‹ Madame Eugenio. Histoire du Lieutenant Valentin. Le marronier. Les bras de la Vénus de Milo. Les deux amis. La sonnette de M. BerloquinChapitre 14 sur 26 · L.-,... Cookie · texte numérisé non relu

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180 MADAME EllGËNIO.

Uermain ; mais la nouveilc disposition du logement nous força d'avouer notre amour, si bien caché jusque-là. Aussi bien il était impossible de cacliei' plus longtemps à Frédéric notre liaison. Madame Kugenio consentit à cet aveu; certaine de mon affection, elle ne craignait plus maintenant d'avouer ses secrets sentiments.

Ce fut pendant trois mois un bonheur sans nuages.

Parfois, Thérèse venait nous surprendre le soir. Trouver un appartement d'étudiant en plein quartier ' commercial était pour elle le plus piquant de tous les plaisirs défendus. Nous étions libres à la rue des Bourdonnais ; mais combien préférait-elle notre chez nous !

Tout contribuait à me rendre chère madame Eugenio, la contrainte exercée par un mari déliant, qui la retenait quelquefois aux jours de sortie, l'irrégularité de ses heures d'arrivée.

J'entends toujours la sonnette agitée doucement, à de certaines heures, par une main discrète qui tirait de cette sonnette un tintement particulier.

Dans quelles extases me jetait cette visite! Nous tombions dans les bras l'un de l'autre; je la serrais contre moi comme si elle avait échappé à un grave danger. Aux regards jetés en arrière par madame Eugenio, je craignais qu'elle n'eût été suivie ; émue, elle ne retrouvait un peu de calme qu'après son arrivée.

Quelqu'un venait-il à sonner, de nouvelles transes renaissaient. Était-ce le mari? Le retrouverions-nous blotti dans quelque endroit en sortant?

Un Portugais jaloux présente à l'esprit l'idée de

Mo,Coo^k

MADAME BUŒNIO. ISt

vengeances sanglantes. Je craignais sans cesse pour madame Eugenio : quelle sinistre conclusion pour elle d'être surprise' chez moi !

. Autant la sonnette était argentine quand sa main l'agitait, autant )e son paraissait brutal et terriRant quand nous étions ensemble. Alors, immobile et anxieux, j'épiais chaque pas du fâcheux qui troublait notre bonheur.

H fallait préparer te départ de madame Eugenio. Comme l'escalier offrait de sombres recoins à chaque étage, je descendais seul, m'assurant que la sortie était libre, et nous nous séparions heureux d'avoir échappé encore une fois aux dangers qui nous menaçaient.

Ces contraintes rendaient notre attachement plus sérieux, et je plaignais quelquefois Frédéric de la liberté qui le mettait trop souvent en face de celui qu'il trompait.

Je préférais ma situation : au moins je ne voyais pas le Portugais. Pourtant il me haïssait, et il s'en vengea crueliement.

Thérèse donna un jour à dîner à ses amis. Madame Eugenio fut invitée avec son mari. Naturellement, le Portugais avait été relégué loin de sa femme, moi au contraire placé à ses cotés.

Madame Eugenio prétendait que la jalousie de son mari allait s'afîaibHssant , et je ne demandais pas mieux que de le croire ; mais le juif affecta de ne pas se mêler à la convei-sation, et je m'aperçus combien il me gardait rancune, quoi que iît madame Eugenio

182 H&DÂHE EUGEMIO.

pendant le repas pour prendre un air indifférent à mon endroit. Gêné autant que le mari, je ne voulais pas le braver, sentant l'inutilité de réveiller sa jalousie.

Après le dîner on se rendit au salon. La physionomie du Portugais était si contrainte que madame Eugenio lui demanda s'il était soutîrant. Malgré ces prévenances, les traits du juif ne se détendaient pas.

Il s'assit dans un fauteuil, affectant un air indilTérent; madame Eugenio ne s'y trompait pas. Elle lui parlait, il répondait sèchement et regardait la pendule comme un homme qui brûle de sortir d'une maison où il est retenu par la politesse. Thérèse essaya de l'égayer; le juif la reçut froidement, et elle comprit qu'elle envenimait la mauvaise humeur du jaloux sans pouvoir venir au secours de son amie.

A un certain moment, madame Eugenio s'appuya sur un des bras du fauteuil et se trouva si près du Portugais que mon cœur en fut déchiré.

C'était à mon tour de passer par les tortures que j'avais peut-être fait subir au juif. Alors, moi aussi, je connus la jalousie et ses lames aiguës.

La misérable (intérieurement je la ti'aitais ainsi) donnait en ma présence des marques publiques de tendresse à mon plus cruel ennemi. Elle lui parlait à voi?c basse, etlaûgure' du juif perdait de sa contrainte; il me semblait qu'elle lui faisait des protestations.

Dans un coin, les mains crispées, le cœur plus crispé que les mains, les dents serrées, je me demandais s'il ne fallait pas m'avancer et troubler ces

deux époux qui semblaient ne faire qu'un eu ce moment.

— Comment trouvez-vous le morceau que joue Frédéric? me demanda Thérèse.

— AlTreux ! m'écrîai-je.

L'idée me vint de faire souffrir madame Eugénie à son tour.

J'allai m'asseoir près d'une amie de Thérèse qui assistait quelquefois à nos réunions, et je lui fis de telles avances que la jeune femme, qui n'y était pas habituée de ma part, les reçut avec des marques non équivoques de satisfaction. Elle avait de beaux cheveux blonds, dont je lui fis compliment, prétendant que seul le blond était l'ornement de la femme; et je m'efforçai de donner de la vivacité à mes regards, qui ne qaittaient pas les yeux de la jeune femme.

En ce moment, mes attentions, ma voix pouvaient lui faire illusion ; aussi acceptait^lle volontiers l'hommage rendu à sa beauté. Je lui pris la main, elle ne la retira pas ; je lui parlai les yeux dans tes yeux, elle m'écoutait! •

Les regards mélancoliques de madame Eugenio s'attachaient à cette scène. A mesure que je me rapprochais de sa rivale, madame Eugenio s'éloignait de son mari. Elle se leva et vint de mon côté; ma vengeance n'était pas complète. Je lis une déclaration en règle à la jeune femme, de telle sorte que madame Eugenio pût entendre quelques mots. Elle n'osait me parlei', mais ses yeux m'adressaient de si poignants reproches que je serais tombé Si ses pieds en ce moment.

W UADAHE EVGEMO.

