C.K,gle
MADAME EUGBMO. 1^3
Je VOUS fais grâce de proleslatiuns que les femmes aiment entendre répéter à tout instant, les trouvant toujours nouvelles. Peut-être veulent-elles s'assurer par le contrôle du langage que l'amour ne faiblît pas chez l'homme : à la physionomie, au son de voix, aux paroles, elles apportent une attention de juge d'instruction, et entrevoient une dissonance presque imperceptible, selon que l'amour augmente ou diminue.
Malgré les crainles de son amie, Thérèse battit tellement en brèche le Portugais qu'il permit à madame Eugenio de faire un petit voyage à Calais.
Un complot fut ti-amé afin de dérouter les soupçons. Thérèse partiraitseule; Frédéric et moi devions continuer de venir rendre visite à son mari, qui nous accueillait toujours amicalement.
Aussitàt que madame Eugenio aurait rejoint ses amies, nous partirions à notre tour, et Lambert, que ses études retenaient à Paris, affecterait de se montrer tous les jours, afin de suppléer par la fréquence de ses visites au nombre des absents.
Vous direz que le Portugais ne se montra pas d'une extrême jalousie dans cette circonstance. Madame Eugenio devait rencontrer à Calais une Anglaise, amie de son mari, qui l'avait choisie pour chaperon de sa
, ...Cookie
154 MADAME EUGEKIO.
femme, et i) ne s'attendait pas à ce que, cette personne manquant tout à coup de logement, Thérèse partagerait le sien avec sa compagne.
Tout alla comme celle-ci l'avait prévu. Thérèse partit d'aboitl; quelque temps après, madame Ëugenio alla la rejoindre, et nous-mêmes, bientôt, suivions le même chemin. Ce voyage, en compagnie de Frédéric, fut un des plus agréables qui se pût voir. Pensez aux charmantes femmes dont chaque minute nous rapprochait!
A cette époque, la ligne du chemin de fer ne s'étendait pas jusqu'à Calais ; nous devions prendre une diligence à quelques lieues de la \ille, et nous avions averti les dames de l'heure de notre arrivée.
En descendant de wagon, quel étonnement, quelle joie et quels battements de cœur! Thérèse et madame Eugénie se trouvaient à l'arrivée du Iraio. Elles avaient passé la nuit en voiture pour rapprocher la distance qui nous séparait.
Que madame Eugénie me parut séduisante, enveloppée d'un ctiâlc écossais 1 Je ne peux plus voir aujourd'hui ces châles portés par une autre femme ; autant les carreaux bleus et verts me semblaient riants autrefois, autant ils me déchirent le cœur.
Enfin, nous étions libres tous quatre, et notre démarche devait offrir quelque chose de particulièrement heureux, car chacun nous regardait dans les rues. Tout en prenant un léger repas à i'bôtel, pendant que les chevaux se reposaient, j'appris combien de remerciements je devais à madame Eugenio.
..Ckv^Ic
HADA»Ë EUGtNIO. Itib
Arnvée la veille à Calais, après une nuit de fatigues, elle avait été enlevée par Tliércsc, qui s'écriait :
— Il faut leur faire une surprise, partons à leur rencontre !
Madame Eugeuîo était d'une extiême délicatesse : deux nuits passées eu voiture l'avaient abattue; elle ■l'eu souscrivit pas moins aux fantaisies de son amie. Elles avaient loué à la hâte une petite voiture à quatie places, et ce fut celte voiture qui nous emmena à Calais.
Frédéric et Thérèse se placèrent sur la première banquette, madame Eugénie occupa à coté de moi celle du fond. Cette disposition servit mes vœux.
Frédéric et Thérèse n'avaient rien à nous cacher; en se voyant ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Pour moi, j'étais toujours sur le pied de l'amitié.
Combien je bénis la fatigue qui s'empara de madame Eugénie! Penchée sur mon épaule, elle me permit de garder sa main dans la mienne.
Là main d'une femme aimée est un monde dont on lie se lasse pas d'étudier les détails ; posséder une muin de femme, n'est-ce pas posséder une partie de son cœur, de son àme, de ses pensées?
J'étais certainement plus heureux que si madame Eul^cnio s'était donnée à moi ; le battement de mes tempes, le saug qui aUluail à mon cerveau, concouraient à une extase qui est autre que la possession matérielle.
Bientôt le sommeil s'empara de madame Eugcnio,
o,Coog[c
15G HADÏHE EUGtNIO.
et j'appuyai sa télc doucement sur ma poitriae, veillant sur elle comme sur un enfant. J'avais sous mon regard ces deux beaux yeux fermés, dont les paupières de velours étaient rehaussées par de longs cils noirs.
Jamais je n'avais contemplé de si près cette peau transparente et dorée, et la pensée que j'avais eue quand je vis pour la première fois madame Eugenio, me revint à l'esprit : effleurer de mes lèvres ces belles paupières. Ce fut un long combat; cependant, peu à peu, baissant la tète, je réalisai un rêve de trois mois. |
Baiser ses paupières et mourir! disais-je. Je n'en mouiiis pas, mais un tressaillement singulier, l'envie de crier mon bonheur à haute voix, s'emparèrent de moi!
