‹ Madame Elizabeth, soeur de Louis XVIChapitre 4 sur 6 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Jugement sur la lettre qu'on vient de lire. — Lettre du 5 février 1780 à M™» de Bombelles. — Lettre touchante à l'occasion de l'exécution du marquis de Favris. — Lettres sur diveis sujets. — Elle oblige M™« de Raigecour à émigrer. — Elle annonce cette nouvelle à M»» de Bombelles. — Excursion à Saint-Cyr. — Séjour à Saint- Gloud. — Lettre à M"»» de Raigecour. — Départ des tantes du roi. — Elles sont arrêtées à Arnay-le-Duc. — On leur permet de continuer leur route. — Diverses lettres de Madame Elisabeth à ce sujet. — La populace empêche le roi d'aller à Sainl-Cloud.— Le 20 juin 1791, il se décide à partir pour Montmédy avec sa famille. — Il est arrêté à Varonnes et ramené à Paris.

La lettre qu'on vient de lire a été évidemment écrite sous l'impression, pour ne pas dire sous la terreur, qu'inspiraient les tristes événements qui y sont racontés. Il y règne un abandon, je dirais presque une négligence qu'on ne trouve pas en général dans la correspondance de Madame Elisabeth.

7î MADAME ELISABETH

Il est évident que la princesse a écrit à la hâte, en cherchant à atténuer une partie des faits pour ne pas effrayer son amie. Quant à l'assurance qu'elle lui donne, que Ton ne pouvait prendre un meilleur parti que de venir habiter Paris, où le roi et sa famille seront mieux que partout ailleurs, il est probable, ou plutôt il est certain , connaissant le caractère de la princesse, qu'elle est tout à fait de bonne foi en s'exprimant ainsi ; mais c'était une illusion qu'elle se faisait et qui ne devait pas tarder à s'évanouir.

En effet, on peut dire qu'à compter de cette époque le roi et sa famille étaient prisonniers, et que leur longue détention commença aux Tuileries, pour ne finir qu'à la tour du Temple. L'assemblée nationale était venue s'installer à Paris en même temps que Louis XVI, et bientôt les projets des factieux se développèrent rapidement dans cette assemblée sans frein et sans contre -poids, qui avait, au dedans, des tribunes pour applaudir, et au dehors,

(les bras pour exécuter. Les parlements, le clergé, la noblesse, l'armée, les finances, les propriétés publiques et particulières, tout fut détruit ou envahi par l'assemblée nationale, et toujours au nom du roi, réduit à joindre aux décrets une sanction, tardive quelquefois, mais toujours obtenue de son horreur pour le désordre et la violence.

Madame Elisabeth, si elle s'était fait quelque illusion lors de son arrivée à Paris, fut bientôt détrompée. On peut en juger par les lettres qu'elle écrit à son amie dès le mois de novembre suivant, et où elle pailo des travaux de l'assemblée et du peu d'autorité qu'on laisse au roi. Encore elle ne dit pas tout ce qu'elle pense dans ces lettres, parce qu'étant obligée de les confiera la poste, elle craint qu'elles ne soient ouvertes. En voici une écrite le 5 février 1790, et dans laquelle elle peut s'exprimer avec toute franchise, parce qu'elle a trouvé une occasion sûre pour la faire parvenir à destination. On sait que le 4 février 1790 le roi s'était rendu à l'assemblée, et y

avait prêté serment à la constitution; les députés, de leur côté, avaient prononcé le serment civique. Elle commence sa lettre en disant qu'elle est bien aise d'avoir trouvé une occasion sûre pour la porter, afin de pouvoir dire franchement à son amie combien elle est désolée de la démarche faite la veille par le roi auprès de l'assemblée, démarche qui lui fait craindre les suites les plus fâcheuses pour l'avenir; mais son espoir en Dieu la soutient et la fait vivre au jour le jour.... Plus loin elle ajoute :

(( Depuis que le roi a fait cette démarche, (( qui le met, dit-on, à la tête de la révo- (.(. lution, et qui, à mon avis, lui ôte le peu (( de couronne qu'il avoit sur la tête, l'as- (( semblée n'a pas encore imaginé de faire (a quelque chose pour lui. Elle suit avec « ardeur l'abolition du clergé. On doit aucc jourd'hui décider qu'il n'y aura plus a d'aîné dans les familles. Enfin les folies « se suivent, et le bien n'en résultera « certes pas. Nous ne sortons que dans (( Paris. Mais je ne serois pas étonnée que

