‹ Madame Elizabeth, soeur de Louis XVIChapitre 3 sur 6 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Louis XVI donne à sa soeur l'hôtel de MoQtreuil. — Sa rie dans cette résidence. — Ses nombreux actes de bienfaisance. — Les diamants transformés en dots. — Moyen qu'elle emploie pour doter M''« de Gausan, son amie. — Son amitié pour M°»«» de Bomtelles et de Raigecour. — Lettre à M™* de Bombelles. — Comment elle usait de son crédit. — Elle écarte les prétendants à sa main. — Hiver de 1789. — Dès que les circonstances deviennent critiques. Madame Elisabeth se rapproche du roi, et ne le quitte plus. — Elle oblige ses amies M»" de Bombelles et M»» de Raigecour à s'éloigner. — Lettre qu'elle écrit à M™« de Bombelles pour lui raconter ce qui s'est passé à Versailles les 5 et 6 octobre 1789.

Le séjour habituel de la cour, l'éclat de ses fêtes, et surtout les intrigues qui s*y agitaient, ne pouvaient convenir au caractère franc et candide de Madame Elisabeth. Elle eût désiré vivre un peu plus dans la solitude, afin de se recueillir et de se livrer à des études qu'elle n'avait qu'ébauchées

et qu'elle voulait rendre plus complètes. Elle demanda donc à son frère la permission de paraître plus rarement à la cour, et seulement dans les grandes cérémonies, où la famille royale se réunissait tout entière et où son absence aurait pu être remarquée. Le roi, qui aimait tendrement sa sœur, et qui comprenait parfaitement les motifs de sa demande, y consentit sans difficulté. Il ajouta même à ce consentement une faveur à laquelle sa sœur était loin de s'attendre. « J'approuve entièrement, lui dit- il avec cette bonté qui caractérisait cet excellent prince, j'approuve votre dessein, ma chère Elisabeth; je conçois que le tumulte du monde, et surtout du monde de la cour, ' elTarouche une jeun© personne pénétrée des principes sévères de l'éducation toute chrétienne que vous avez reçue ; mais je doute qu'en restant simplement enfermée dans Tapparlement que vous occupez au château, vous puissiez vous soustraire à ce tumulte et trouver cette solitude dont vous

désirez jouir. Je veux vous faciliter les moyens de satisfaire un goût que je trouve tout naturel, sans cependant vous éloigner de nous. Vous connaissez la petite maison que nous possédons à Montreuil (1)? Elle est assez grande pour contenir votre suite ; il y a de grands jardins, de l'eau et un parc en miniature, où l'on a l'avantage de se promener seule ou avec ses amies, sans être exposée aux regards indiscrets des étrangers, comme dans nos j^ardins de Versailles. Eh bien ! ma sœur, si ce petit ermitage vous convient, je le mets dès aujourd'hui à votre disposition. »

Madame Elisabeth remercia son frère avec effusion de ce qu'il avait comblé ses vœux au delà même de ses espérances.

La maison que Louis XVI appelait un petit ermitage était un charmant hôtel, isolé, entre cour et jardins, et situé à dix minutes au plus du château de Versailles.

(1) Montreuil est un faubourg de Versailles.

Dès que cette résidence eut reçu les dispositions nécessaires pour la recevoir, Madame Elisabeth alla s'y installer, et, dès lors, elle y passa la plus grande partie de l'année.

A partir de cette époque , elle régla les diverses occupations de sa vie de manière à ne jamais connaître les ennuis ni les dangers de l'oisiveté. Nous pouvons résumer en peu de mots, et d'une manière générale, l'emploi de son temps pendant cette période la plus heureuse de sa vie, mais qui ne devait avoir qu'une trop courte durée.

L'assistance à la messe, que son aumônier célébrait tous les jours dans une chapelle attenante au pavillon que la princesse habitait, et d'autres exercices de piété, occupaient la plus grande partie do sa matinée. Après le dîner, si le temps le permettait, elle faisait une promenade d'environ une heure , en compagnie de ses dames d'honneur et escortée d'un

écuyer. Au retour, on se réunissait au salon. La princesse se faisait lire ou lisait elle-même quelques passages des meilleurs ouvrages de notre littérature, et souvent des observations intéressantes et des commentaires instructifs accompagnaient ces lectures.