Madame Eugenio donnait; sa pudeur veillait pendant le sommeil. Elle se recula légèrement en sentant le feu de mes lèvres ; peut-être conservait-elle une sorte de perception de ce qui se passait autour d'elle. J'avais réalisé mon plus cher désir ; maintenant j'étais heureux, et le reste de la route se passa dans de célestes contemplations.
A Calais, notre emménagement se fit à lahâte;Tlicrèse avait trouvé un logement assez mystérieux pour nous caclier à tous les regards. Pour plus de précautions, les alentours des messageries nous furent particulièrement interdits ; le Portugais avait laissé partir si facilement madame Eugenio qu'elle pressentait quelque embûche.
Les deux amies étaient logées dans un joli apparte-
3,Coo^le
MADAHE ECGENIO. 157
meut meuble, et h femme de chambre, installée au rez-de-chaussée, devait tenir constamment la porte fermée : afin que nos allées et venues ne fournissent pas matière à curiosité ans voisins, la maison qu'avait louée Thérèse faisait l'angle d'une petite rue déserte, avec de grands murs sans fenêtres pour vis-à-vjs.
Le premier soin de Frédéric fut de courir au port. Je n'avais jamais vu la mer; pourtant l'Océan ne m'intéressait pas ; terre, ciel, famille, travaux, n'existaient plus.
La pensée de madame Eugénie me tenait lieu de tout ; je ne rêvais que d'elle. Une nuit, Frédéric se leva étonné de mes cris; pendant mon sommeil, j'appelais madame Eugénie, lui tenant des discours passionnés que le traitre raconta le lendemain. On me plaisanta sur ces rêves; mais une femme est rarement mécontente qu'on s'occupe d'elle, même en rêvant. Madame Eugenio ne répondait rien aux railleries de ses amis, car elle ne m'avait pas permis d'arborer publiquement le pavillon de mon amour. Peu soucieuse de mettre quelqu'un dans les confidences des agitations de son cœur, elle était l'opposée de Tliérèse, qu'il fallait empêcher de crier ; J'aime, ei je suis aimée !
Malgré ces différences de nature, les deux femmes ne s'en aimaient pas moins. J'ai rarement renconti'é deux amies si parfaitement unies, toutes les deux belles, jeunes, intelligentes ; mille motifs pour se porter envie. Cette bonne harmonie résultait d'une complète absence de coquetterie.
wo, Cookie
158 MADAME KUGENIO.
En voyant les deux jeune» femmes ensemble, ^lersomie n'eut songé à mettre celle-ci au-dessus de cellelà.
li en était de leurs toilettes comme de leurs physionomies. Je ne vous dirai pas comment madame Eugenio s'habillait, non plus que Thérèse. Leur toilette, plutôt harmonieuse qu'élégante, n'attirait pas d'abord les yeux.
Tout ce que je sais, c'est que madame Eugenio était merveilleusement chaussée, et qu'une bottine fine et souple moulait son pied délicat. Les tendres pressions de mains du voyage me furent interdites à Calais, et je ne lis rien pour les recouvrer, estimant que les marques d'amour en public seutent la grossièreté ; mai.s j nt t n d mystéiieuses conversations sous la tabl 1 p 1 de madame Engenio.
C tt es me rendit plus amoureux encore,
L ( gurez pas qu'en retrouvant nia-
da n Lu n aitresse de ses actions, j'en fusse plus
avance. La charmante femme se tenait sur ses gai-des ; mais une cordialité qui ce se démentait jamais, l'atTcction que je lisais dans ses beaux yeux, me montraient quelles racines mes attentions faisaient germer dans son cœur.
Je lui parlais maintenant de mon amour suivant la disposition du moment, quelquefois en enthousiaste, quelquefois avec amertume, et elle rabattait de mon ardeur ou dissipait ines tristesses.
Quand je lui reprochais sa froideur, elle souriait, esquivant une l'épouse directe. Si je m'cmitoilais contre
NAMHE EUGENIO. 15!)
les femmes qui refusent de se donner à ceux qu'elles aiment :
— Je ne vous ai pas encore dit que je vous aimais, répondait-elle d'un ton railleur.
Déjà huit jours s'étaient passés de la sorte en récriminations de ma part. Madame Eugenio ne devait plus rester à Calais qu'une semaine, et je voyais tristement les jourss'envoler avec rnpidité. A quoi avait servi une précieuse liberté?
" Mes protestations n'aboutissaient à rien ; sans cesse sur la défensive, madame Eugenio s'airangeail de telle sorte que Thérèse fût avec elle quand j'arrivais. Ainsi s'envola ma gaieté de l'arrivée, et Frédéric eut plus d'une fois h supporter le poids de ces mquiétudcs.
Un matin, plus abatlu que de coutume :
— Préviens ces dames, lui dis-je, qu'elles ne me verront paa de la journée ; je me sens abattu et désolé.
Frédéric essaya de me rendre courage.
