! tout à Dieu ! » Dans la nuit, elle expire. Le comte d'Artois tint sa parole. La prière de Madame Elisabeth fut ainsi exaucée.
Revenons à Saint-Cloud, où le séjour de la famille royale s'achève avec le mois d'octobre 1790. Une morne tristesse, dont la cause vient d'être expliquée, pèse sur Madame Elisabeth. Les journées se passent pour le Roi et la Reine en conciliabules mystérieux dont la Princesse est exclue. Les négociations avaient repris avec Mirabeau, et le Roi redoutait la franchise de l'opinion de sa sœur. Une sorte de gêne en résultait, et les réunions de famille étaient silencieuses et contraintes.
« Les soirées sont bien longues dans ce temps-ci, * écrit Madame Elisabeth. « La lumière me porte au » sommeil et je ne peux pas lire longtemps de suite. » Elle se plaint plus loin de « ne pas être au courant des » nouvelles; elle « se doute de quelque intrigue et se » refuse à y croire !... » Les visites à Bellevue lui sont pénibles. Les tantes sont parfaitement au courant des événements de Venise et fort peu indulgentes pour leur neveu. La prudence l'empêche de se rendre à Saint-Cyr,
et de sombres rumeurs s'élèvent du côté de Paris, où les « femmes » se rassemblent dans les faubourgs et menacent de venir chercher à Saint-Cloud, comme Tannée précédente à Versailles, « le boulanger et la boulangère. » Madame Elisabeth passe les matinées sente avec sa dame de service, qui elle-même, ayant des soucis et des inquiétudes, est triste et nerveuse. Le t petit jardin » a perdu son charme avec la belle saison. « La pluie tombe : elle est glacée. » Les cloches du Mont-Valérien sonnent tristement à travers les arbres dépouillés, la bise souffle aux champs. « Ce » matin, nous sommes restées fort peu de temps an » Calvaire, parce qu'il y avait un brouillard qui m'a- » vait fait partir tard. Malgré cela, cette pauvre Lastic » était touchée aux larmes. Si elle eût été seule, je » crois qu'elle aurait eu beaucoup de ressemblance » avec la Madeleine ! C'est très heureux d'avoir une d dévotion aussi tendre. Quand on ne Ta pas, il faut » s'en humilier et non s'en troubler (1). »
Que l'on serait mieux au loin, dans un pays paisible, où l'hiver semblerait doux avec ses joies de foyer, se» réunions aimables I « Mais ici tout est à la désespérade ; t> le malade a de l'engourdissement dans les jambes. » Il est à craindre que cela ne gagne tellement les » jointures qu'il n'y ait pas de remède. . . (2) >
Même jour. — € Les ministres vont décamper. M. de » La Luzerne l'est déjà. . . On dit que MM. de Menou, » etc., ont été chez M. de La Tour-du-Pin avant que » la motion ne fût faite, pour l'exhorter à partir. Il
(1) Coll. F. de Conches, 202.
(2) Coll. F. de Conches, 199 et suivantes
» leur a répondu avec beaucoup de fierté de retourner » vers ceux qui les avaient envoyés, leur dire qu'il ne » tenait sa place que du Roi et qu'il ne la remettrait » qu'à lui.
» Demain, nous allons, cette petite Lastic et moi, à » Saint-Cyr, nous nourrir un peu de cette viande cé- » leste qui fait tant de bien. »
3 novembre. — Nous voilà revenus dans Paris. Il fait » vilain, et c'est un prétexte que nous prenons pour » rester. Si nous savions en profiter, je ne m'en plain- » drais pas. Mais le jardin des Toileries sera notre » promenade la plus habituelle. Enfin, tout comme » Dieu voudra. Si je ne pensais qu'à moi, je ne sais » pas trop ce que je préférerais. Ici, je suis plus corn- » modément pour mes petites dévotions. Pour la pro- » menade, pour la gaîté du lieu, Saint-Gloud est hien » préférable. Et puis le voisinage de Saint-Cyr ! . . . »
Même jour. — « Le maître du lieu est plus dérai- » sonnable que jamais. Ses créanciers le persécutent » et finiront par faire mourir ses amis de chagrin. » Rien de tout cela ne peut le décider à vendre son » bien. Il se présente de tous côtés des gens d'affaires. » Point. Tout cela est mis au néant. »
9 novembre. — « Il y a un peu de train dans les » districts. Il ne faut pas s'en effarer. Je suis sûre que » cela n'aura pas de suite et que M. de La Fayette, » que l'on veut supplanter, restera. •
19 novembre. — « Nous avons changé deux ministres » (depuis le mois d'octobre). On dit que tous y passe- » ront, à l'exception de M. de Montmorin. M. du Portail » a la guerre. »