« l'on nous envoyât faire un tour à Saint- (T Cloud, ou peut-être à Fontainebleau. Il (.(. feroit bien beau y être aujourd'hui. Je le (( pense; mais l'impossibilité d'y être ne « me tourmente pas. Tu sais que dans les « voyages je n'étais pas beaucoup la maî- « tresse de mes actions. J'en rends grâces « à Dieu, parce que cela me fait supporter, (( avec une résignation que je n*aurois pas « eue sans cela, la privation oii je suis de « ma liberté

c( Croyez, ma petite, qu'il auroit

« été pour moi bien heureux de t'avoir « auprès de moi pendant tous ces troubles ; « mais je crois aussi que plus je t'aime, « plus je suis heureuse que tu sois dans un « pays tranquille, surtout à cause de tes « enfants... Embrasse-les tous de ma part, « et crois que je t'aime du plus tendre de « mon cœur. Élisabetii-Marie. »

Dans d'autres lettres, elle parle à son amie du bouleversement apporté par l'assemblée à la constitution du clergé, de la désorganisation des couvents, etc. Le 20 fé-

vrier, elle lui écrit une lettre touchante à l'occasion de l'exécution du marquis de Favras (i); en voici les principaux passages. (( Tu n'auras, lui dit-elle, qu'un mot de a moi, ma pauvre Bombe (abréviation face milière du mot de Bombelles); j'ai été « avertie trop tard qu'il y avoit une occa- « sion, et puis j'ai la tête et le cœur si « pleins de la journée d'hier, que je n'ai « pas trop la possibilité de penser à autre « chose : le pauvre M. de Favras, dont tu

t (i) Thomas Mahy, marquis de Favras, ne à Blois en Mkh, commandait, à l'époque de la révolution, une légion en Hollande. Il fut accusé, au mois de décembre 1789, « d'avoir tramé contre la révolution française; d'avoir voulu introduire la nuit dans Paris des gens armés, afin de se défaire des trois principaux chefs de l'admiuistration : Bailly, Necker et Lafayette; d'enlever le sceau de l'État, et d'emmener le roi et la famille royale à Péronne, afin de mettre Louis XVI à la tète d'une armée contre-révolutionnaire. » 11 fut traduit au Chàtelet sous le poids de cette accusation, et il se défendit avec beaucoup de calme et de présence d'esprit. Pendant tout le temps que dura la procédure, la populace ne cessa de menacer les juges et de crier : A la lanterne! Les juges qui venaient d'acquitter M. de Besenval, dans une affaire à peu près semblable, craignirent sans doute les effets de cette fureur. Ils condamnèrent Favras à être pendu en place de Grève. Ce jugement fut exécuté le 19 février 1790.

« as peut-être connu raCTairc par les jour- (c na'ux, a été pendu hier. Je souhaite que a son sang ne retombe pas sur ses juges; a mais personne (à l'exception du peuple ce et de cette classe d'êtres auxquels on ne « peut pas donner le nom d'hommes, tant « ce seroit avilir l'humanité) ne comprend « pourquoi il a été condamné. Il a eu Timcc prudence de vouloir servir son roi ; voilà (( son crime. J'espère que cette injuste c\é- <c cution fera TelTet des persécutions, et « que de ses cendres il renoîtra des gens a qui aimeront encore leur patrie, et qui ce la vengeront des traîtres qui la trompent. « J'espère aussi que le Ciel, en faveur du ce courage qu'il a témoigné pendant quatre a heures qu'il a été à l'hôtel de ville avant « son exécution, lui aura pardonné ses ce péchés. Priez Dieu pour lui, mon cœur : a vous ne pourrez pas faire une plus belle (( œuvre. Du reste, l'assemblée est tou- « jours la nrême; les monstres en sont les « maîtres. Enfin, le croirois-tu? le roi « n'aura pas encore toute la puissance exé-

(( cutrice nécessaire pour qu'il ne soit pas a absolument nul dans son royaume...