— Si madame Eugenio, repris-je, te demande de mes nouvelles, dis-lui qu'elle est cause de cet abattement. Je voudrais tomber malade ! Sans doute arriverais-je à l'oubher.
Frédéric parti, je me laissai aller à de sombres mélancolies, que le souvenir de madame Eugenio ne parvenait pas à dissiper. Réellement malheureux, étendu sur un divan, l'inaction dans laquelle je me trouvais enfiévrait encore mes pensées.
Tout à coup j'entendis, non sans tressaillement, des fas dans l'escalier. La porte s'ouvrit et madame Eugc-
. Cookie
lao HADAHB EUGERIO.
nio se précipita vers moi ; mais elle était accompagaée
de son amie !
Tliérèsc s'éloigna discrètement du côté de la fenêtre. Madame Eugenio, penchée sur le divan, me prenait les mains et faisait appel à mon affection i n'admettant pas que je lui tinsse rancune, elle se faisait une fête de m'avoir à son bras, l'après-midi, dans une excursion aux environs. Je devais, pour lui plaire, secouer mes
Tliérèse vint à son aide. Toutes deux se nionlrèrent ei entraînantes, que mon chagrin fut dissipé.
Pour la première fois, madame Eugenîo m'avait presque avoué son amour. J'éprouvai comme un renouvellement de tout mon être. J'étais aimé ! Elle me permettait d'espérer, et la nature, ce jour-là, semblait se mettre à l'unisson de ma joie.
A. la porte, des ânes attendaient les deux amies; Frédéric et moi devions servir de guides, les suivant de loin toutefois, pour ne pas appeler l'attention des gens de la ville. Apeîne les portes de Calais franchies, ce fut une joie de pousser les ânes en avant, malgré les cris des dames, qui tressautaient sur de mauvaises selles.
A la faveur des petits dangers qu'elles couraient, nous jouissions du privilège de leur imposer nos vo-
Mo,Cooglc
MADAME EUGEMO. . iel
lontés, feignant de les abandonner to.ut à coup si elles ne nous laissaient prendre quelques libertés.
Après une lieure de marche nous arrivâmes à une petite ferme, enserrée dans de doubles baies toutTucs, à la manière normande. L'intérieur en était simple et propre, la fermière accorte.
Le paysage des bords de la mer prend un charme particulier; un arbre, une prairie y sont autres qu'ailleurs, surtout CCS petits coins normands si verts et si touffus qui, aux environs de l'Océan, gagnent encore en calme et en tranquillité.
Nouspassâroes l'après-midi dans un bois voisin, frais et ombragé. '
Autant madame Eugénie était réservée d'habitude, autant elle devint gaie, se laissant poursuivre sous le feuillage, et m'accordant, non sans se défendre, un baiser de jeune fille, car en pleine nature elle était redevenue jeune iille, et si elle en avait la vivacité, elle en avait aussi la pudeur.
Madame Eugénie me déliait à la poursuivre, mais dans des endroits séparés à peine de quelques pas de Thérèse.
— Contentez-vous de ces petits bonheurs, semblaitelle me dire de son doux sourire.
Ce ne fut pas sans regret qu'il fallut songer à reprendre le cbemin de la ville ; mais les premiers voiles de la nuit me permirentde passer mon brasautourde la taille de la charmante femme. L'âne semblait comprendre que nous voulions revenir lentement, et apportait dans son allure toute la modération désirable.
L»-,...Cuo^^lc
itH . M\DVME EUGENIO.
La nuit \enait doucement, les étoiles scintillaient sani nous troubler par une indiscrète lumière. Quelle délicieuse soirée < Il y a^aI t si longtemps que je rêvais de metrouverseul,touta fait seul avec madame Eugénie! Ce moment de bonheur se représenterait-il jamais?
La nature est belle quand on aime ! Il me semblait que je n'avais jamais vu les étoiles, et qu'elles s'intéressaient à mon amour. La nuit, l'air odorant, le silence, tout devenait complice do ma passion. Je comprenais maintenant ces amoureux séparés qui conviennent de regarder le ciel à une certaine heure. N'est-ce pas que l'amour, étant une chose naturelle, pousse l'homme à se réfugier dans le sein de la nature, et qu'alors seulement il la juge seule digne de recevoir ses confidences?
Mille sensations délicieuses s'accumulaient en moi. Je me sentais flotter aussi impalpable que dans un rêve, et une rayonnante giiserie m'enveloppait de toutes parts. Mais pourquoi essayer de dépeindre des sensations si délicates qu'elles ne saumient se ployer sous le joug des mots?
Je fis ainsi la route près de l'animal qui portait madame Eugénie. Les ânes doivent avoir un faible pour les amoureux. La tète penchée, le nôtre s'arrêtait devant chaque gazon; qu'il voulût aller vers un buisson, vers une touffe d'berbes, il était libre. Mon bras entourait madame Eugenio, sa main dans ma main; sa poitrine touchait !a mienne. Hélas 1 les rayons de la lune dessinèrent trop tôt les murailles de la ville.
o,Coog[c
MADAME EFGENIO. 163
Nous revcnione émus, car il entre toujours un regret dans nos joies les plus vives, et je n'osais rêver à une pareille soirée dans l'avenir. Madame Eugenio ne s'était-elle pas presjiue donnée à moi? Nous n'avions fait qu'une âme pendant cette route.