Pendant la belle saison, elle se livrait aussi à l'étude de la botanique, science qui avait pour elle beaucoup d'attraits et qu'elle cultivait avec succès, grâce aux leçons de son premier médecin, le savant et respectable Lemonnier.

Souvent elle dirigeait ses promenades du côté de Saint-Gyr; elle visitait les dames et les pensionnaires de cet établissement royal, et donnait des encouragements aux jeunes élèves les plus recommandables.

Mais ce qu'il ne nous est pas possible de raconter, ce sont les nombreux actes de bienfaisance et de charité dont toutes ses promenades, toutes ses excursions lui fournissaient l'occasion, sans parler de ceux

qu'elle accomplissait sans sortir de chez elle, soit sur les demandes que des malheureux lui adressaient directement, soit sur la recommandation des personnes de son entourage. Ce qui rend impossible Ténumération de ses bienfaits, ce n'est pas seulement leur grand nombre, qui remplirait un volume plus considérable que celui-ci, mais c'est que la plupart sont restés ignorés ; car elle mettait une sollicitude extrême à les tenir cachés, voulant remplir dans toute son étendue ce précepte divin : Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite.

Un jour sa modestie fut mise sur ce point à une rude épreuve. C'était en 1786. M. de Bausset, le brillant évêque d'Alais, ayant à parler devant elle à la cour, au nom des États du Languedoc y fut amené, par un tour naturel d'éloquence, à développer par des allusions vives les charmes de la vie bienfaisante et simple de la jeune princesse. En écoutant les paroles d'un ami, au mo-

ment où la cour en saisissait le sens avec un murmure bien doux, Madame Elisabeth parut tremblante, ses beaux cils s'abaissèrent et des larmes perlèrent dans ses yeux. C'était, disait l'orateur aux mondains du siècle, ce une douce et belle fleur qui ne voulait se montrer qu'à la solitude. »

On apprit, par les révélations de l'éloquent orateur, que les diamants de la belle petite-fille de Louis XIV se transformaient silencieusement depuis plusieurs années en dots de jeunes filles pauvres. Les présents en diamants, que le roi lui faisait chaque année au premier janvier, avaient le même emploi, et quand le prince l'en voulut louer, elle répondit : « Ce sont des indiscrétions ; on est trop bienveillant pour moi. Mon Dieu! je suis la plus heureuse, puisque je peux donner, grâce à vos bontés. »

Ces transformations de diamants en dots avaient une touchante origine : c'était le moyen qu'avait autrefois imaginé Madame Elisabeth pour lever la difficulté qui s'op-

posait à ce que M"* de Causan, sa meilleure amie après M"' de Bombelles , entrât dans sa maison. Cette difiiculté, dont nous avons déjà parlé à la fin du chapitre précédent, venait de la sévère austérité de M"''' de Causan, qui était déterminée à ne point laisser sa fille à la cour avant qu'elle fût mariée. A force d'instances, mais à grand'peine, la princesse parvint à triompher des scrupules de la mère, promit de marier la fille et s'y employa avec une délicatesse charmante, en mettant la reine dans cet intérêt.

« Promettez-moi, lui dit-elle un jour, de m'accorder ce que je vais vous demander.

— De quoi s'agit -il? répondit Marie- Antoinette; je veux, avant de répondre, connaître la nature de la demande. »

Et là -dessus il s'engage entre les deux belles-sœurs une lutte aimable d'insistance et de gaieté, de refus et de plaisanteries. « Bref, s'écrie Madame Elisabeth, un parti se présente pour Causan ; je veux lui donner cinquante mille écus pour sa dot, et

cela sur mon superflu, sans qu'il en coûte rien au trésor royal. Or, voici ce que j'ai imaginé pour réaliser ce projet. Obtenezmoi du roi qu'il m'avance pour cinq ans les trente mille livres d'étrennes qu'il me donne annuellement en diamants, bijoux^ parures et autres superfluités, et je serai heureuse. »

Marie-Antoinette y consentit. La demande fut aussitôt adressée au roi et aussitôt obtenue. Louis XVI se montra on ne peut plus gracieux pour l'accorder. E^JÎIa4«TTrHBlii^ sabeth sautait de jjQJB^xi^jnjiLe si elle eût été . Voh\igé§.