« Enfin Dieu récompensera les bons dans ce le Ciel, et punira ceux qui trompent le ce peuple, le roi, et tous ceux qui par la ce droiture de leur caractère ne peuvent (( pas se résoudre à voir le mal tel qu'il (( est. Elisabeth-Marie. »

Dans une lettre du 1^' mars suivant, elle exprime à son amie le désir de vivre assez pour voir la fin de cette révolution ; mais s'il doit y avoir des persécutions religieuses, elle demande au Ciel de lui faire la grâce de la retirer de ce monde auparavant, « car, dit-elle, je ne me sens pas du tout le courage pour les supporter. » Ne dirait-on pas qu'elle avait le pressentiment du martyre qu'elle devait endurer, et qu'elle priait Dieu d'éloigner d'elle ce calice d'amertume qu'elle devait pourtant épuiser jusqu'à la lie et avec un courage surhumain !

Le 30 mars, elle annonce à son amie que sa nièce (Madame Royale) fera sa première communion le mercredi de Pâques suivant.

et elle l'engage à prier Dieu pour elle. Dans cette lettre, elle lai marque son étonnement qu'il se trouve des gens qui reviennent en France dans Tétat des affaires, a Pour moi, (( ajoute-t-elle, je crois que si j'en étois « dehors ce seroit pour longtemps. Cepen- (t dant il seroit fâcheux que tout le monde ce pensât de même ; car notre pauvre patrie « seroit encore plus malheureuse. »

La lettre suivante est du 19 avril 1790. Les exercices religieux de la quinzaine de Pâques l'ont empêchée Je lui écrire plus lot. Le parti ennemi du clergé s'est opposé à ce qu'on déclarât la religion catholique romaine religion de l'État en France. Dangers qu'ont courus a cette occasion Mirabeau, Gazalès et l'abbé Maury(l). Elle parle ensuite de l'émission des assignats

(1) C'est dans cette circonstance que l'abbé Maury, poursuivi par une bande de sicaires qui le menaçaient de le mettre à la lanterne, se retourna froidement vers eux et leur dit ce mot devenu célèbre : « Fh bien ! quand vous m'aurez mis à la lanterne, en verrez-vous plus clair? »> La foule, étonnée, de ce saug-froid , cesiade le poursuivre et il se réfugia dans une maison amie.

sur les biens du clergé, et montre, au point de vue financier, combien cette opération est mauvaise. Elle termine sa lettre en disant qu'on a tort de vanter son courage, et que son amie en a plus qu'elle. Voici ce passage, où se révèle d'une manière attendrissante le noble cœur de cette princesse :

« Tu as bien tort, mon cœur, de me (( parler de mon courage. Je vous assure « qu'il est bien moins grand que Ton ne « pense. Je trouve qu'il en faut avoir bien (( peu pour supporter ce que l'on ne peut (( empêcher, et voilà mon histoire. Mais (( c'est toi, ma petite, qui en as un bien « grand. Envisager de sang-froid l'infor- (( tune de son mari (1) et de quatre ente fants, voilà ce que la religion peut seule « faire supporter. Voilà ta position ; et peut- (( être même est -elle encore plus déchi- « rante que si tu avois vraiment subi les c( revers de l'infortune, parce que tu les

(l) Elle fait allusion au refus que M. de Bombelles avait fait de prêter le serment civique; il avait, par suite, été révoqué de ses fonctions d'ambassadeur.

SCEUR DK LOUIS XVI 81

« crains toujours, parce qu'en faisant des « sacrifices tu te dis toujours : il viendra ce un temps, peut-être, où il faudra que ce j'en fasse encore plus. Mon Dieu! mon « cœur, que je voudrois te voir sortie de a cette position atîreuse, toi qui mérites a tous les bonheurs, et toi qui ferois un si a bon usage de la fortune! Enfin, mon ce cœur, espérons en un temps plus heua reux; éloignons, s'il est possible, toutes ce les tristes réflexions, et abandonnons- « nous à la Providence, qui sait mieux que ce nous ce qu'il nous faut. Que j'aurois été ce aise si tu avois pu venir passer deux mois « ici! Mais ce seroit une folie dont il faut a faire le sacrifice. Adieu , ma chère petite,

ce je vous embrasse de tout mon cœur »

« Prie Dieu, ma chère enfant, lui ccriLce elle le 27 avril, qu'il nous envoie son a Saint-Esprit. Nous sommes bien mal, et ce tous Ils j.Mrs nous le commes un [jeu a plus. Nous laissons tout faire, et ce qu'il ce y a de pis, c'est que nous voulons perce suader à tout le monde (jue nous ne