Je me couchai le cœur rempli d'ivresse, bien que quelque mélancolie s'y mclâl.
La campagne, la nuit, le silence, la solitude, n'avaient pu triompher des résistances de madame Eugénie. J'accusai l'aimable femme d'une coquetterie contre laquelle toutes mes armes s'émoussaient ; moimême je me reprochai ma faiblesse. Des circonslances si favorables devaient-elles jamais se représenter?
Le lendemain, résolu à tenter un nouvel effort, j'annoni;ai aux dames mon départ pour le jour suivant, Thérèse chercha à me l'etenîr ; je tins bon et promis seulement d'assister le soir à une représentation du théâtre.
Ce qu'on jouait, nul de nous ne s'en inquiétait. Un opéra de Donizetti faisait les frais du spectacle; je n'en entendis pas une note, préoccupé de l'attitude de madame Eugenio, qui, placée sur le devant de la loge, ne se retourna pas une seule fois.
Quand le rideau fut baissé à la (m de l'acte, Thérèse me fit signe de sortir.
— N'avez-vous pas remarqué que Juliette pleurait? me dit-elle.
Ainsi la froideur dont j'accusais la pauvre femme était démentie par ses larmes.
Nous nous dirigeâmes vers la jetée, Frédéric don-
o,Cooglc
iU MADAME BUGEMO.
nant te bras à Thérèse, celui de madame Eugenio posé sur le mien. Nos cœurs s'entendaient, et nous osions à peine parler, tant l'émotion qui bouilloanail en nous tendait à éclater au premier mot.'
Le vent soufflait, la nuit était noire, la mer battait avec rage les piles du phare. Il semblait imprudent de s'aventurer sur la jetée par ce gros temps ; mais la nature était à l'unisson de mes sentiments, et à cette heui'e je souhaitais mourir dans les bras de madame Eugenio !
La tempête la forçait â s'appuyer contre moi, et je la tenais serrée en marchant, pour que ses vêtements offrissent moins de prise au vent.
Les grandes voix de la mer parlaient pour nous. Les vagues qui se brisaient contre la jetée n'offraientelles pas de l'analogie avec mon amour, sans cesse repoussé? Je le dis à madame Eugenio, lui demandant si le spectacle de la nature déchaînée ne trouvait pas un écho dans son cœur.
Au bout de la jetée, un banc de pierre nous ofTrit un asile.
— Ainsi, -vous partez? s'écria-t-clle d'une "voix pleine de sanglots.
— Vous l'avez voulu, lui dis-je.
Sans répondre, car elle combattait encore, elle me prit la main, et mon ressentiment se changea en plaintes.
— Nous pouvions être si heureux! repris-jc.
En ce moment, une vague nous couvrit de son écume. Madame Eugenio se leva brusquement.
u,„..C,K,gle
MADAMK EUGENIO. 165
— Je ne vois plus Thérèse, (Ift-cllc.
— Qu'importe! m'écriai-je, en coiirantà elle et en la serrant dans mes bras. Ah ! je suis jaloux de Thérèse; elle me prend la moitié de mon bonheur. Il faut que sans cesse son souvenir vous traverse l'esprit; mais ne me suDisez-vous pas seule? Je ne vis que pour vous; toute voix qui vous parlerait maintenant me semblerait aigre. C'est votre voix seule que je veux entendre... Vous ne savez pas combien je vous aime!...
— Pourquoi partir, mon ami?
— A cause de ce titre, je ne veux pas être votre ami; je souffre de cette amitié... Elle ne me suffit plus; ai vous pouvez la supporter, je vous plains. Une femme donne son cœur ou le ferme ; vous m'en ouvrez ia moitié, croyez-vous que cela puisse me suffire? Je partirai le cœur brisé, mais je ne veux plus souffrir davantage.'
— Rester, André! s'éciia-t-elle.
— Enitn, vous voilà! s'écria Thérèse,
Je dus pousser un rugissement, irrité de cette malencontreuse rencontre.
— Nous craignions, dit Frédéric, qu'un accident ne vous fût arrivé.
— Laissons-les} dis-je à madame Eugénie, en l'entraînant vers le port.
Je n'avais pas assez d'imprécations intérieures contre Thérèse, qui avait coupé si brusquement l'aveu de l'amour de madame Eugenio. Le chamie était rompu.
— Maladroite! pensais-je, oubliant les preuve.'i
o,Cooglc
10) HADAHIi: EVGENIO.
d'afl'ection que Thérèse me donnait depuis si longtemps.
Les occasions ne se montraient propices que pour s'enfuir; plus je faisais de progrès dans le cœur de madame Kugenio, plus je semblais m'éloîgner d'elle.
Bientôt arriva une factieuse nouvelle. Le frère de Thérèse lui écrivit que le Portugais arriverait à Calais le dimanche matin, et qu'il repartirait le môme soir. Tliérè'sc vint aussitôt nous en donner avis.