Quelque temps après, M"' de Causan épousait le marquis de Raigecour et était nommée dame d'honneur de Madame Elisabeth. Et quand, au retour de chaque année, on parlait d'étrennes, la princesse disait gaiement : « Moi, je n'en ai pas encore; mais j'ai ma Raigecour ! »

Lorsque les cinq ans furent expirés, et que Madame Elisabeth reçut enfin directe-

ment ses étrennes accoutumées, elle voulut en faire le même usage et les consacrer de nouveau à doter de jeunes filles pauvres; seulement elle voulut associer à cette bonne œuvre ses deux amies intimes, M"" de Bombelles et de Raigecour, comme, du reste, elle les associait à tous ses actes de bienfaisance. On peut juger de la nature de cette association par la lettre touchante qu'elle écrivait à M'°' de Bombelles pour se plaindre de son absence momentanée, ainsi que de celle de M"' de Raigecour. Voici cette lettre :

« Je possède au monde deux amies, et « elles sont toutes deux loin de moi. Cela (L est trop pénible ; il faut absolument que « l'une de vous revienne. Si vous ne reve- « nez pas, j'irai à Saint-Cyr sans vous, et « je me vengerai encore en mariant notre (( protégée sans vous. Mon cœur est plein M du bonheur de cette pauvre enfant qui « pleure de joie, et vous n'êtes pas là ! J'ai

« visité deux autres familles pauvres sans

(( vous! J'ai prié Dieu sans vous! Mais j'ai

(( prié pour vous ; car vous avez besoin de

« sa grâce, et j'ai besoin qu'il vous touche,

(( vous qui m'abandonnez. Je ne sais pas

(c comment cela se fait, je vous aime tou-

« jours tendrement.

«Samedi (1786).

ce Élisabeth-Marie (1). »

Chaque jour on aurait pu citer un trait de sa piété ou de sa charité. Elle soutenait de ses revenus plusieurs orphelines de Saint -Cyr; elle n'usait de son crédit que pour des actes de justice ou de bienfaisance ; tantôt elle réclame pour un père de famille injustement dépouillé; tantôt elle demande qu'une jeune demoiselle, récemment orpheline et tombée dans la misère, reçoive une place dans un couvent, là où

(1) Cette lettre fait partie du recueil publié par M. Feuillet de Couches, sous le titre de : Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Elisabeth, tome I,page 171.

Dieu calme tous les maux. Aussi vous voyez venir à elle tous ceux qui souffrent : il -semble qu'elle ait du pain pour tous les affamés, des consolations pour tous les affligés.

Quoique jeune, belle et instruite, quoique souvent demandée en mariage, elle écarte de la pensée de ses parents l'idée d'une alliance pour elle : a Les temps, disait-elle, ne permettent pas d'y songer. » Et cependant ceux qui demandèrent successivement sa main étaient l'empereur Joseph II, Tinfant de Portugal, le duc d'Aoste, de la maison de Savoie; mais elle semble pressentir que Dieu veut d'elle pour d'autres devoirs, et qu'il la réserve pour sa famille.

En 1789, un hiver long et extrêmement rigoureux la mit dans le cas d'exercer plus que jamais son active bienfaisance; elle épuisa toutes ses ressources pour arracher à la misère ou à la mort les malheureux qui ne pouvaient résister à l'ûpreté du

froid; mais un fléau plus terrible, celui des révolutions, allait se lever cette année même sur la France, livrer notre héroïne aux plus affreuses calamités, et faire ressortir dans tout leur éclat la force, La résignation, la générosité de son âme.