Lorsqu'elle vint dire -adieu à Thérèse, j'essayai eu vain de me glisser près d'elle et de lui serrer la main ; madame Eugenio parut m'éviter et se retira sans m'avoir regardé, me laissant sous l'impression de l'avoir mortellement blessée.

La jolie blonde vint à moi, le sourire sur les lèvres, après le départ de madame Eugenio ; je la re^us avec une telle froideur qu'elle dut se demander si j'étais le même qui venait de lui faire une cour assidue.

Sans m'en inquiéter plus que d'un plastron qu'on jette de côte après qu'il a servi à un assaut dans une salle d'armes, j'étais honteux de ma conduite et puni par mes propres combinaisons.

Madame Eugenio n'était-elle pas forcée de courber la tète sous la domination de son mari ? J'avais accepté de me trouver en sa présence, ne devais-je ptFs en subir les conséquences?

A cette heure, quoiqu'elle m'eût déchiré le cœur par des marques d'affection données publiquement h son marii je l'amnistiais et je me condamnais. Dans ma lâcheté je craignais de ne pluS la revoir, car je l'avais offensée ; n'était-ce pas la plus mortelle injure pour madame Eugenio que de lui opposer une rivale dans la maison qu'elle fréquentait?

Il est des hommes qui i-egardent le cœur des femmes comme un échiquier sur lequel ils font avancer les pièces avec autant de certitude que d'impassibles joueurs ; je n'ai jamais connu cette mathématique de l'amour, et chaque incident me cause un trouble profond sans me donner d'expérience pour l'avenir.

A la suite de cette soirée, je passai deux jours pleins de crainte de ne plus revoir madame EugenJo. Pourtant uu tintement particulier de la sonnette se Ht entendre une après-midi.

C'était madame Eugenio 1 Elle avait devancé l'heure habituelle du rendez-vous. Je n'espérais plus la revoir, et elle tombait dans mes bras ; aussi l'cmportai-je contre ma poitrine, comme un précieux trésor. Cette charmante femme si frêle trouvait des forces inconnues pour répondre à mes étreintes, à la pression de ses mains que je pétrissais dans les miennes.

Elle était aimée ; elle le voyait bien à l'éclair qui jaillissait de mes yens.

Nous ne parlions pas ; la j)arole est si pauvre en amour 1 Je la portais dans un fauteuil, et assis à ses pieds, je plongeais mes regards dans ces grands yeux noirs mélancoliques, qui se laissaient pénétrer et témoignaient d'une douce joie.

Ainsi, je restais en contemplation devant cette séduisante idole, qui m'abandonnait ses mains, ses cheveux noirs flottants.

Elle ne m'accusa pas d'abord. Impatiente, elle était accourue pour voir si j'étais toujours le même, si je l'aimaisencore. Mon regard lui suffit. Madame Eugenio n'en voulut pas savoir davantage. Seulement, plus tard, une larme roula de ses yeux, qui ne ressemblait pas à une larme de bonheur.

— Que vous avez été cruel, mon ami !

Elle n'en dit pas plus. C'était un être résigné.

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Quelquefois madame Eugenio me partait du mari de Thérèse, jamais du sien. Frédéric, entraîné par la pas- -sion, néglifîeail son art. U ne vivait que pour Thérèse, Thérèse que pour lui ; à peine pouvaîcnt-ÎIs rester l'un sans l'autre un instant. Si, par hasard, Frédéric ne se montrait pas rue des Bourdonnais, Thérèse courait à sa recherche. Ils s'aimaient vivement et en souffraient.

Frédéric devint Jaloux des personnes qui fréquentaient le salon de la jeune femme. Thérèse suhit les tyrannies de Frédéric, et le contre-coup atteignit le mari, qui, de jour en jour, ouvrait la porte avec plus de précaution, et se glissait dans le salon plutôt qu'il n'y entrait.

Quand cet homme souriait, on eût juré que son sourire était de commande. Je le regardais quelquefois à la dérobée, me demandant s'il acceptait la position qui lui était faite. Il paraissait impossible que ta présence assidue de Frédéric ne fût pas commentée dans la maison ; et quoiqu'un mari soit le dernier à voir clair dans son ménage, j'appréhendais les suites d'une indiscrétion.

Thérèse, aussi imprudente que Frédéric, traitait son mari comme un être inférieur et ne s'occupait de lui que pour l'envoyer en de longues courses ; il les

MADAME EUGEHIO. 1R7

exécutait ponctuellemcnl, paraissant heureiij: de recevoir des ordres de sa femme.

Ne croyez pas cependant que l'amour eût fait oublier à Thérèse ses sentiments de famille. Elle chérissait son père, qui lui rendait vivement son affection.

Ce bourgeois, qui n'était jamais sorti du magasin de la rue des Bourdonnais, eût donné sa fortune pour faire le bonheur de sa fille. Si on n'avait pas abusé du mot, je dirais que Thérèse était « la poésie » de cet homme, qui s'était plus occupé de commerce que d'exercer son intelligence. Il y a dans ces natures un coin qui échappe à la sécheresse des intérêts matériels : les alentours en sont raccomis, indurés ; mais un endroit rose et souriant reste conservé à la femme, à l'enfant. Thérèse occupait ce coin dans le cœur de son père, et chacun des désirs de sa fille était une joie pour lui.

Peut-être le père s'était-il aperçu qu'il avait jeté Thérèse dans les bras d'un homme d'une intelligence médiocre, et cherchait-il à lui faire oublier, par une , tendresse sans bornes, les dangers d'une union mal assortie. Toujours est-il que le père traitait les amis de sa fille comme les siens, et que lui non plus ne paraissait pas s'inquiéter de nos fréquentes apparitions dans la maison.

Je vous ai dit déjà que le frère et le mari de Thérèse avaient pris mon parti contre le Portugais. En cas de surprise de ce côté, on pouvait compter sur des alliés sûrs; mais il se produisit tout à coup, de la

188 XADAHE EUGEHIO.

part de Thérèse, des hostilités accusées contre son mari, et rtiomme mit dès tors une certaine insistance à nous accompagner.

Cet être étrange se montrait plus taciturne de jour en jour. Il regardait Thérèse avec de grands regards lixes dont on ne savait que penser. De sa bouche ouverte s'échappait une sorte de sourire pâle et contraint. On eût pu croire que l'homme ne pensait pas ; il écoutait sans paraître comprendre. Peut-être lés fantaisies et l'esprit de Thérèse le rabaissaient-ils tellement à ses propres yeux qu'il n'osait se mêler à la conversation !