« sommes pas fâchés de ce qui se passe. » (Ceci est une allusion générale aux faiblesses de Louis XVI et de ses entours.) « On nomme « beaucoup M. de Lafayette pour dictateur, « car le résultat de ce bel amour pour le « roi sera de le déclarer imbécile, et de lui « donner un mentor. Ce qui m'afflige de « tout cela, c'est que les honnêtes gens se (( découragent en voyant qu'ils ne seront « jamais soutenus, et finiront par nous « délaisser. Encore si nous avions notre (c liberté! Mais être toujours entouré de (( gens qui vous espionnent , qui vous tience nent dans votre cage, tout cela, si ce (( n'étoit pas la volonté de Dieu, il y auroit « de quoi se bien impatienter! Mais s'il « veut se venger de nous, nous aurons « beau faire, il en sera toujours le maître ; (( et ce qui me désole, c'est que la religion « perd beaucoup. . . Tâchons pourtant, mon (( cœur, de ne pas nous décourager. Sup- « portons la pénitence que Dieu nous ence voie. Tu n'as pas besoin que l'on t'excite « au courage , car tu en as beaucoup ; mais

<( cela fait du bieu de se rappeler qu'il faut « nécessairement en avoir. »

Dans une lettre datée du l'"' mai suivant, elle exprime la crainte que l'on ne puisse sortir de la situation fâcheuse où l'on se trouve que par la guerre civile. Elle pense que la présence du roi à Paris empêche la solution des difficultés oii l'on est engagé, a Notre séjour ici, dit-elle, nuit beaucoup (( aux affaires. Je voudrois pour tout au « monde en être dehors ; mais c'est bien « difficile. Cependant j'espère que cela « viendra. Si j'ai cru un moment que nous <r avions bien fait de venir à Paris, depuis « longtemps j'ai changé d'avis ; mais, mon « cœur, si nous avions su profiter du mod ment, croyez que nous aurions fait beauce coup de bien. Mais il falloit avoir de la (c fermeté ; mais il falloit ne pas avoir peur (( que les provinces se fâchassent contre la K capitale; il falloit affronter les dangers, « nous en serions sortis vainqueurs. »

Ce fut vers cette époijuc que Madame Elisabeth obligea en ({uehiue sorte M"* de Rai-

gecour à émigrer. Elle annonça cette nouvelle à M'"' de Bombelles (lettre du 18 mai) en lui disant qu'elle verrait bientôt leur amie commune. « Quand vous vous ren- (( cjontrerez, dit -elle, je vous vois d'ici (( vous changeant toutes les deux en fonce taines. » Enfin la famille royale a obtenu la permission de prendre un peu l'air de la campagne, mais sous bonne ej^corte. « Nous (( sommes enfin sortis de notre tanière, (( dit-elle. Le roi va, je crois, monter à « cheval pour la troisième fois, et moi j'y « ai déjà monté une. Je n'ai pas été trèsce lasse, et je compte recommencer ven- « dredi. Je vais ce matin à Bellevue.'Pen- « dan t ce temps-là, l'assemblée s'occupera (( d'ôter au roi le droit de faire la paix ou (( la guerre. Bientôt je pense qu'on lui (c ôtera le droit de porter sa couronne, car « c'est à peu près tout ce qui lui reste. ...»

Dans une lettre du 9 juin , elle rend compte, en ces termes, d'une visite qu'elle vient de faire à Saint-Gyr.

« J'ai eu le plaisir d'aller à Saint -Cyr,

a mon cœur : juge qu'est-ce qui a été con- « tente! Il est impossible d'être reçue d'une ce manière plus touchante. Toutes les classes « se sont rangées dans le corridor qui va « à la communauté ; et là, il a fallu que la « princesse parlât. Elle avait un peu le (( cœur serré. Ces pauvres petites demoi- « selles pleuroient et avoient Tair bien « contentes. Ces pauvres dames Tétoient a bien. Plusieurs sentiments m'occupoient ; « et si j'étois belle dame, je pourrois dire (( qu'ils me portoient à une certaine mélan-

