SCÈNE III
MONTGISCAR, DE CLERCY, puis LE GARDIEN.
MONTGISCAR, entrant de droite, sa montre à la main, il porto un parapluie.
Deux heures à la Bourse... tu es en avance, c'est de l'inexactitude... 'Lui serrant la main.) Du reste, ça va bien?
MADAME EST TP.Ol' DELLE ,j
DE CLERCY.
Aussi bien que possible dans ma position.
MONTGISCAR.
Quelle position?
D'homme à marier... j'ai mal dormi... j'ai rêvé que ça réussissait...
WONTGISGAR.
Mon ami, je te préviens que les plaisanteries sur le mariage sont très-usées... Je suis ton oncle, j'ai été ton tuteur, c'est moi qui t'ai élevé, par conséquent tu dois avoir confiance en moi.
DE CLERCY.
Oh! ça!
MONTGISCAR.
Eh bien, marie-toi... il n'est que temps!
DE CLERCY.
Comment!
MONTGISCAR.
Tu le déplumes sur les tempes, tu as quelques fils d'argent dans les cheveux, et enfin les femmes commencent à avoir confiance en. toi... c'est un symptôme...
DE CLERCY.
Cependant, mon oncle...
MONTGISCAR.
Won Dieu, tu fais encore prime, mais dans deux ans tu seras au-dessous du pair...
DE CLERCA.
Merci bien !
Voyons... je suis très-pressé... je suis dans les affaires, causons de notre entrevue. Chambrelan va venir avec sa fille... elle ne sait rien... toi, de ton côté, lu es censé ne rien savoir, moi non plus... nous nous rencontrerons par
b MADAME EST TROP BELLE
hasard... je te présenterai comme un de mes correspondants de Roubaix... non, de Bordeaux, c'est plus gai.
DE CLERCY.
Comme vous voudrez.
MONTGISCAR.
Maintenant, quelques renseignements sur la famille dans laquelle tu vas entrer.
DE CLERCY.
Ah ! permettez... pas si vile !
MOMGISCAR.
Le père, M. Chambrelan, est un brave homme; pas instruit, pas spirituel... mais qui a gagné une grosse fortune à fabriquer des poignées de sabre, dans la ville de Saumur.
DE CLERCY.
Des poignées de sabre?
MONTGISCAR.
Oui, les uns fabriquent la lame, les autres, la poignée... on fait ce qu'on peut... Quant à la demoiselle...
DE CLERCY.
Est-elle jolie?
Jolie, ce n'est pas assez,.. C'est une beauté exceptionnelle... une de ces beautés qui font faire : ah !
DE CLERCY.
Diable! mon oncle, vous allez m'etTrayer... j'ai peur maintenant de la trouver trop belle.
MONTGISCAR *.
Allons donc ! est-ce que la mariée est jamais trop b?lle ! Tu ne connais pas les avantages qu'il y a à épouser une jolie femme... je ne parle pas du téte-à-tète qui a pourtant son mérite... D'abord, quand on possède une jolie femme, on ne court pas après celle des autres... généralement.
* De Clercy, Montgiscar.
MADAME EST TROP BELLE i
DE CLERCY.
Ce n'est pas toujours une raison.
MONTGISCAR.
Aussi ai-je dit : généralement... Ensuite une jolie femme... honnête, bien entendu, c'est une puissance, c'est une force pour un mari. S'il a du goût pour le monde, tous les salons s'ouvrent devant lui; s'il est ambitieux, les protections, les influences, les recommandations viennent à sa rencontre ; s'il aime la table, ça s'est vu, les invitations pleuvent sur son estomac... enfin sa femme est un talisman ; comme dans les féeries, il n'a que la peine de la montrer et de souhaiter.
DE CLERCY.
Oui, mais il y a le revers de la médaille, le danger...
3I0NTGISGAR.
Quel danger ?
DE CLERCY.
Dame ! une jolie femme est plus attaquée qu'une autre...
MONTGISCAR.
Si elle est plus attaquée, elle est plus habituée à se défendre...
DB CLERCY.
Quand elle a de l'esprit, mais mademoiselle Chambrelan a-t-elle de l'esprit? Voilà la question.
MONTGISCAR.
Mon ami, on ne sait jamais si une jolie fille a de l'esprit... la beauté est un manteau tellement éblouissant qu'on n'en peut distinguer l'étoffe... Une niaiserie qui tombe d'une jolie bouche, devient tout du suite une perle... Ainsi, je connais une femme, adorablement belle; à tout ce qu'on lui dit, elle répond : « C'est splendide ! c'est splendide ! » Ce n'est [)as grand chose, eh bien ! c'est délicieux !
b MADAME EST TROP BELLE
DE CLF.RCV.
Diable! vou? n'êtes pas rassurant.
MONTGISCAR.
Mais au contraire, tout ce que je souhaite à mon fils Ernest, c'est de trouver une femme pareille à celle que je te propose.
DE CLERCY.
Eh bien ! mais, mon oncle, il n'y a encore rien de fait ; je ne connais pas mademoiselle Ghambrelan, ainsi ne vous gênez pas.
MONTGISCAR.
Non.., je te remercie, mon ami... mais elle n'est pas assez riche pour ton cousin.
DE CLERCY.
Ah!
MONTGISCAR.
Moi, je donne cinq cent mille francs, elle n'en a que deux cent mille... Je rêve pour Ernest la fille de la maison Burnelt, Baring et Gie... crédit de premier ordre.
DE CLERCY.
Elle est jolie?
MONTGISCAR.
Jolie... elle a une beauté personnelle qui n'est pas celle de tout le monde... Ernest est à Vienne, il revient dans un mois, et en attendant, je couve l'affaire.
DE CLERCY.
Brrou ! ne trouvez-vous pas qu'il fait ici un froid de loup ? (il remonte.)
MONTGISCAR *.
Oui, mais on n'y est bien tranquille. (Tirant sa montre.) Deux heures et demie, est- ce qu'il y aurait malentendu avec Chambrelan?
* M n!?i-Cdr, de i^lcriv.
Si nous chercliions dans les autres salles, ça nous échaufferait.
MONTGISCAR, apercevant le gardien qui se promène *. Attends!... (au gardien.) Pardon, mon ami...
LE GARDIEN, s'approchant avec empressement. Monsieur?
MONTGISCAR.
Est-ce qu'il n'y aurait pas par hasard deux statues de Pollux ?
LE GARDÎEX.
Non monsieur... mais nous avons là-bas un magnilique Castor... il ne reste plus que le torse. (Récitant.) Il a été trouvé en 1824 dans les jardins de la villa Palmieri et expédié par les soins de M. le consul de France.
MONTGISCAR, l'interrompant.**
Merci I merci! (a part.) Si on le laissait faire il nous réciterait le livret, (a de ciercy.) Ils auront peut-être confondu Castor avec Pollux... Allons voir.
DE CLERCV. "*
Allons!
LE GARDIEN, récitant.
Ce morceau est justement regardé comme un des modèles les plus purs... il a été trouvé...
MONTGISCAR, an gardien, l'interrompant.
ftlerci, mon ami, merci... (ils sortent tons doux par la gauche.)
* Montgiscar, le Gardien, de Cleroy.
*• Le Gardien, Montgiscar, de Ciercy.
*** De Ciercy, Montijiscar, le Gardien.