Ce muet qu'on voyait se glisser dans le salon pour en sortir silencieusement, irritait Thérèse, quoiqu'il ne se mit jamais en travers de ses fantaisies. Elle l'accablait de railleries ; il ne répondait pas. Ces sortes dénatures sont insupportables aux êtres nerveux, qui souffrent autant du manque de résistance que de la résistance elle-même.

Thérèse pria son frère de la délivrer de son mai'i. Le frère ne pouvait rien refuser à sa sœur, car Thérèse venait souvent au secours de l'homme insouciant et prodigue qui puisait largement dans sa bourse.

Ce n'étaient pas deux compagnons égaux que Thérèse tentait d'assortir ; mais pendant quelques soirées Thérèse fut débarrassée du mnet qui l'irritait par sa présence.

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MADAME EUGGNIO.

Une après-midi d'Iiiver, Thérèse vint rendre visite à Frédéric; sans m'inquiéter de leur voisinage, je continuai à travailler.

Une heure après, on sonna à la porte. J'allai ouvrir, le cœur joyeux, espérant voir madame Eugenio.

A la porte se tenait immobile le mari de Thérèse I

Plus pâle que d'habitude, il me dit :

— Madame est ici?

— Oui, répondis-je, ému comme à t'approche d'un grand malheur.

Je balbutiai ce oià fatal, sans pouvoir répondre non.

Une seconde avant le coup de sonnette, la voix de Thérèse m'avait frappé. La porte du salon de Frédéric donnait sur le palier; il était impossible que le mari n'eût pas entendu cette voix d'un timbre si particulier. Si j'avais nié, un soupt;on plus dangereux que la réalité se fût ancré dans son esprit.

Comme lé mari connaissait la distribution de l'appartement, il me suivit dans ma chambre, avant que j'eusse répris mon sang-froid.

— Elle est là ! me dit-il en allant vers ta petite porte du salon.

Je n'eus le temps ni de me précipiter entre cette porte et l'homme, ni d'appeler Frédéric,

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leo MADAHE EtGENlO.

La porte s'ouvrit violemment avec un bruit singulier!

Un nuage de sang passa devant mes yeux.

L'arrivée imprévue du mari, la rapidité des événeracnts m'avaient enlevé mes facultés. Un homme qui reçoit sur la tête un violent coup et qui tombe, telle était ma situation.

Combien dura cet état, quelques secondes peutêtre. J'entendis dans le salon des voix animées qui me rappelèrent à moi, et j'y courus,

— Suivez-moi, madame, disait le mari pâle et tremblant.

— Je vous assure, disait Frédéric...

— Je sais tout!

Plus ému que les trois acteurs de ce drame, en ce moment encore je ne voyais pas les physionomies.

Thérèse ne disait mot. Frédéric allait du divan à la cheminée; seul, le mari restait impassible au milieu du salon.

De temps en temps s'échappaient quelques paroles brèves que j'entendais à peine ; j'avais conscience seulement du froid glacial qui succédait à chaque réponse.

Quand Thérèse fut prête, le mari, s'adressant' h nous :

— Après ce qui vient de se passer, dit-il, il est impossible, messieurs, que vous reparaissiez à la maison.

Mais Thérèse, retrouvant le sang-froid que les femmes perdent rarement dans les circonstances désespé-

L»-,...Cuo^^lc

— Ces messieurs, reprît-elle, continueront, au contraire, à revenirpendantquelques jours, pour que leur absence ne soit pas prise en mauvaise part. A ce soir.

Et elle suivit son mari, nous laissant plongés dans de mornes réflexions. Je craignais de durs reproches de Frédéric pour avoir si mal défendu l'entrée du salon.

— Tu es plus à plaindre que moi, me dit-il.

— Que se passe-t-il? m'éeriai-je.

— A quelques mots j'ai compris que cet homme voulait avertir le mari de madame Eugcnio ; c'est elle qu'il accuse d'avoir perdu Thérèse.

Ce fulà mon tourd'étre rempli d'angoisses, surtout quand Frédéric ajouta que Thérèse, eiitrainée par son mari, l'avait suivi de force au passage Radziwill.

En un clin d'œil tout mon bonheur était brisé! Et cela par un être qui, ne pouvant douter de son déshonneur, cherchait des motifs d'excuse à la conduite de sa femme. Il aimait Thérèse, et voulait la justifier par tous les moyens. J'aurais préféré être tué par le Juif, plutôt que de souffrir ceque j'ai soufTert pendant quelques heures.

Le Portugais m'eût surpris avec sa femme, sa vengeance était légitime; mais comment parer à une dénonciation subite, sans motifs?

Le mari de Thérèse avait-il le droit de se plaindre de l'empire qu'exerçait madame Eugcnio sur sa femme? Sans Théi-èse, je n'aurais jamais connu madame Eugcnio. Si nous n'avions entendu parler l'un de l'aulre à diverses reprises, la douce créatui'e serait restée tran-

in MADAME EUGENIO.

quille dans son inléricur. Et aucun moyen de conjurer le danger qui la menaçait !

Quelle révélation pour le jaloux Portugais, qui allait ' entendre une accusation portée contre sa femme, en ; présence d'une complice qui ne pouvait nier!

En face du danger, les femmes trouvent des résolutions héroïques : Thérèse le prouva en nous invitant à venir chez elle, après la scène qui devait nous séparer à jamais. Mais rentrer l'esprit tranquille, se' trouver en face d'un mari qui ne peut plus douter, dont l'esprit s'est gonflé de vengeance, sup|>ortcr un tel choc, tel était le sort qui attendait madame Eugenio.

J'entrevoyais pour la première fois les conséquences d'une faute dans leur triste réalité : un avenir hrisc, des remords, un rôle misérable dans une société qui, si elle tolère ta faute cachée, punit cruellement les femmes dont la conduite n'a pu échapper à la publicité!

Le mari de Thérèse s'était conduit froidement en apprenant son déshonneur ; mais que pouvait amener une révélation semblable dans l'esprit d'un homme lel que le Portugais?

Nous restions, Frédéric et moi, en face d'un grand malheur, osant à peine échanger nos pensées.

— Il faut aller rue des Bourdonnais! s'écria Frédéric, qui reprenait courage.

HADAHE EEGEHIO.

Quand nous arrivâmes, Thérèse était dans son salon, assise dans un fauteuil ; à quelques pas d'elle, son mari, pâle comme le symbole du remords.