— Pauvre ami ! me dit-elle.
Profondément je la regardai, l'interrogeant du regard.
— Je crains, dit-elle, que Juli<7tte ne reparte avec son mari.
— J'aurais dû m'éloigner le premier, m'ccriai-je ; au moins, elle eût été hicssée de mon courage. Je la hais maintenant.
Je disais vrai, souffrant mille tortures.
— Pourquoi vous désespérer, André? C'est à vous qu'il appartient de la faire rester, -
— A moi?
— Elle V0U.S aime, el me l'a avoué.
— Oui, un amour violent! dis-je d'un ton amer.
— N'avez-vous pas été témoin de son chagrin, à l'idée de votre départ?
o,Cooglc
MADAME EUGEKID. m
— Les feiniiies plcurctit à voluiité.
— Vous êtes Hijusle, dit Tliiirôse compatissaiit à mes sonflrances; il faut que vous la décidiez à rester.
— Si son mari veut l'emmener, qu'y puis-je?
— En insistant près de lui, je tâcherai de garder Juliette; mais, de votre côté, employez toute voti-e inHucnce. *
— Que faut-il dire pour coiivaincic madame Euge- □io? Elle connaît mes sentiments.
— Vous êtes aigri, mon ami, dit Thérèse, et vous parlez avec amertume. Ignorez-vous que les femmes se plaisent à entendre répéter toujours et sans cesse les mêmes protestations?
— Je l'aime! IDt je lui ai dit que je l'aimais!
— Juliette le sait -et a de l'affection pour vous, croyez-le ; mais jugez de noti-e embarras si ce vilain jaloux était anivé tout à coup sans que nous en fussions prcveiuies par la lettre de mou frère !
La surveillance qui s'exerçait, à Paris, autour du Portugais n'était pas vainc. Le mari de Thérèse avait ordre de le voir tous les jours, sous le prétexte d'ajouter de ses nouvelles aux lettres qu'il écrivait à Thérèse ; il devait étudier avec soin les allures du juif, l'aspect de son appartement, pour épier s'il ne se préparait pas à quelque voyage subit.
Pour plus de sâreté, une surveillance active était exercée, en outre, par l^mhert, qui, chaque jour, nous adressait un rapport, en se rappelant au souvenir de ses amis. Vous voyez que les précautions avaient été prises par une fenune d'esprit.
L»-,...Cuo^^lc
168 UADAUg ÏUGENIO.
La veille du jour de l'arrivée du Portugais, nous procédâmes à une perquisition dans l'apparteinenl de^ deux amies. Elles eussent volontiers tendu de noir les chambres, pour que le Portugais trouvât un air de deuil à cet appartement témoin de tant de joies.
Un conseil fut tenu pour décider du sort de Frédéric et du mien. Nous fûmes condamnés à garder, dès le lendemain, les arrêts forcés. Sous aucun prétexte, nous ne devions nous soustraire à cette réclusion.
Il fallut en passer par ces exigences, Thérèse promettant de nous donner toutes les heures un bulletin des événements à l'arrivée du Portugais. Pour nous préparer à supporter les ennuis de celle captivité, il fut convenu que le soir nous irions à la fête patronale dos Tinternellcs, qui se tient sous les arbres, à la porte de la ville.
Cette dernière disposition me lit un peu oublier mes tristesses. Le lendemain, mon sort devait se décider. Si le Portugais emmenait madame Eugeaio, je ne la reverrais plus, coupable de la faiblesse que j'aurais montrée pendant mon si';jour à Calais. Celle qiic je n'avais pas su convaincre de mon amour me tiendrait en pitié, et ce sentiment clie/ les femmes est de ceux dont on reste accablé à jamais.
Obtenir d'elle qu'elle restât demandait une éloquence qui me faisait défaut, tant j'étais abattu; ic déjeuner, toutefois, fut suivi de quelque gaieté quand les dames procédèrent à une dernière pci^iuisitioii de leurs appartements, entremêlant leurs recherches de
L»-,...Cuo^^lc
MADAME EUGENIO. ICe
railleries pour le mari de madame Eu^enio, qui comptait surprendre son monde, et trouverait chacun sur la défensive.
J'essayai de faire bonne mine, mais le cœur serré, quand arriva te -moment du départ pour ta fêle des Tintemclles, je me dis tristement ; Quelques heures encore, et je ne la reverrai plus î
La foule était considérable sur la promenade ; dans ces fêtes, oîi domine la- joie bruyante, le cœur se sent plus navré qu'ailleurs.
Un orage survint brusquement, qui chassa la foule sous les arbres. Le vent soufflait comme il souffle dans un port de mer; de larges gouttes d'eau tombaient lentement, qui pi-ésagoaient quelque énorme tempête. Thérèse avait disparu, emportant l'ombrelle de madame Eugenio; il paraissait impossible de se garer de l'orage, le dessous des arbres regorgeant de gens entassés.
— Nous avons à peine le temps de retourner à la maison, me dit madame Eugcnio.
Sans chercher plus longtemps nos compagnons, nous nous hâtâmes de revenir.