Madame Elisabeth, qui ne s'était jamais mêlée des affaires politiques, ne vit pas sans une profonde émotion l'orage qui grondait depuis quelques années sur la France s'amonceler bientôt autour du trône et de la famille royale. Au temps de leur grandeur, Madame venait rarement aux réunions de Versailles ou des Tuileries; mais, dès que les changements devinrent menaçants, les circonstances compliquas, elle s'empressa de quitter sa délicieuse maison de Montreuil pour revenir auprès de son frère. Le palais qu'il habitait redevint sa demeure; dès lors, en toute circonstance, elle prit place près du roi; toutes les solennités la firent voir dans le royal cortège : si elle vint, ce ne fut

pas, grand Dieu ! qu'elle s'atlribuâl Tidée de quelque puissance, mais seulement parce que venir était un devoir. Forcée de porter ses regards et son attention sur les événements politiques, elle jugea dès lors avec sagacité toutes les circonstances qui se pressaient devant elle et les conséquences qui pouvaient résulter de chaque événement. Ce fut donc en pleine connaissance de cause qu'elle résolut de se lier désormais au sort du roi et de la reine, et de se dévouer à eux et à leurs enfants, en s'attachant à leurs malheurs, en partageant toutes leurs disgrâces.

Dans ces circonstances critiques, ni l'une ni Tautre de ses deux amies n'aurait voulu la quitter, par devoir comme par une inaltérable tendresse pour la princesse , dont l'angélique bonté exerçait sur elles une sorte de fascination. ^lais la sœur de Louis XVI, qui croyait religieusement que son vrai poste était auprès de son frère, qui refusa plus tard d'émigrer avec ses

tantes quand le roi Ty invitait avec instance, ne voulait pas accepter le sacrifice que, de leur côté, lui offraient ses amies. Elle leur imposa donc le devoir de s'éloigner. M""' de Bombelles partit la première pour rejoindre son mari, ambassadeur à Venise. M""* de Raigecour resta quelque temps encore, et en partant elle emporta un paquet cacheté qui renfermait le testament de la princesse.

Le premier événement oii Madame Elisabeth se trouva, pour ainsi dire, en contact avec la fureur populaire, fut la fatale journée du 5 octobre , lorsqu'une populace, ivre de vin et de colère, se porta sur Versailles, et ramena le roi et sa famille prisonniers à Paris... Écoutons le récit de cette épouvantable journée, fait par Madame Elisabeth elle-même, dans une lettre qu'elle écrit à M""' de Bombelles :

SOEUR DE LOUIS XVI Cl

« Paris, le 13 octobre 1789.

(( Mon Dieu î mon cœur, qu'il y a longce temps que je ne vous ai écrit! J'avois ce calculé que si je l'écrivois, la dernière (( poste, tu recevrois ma lettre presque en oc arrivant. Depuis longtemps j'aurois du a savoir qu'il ne faut pas compter sur l'ace venir, j'en avois assez l'expérience ; cece pendant j'en ai encore été la dupe cette ce fois-ci. J'étois descendue lundi de chec( val à Montreuil, où je devois passer la ce journée et oii je t'aurois écrit; j'allois ce me mettre à table , lorsque je vois arricc ver dans la cour un homme qui me dit ce qu'il arrive quinze mille hommes de ce Paris, et qu'il va chercher le roi qui ce tiroit ( chassoit au tir) à Châtillon. Vous « jugez que la princesse fut plus tôt à Verce sailles que je ne mets de temps à vous le ce dire. J'appris cependant, avant de m'en ce aller, qu'il y a voit deux mille femmes ce armées de cordes, de couteaux de chasse,

« et qui arrivoient à Versailles. Elles y « furent à cinq heures. C'étoit pour demanc( der du pain , dont Paris manquoit abso- (( lument, à ce qu'elles disoient. Elles vince rent chez le roi pour lui en demander. « Sa réponse eut Tair de les satisfaire. « Elles allèrent s'établir dans la salle des « États. On étoit toujours dans Tincerticc tude de savoir s'il arriveroit des troupes « de Paris ou non. Pendant ce temps-là, « les gens de Versailles, déjà fort animés « contre les gardes du corps, se mêlèrent « aux bandits pour les détruire. Le roi « ayant défendu de tirer, aucuns n'y pence sèrent. Il n'y eut qu'un officier qui, atcc taqué par un coup de sabre, chercha à « se défendre (i). On lui en fit un si grand « crime, qu'un homme le tira à bout por- « tant et lui cassa le bras. Mais comme l'on « vouloit donner tort à ces messieurs, on c( accusa un garde du corps, dont le che-

(1) M. de Savonnières.

a val fut tué sous lui et qui lui-même étoit ce percé de coups, d'avoir tiré un de ses a pistolets. Voilà les moyens dont les gens « de Versailles se servirent pour pouvoir « dire que ces messieurs avoient attaqué, « tandis qu'ils n'ont montré que modéraa tion et courage. On a beaucoup tiré sur (( eux le reste de la soirée. Ceux qui étoient <( dans les hôtels furent blessés à coups de a bûche. Tant de ce jour-là que de la nuit (( du mardi , il y en a eu onze de tués et ce beaucoup de blessés.