Je me rappelle à peine ce qui se passa pendant cette soirée ; sauf quelques mots entrecoupés, nous parlions à peine.

Dans la chambre voisine, des armes étaient pendues ou mur ; elles eurent mon premier regard lorsque nous entrâmes. Je me disais : Le mari subim-t-il les nouïelles exigences de sa femme? Fera-t-il une scène violente à celui qui l'a trompé? Comment Frédéric, avec son caractère emporte, supportera-t-il des reproches légitimes?

A la contrainte qui régna pendant la soirée, j'eusse préféré que les armes fussent tirées, pour en terminer avec ces angoisses.

Je n'avais d'ycuï que pour la pendule, cette confidente de tant de chagrins. Comme dans les grandes peines, l'aiguille semblait s'arrêter paresseusement à chaque minute du cadran !

Tous, nous osions à peine nous regarder, de peur que de nos yeux ne s'échappassent la colère, la menace, la vengeance. Quelle situation ! Pourquoi Thérèse nous forçait-elle à la subir?

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104 MIlDAHE EUGENIO.

C'était braver son mari que de mettre une fois de plus en sa présence l'homme qui l'avait trompé? Seul, j'échappais aux colères du mari, et encore ne semblais-je pas un complice du drame? Combien de fois étais-je venu dans cette maison chercher Thérèse, lui apporter des bouquets, qu'on pouvait jadis regarder comme de simples marques d'attention, mais qui aujourd'hui reprenaient leur réelle signification !

Si cliacun de nous roulait d'amères pensées, le mari devait être assailli d'idées sombres qui se lisaient clairement dans ses regards.

Autour de lui te malheureux ne voyait que trahisons et embûches ; chacun conspirait contre son repos. Peutêtre à cette heure était-il désespéré de ne pouvoir plus douter de son malheur!

Le frère de Tliérèse arriva, qui nous tira momentanément de cette fausse situation. Pour ne pas revenir sur des détails pénibles, chacun de nous prît un masque d'indifférence qui nous permit de prendre congé de Thérèse et de son mari. Je craignais autant que la froideur de cette' entrevue, l'explosion de la fm.

En reconduisant le frère de Thérèse, nous lui fîmes part des événements de la journée. Compatissant au malheur de sa sœur, il voulait retourner près de Thérèse, craignant les récriminations d'un mari offensé; mais, à sa physionomie, il était facile de voir que l'homme dévorerait silencieusement sa douleur. Il avait pu revoir Frédéric en face sans emportement; il avait déjà |)eut-ètre pardonné à sa femme.

C,K,gle

Le lendemain, le frère de Thérèse vînt nous faire part des événements de la veille :

— La situation est moins grave, me dit-il.

Forcée par son mari ^e ie suivre au passage Radziwill, Thérèse l'avait accompagné, préférant être présente à la dénonciation plutôt que de laisser les deux hommes outragés s'entendre ensemble. Le hasard voulut que le Portugais fût absent ; Thérèse était rentrée chez elle sans avoir à défendre madame Eugénie en face d'un mari qui eût supporté difficilement la moindre accusation contre sa femme.

Le silence que nous avions tenu pendant notre visite devint dès lors la règle de conduite de Thérèse ; ayant déclaré à son mari qu'en présence du monde tous deux devaient agir comme de coutume, elle chargeait son frère de prévenir Frédéric qu'il revint chaque sou-, et elle me priait de l'accompagner, pour rendre ces entrevues moins pénibles.

Cette ligne de conduite me parut dangereuse ; mais je n'en témoignai rien ù Frédéric. Ne devais-je pas me dévouer pour la charmante femme dont mon manque de saag-froid avait empoisonné l'avenir?

Thérèse s'était sacrifiée plus encore pour sauver madame Ëugenio que dans son propre intérêt. Dès le lendemain de l'événement, elle obtint que son mari garderait te silence et ne révélerait pas au Portugais les relations de sa femme ; mais Thérèse ne devait plus recevoir chez elle madame Eugenio.

Que les maris sont aveugles! Toute la colère du malheureux était tournée vers la femme douce et ré-

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It» HADAHB EUGENIO.I

signéu qu'il accusait d'avoir perdu Thérèse; il lui interdisait t'entrcc de sa maison, y laissait revenir l'agent principal de son déshonneur, et me supportait, moi le confident naturel de Thérèse et de Frédéric. Peut-être avait-il surpris dans mes regards quelques traces de sjmpathie !

La première huitaine se passa froidement; toujours le mari assistait à nos entrevues, silencieux, avec ses yeux sans chaleur et sans flamme. Pour échapper à la contrainte d'une conversation diflicile, Frédéric ouvrait le piano et ne le quittait qu'à la Tm de la soirée. Il faisait de la musique pour couper par un semblant de distractions ces pénibles soirées.

Pour moi, le mari m'avait conservé une sorte d'amitié et j'étais aussi libre avec sa femme que par le passée Ainsi pouvais-je lui donner d^ nouvelles de madame Eugenio, que j'engageai à ne pas revenir de quelque temps i-uc des Bourdonnais ; je ne lui fis pas connaître toutefois la vérité absolue, c'est-à-dire son exil provoqué par un malheureux qui en avait fait une condition absolue de pardon.

La pauvre femme frémit en apprenant le danger qui planait sur sa tète. Le hasard avait perdu Thérèse; le moindre soupçon pouvait nous jeter dans quelque embûche.

Madame Eugenio, malheureuse en ménage, ne s'en plaignait pas ouvertement : sa nature réservée fuyait les récriminations ; aussi combien de fois aî-je baisé avec attendrissement ces grands yeux qui laissaient percer quelque douleur contenue 1 Si je ta pressais de

MADAME EIIGENIO. 107

questions, alors seulement elle avouait ses chagrins domestiques. Le Portugais, tyranniqne comme un enfant, en avait tous les caprices.

■ A cinquante ans, il avait épousé une jeune fille de seize ans, croyant conquérir une sorte d'esclave. C'était une de ces unions, malheureusement trop communes, dans lesquelles une enfant ignorante de la vie est tout à coup liée pour toujours par la volonté de ses parents.

Pendant dix ans, madame Euffcnio était restée seule, le Portugais voyageant pour son commerce. Les années de jeunesse de madame Eugenio s'écoulèrent dans la solitude.

Un jour, fatigué, le juif revint se fixer à Paris ; maïs il n'avait pu modeler cette délicate statue qu'on appelle une jeune fille, et loin de cherchera la distraire, il la condamna à une sorte de réclusion, sans la compenser par le bonheur intérieur.

