‹ Madame Eugenio. Histoire du Lieutenant Valentin. Le marronier. Les bras de la Vénus de Milo. Les deux amis. La sonnette de M. BerloquinChapitre 15 sur 26 · L.-,....C()o>^lc · texte numérisé non relu

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SIADAME EUGENIO. 215

par le travail secret de la ûèvre, croient à une coavalesceoce subite, trop fréquent avant-coureur de graves désordres.

Nous passions maintenant nos journées dans une morne tristesse, Frédéric craignant d'approfondir la fatale situation ; de mon côté, j'osais à peine interroger madame Eugenio sur ses yeux rougis par les larmes qu'elle venait de verser au chevet de son amie.

Cette pénible situation dura un mois, pendant lequel la vie débattait ses droits pied ù pied. Thérèse avait perdu le sentiment de ce qui l'entourait; mais il faut abréger le récit de cette agonie douloureuse.

Je revis Thérèse morte, étendue sur son lit, habillée d'une robe blanche et couronnée de roses. Elle avait voulu être exposée ainsi, dans son petit salon, se montrer pour ta dernière fois aux regards de ceux qui l'avaient connue. Son père était assis près d'elle, la tête dans les mains.

Pendant la soirée défilèrent lentement, les -larmes aux jeux, amis, voisins, gens de la maison. Le silence n'était troublé que par les sanglots qui s'échappaient de toutes le.s poitrines. Ainsi reposant, pour toujours, Thérèse était encore belle! La mort, respectant sa figure, lui avait imprimé un cachet d'angélique tranquillité.

J'entraînai Frédéric après qu'il lui eut donné un dernier baiser, et je passai une partie de la nuit à l'entretenir de Thérèse. Elle était calme maintenant! La mort avait tranché une alfccLion pleine de souffrauces, que l'avenir ne pouvait que rendre plus

pénibles encore. Thérèse quittait la vie , jeune , aimée, belle, sans connaître les rides de l'ainour. Pauvre et trop sensible créature, qui n'était pas à sa place dans un milieu où elle se sentait privée d'ailes !

De pareilles natures, comprimées sous le joug commun, se brisent tout à coup. La foule qui l'accompagua au cimetière montra quelles sympathies la pauvi'e femme excitait. Quand le père remercia ceux (jui avaient accompagné sa iille à sa dernière demcui'C, tous les yeux furent mouillés de larmes et je pris le bras de Frédéric, qui, appuyé sur une tombe voisine, avait suivi jusqu'au bout le dénoûment du drame.

— Ne m'en veux pas, me dit-il, si je ne rentre pas à la maison ; tu ne m'y reverras plus. Les murs sont trop garnis de souvenirs !

Combienjc supportai difficiiementl'isolement amené par la mort de Théièsc ! Le petit salon de la rue des Bourdonnais était une sorte d'oasis où j'oubliais les fatigues du travail ; la liberté la plus complète y régnait.

Maintenant j'étais seul, dans un endroit où d'amers souvenirs me revenaient sans cesse à la mémoire. Je voulais le fuir; mais madame Ëugenio s'y opposa : là, j'étais non loin d'elle.

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HADAHB EUGENIO. 311

De tristes pressentimenls la poursuivaient depuis la maladie de Thérèse. Il lui semblait qu'une maille était rompue dans la chaîne de notre amour ; Je m'efforçai de la rassurer, quoique cette mort semblât élever une banière «ntre nous.

Thérèse rendait nos rencontres faciles ; malgré les soupçons du mari, les deus amies continuaient de se voir, et maintenant il ne fallait plus compter sur une aide étrangère.

Quelquefois madame Eugénie m'invitait à lui rendre visite cbez elle ; mais je repoussais cette idée pour les raisons que je vous ai dites. Ne pas voir un mari, c'est ignorer qu'il existe : si je pensais au Portugais, la jalousie s'emparait de moi, et aussitôt la scène du fauteuil, que je vous ai racontée, me revenait a la mémoire.

Cependant, madame Ëugenio ayant manqué à deux rendez-vous, je passai par de telles tortures, que je souscrivis à ses désirs. Elle en revenait toujours au moyen de me recevoir chez elle, prétendant que la jalousie du Portugais était éteinte.

Pour me le prouver, elle me donna rendez-vous aux Italiens, à une représentation du Don Juan, où elle assisterait en compagnie de son mari. Je devais me trouver à l'orchestre comme par hasard, la voir, lui présenter mes compliments.

Dons mon impatience, j'arrivai le premier auslta-

liens, regardant du coin de t'œil les loges qui avoisi-

nent l'orchestre, car je souhaitais et je craignais à la

fois l'arrivée de madame Ëugenio ; j'avais peur qu'en

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318 MADAUE EUGENIO.

me voyant, le Portugais n'emmenât tout à coup sa femme. Autant sa présence m'inspirait de répulsion, autant je devais lui inspirer de liaine. 11 me semble qu'un homme que je méprise lit sur ma tigure que je le méprise; et je haïssais le Portugais!