(c A onze heures du soir, M. de Lafayette, ce que l'on avoit forcé de venir à la tête de a trente mille hommes, entra chez le roi, « après avoir fait renouveler à ses troupes a le serment de fidélité. Il dit qu'on venoit (( demander le renvoi du régiment de a Flandre, et que les gardes françoises a reprissent la garde du roi. Ils prirent « tous leurs postes, et tout le monde ren- (( tra tranquillement chez soi. Pour moi, « qui me couchai à trois heures, je dormis

« sans m'éveiller jusqu'à sept heures et

(( demie, que l'on me dit que le roi me

« demandoit, que j'allois trouver un dé-

(( tachement de douze grenadiers pour

« m'y conduire, que les gardes du corps

« avoient été poursuivis encore. Les salles,

« en effet, avoient été forcées. Deux gardes

(( eurent la tête tranchée (1), d'autres bles-

« ses par les femmes d'une manière af-

(( freuse. La reine, obligée de s'enfuir en

« chemise chez le roi, parce qu'on entroit

« chez elle; toutes les cours remplies de

(( femmes, de bandits, et de gardes na-

(( tionales qui tâchoient d'y mettre un peu

(( d'ordre. Sans les grenadiers, tous les

« gardes du corps auroient été massacrés.

c( Ils en ont sauvé prodigieusement, les

« ont pris sous leur protection pour les

« amener à Paris; la garde nationale, les

ce menant toujours avec eux, les faisoit

« embrasser le peuple ; enfin, ayant empô-

(I) MM. de Varicourt et Miomandre de Sainte-Marie.

(( ché le peu qui sont venus ici d'être tués. « Ceux qui étoient à cheval se retirèrent « dans la nuit à Rambouillet, et furent <L poursuivis presque jusque-là. Le roi, ce deux jours après son établissement à « Paris, les a licenciés. Nous sommes maince tenant accompagnés par les officiers de « la garde nationale. Mais revenoBS à la ce journée de mardi.

« Les femmes et le peuple, qui étoient ce dans les cours, demandoient que le roi (( vînt à Paris. Cela fut décidé à onze ce heures : le roi et la reine se montrèrent (( sur le balcon de la chambre du roi. 11 « y a eu de grands cris de : Vive le Roi! a la Reine l la I^ation! le Roi à Paris! et ce d'autres que je n'ai pas distingués. M. de « Lafayette, en parlant avec une grande ce force au peuple, fit renouveler le serce ment en présence du roi. Enfin, à une (( heure, nous montâmes en voiture; Ver- « sailles se signala par des cris de joie. « Nous marchâmes entourés de toute la

« garde nationale, de plusieurs gardes du ce corps à pied, qui avaient troqué leurs « chapeaux contre des bonnets de grena- « diers (de la garde nationale). J'oubliais « qu'après le roi ils avaient paru sur le « balcon, avaient jeté leurs bandoulières « et leurs chapeaux en signe de paix. Le « roi avait demandé qu'on les laissât , sans « les poursuivre davantage. Je reviens d souvent à eux et toujours avec plaisir, « parce qu'il est impossible d'avoir une « conduite plus parfaite. Ce sont vraiment ce des anges.

a Au Point -du- Jour (1), les cris les « plus continus de : Vive le Roi ! la Nation ! ce ont commencé et n'ont plus discontinué « jusqu'à l'hôtel de ville. A la porte de

(1) On nomme Point- du -Jour l'endroit où la route de Saint -Cloud se rejoint à la route de Versailles à Paris. Là s'élevait un hameau dépendant du village d'Auteuil. Aujourd'hui cette localité, comprise dans l'enceinte des fortifications, est réunie à Paris, et fait partie du xvi« arrondissement. On y a construit, pour le chemin de fer de ceinture, un magnifique viaduc qui porte le nom de viaduc du Point -du- Jour.