Le devoir et non l'affection était la chaîne qui rattachait lajeune femme à son mari, chaîne portée trop visiblement; d'oùlesrécriminations du Portugais, qui, «comprenant sa situation, n'osait donner cours ouvertement à sa colère, et restait quelquefois des joui's entiers sans parler à madame Eugenio.

Quand je la rencontrai, cet état de choses durait depuis cinq ans, et la jeune femme s'était laissée aller à l'amour, qu'elle ne connaissait pas. Mais aussi comme je m'efforçais de lui faire oublier ses tourments domestiques, car je l'aibien aimée!

Nous avions gardé quelque sérénité au milieu des drames de la rue des Bourdonnais, qui s'amoncelaient, noirs et chargés de tempêtes.

Au début, Thérèse parut accepter la surveillance de son mari : elle affecta même une certaine froideur pour Frédéric ; mais le mari ne pouvait rester constamment au salon. Ses atTaires l'appelaient au dehors; à peine avait-il fermé ta porte, que les deux amants se jetaient dans les hras l'un de l'autre, avec de tendres protestations et mille serments de s'aimer toujours.

Aucun obstacle n'était de nature à afîaiblir une passion qui s'aiguisait à toutes les impossibilités. Le mari n'en était pas dupe; ses joues se creusaient, son teint devenait blafard. Cet homme devait subir d'afiVeuses tortures.

Un matin, il entra chez moi, la figure si altérée que je craignis qu'il ne vînt avec quelque projet de vengeance.

— Je ne peux plus vivre de la sorte, dit-il d'une voix sourde.

— Que se passe-t-il?

— Je veux, dit-il, en finir avec la vie.

H parlait d'un ton véritablement navré. J'essayai de lui démontrer que si Thérèse avait failli, rien dans sa

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conduite actuelle ne donnait prise au soupçon. Le parti le plus sage était de pardonner ; le temps devait faire oublier ces soufîrances domestiques.

Impuissantes consolations ! L'idée du suicide était entrée dans l'esprit du pauvre homme, qui ne croyait trouver l'oubli que dans sa propre destruction.

Il passait maintenant les nuits à gémir, se doutant des complots de Frédéric et de Thérèse pour se revoir. Il ne pouvait l'empêcher et en était arrivé à pardonner à Frédéric de l'avoir trompé, car, disait-il, il agit comme tout jeune homme ; mais mon bonheur est perdu à jamais !

— Si j'avais un enfant, ajoutaitrît, je reporterais sur sa tète l'amour que j'avais pour sa mère ; je n'ai pas celte consolation, il faut mourir !

Touché du désespoir de cet homme et ayant sondé l'abime que son projet désespéré creuserait dans le cœur de Thérèse :

— Il y a un moyen, lui dis-je.

— Lequel? s'écna-l-il comme s'il était sauvé; car il avait une certaine affection pour moi, étant seul dans son intérieur à lui témoigner quelque sympathie.

— Vous avez dit que seulement si Frédéric disparaissait, vous espériez reconquérir le cœur de Thérèse.

— Oai, je ferai tout pour lui plaire ; il est impossible que, voyant tant d'amour, elle n'en soit pas touchée.

J'étais loin de partager cette espérance. Thérèse

SOO MADAME EUGEHIO.

n'avait jamais aimé son mari ; c'était surtout cet état

d'esclave qui le lui avait fait prendre en pitié.

— Quel est le moyen? s'écria le malheureux, essayant de se raccrocher au moindre conseil comme un noyé qui sent la mort accourir.

Encore une fois je m'efforçai de combattre l'idée de suicide qui s'était ancrée en lui.

— Oui, dît-il,. bientôt tous apprendrez ce malheur !

— Vous perdez à jamais Thérèse dans l'opinion.

— Je ne veux, pas me \enger d'elle ! s'écria-t-il.

— Mais les tortures auxquelles \ous voulez échapper retomberont sanglantes sur la tète d'une femme que vous adorez.

On ue détruit pas une idée fixe.

, Le malheureux disait vrai ; sur sa physionomie abattue se voyait un rayon d'énergie qui lui donnait assez de courage pour se suicider. Tous mes raisonnements avaient échoué contre cette volonté. Quelle diversion assez puissante à opposer à ce fatal projet?

Une pensée me traverea l'esprit. Si Frédéric rendait raison au mari de Thérèse ! Le duel fait oublier parfois les insultes les plus graves. En pareil cas je n'eusse pas hésité. Je crus pouvoir avancer que mon ami irait au devant d'une réparation par les armes.

— Vous le tuerez ou il vous tuera, dîs-je. S'il vous j tue, vous atteignez votre but ; si vous le tuez, vous retrouvez Thérèse seule, et vos espérances de reconquérir son cœur peuvent se réaliser.

Mo,Coo^k

Comme je lisnis dans les yeux du mallieurcux que cette idée changeait le cours de ses chagrins, je brusquai le dcnoûment.

— Frédéric, dis-je, se tiendra à votre disposition. Nous nous arrangerons de telle sortcqu'unc querelle quelconque colore les motifs de cette rencontre, et^ |)our vous épargner les enibairas d'une pareille affaire, je me charge d'être votre second.

Le pauvre homme, convaincu par ces brèves décisions, me remercia les larmes aux ycui.

— AUei au tir de l'allée des Veuves; vous direz de ma part au garçon qu'il vous donne quelques conseils.

Il me serra la main avec les marques les plus vives de reconnaissance.

— Maintenant, lui dis-je, je vais m'occuper de rassembler tout notre monde.

— A demain, fit-il en me quittant d'un air moins abattu.

J'allai trouver Frédéric, qui ne se doutait pas de ce nouvel incident.

— Me battre ! s'écria-t-il, à quoi bon?

Frédéric ne manquait pas de bravoure ; mais une décision si inattendue eât étonné le plus intrépide.

— Préférerais-tu qu'il se tuât? demandai-je à Frédéric. I) fallait sortir à tout prix de cette situation. Pense à l'horrible souvenir que garderait pour la vie Thérèse d'un suicide!

— Tu as pcut-èlre raison, dit Frédéric, qui redoutait te scandale dans un quartier habité par sa Famille.

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SOS MADAME EDGBMO.

1) est ccrUin que nos fpcquentalions dans la maison avaient été remarquées. Les voisins semblaient épier la conduite de Thérèse et de madame Eugcnîo, et j'avais surpris plus d'un sourire à notre entrée dans la maison.