Était-il naturel de me rencontrA* aux Italiens le soir même où s'y trouvait une femme que j'avais courtisée autrefois?

En ce moment je n'osais plus me retourner vers la salle. Si je ne la vois pas, pensai-je, j'entendrai le bruit qu'elle fera en ouvrant la porte de sa loge, je reconnaîtrai son pas; mille folies enfin d'homme amoureux. '

A une certaine commotion qui fit bondir tout à coup mon cœur, je devinai qu'elle était airivée. Ce n'est pas en ce moment que j'aurais pu goûter les mélodies de Mozart. Je n'entendais rien que le battement de mes tempes et le bruissement de mon sang. Les acteurs semblaient enlAurés d'un nuage.

Pourtant une cantatrice célèbre attirait la foule aux représentations du Don Juan; mais je ne venais ni pour la chanteuse ni pour rOi}éra, j'avais hâte que le tideau tombât.

Le premier acte finit à mon grand contentement, et j^'entrcvis madame Eugénie, qui occupait le devant d'une loge. Nos yeux se rencontrèrent tout d'un coup ! N'apercevant pas le Portugais, sans doute sorti pendant l'entr'acte, je m'élançai vers la loge, plein d'ivresse. Elle était seule, et je pouvais lui seiTcr la main sans contrainte. Cette illusion fut de eourte durée. ■

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NADAHE EUGENIO. 210

Tout à coup se détacha de l'ombre de la loge le Portugais, et je regagnai ma place, maudissant celui qui m'enlevait mon bonheur. Quel charme eût pris la musique de Mozart si j'avais pu l'entendre dans cette petite loge, seul avec elle!

En un instant la puissance du mari se manifesta dans toute sa brutalité, et je n'eus pas le courage de me représenter, craignant que ma figure ne portât quelques trace» d'amertume.

Découragé, abattu, je recueillis un regard de madame Eugenio, qui me i-appelaît ma promesse. Dans ce regard se lisait : Je vous attends, pourquoi ne pas venir ?

Aussi le second acte, de l'opéra me parut-il d'une longueur insupportable ; j'avais à obtenir mon pardon, à me rencontrer avec le Portugais, pour sonder ses impressions à mon égard.

Le rideau tomba de nouveau, et comme je sortais de l'orchestre avec la foule, madame Eugenio me fit un signe de tète visible. Elle faisait les premières avances, craignant que je n'osasse aller vers sa loge ; c'était en même temps me présenter à son mari. Nous nous saluâmes froidement.

— Vous venez souvent ans Italiens? Comment trouvez-vous la débutante?

Madame Eugenio se lança dans mille questions pour dissiper ma contrainte. Je balbutiai plutôt que je ne répondis; la vue du Portugais figeait mes réponses dans mon gosier. Et pourtant il paraissait moins gèué que moi de cette rencontre. Madame Eu-

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3M H&DAHE EU EMO.

genio me faisnit des questions qui avaient pour but d'engager son mari à prendre part à la conversation. Il s'y prêtait mieux que d'habitude; il ne me regardait plus comme jadis d'un œil soupçonneux et faisait visiblement des efforts pour me bien recevoir. • Après quelques paroles banales je me retirai, sans emporter de cette entrevue le résultat dont je m'étais fait une fête, et j'eus le triste courage, à la sortie du théâtre, de suivre de loin le Portugais et sa femme jusqu'au passage Radziwill.

. Que les hommes sont habiles à se créer des cliaji^rins ! En une soirée je perdais te bénéfice du voile derrière lequel j'avais masqué le mari jusque-là. Je ne sais quelle force mystérieuse m'obligeait à Je suivre, à étudier la façon dont il donnait le bras à madame Eugenio !

Il faut qu'il y ait un châtiment pour toute faute, car je fus châtié amèrement ce soir-là. L'effet produit par ma présence sur te Portugais était une faute ; mon châtiment, je le méritais pour avoir accepté, de gaieté de cœur, une rencontre avec le mari que j'essayais d'oublier. J'avais craint de réveiller en lui des rancunes assoupies, et c'était moi, à cette heure, qui subissais des tortures jalouses qui m'avaient été épargnées jusque-là.

De livides serpents entrelacés dressant leur tète et lançant leur venin sur un être faible, sans défense, donnent à peine une idée des souffrances par lesquelles je passai quand, dans la rue de Valois, à l'endroit où vous m'avez rencontré, j'épiais le mouvement inté-

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MADAME EtGEKIO. m

rieur du premier étago du passage Uadziwill. Les deux fenêtres éclairées tout à coup correspondaient à l'appartement du Portugais.