« colie un peu triste

a Sais-tu que nous avons passé deux

a jours à Saint-Cloud? Gela m'a fait bien a plaisir. C'est de là que j'ai été à Saint- « Cyr. Nous y retournons vendredi , et ce j'espère que nous y passerons au moins a dix jours. Je ne loge pas où tu m'as vue; (( je suis de l'autre côté du vestibule. J'ai ce une fenêtre qui donne dans un petit jar- (( din fermé; cela fait mon bonheur. Il a n'est pas si joli que Montreuil ; mais au « moins Ton y est libre, et l'on y respire

t< MADAME ELISABETH

« un bon air frais qui fait un peu oublier (( tout ce qui est autour de soi , et tu con- « viendras que l'on en a souvent besoin. « Nous avons été à la procession (de la « Fête-Dieu) ; elle est un peu fatigante. Il « y eut des applaudissements et des cris « de : Vive le Roi ! Vive la Reine ! qui dans ce toute autre occasion feroient grand plai- <c sir; mais, dans celle-ci, l'indécence de « voir applaudir, quand on ne se mettroit (( pas seulement à genoux devant le saint « Sacrement, révolloit d'une manière af- (( freuse. J'espère qu'à la petite Fête-Dieu « cela ne se passera pas de même. Adieu, « ma chère petite; priez pour nous, qui « en avons tant besoin. »

On permit à la famille royale de retourner à Saint-Cloud au mois d'août, et d'y rester jusqu'à la fin d'octobre. C'est de cette résidence que Madame Elisabeth écrivit à M""* de Raigecour une lettre dont nous allons donner quelques fragments.

« Sadnt-CloTid, 29 août 1790.

<L Bonjour, ma pauvre Rage. » (Le nom

de Raigecour se prononce Ragecoin : de là le diminutif amical de Rage.) « Nous voilà

ce revenus à Saint-Cloud, à ma grande satis-

« faction ; car Paris est beau, mais dans la

« perspective; et ici j'ai le bonheur de le

« bien voir comme je veux. Et puis, de

« mon jardin , je vois à peine le ciel , et je

« n'entends plus tous ces vilains crieurs qui,

« à présent, ne se contentent pas d'être à

a la porte des Tuileries , mais parcourent

« tout le jardin, pour que personne ne

(( puisse ignorer toutes ces infamies. Au

a reste, si tu veux savoir des nouvelles

« de ma petite santé, je te dirai que j'ai

« toujours beaucoup d'engourdissement

Xi dans les jambes. Cependant, à en croire

ce les symptômes de cette vilaine maladie,

(( je pourrois imaginer que la guérison

(( s'approche; mais j'y ai déjà été prise

(( tant de fois, que je n'ose pas m'en flat-

cc ter, et que, de bonne foi, je n'y crois

(( pas. Peut-être même, si j'en avois le

<( courage, je dirpis que je ne le désire

a pas. Mais tu sais que je suis foible, et

(( que je n'aime pas à m'exposer aux « grandes douleurs. » ( Ce passage fait allusion aux irrésolutions du roi, qui, selon elle, avait des engourdissements dans les jambes quand il s'agissait de partir.) Elle parle ensuite à son amie des troubles qui ont eu lieu à Nancy, et termine en lui adressant des consolations religieuses sur la mort du seul fils que la marquise de Raigecour eût alors.

Dans une autre lettre, du 24 octobre, adressée à la même, elle revient sur « cet « engourdissement que le roi éprouve dans « les jambes ; on craint que cela ne gagne (( tellement les jointures, qu'il n'y ait plus « de remède. » On voit que la lenteur du roi à se décider à partir alarmait la princesse. Elle jugeait bien que plus il tarderait, plus il courrait le risque de s'engloutir avec sa famille sous les ruines de la monarchie. Optimiste d'abord, elle avait fini par avoir des accès d'effroi, et pressentait la prochaine arrivée de la période du désespoir.

Quelques jours après la date de cette lettre^ la famille royale revint à Paris. Madame Elisabeth écrit à M™* de Raigecour, le 3 novembre, pour lui annoncer ce retour, ce Nous voilà, dit- elle, revenus à « Paris; il fait vilain, et c'est un prétexte a que nous prenons pour rester. Si nous « savions en profiter, je ne m'en plaindrois « pas; mais tu nous connois, le château « des Tuileries sera notre promenade la (( plus habituelle. Enfin, tout comme Dieu « voudra. Si je ne pensois qu'à moi, je ne a sais pas trop ce que je préfèrerois. Ici, (( je suis plus commodément pour mes pe- « tites dévotions ; mais pour la promenade, ce pour la gaieté du lieu, Saint-Cloud est ce bien préférable; et puis le voisinage de « Saint-Cyr! D'un autre côté, les soirées « sont bien longues dans ce temps-ci... De ce tout ce bavardage, je conclus que Dieu « arrange tout pour le mieux, et que je

« dois être bien aise d'être ici » Elle

fait encore allusion, dans cette lettre, aux instances sans cesse renouvelées auprès du

roi pour le presser de fuir de Paris, aux irrésolutions de ce prince et à la résignation à laquelle elle-même est obligée de s'abandonner.