— Ces gens, dis-je à Frédéric, n'attendent qu'une occasion pour se venger d'une femme qui a ]e tort d'être sincère dans ses affections. Qu'un scandale se produise, il ne t'atteindra pas, mais Thérèse; pensé à sa situation, à celle de son père, qui n'a pas le plus léger soupçon encore...

— Un duel, dit Frédéric, n'aura-t-il pas les mêmes résultats ?

— Ce duel sera coloré par une querelle quelconque. I

— Enfin, puisque tu l'as décidé! s'écria Frédéric. ■

J'avais alors pour ami un des hommes les plus braves de Paris. Il s'était battu souvent et était sorti triomphant de tous ses duels.

Ayant affronté de nombreux dangers dans une vie , semée d'aventures, il conquit une réputation de bra-i voure, et son sang-froid le faisait choisir habituellement par ceux qui avaient sur les bras une affaire d'honneur.

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XADAHE EUGEfllO. ÏD3

11 était venu quelquefois à l'avenue du bois de Boulogne, s'était rencontré avec les dames et avait certainement deviné notre secret. Je m'en ouvris avec lui à demi-mot ; mais je ne fe trouvai pas dans cette circonstance tel que je me l'étais imaginé.

11 traitait les questions de femmes avec légèreté et ne voyait dans l'amour qu'une distraction incapable d'occuper sérieusement les pensées d'un homme. Aussi m'accabla-t-il de railleries g propos de l'affaire de Frédéric, que je lui présentais menaçante ; à peine même me laissa-t-il expliquer le drauie dans tous ses détails.

A l'entendre, on ne se battait pas pour de tels motifs, et pourtant il avouait avoir maintes fois risqué sa vie pour des querelles sans gravité.

Mon plan de bataille fut ruiné du premier coup, car j'avais fait fonds sur Cet ami, le seul qui me semblât pouvoir diriger convenablement une telle rencontre; cependant, ayant prorais au mari de Thérùsc de donner une issue à son chagrin, j'insistai fortement sur ta nécessité de ce duel.

— Vous le voulez, ils se battront, dit mon ami. La grande affaire pour le mari est de laver ce qu'il appelle son honneur olTensé; vous ne sauriez croire combien deux coups de pistolet échangés font naitrc de sages réflexions dans la tètë d'un homme. 11 faut èb-e enragé (»our recommencer. Quand nos deux adversaires aui'Uiit tiré l'un sur l'autre, je veux qu'ils s'ombrassent et qu'ils deviennent les meilleurs amis du monde.

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30i VAUAUE EUGENIO.

— Mais s'il y a un blessé?,.,

— Laissez-moi m'occuper de ce détail, reprit mon ami. Je vous serai cependant obligé de ne pas parler de ce duel... Je veux bien vous débarrasser d'une mauvaise aiîaire ; mais il ne faut pas qu'on sache que j'ai prêté mon concours à une semblable rencontre. Du t'este, ajouta-t-il, à la physionomie de l'insulté, je verrai le parti à prendre au dernier moment.

Nous convînmes de l'heure du rendez-vous pour le lendemain, et je retournai à la rue des Bourdonnais plus calme, gagné par le scepticisme de mon ami.

Frédéric entama la querelle dont nous étions convenu et blessa par une parole vive le mari de Thérèse, qui riposta sur ie môme ton. ,

 part cet incident, la soirée se passa comme d'Iiabitudc en apparence ; le mari de Thérèse nous laissa seuls dans le salon, et ce temps ne fut pas pei'du pour Frédéric, qui, craignant de ne pas revoir celle qu'il aimait, se répandit en pi-otestations de fidélité.

Thérèse se sentait véritablement aimée, et sa figure rayonnait de bonheur.

Le lendemain, la première personne qui apparut au rendez-vous fut mon ami le duelliste, portant sous son manteau deux pistolets d'une longueur respectable.

— Ces messieurs, me dit-il, en désignant Frédéric et ses témoins, prendront un compartiment; j'en ai loné un autre pour nous, alin que nous puissions causer de l'alTaire pendant la route.

C'était un homme séduisant que mon ami . Avec un

C,K,gle

HADAMË EUGtNIO. 2U5

pareil témoin on se sentait plein de confiance; ses brèves dcterniînatioiis, jointes à un scepticisme spirituel, en faisaient un être précieux danii les moments graves.

A peine dans le wagon, montrant négligemment ses pistolets, il enti'e])rit de ramener le mari de Thérèse à de meilleurs sentiments. 11 parla longuement de la jeune femme qu'il avait vue jadis, et ne tarit pas en compliments sur son compte; puis il arriva à la catastrophe ets'efforçade mon Irer Frédéric pluslégerque coupable.

Qui pouvait approcher Thérèse sans en être épris? Lui-même, après une soirée a l'aven ue,avait été charmé par cette jolie femme, dont chaque mouvement était une grâce. Il admettait les susceptibilités du mari (il osa dire suseeptibUités) ; mais Thérèse n'était-elle pas une femme qui, trop intelligente pour ne pas mépriser les usages du monde, arborait le pavillon de la fantaisie.

lin regard de Thérèse, le conciliateur créa une créature bourgeoise, rcvéche, n'ayant que le mot devoir à la bouche, gourmandant sans cesse son mari, faisant de l'intérieur un enfer, et il en conclut qu'un honnête honune devait remercier la Providence de n'être pas tombé en de pareilles mains.

Un petit brouillard transparent se levait et démasquait l'horizon. Mon ami en prit acte pour parler de l'avenue, oti ia volonté de Thérèse avait réalisé, à la porte de Paris, un charmant Intérieur, Et en ce moment ces joies intimes allaient être troublées à jamais

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m SIADAHE EUGEMO.

par un duel sans merci qui ne pouvait qu'attacher un crêpe au cœur de Thérèse, un remords sanglant à l'adversaire qui survivrait.

La vie n'était-eile pas déjà assez pleine d'amertumes sans froidement creuser une fosse plus funèbre encore pour celui qui y ferait tomber son adversaire que pour celui qui y prendrait place? Ah! s'il s'agissait d'êtres malfaisants, mon ami les verrait se délmire sans remords; mais deux galants hommes devaient-ils se battre pour une méprise?

Il prononi;a méprise d'un ton qu'eût envié un comédien de génie, et insista sur cette sorte d'entêtement qu'il essayait de vaincre, ainsi que le lui commandait sa mission de témoin.