En entrant, madame Eugénie dénoua les cordons de son chapeau, pour essuyer les boucles de ses cheveux mouillés par la pluie ; quoiqu'elle s'en défendit, je séchai cette pluie avec mes baisers.
Madame Eugenio essaya de me repousser; alors, tenant ses mains étroitement seiTces dans les miennes, et mes tristesses venant à déborder, je lui dis tous les soucis dont m'accablait l'arrivée de son mari.
170 MAbANE ËUUëNIO.
L'accusant de coquetterie, je lui montrai les tristes conséquences d'un pareil jeu, mon cœur ulcéré, les tortures qu'avait fait naître l'aveu de son amour, l'anéantissement dans lequel son départ allaitme laisser.
Elle sanglota quand je lui reprochai de se jouer de moi. Je recueillis avec délices les larmes qui coulaient de ses beaux yeux, et bientôt, après mille protestations, je Fus convaincu que la charmante femme m'aimait réellement.
Cependant, tout à coup, madame Eugenio me rc~ poussa comme si je lui faisais horreur. Je lui parlai : elle ne me répondait pas, se voilant la figure avec les mains. Je me jetai à ses pieds, invoquant les serments les plus tendres. Rien ne la touchait. J'essayai d'enlever ses mains qui masquaient ses yeux; elle me lit signe de m'éloigner avec un geste si plein de résolution que j'ouvris lentement la porte, espérant qu'elle me rappellerait. Encore une fois, je revins à elle, et elle me repoussa de telle sorte que je sortis troublé.
N'ayant d'yeux que pour les fenêtres éclairées, dont les rideaux avaient protégé mon bonheur, je songeais.
— Que faites-vous ici par l'orage, Andréî me demanda Thérèse, qui revenait en compagnie do Frédéric.
Savais-je qu'il pleuvait! A cette heure, tous les éléments pouvaient se déctiainer sur ma tête sans m'émouvoir. La présence de Thérèse me rendit quelque sang-froid, et je remontai avec elle.
^- Ah! cette ombrelle! s'ccria madame Eugenio,
=,Coog[c
MADAME EUCENIO. 171
en la prenant des mains de Thérèse avec une brusquerie singulière. On eût dit que madame Eugénie voulait briser l'ombrelle, et le fait était singulier de la part d'une femme d'un caractère si égal.
Moi seul comprenais cette bizarrerie, et, malgré les questions que m'adressait Thérèse du regard, je feigtiais de croire que l'orage seul avait changé tout à coup l'humeur de ta charmante femme.
Sans la tempête, elle ne serait pas revenue seule avec moi . Il avait fallu le hasard pour m'alder à triompher des résistances de madame Eugenio.
Le cœur plein d'ivresse, j'eus la force de ne pas confier mon secret ,'i Frédéric, quoique l'indiscrétion des amants heureux soit naturelle. Le bonheur Confié à un ami parait double. Raconter l'cnchainement des circonstances qui ont amené la possession d'un coeur met en lumière mille détails, que la pensée solitaire et le repliement sur soi-même laissent souvent inaperçus. Notre bonheur commun était lié si intimement, et j'avais reçu tant de confidences de Frédéric que je lui devais cet aveu. Pourtant je me lus.
j'avais remarqué dans les paroles de madame Eugenio une discrétion absolue, même vis-à-vis de Thérèse, dont elle blâmait l'expansion. Aussi, pour
, ...Cookie
172 MADAME EUGCNIO.
l'imiter, atïectais-je le regret de ne pas faire plus de
progrès dans son affection.
Si la nuit se passa moins agitée que les précédentes, il n'en fut pas de même de la journée. Être séparé pendant vingt-quatre heures de celle dont l'amour est encore un sujet de doute! Ce fut une journée pénible, car j'ignorais ce qui résulterait de l'arrivée du Portugais et quel but l'amenait tout à coup.
— Il venait pour atîaîres, disait Thérèse.
Affaire est un mot vague qui contient jalousie, soupçons; et le juif, naturellement défîgnt, était dans son droit aujourd'hui. Ne s'inqiiicterait-il pas du trouble de madame Ëugenio, quoique Thérèse ne l'eût pas remarqué la veille? Et que me présageait ce singulier trouble?
iDepuis quelques jours, madame Ëugenio semblait vouloir me préparer à l'idée de son départ, que rendaient encore plus vraisemblable les événements de ta veille.
Plus j'analysais sa conduite, moins je trouvais de fondement à mon bonheur futur. Elle m'avait repoussé pour avoir profité d'un instant de faiblesse; ses gestes, sa figure voilée par ses mains, son embarras, son mutisme, témoignaient d'une vive irritation contre moi. Si j'avais été libre de la voir, je serais resté à ses pieds jusqu'à ce qu'elle m'eut pardonné; maintenant cette consolation m'était refusée !
Par moments, de légères bouffées d'espérance traversaient ces cruelles incertitudes. Quelque motif
MADAME EUGEMIO. 173
avait pu retenir le juif à Paris! Je ne souhaitais pas sa mort, mais si un accident l'avait arrêté en chemin, quel cri de joie j'aurais poussé !