« Paris, M. Bailly (le maire) avait pré-

« sente au roi les clefs de la ville, en lui

a faisant un petit discours très-respec-

« tueux, fort bon, auquel le roi répondit

oc qu'il se verrait toujours avec plaisir et

« confiance dans sa bonne ville de Paris.

a M. Bailly le répéta à la ville; mais il

« oublia la confiance, La reine le lui rap-

« pela, et, pour lors, il reprit avec esprit :

« Messieurs, vous êtes bien plus heureux

« que si je ne m'étais pas trompé. » Ce fut

a beaucoup de cris de : Vive le Roi! la

« Reine et nous tous !

a 11 n'y a à Paris que le roi, la reine,

a Monsieur, Madame, les enfants et moi.

oc Mes tantes sont restées à Bellevue. Mon

ce appartement donne dans la cour. Le

ce mercredi, il s'assembla beaucoup de

« monde sous mes fenêtres, qui deman-

« dèrent le roi et la reine. Je les fus cher-

« cher. La reine parla avec toute la grâce

flc que vous lui connaissez. Cette matinée

ce fit très-bien pour elle. Toute la journée

ce il fallut se montrer aux fenêtres ; la cour c< et le jardin ne se désemplissaient pas. ce A présent , il y a moins de monde : la « garde nationale y a mis ordre. Le jeudi, a il y eut un peu de bruit au Mont- dece Piété, parce que l'on avoit mis dans les ce papiers publics que la reine avoit dit « qu'elle payeroit tout ce qui serait aucc dessous d'un louis : c'étoit l'affaire de ce trois millions. Vous jugez dans quelle ce intention se bruit en avoit été réce pandu.

ce II est impossible de mettre plus de

ce grâce et de courage que la reine n'en

ce a mis depuis huit jours. Tout est tran-

ce quille ici. Je m'y plais bien plus qu'avec

ce les gens de Versailles. M. de Lafayette

ce s'est parfaitement conduit; la garde na-

<L tionale aussi. Tout est tranquille. Le pain

ce est en abondance. La cour est étâlxLiLe^

^^ £ÏSS(^^,fiflaiiiûa«^utrfîM^ on voit du

ce monde tous les jours. Il y a jeu dimanche,

ce mardi et jeudi, et peut-être grand cou-

<jc vert dimancho. Tout cela, mon cœur, ne a me déplaît point; vous savez que je suis (( aisée à m'accommoder de tout. J'ai été « bien contente que tu ne fus (sic) pas ici a la semaine passée. J'ai bien peur que la « nouvelle seule de ce qui s'est passé ne ft fasse mal à ton lait. Sois sûre que je ne « te trompe pas en te disant que ta mère, ce ta tante, moi, tout ce qui t'intéresse se « porte bien. Dis à ton mari, de ma part, a de se tranquilliser ; que Ton ne pouvait « pas prendre un meilleur parti que de « venir habiter Paris; que nous y serons (£ mieux que partout ailleurs. Ce n'est pas a parce que ma lettre sera lue que je parle a ainsi; non, mon cœur, c'est que je le ce pense de bien bonne foi. Rappelle à ton (c mari qu'il me dit au mois de juillet (à l'é- (i poque de la prise de la Bastille ) , que j'é- (( tois à peu près la seule qui vît juste dans m ce moment. Rappelle-le-lui pour qu'il a prenne confiance en ce que je te mande, (c qui est ma véritable manière de voir.

« Adieu, mon cœur, donne -moi de tes

a nouvelles tout de suite... La pauvre Rai-

« gecour est bien malheureuse , son fils est

« mort. Je t'en dirai les causes dans ma

« première lettre. Je t'embrasse et t'aime

<c de tout jnon cœur (1). »

(1) Louis XV J y Marie-Antoinette et Madame Elisabeth, lettres et documents inédits, publiés par F. Feuillet de Conche«, tome I, page î59 et suiy.

Page 1