Le mari de Thérèse écoutait ces discours avec surprise, n'étant pas habitué aux principes légers du boulevard des Italîen.s. Frappé par les sophisines du duelliste, peut-être commençait-il à croire qu'il avait pris son malheur trop tragiquertient; cependant il ne faiblissait pas, et d'un œil sombre regardait de temps en temps les pistolets, comme le seul terme à opposer à ses tourments.

L'éloquence de mon ami n'ayant pas triomphé tout d'abord, il changea de batteries et entreprit de Faire convenir le mari de Thérèse de ses toris. J'ai rarement entendu une telle presse d'arguments si déliés.

Moi-même, à cette heure, j'entrevoyais le drame et ses conséquences sons un jour différent. Le mariage ne m'apparaissaitplusàta moderne, et le temble mot

Coogic

MADAME EUGENIO. SOÏ

adultère était recouvert par l'habile homme de voiles tudécis qui en adoucissaient les angles.

Mon ami pressait le malheureux de questions et les posait de telle sorte que le mari s'y enferrait de luimême. C'était dans notre compartiment que se passait le véritable duel, car l'orateur était maître d'escrime en arguments. A chaque coup le mari était touché, et obligé de l'avouer. Maintenant il reconnaissait presque qu'il avait eu tort; mais son amour-propre était atta.cUé à ce duel, et aucune raison ne semblait devoir l'y faire renoncer.

' — Vous vons battrez donc, dit le conciliateur à bout d'arguments ; seulement je n'ai jamais assisté à un duel l'estomac creux. Près de la station est un cabaret, où nous déjeunerons avant de commencer.

— Déjeuner! s'écria le mari.

— Ne saviez-vous pas que c'est la coutume dans tons les dueis? Qu'un des adversaires soit blessé, j'écarte l'hypothèse d'un coup sans remède, apportera-t-il à ce festin une joyeuse figure?

— Mais, dit le mari....

— Laissez-moi vous expliquer, continua mon ami^ avec un sang-froid imperturbable, que lemeilleur tireur ne peut viser àjeun; l'estomac étant vide, le corps se ressent de cet état de faiblesse, la main tremble, et ta balle se perd ridiculement dans les nuages.

— Le garçon du tir, reprit le mari, me disait qu'on tirait avec plus de Justesse avant d'avoir mangé.

— Vous avez mal entendu, cher monsieur; après et non pas avant. ..Croyoz-en mon expérience. D'ailleurs,

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208 MADAME EIIGËMO.

quand la matlrcsse du cabaret nous apercevra à la descente du clicoiin <ie fer, aussitôt le petit salon du duc) sera apprête sans qu'il soit besoin de rien commander. J'ai déjà déjeuné plusieui-s fois dans ce salon en qualité de témoin.

Le train venait de s'arrêter; je pi-évins Frédéric et ses témoins du singulier rbpas qui devait précéder le duel, et nous nous rendîmes au cabaret. . Le fameux salon du duel, qui n'existait qu'en imagination, était situé au premier étage. Chacun se mît à table, la figtirc moins contrainte qu'au départ; cependant les pistolets étaient en évidence sur la cheminée.

Mon ami fit les honneurs de ce repas improvisé, comme s'il eût été eu compagnie de gais compagnons, dans une taverne du boulevard; le vin ayant chassé tout ressentiment, à la fin du repas Frédéric et le mari de Thérèse tombaient dans les bras l'un de l'autre, se jurant d'oublier l'affaire qui les avait amenés sur le terrain.

La matinée se passa joyeuse, surtout pour moi, heureux de la tournure qu'avaient pris les choses, et je revins à notre domicile, sans me douter que j'y trouverais Thérèse.

— Où est-il?s'ccria-t-ellc, pleine d'émotion. Parlez, lirez-moi d'inquiétude !

— Vous savez donc?

— Tenez, dit Thérèse en me présentant une lettre que je parcourus du regard.

C'était l'adieu du mari, qui, croyant marcher à une

HADAHB EUGENIO. 31»

morl certaine, avaitécrit une dernière fois à Thérèse, la laissant sous le coup de cette angoisse.

Elle était sortie aussitôt, avec l'espérance de nous rencontrer, voulant à tout pris empêcher ce duel.

— Je vous en supplie, dis-je, partez avant que votre mari n'arrive. Qu'il ne sache pas que vous êtes venue ici pendant son absence.

— Je ne le crains plus maintenant 1 s'écria Thérèse.

Ainsi le malheureux avait commis une nouvelle faute en annonçant son duel et en ne se battant pas. Peut-être Thérèse eût-elle été touchée de son courage !

Il résulta de cette aventure que le mari fut traité avec plus d'indifférence que jamais. Sa réconciliation avec Frédéric avait enfoncé un peu plus le malheureux dans un bourbier dont il ne pouvait se tirer. Il fallait tuer son rivai ou obtenir de lui qu'il ne revînt plus à ta maison.

Frcdéric, sorti sain et sauf de l'aventure, n'étant lié par aucune condition, continua ses visites comme par le passé.

Par ce duel avorte, le mari perdit les bénéfices de sa position. Il n'avait plus le droit de se montrer jaloux ; n'osant continuer son rôle de sentinelle dans le salon, il sentait qu'il était pour tous un objet de pitié. Mon ami nous avait rendu un mauvais service par son système de conciliation.

Je ne doute pas qu'à la place de Frédéric il n'eût tourné la situation. 11 était homme à faire comprendre à un mari que le rôle d'aveugle est le plus

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agréable auprès d'une femme charmante. Frédéric manquait de cette précieuse souplesse ; il aimait Thérèse; cela se voyait dans ses regards, dans ses gestes. Dès lors une sourde irritation se produisit, permanente et acharnée, dans le petit salon, aussitôt que les deux hommes se rencontraient, ni l'un ni l'autre n'ayant assez d'empire sur lui-même pour cacher leurs secrètes pensées.'

Combien maintenant je me félicitais de n'avoir pRB fréquenté la maison de madame Eugenio ! Nous nous voyions moins souvent, il est vrai, mais nous pouvions oublier! A peine savais-je que le Portugais existait! Et si nos rendez-vous étaient quelquefois troublés, c'était quand, frappé des nuages qui s'amoncclaicnt au-dessus de la tête de Thérèse, je chei^ chais vainement à conjurer l'orage.