Les tantes du roi partirent au mois de février 1791 pour Tïtalie. Louis XVI pressa plusieurs fois sa sœur Elisabeth de les ac- • compagner; mais celle-ci refusa constamment, en disant qu'elle ne le quitterait pas et qu'elle ne s'éloignerait de Paris qu'avec lui. Lorsqu'on apprit dans le public le départ de Mesdames, tantes du roi, ce fut un cri d'alarme. Elles furent arrêtées en route par la municipalité d'Arnay-le-Duc, qui en référa à l'assemblée. Aussitôt la multitude se porta au Luxembourg, oii résidait Monsieur ( depuis Louis XVIII), et ce prince parut, parla au peuple, et jura de ne point quitter le roi. On le força cependant à aller s'établir aux Tuileries auprès de Louis XVI, et à partager sa captivité. Alors la rue se calma, et l'agitation se concentra dans l'assemblée. La délibération se prolongeait sur l'incident, quand, fatigué du sujet, Menou

le prit avec adresse en plaisanterie, et s'écria : « L'Europe sera vraiment émerveillée, quand elle saura qu'une grande assemblée a mis plusieurs jours à décider si deux vieilles femmes entendraient la messe à Rome ou à Paris. » On rit, et l'on fut désarmé. L'ordre fut donné à Arnay-le-Duc de laisser les princesses libres de poursuivre leur route. Mais les colères s'étaient amassées, et de ces discussions il sortit de premiers décrets, préludant à ceux qui firent plus tard de l'émigration un crime de lèse-nation.

Il existe, à l'occasion de ces événements, plusieurs lettres de Madame Elisabeth à ties deux amies ; le défaut d'espace ne nous permet pas de les reproduire ; nous allons seulement en donner une analyse succincte avec quelques extraits des principaux passages.

Le 12 février, elle annonce à M™*' de Raigecour le départ prochain de ses tantes, sans lui parler du désir manifesté par le roi qu'elle parte elle-même avec elles.

Elle est désolée de ce que l'abbé Madier,

9â MADAME ELISABETH

Taumônier de ses tantes, émigrera luimême quelques jours après. C'était son confesseur depuis l'âge de neuf à dix ans, et elle est fort embarrassée pour s'adresser à un autre prêtre.

Le 2 mars, elle rend compte à son amie des désordres qui ont eu lieu à l'occasion de l'arrestation de Mesdames à Arnay-le- Duc, et notamment de la journée du 28 février, dite la Journée des Chevaliers du poignard, parce que beaucoup de chevaliers de Saint -Louis avaient été trouvés armés de poignards, quand on s'était porté aux Tuileries à l'occasion de l'affaire d'Arnayle-Duc.

Dans une lettre du 18 mars, elle témoigne de l'inquiétude sur le parti que va prendre son frère le comte d'Artois; elle craint le résultat de sa désobéissance aux ordres du roi, et du désaccord qui règne entre les membres de la famille royale. Elle annonce qu'elle a pris pour confesseur l'abbé Edgeworth de Firmont (le même qui, sur l'indication de sa sœur, assista

Louis XVI à SOS derniers moments). Voici le jugement qu'elle en porte. « Je me suis « confessée hier : j'en ai été parfaitement « contente. Il a de l'esprit, de la douceur, (( une grande connoissance du cœur hu- (( main : j'espère trouver en lui ce qui me a manquoit depuis longtemps pour faire ce des progrès dans la piété. Remercie le (( Ciel pour moi, mon cœur, de ce que, a par un trait particulier de sa providence, « il me Ta fait connoître, et demande-lui « que je sois fidèle à exécuter les ordres a. qu'il me donnera par cet organe... »

Dans une autre lettre du 28, elle déplore avec amertume Tétat de la religion en France. « Nous voilà livrés à la persécu- « tion, dit-elle; et lorsqu'on regarde au- « tour de soi, qu'y voit-on? Rien de con- « solant : toujours des regrets, toujours a de bons mouvements ; mais voilà tout. « Enfin, mon cœur. Dieu est tout-puis- « sant; Dieu peut d'un moment à l'autre « changer nos alarmes en cris d'allégresse, a Ah ! s'il vouloit faire un miracle en