Thérèse vint mystérieusement le matin. Le Portugais était arrivé.
— Il repose, dit-elle.
Ce mot me fit mal, et ma figure dut subir quelque contraction, car Thérèse ajouta aussitôt :
— Depuis l'arrivée de son mari, Juliette est occupée à ouvrir ses caisses.
— Ses caisses ! m'écriai-je.
— Ne craignez rien, André; le Portugais ne s'installe pas à Calais. Il a rendez-vous avec des négociants anglais; certainement il repartira ce soir.
J'osai à peine parler de madame Eugénie.
— J'espère, dit Thérèse, qu'il nous laissera Juliette. Il n'a pas fait de questions sur son séjour ici.
J'étais impatient de savoii^ si madame Plugenio s'était confiée à Thérèse ; sur ce point, je n'en pus rien tirer.
— Diles-lui combien je l'aime, et combien je souffre d'être privé de la voir,
Théçèse devait entendre, à l'accent de ma vois, combien mes paroles étaient sincères.
— Surtout ne sortez jias, nous recommanda-t-elle de nouveau ; dans la journée, je m'échapperai et viendrai vous apporter des nouvelles.
L'après-midi n'amena rien de particulier; madame Eugénie était allée en compagnie de son mari à la rencontre des marchands anglais. Quant au départ, il
L,,-,... Cookie
174 MADAME ElICENIO.
devait se décider au dernier moment, suivant l'humeur du Portugais, Madame Eugeiiio s était tue absolument à ce sujet, et Tlicrcsc osait à peine me donner dos espérances qui, brisées tout à coup, m'eussent fait plus souffrir qu'un arrct rigoureux.
Thérèse resta quelque tem{)s avec nous pour essayer de faire oublier par sa présence les ennuis de la captivité'; cependant elle devait nous quitter, et elle nous prévint qu'elle ne pourrait nous revoir que le soir, après le départ de la diligence pour Pana.
Avec elle s'envola le peu qui me restait d'espoir. Dans toutes ses paroles régnait le doute, et je me dis que Thérèse était venue me préparer au départ de madame Eugenio.
Quelle après-midi je passai ! Je ne parlai pas à d'rédéric, qui dévorait le temps en lisant. J'étais irrité de le trouver si calme. En ce moment, j'aurais voulu être seul, gémir, crier mon mal.
Un témoin me gênait. Mon chagrin ne pouvait s'exhaler en liberté!
Mille sentiments contraires luttaient en moi, que je refoulais violemment. Mes mains sff crispaient autour de mon front, et je ne pouvais me plaindre! Souffrir en liberté n'est rien à côté do la souffrance contenue,
La nuit vint qui amena un redoublement d'anxiété. Que faisait à cette beure madame Eugenio? Sicile parlait, c'est qu'elle ne m'aimait pas ; si elle ne m'aimait pas assez pour rester àCalais, je ne la reverrais plus à Paris ! Ma pensée cherchait à traverser l'espace, les rues, les murs qui nous séparaient.
=, Cookie
MADAHE EUCENIO. 175
— Frédéric, je souffre! m'écriai-je toutàcoup. Frédéric me regarda avec compassion.
— Je veux sortir.
— Nous avons juré de rester ici jusqu'à l'arrivée de Thérèse, me dit-il.
— Qu'importe les serments! J'aime !
; — Si le Portugais te rencontrait?
— Je veux la revoir avant son départ, entends-tu; il faut que je la revoie!
Sans attendre la réponse de Frédéric, je m'enfuis, comptant sur la nuit pour me cacher à tous les yeux,
La rue où demeurait Thérèse débouche sur une sorte de petite place, éclairée par un réverbère pendu à une grosse poutre. Je me glissai derrière la poutre; de là je pus étudier les fenêtres de l'appartement de Thérèse, à l'intérieur duquel régnait un certain mouvement.
Les lumières allaient et venaient ; des ombres confuses glissaient sur les rideaux. L'heure fatale approchait! En face de ce mouvement, mon cœur se ressermt encore. Le départ d'une seule personne n'eût pas amené tant d'agitation !
Des vagues pleines de tempête me montaient au cerveau et me commandaient de me montrer au moment du départ. Madame Eugenio m'appartenait! Elle avait protesté souvent de son attachement pour moi. Si elle s'en allait tout à coup avec son mari, c'était donner le démenti le plus cruel à ses protestations.
Par instants je me disais qu'elle voulait m'cprouver, qu'elle ne partirait pas; mais les raisons en faveur de *
„ ...Cookie
ne HADAVE EtGEHIO.
madame Eugenlo étaient étoufïées par l'incertitude, In jalousie, l'indignation, qui, toutes, combattaient contre elle.
Neuf heures sonnèrent à l'horloge de la ville; je poussai le soupir désfôpéré d'un homme qui entend sa condamnation à mort. Les lumières s'éteignirent. Bientôt parurent dans la rue Thérèse, le Portugais et madame Eugenio.
Je (lus pousser un cri de fureur.