De quel sentiment pénible fus-je saisi, quand Frédéric m'annonça que Thérèse voulait abandonner son

— Oîi irez-vous? m'écriai-je. Mais vous êtes deux enfants qui oubliez les difficultés de la vie ! Ni toi ni Thérèse n'avez de fortune. T'imagines-lu qu'elle vivra de privations? Si son père ne foumissaità ses nombreuses dépenses, pourrait-elle vivre suivant sa fan-

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NADAHE EUGENIO. S11

taisie? Thérèse ne sait rien refuser à ses caprices; qui les satisfera ? Maladive, elle a besoin de constantes distractions ; je vous vois en face l'un de l'autre, faisant des projets d'économie et souffrant d'y obéir. Thérèse, habituée au mouvement d'une grande maison, tombera dans l'inaction et se repentira d'avoir rompu toutes relations avec sa famille, car son père ne lui pardonnera pas cette fuite. Vous soufTrircz tous deux de la pierre que vous vous serez attachée pour vous noyer ensemble, et l'un de vous deux fera de su- Itrêmes efforts pour s'en débarrasser.

Ce rôle de raisonneur à la Tiberge est rarement supporté par ceux que la passion entraîne ; il en résulta quelque froideur entre Frédéric et moi. Pourtant Frédéric comprenait que j'avais raison ! Je n'osais m'en ouvrir directement à Thérèse, car je craignais d'être obligé de toucher à des idées froissantes pour une femme qui aime.

Ces projets ne laissaient pas que de remplir l'intérieur du petit salon de la rue des Bourdonnais de troubles et de nuages. Plus de ces douces réunions d'autrefois ! Thérèse , son mari , Frédéric pensaient sans cesse à la fausse situation à laquelle ils étaient condamnés, et moi-même je subissais le vertige du courant qui les emportait comme dans un goulfre.

— Il faut qu'il parte ! me dit Thérèse, un jour que nous étions seuls.

— Frédéric! m'écriai-je, étonne de ce courage subit.

— Non, pas lui, dit-elle.

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913 VADAME BUGENIO.

Je ne répondis pas d'abord , étonné de celte nouvelle détermination.

— Au moins, reprit-cUe, scrais-je débarrassée de sa présence qui m'est odieuse... Il me fatigue sans cesse de ses protestations d'amour, il faut qu'il parte ! Je déciderai mon père à l'envoyer en province. j

— Acceptera-l-il ? pensai-je.

Thérèse et Frédéric trouvaient quelque consolation à caresser cette idée; mais le père, pour la première fois, résista aux désirs de sa fille.

L'espoir qu'elle nourrissait et qui fut brisé tout à coup afTccta profondément Thérèse. Elle perdit sa gaieté habituelle. On eût dit que le ressort de l'espérance était brisé en elle. De vive et capricieuse qu'elle était, Thérèse devint taciturne et se laissa aller i à l'affaissement. Tout chagrin , elle le narguait jusque-là, grâce au privilège d'une égalité d'humeur inaltérable ; mais la passion semblait avoir donné le ' coup de t;râce à son courage, |

Cet état moral devint assez inquiétant pour qu'on tentât d'y apporter une diversion ; mais te cœur avait ' anéanti le corps.

Pendant un mois Thérèse resta étendue sur un lit dressé dans son salon, et nous suivions avec ansïété les progrès d'une ienle maladie qui défiait les efforts de la science. i

Frédéric passait maintenant ses journées tout en- \ tières auprès d'elle. Thérèse avait besoin de distractions; le médecin permit la musique comme engourdissement à ses souffrances.

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HAUAME EUGEMO. 313

Irritable comme les malades , Thérèse reçut un jour son mari de telle sorte qu'il osa dès lors ù peine entrer dans le salon : il se tenoît derrière les rideanx du lit, se contentant d'entendre parler sa femme et craignant de l'oiTenser par sa présence.

Dévorée par une maladie lente dont rien ne pouvait arrêter les progrès, Thérèse ne se plaignait pas et s'efforçait de nous recevoir avec son sourire habituel. Elle espérait cacher ses souffrances à ceux qu'elle aimait ; mais ses lèvres pâlies indiquaient le mal qui la minait, et si elle conservait le regard brillant, c'est qu'il recelait la flamme d'une fièvre qui ne la quittait plus.

Les Jours passaient sans amener d'amélioration. Quelquefois, cependant, Thérèse retrouvait une sorte de vivacité et parlait de l'avenir avec une joie si singulière, que je craignais de comprendre ce qu'elle appelait avenir.

On était alors au mois de mai. Un dimanche, que nous entourions le lit de la malade , Thérèse dit qu'elle se sentait mieux et ■qu'elle voulait sortir. Vous pensez la joie qu'inspira cette volonté.

Thérèse était sauvée !

Les fenêtres ouvertes du salon laissaient passer un rayon de gai soleil. Thérèse voulut goûter à ces premières fctcs du printemps.,

Trop heureux d'obéir à ses moindres désirs, chacun s'empressa autour de la jeune femme. Quand la femme de chambre eut habillé sa maîtresse, Thérèse descendit lentement l'eBcalier, soutenu? par

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214 MADAME EUCENIO.

Frédéric. Nous nous attendions à aller à l'avenue ;

mais Thérèse voulut être conduite à l'église Saînt-

Étienne-du-Mont.

C'était l'époque du mois de Marie ; Thérèse voulait revoir les fêtes du printemps auxquelles s'associe l'Église.

La route se passa gaiement. L'être malade qui est resté longtemps enfermé dans sa chambre, voit d'un œil d'enfant les allants et venants; la vie lui apparaît plus nette et le moindre détail se dessine nettement dans le cerveau reposé. A la porte de l'église, la voiture s'arrêta ; Frédéric prit le bras de Thérèse et entra avec elle au moment oîi un cantique chanté par d^ fraîches voix d'enfants faisait retentir la voûte.

L'autel était couvert de lilas, dont le parfum se mêlait aux pénétrantes odeurs de l'encens. Thérèse s'agenouilla ; mais la malade avait trop compte sur un moment de bien-être : elle sentit ses forces l'abandonner et resta presque privée de mouvement pendant le retour.

Le médecin nous blâma d'avoir satisfait ù son désir, et exigea qu'on laissât Thérèse seule le reste de la journée; elle avait besoin d'un repos absolu: un violent accès de lièvre venait de se déclarer.

Le lendemain et les jours suivants, la fièvre augmenta et la porte nous fut interdite. Frédéric seul pénétra dans l'antichambre et fut reçu par le père de Tliérèse, qui ne lui dissimula pas l'état de sa fille.

Le mieux qu'elle avait ressenti tout à coup n'était autr^que cet état commun aux malades qui, 'excités

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