(( notre faveur et rétablir la religion ! Mais « le méritons -nous? Les Ninivites firent (( pénitence; ils se couvrirent de sacs et « de cendres; nous, nous nous désolons, (c mais nous n'avons point recours à Dieu. « comme un enfant se jette dan^<^<i ^r^^ « de son père. Nous cherchons encore de (( la consolation dans nos semblables : « hélas ! l'expérience devroit bien nous (( faire voir qu'il n'y en a point à espérer. (( Cependant, mon cœur, ne nous laissons (( point abattre ; servons Dieu avec plus de (( ferveur que jamais; prouvons-lui qu'il « est des cœurs qui ne sont point ingrats : « qui, plus que nous, doit Taimer et le (( montrer hautement?... » Elle termine cette lettre en s'applaudissant de nouveau du choix de son directeur.

Nous ne parlerons pas de quelques autres lettres écrites pendant le mois d'avril et de mai, et roulant à peu près sur les mêmes sujets, pour arriver au grand événement du mois de juin 1791, c'est-à-dire à la fuite du roi de Paris, et à son arrestation à Varennes.

La captivité dans laquelle les défiances tyrfiiiiiiques de la populace et des clubs retenaient le roi, était devenue trop insupportable à la famille royale. Aussi la reine, d'accord avec Madame Elisabeth, méditait -elle depuis longtemps un plan d'évasion, quand un nouvel incident vint précipiter la fuite. Le 17 avril 1791, le roi avait voulu, comme Tannée précédente, partir des Tuileries avec sa famille pour s'établir à Saint- Cloud. La foule aussitôt se rassemble, se précipite au-devant des chevaux et les dételle. Lafayette, accouru à la première nouvelle de cette violence, veut frayer un passage au roi à travers la foule ameutée, et le supplie de rester dans sa voiture. Mais le roi, qui tient à montrer qu'il n'est point libre, et qui en même temps redoute l'emploi de la force, et peutêtre l'effusion du sang, contre la résistance de la multitude, descend, rentre au palais, et se décide à différer son départ. Le surlendemain, il se rend à l'assemblée pour se plaindre de l'outrage et déclarer qu'il

persiste à faire le voyage de Saint-Cloud. L'assemblée raccueille avec déférence. Le président le remercie, au nom de tous, de sa confiance dans la représentation nationale, et jure de faire tout ce qui dépendra d'elle pour assurer la liberté royale. Louis XVI se retire au milieu des applaudissements universels, et, le lendemain, il écrit au département qu'il a renoncé au voyage de Saint-Cloud.

Il avait, en effet, renoncé à ce voyage; mais c'était pour en préparer un autre. Dès les premiers jours de juin^ Louis XVI avait instruit le marquis de Bouille de son prochain départ, et Bouille, sous le prétexte des mouvemeiits qu'il observait h la frontière, avait massé ses troupes les plus sûres vers Montmédy, d'où il pouvait, au besoin, s'appuyer sur le Luxembourg et tirer des secours de l'étranger. La reine s'était chargée des préparatifs depuis Paris jusqu'à Ghâlons. De Châlons à Montmédy, c'était l'affaire de Bouille et de la cavalerie légère. Le secret était bien gardé. Lafayette

et même le ministre Montmorin ignoraient tout. Quelque bruit cependant avait couru sur la fuite. Le comité de surveillance était sur ses gardes.

Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, Madame Elisabeth, M""' de Tourzcl et les enfants de France vont au petit Carrousel monter dans une voiture conduite par le comte de Fersen, seigneur suédois, déguisé en cocher. De là les fugitifs se rendent à la porte Saint-Martin, où les attend une berline, construite exprès par les soins de Fersen et attelée de six chevaux. ^î'"*' de Tourzel, munie d'un faux passeport sous le nom de M""* de Korff, devait passer pour une mère voyageant avec ses enfants. Le roi était supposé son valet de chambre. Trois gardes du corps couraient devant la berline, déguisés en courriers. Là, Fersen les quitta pour rentrer dans Paris et prendre le chemin de Bruxelles; pendant ce temps, Monsieur, accompagné de Madame, fuyait vers la Flandre et franchissait heureusement la frontière.

Toutes les dispositions prises par la reine jusqu'à Châlons avaient réussi. La nuit du 20 au 21 juin était passée , et déjà il était huit heures du matin que Paris ignorait encore la fuite. Mais tout à coup le bruit de l'évasion, murmuré d'abord, vole de bouche en bouche ; le peuple frémit et s'émeut; Lafayette envoie deux aides de camp à la poursuite des fugitifs. Ceux-ci, qui avaient toute une nuit d'avance, pouvaient, devaient échapper encore. Malheureusement, à partir de Châlons, les mesures avaient été mal calculées ou mal exécutées...