Elle portail le châle de voyage que j'avais trouvé si i charmant, et qu'à cette heure j'avais peine à ne pas 1 lui arracher des épaules. Ce châle, il semblait qu'il avait été tissé pour moi, que la disposition des couleurs devait ravir mes yeux seuls, et que ceux du juif n'y avaient aucun droit.
Je suivis le groupe de loin, entrant dans les angles des murs, me réfugiant sous chaque porte comme un voleur poursuivi. Ma tête brûlait, je n'avais plus conscience de mes actions !
Ce qui allait sepasser dans la cour des Messageries, je l'ignorais ! Tout dépendait de la vivacité de mes souffrances, qui ne me laissaient pas la liberté de penser.
Au dernier moment, je fus pris de pitié pour la pauvre femme dont la douce physionomie se représenta à mes yeux, et je me dis que je devais dévorer mon chagrin en silence.
La cour des Messageries était tellement éclairée que je ne pouvais y entrer sans compromettre madame Eugenio ; je restai caché aux environs, attendant Thérèse pour lui demander des consolations.
D.8.)ZM0,COOg[C
HADAHE EUGENIO. 177
Bientôt claqua le fouet du postillon, auquel repondirent ies hennissements des chevaux. J'essayai de jeter un regard dans la lourde voilure qui emportait mon bonheur : les portières baissées m'empêchaient devoir.
Presque au même instant sortait de la cour des Messageries madame Eugenio.
Elle n'était pas partie!
Je courus à elle.
— C'est mal ! s'écria-trclle.
Mais le son de sa voix démentait ses paroles. Sans écouter Thérèse qui me parlait, je pris le bras de Juliette :
— Que je vous aime ! dis-je,
— Si on vous avait aperçu !
— Si vous étiez partie, j'aurais été tous en demander raison, devant lui, à Paris!...
— Vous me faites peur.
— J'ai tant souffert.
Madame Eugenio ne se lassait pas de m'entendre parler, et toutes les fâcheuses pensées accumulées en moi s'envolaient.
Pendant plusieurs jours, ce furent des protestations , des serments noninterrompiiSi mais bientôt il fallut retourner à Paris.
o,Coog[c
MADAME EUCENIO.
Depuis que nous nous entendions, madame Eugcnio me recommandait plus que jamais de garder le secret de notre amour, et je lui obéis malgré les railleries de Frédéric, qui m'accusait de n'avoir pas su profiter de notre séjour à Calais ; je trouvais même une certaine jouissance à être plaint par Ttiérèse.
La femme qui a faibli ne supporte pas facilement l'idée de résistance chez ses amies. Quoiqu'elle fût dévouée et excellente, TTiérèse était jalouse peut-être de ce fantôme du Devoir représenté eu apparence par madame Eugenio ; aussi ses doléances à mon endroit et ses récriminations à l'égard de son amie rendaientelles nos rencontres plus piquantes.
Cette comédie était suivie d'anxiétés, car il fallait éviter d'être rencontrés par le Portugais.
Combien de fois, posté sous une porte, dans les environs du Palais-Itojal, ai-je attendu madame Eugenio tremblante, craignant d'être suivie, n'entrant dans un fiacre qu'après mille regards jetés en arrière ! C'était te drame ; mais quand nous arrivions dans le logement que j'occupais avec Frédéric, le plaisir de nous jouer d'un ami nous faisait oublier ces émotions.
Ce n'est pas qu'à cctie heure madame Eugenio tint absolument à son secret ; mais elle voulait que le hasard seul dénouât notre mystère, et je l'espectai sa volonté.
MAMM EUGKNIO. 170
Uu jour, cite se donna le plaisir de iiuus rendra visite en compagnie de Tliérèse.et jedus affeclerrembarras d'un soupirant ému par une telle surprise. Les deux amies s'étalent entendues pour voir l'appartement d'étudiant que nous devions quitter; car, de concert avec madame Eugénie, qui craignait d'être rencontrée dans le faubourg Saint-Germain, où elle n'avait que faire, je décidai Frédéric à quitter son cher quartier Latin.
Nous avions donc loué un appartement à proximité du Palais-Royal et de la rue des Bourdonnais. En un clin d'œil Thérèse pouvait s'échapper de chez elle, et madame Eugenio n'avait plus besoin do prendre de voiture, dangereuse en cas de surprise.
Je choisis un appartement dans une maison à deux issues, l'une donnant près la pointe Saint-Eustaclie, l'autre sur une noire impasse. Garanties nécessaires contre un ennemi qui paraissait iiicnaçant : la femme de chambre de Thérèse prétendait avoir surpris un soir, dans l'escalier, le Portugais épiant ceux qui montaient et descendaient.
Pour couper court aux soupçons de son mari, madame Eugeniu ne reparut pas d'une quinzaine, et Je ressentis vivement cette absence. De courts billets in" signiliants, adressés à Thérèse, ne me satisfaisaient pas La jalousie s'empara de moi : je craignais un abandon subit; je doutais de l'affection de madame Eugenio^ Ce furent quinze jours d'angoisses et de soui-des récriminations, car je ne pouvais me confier à Frédéric.
Ce fut ce qui hâta le départ du faubourg iSaint-