Mais les événements se précipitaient.

A Sainte-Menehould, le roi, que le succès de la fuite jusqu'à cette ville avait rendu confiant, quoique l'absence des troupes annoncées lui donnât quelque inquiétude , avait mis la tête à la portière. Il avait même interrogé le maître de poste sur sa route, et avait été reconnu par le fils de ce maître de poste, jeune et ardent patriote, qui monte aussitôt à cheval, et, devançant la

voilure royale, arrive haletant à Varennes,- 011 il donne Talarme. La commune s'assemble aussitôt; les patriotes en émoi courent aux armes. Quand le roi et sa famille arrivent à Varennes , on les arrête et on les retient prisonniers dans la municipalité, jusqu'à l'arrivée d'un aide de camp de Lafayette, porteur d'un décret de l'assemblée, qui ordonne à toutes les autorités constituées de ramener le roi à Paris, en le faisant escorter par la garde nationale.

La municipalité de Varennes ordonne aussitôt le retour du roi à Paris. La voiture, bientôt attelée, rebrousse chemin vers la capitale, entourée d'une escorte de gardes nationaux armés. A Châlons, on rencontre trois commissaires, Barnave, Latour-Maubourg et Pétion, députés par l'assemblée pour accompagner le roi et sa famille jusqu'à Paris. Latour-Maubourg monte dans une voiture de suite avec M'"" de Tourzel. Barnave s'assied dans le fond de la voiture du roi, entre Louis XVI et la reine; Pétion, sur le devant, entre xMadame Elisabeth et

Madame Royale. Le jeune dauphin passait alternativement des genoux de sa mère à ceux des autres voyageurs. Pendant huit jours que dura le triste voyage, l'âme généreuse du jeune tribun Barnave fut vivement émue de la bonté du roi, et séduite par les grâces^ les^entretiens et les malheurs de la reine.

ce Pourquoi, lui disait-il, tous les Françafs ne peuvent- ils être témoins de votre loyale résignation ?

— J'ai toujours été ce que vous me voyez, répondit la reine, les circonstances seules ont changé ! »

La conduite respectueuse de Barnave offrait un contraste singulier avec la rudesse outrageante de Pétion. Il mangeait, buvait dans la berline du roi avec malpropreté, jetant les os de volaille par la portière, au risque de les envoyer jusque sur le visage du roi ; haussant son verre sans dire mot, quand Madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait assez. Ce ton offensant était calculé, puis-

SŒUR DE LOUIS XVI loi

que cet homme avait reçu de l'éducation. Baruave en était révolté. Pressé par la reine de prendre quelque cliose : ce Madame, répondit Barnave, les députés de l'assemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent occuper Vos Majestés que de leur mission, et nullement de leurs besoins. »

Auprès de Châlons, un pauvre curé de village eut l'imprudence de s'approcher de la voiture pour parler au roi. Les fougueux démagogues qui environnaient la voiture se jettent sur lui pour le massacrer : « Tigres ! leur cria Barnave, avez-vous cessé d'être Français? Nation de braves, êtes- vous devenus un peuple d'assassins?... »> CesseuUs paroles sjuvèrent d'une mort certaine le curé, déjà terrasbé. Barnave, en les [)rononçant, b'élait jeté presque hors de la portière, et Madame Elisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par sou habit. La reine dirait, en parlant de cet événement, que, dans les moments des plus grandes crises, les contrastes bizarres la

frappaient toujours; et que, dans cette circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit, lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce député avait éprouvé un autre genre d'étonnement. Les dissertations de Madame ÉlisabeLh sur la situation de la France, son éloquence douce et persuasive, la noble simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'écarter en rien de sa dignité, tout lui parut céleste dans cette divine princesse,... et son cœur fut soumis par la plus touchante admiration (1).

La famille royale fut reçue à Paris avec un morne silence ; on n'entendit ni applaudissements ni paroles d'insulte; mais le peuple obligea les nombreux spectateurs qui bordaient la route à rester la tête couverte devant le cortège. Puis ce cortège arriva tristement aux Tuileries, qui reçurent de nouveau comme prisonniers les membres de la famille royale.

(1) Mémoires de M™* Campan, t. II, p. 151 et 15S.

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