Je restai une heure à suivre le mouvement de cette unique lumière qui me faisait tant de mal, et quand ta lumière s'éteignit, je restai encore, comme pour savourer mes souiTrances et pour mieux les ancrer en moi.

— Je ne verrai pas madame Eugénie lundi! me dis- je.

Aigri et malheureux, je voulais faire partager à la pauvre femme les soutTrances qu'elle m'avait fait ressentir, et je formai le projet de quitter Paris,

Elle viendrait. Le silence seul lui répondrait. Comme la solitude avive en- moi le chagrin, je priai un ami de m'accompagner le lendemain à la campagne. Le départ fut réglé à une heure.

A une heure j'étais chez moi, comptant les minutes qui me séparaient de l'arrivée de madame Eugénie. Que de lâchetés fait commettre l'amour! Je méditai un châtiment plus dur que l'absence. Je voulais faire sentir à madame Eugenio, par ma froideur, la faute qu'elle avait commise en me faisant trouver aux Italiens en face de mon plus cruel ennemi !

L'heure s'écoulait, madame Eugenio ne venait pas. Maintenant, je craignais que le Portugais, irrité de

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m HADAHE EVGENIO.

cette rencontre, ne se fût vengé en empêchant sa femme de sortir ; mille tortures s'ajoutaient à ma faiblesse.

— Misérable créature, me disais-je, ne peux-tu prouver ta volonté en fuyant !

Je faisais un tour dans la chambre et m'arrêtais tout à coup, invoquant mille sophismes pour ne pas être obligé de m'aceuser trop sévèrement.

L'heure s'écoulait; madame Rugenio n'arrivait pas ! Je me Jetai sur un dii/an, essayant d'oublier, faisant des vœux pour ne plus penser à elle, m'ingéniant à trouver une distraction, ouvrant un livre dont les caractères flottants me fatiguaient, et ne trouvant rien pour échapper à ces angoisses.

Enfin la sonnette tinla, qui me fit pousser un cri ! C'était elle, plus charmante que jamais.

Les amants devraient être quelquefois séparés par des motifs indépendants de leur volonté. Les erands yeux de madame Eugenio me paraissaient plus grands encore, ses cheveui plus noirs, sa figure plus aimable. £n la voyant, toutes mes récriminations tombèrent; j'oubliais les tortures que j'avais subies la veille, le châtiment que je voulais lui infliger à son tour. L'âcreté qui enveloppait mon cœur fut dissipée comme les nuages que traverse tout à coup le soleil ; les serpents de la jalousie s'enfuirent en rampant. Si cruelles que soient tes soulTrances de l'amour, ne sont-elles pas efl'acces en un instant par cette étoile resplendissante, la femme aimée, qui fait oublier le fond noir sur lequel elle scintille?

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MADAME EVGETIIO. nS

De la soirée des Italiens îl ne fut pas question. A quoi boD empoisonner le bonheur présent pard'amera souvenirs ?

Ensemble nous oubliions tout, parlant rarement des choses de ta vie, et si quelquefois le souvenir de Thérèse se représentait, c'était comme une ombre douce et blanche, qui doucement planait au-dessus de notre amour. Cette pauvre âme, qui avait longtemps frappé à la porte de sa prison avant de pouvoir s'en échapper, nous apparaissait heureuse et souriante, ainsi que les êtres enlevés jeunes aux soucis de l'existence.

Je ne pouvais plus maintenant regarder sans attendrissement madame Eugénie, escortée par le souvenir funèbre de son amie.

Souvent je me demandais : Quel événement nous menace? Quels coups nous réserve l'avenir? Peu à peu ces funèbres souvenirs s'effacèrent et le calme reprit le dessus. Je vécus pendant trois ans, toujours épris de la charmante femme, dont l'affection ne se démentait pas.

Après une liaison de quelques années, elle était aussi aimante que le premier jour, et notre bonheur semblait devoir toujours durer.

Ce n'était pas une maitresse exigeante. Le seul sacrifice que madame Eugenio me demanda fut de m'installer l'été à Vincennes, où elle occupait une petite maison. Elle avait besoin d'air, et je souffrais quand elle me dépeignait le triste appartement du passage Radziwiil, où l'espace était ménagé si parcimonieusement.

2^4 MADAME EVGEniO. I

Vous l'auriez vue marchant sur les trottoirs comme ' UD oiseau, que vous n'eussiez pas deviné de quelle cage étroite elle sortait et le désagréable oiseleur qui la gardait.

Nous passâmes de longues heures à la campagne, elle travaillant à un ouvrage de broderie, pendant qu'à ses côtés je faisais la lecture. Ce fut encore un des heureux moments de notre liaison. |

Pendant trois étés, je demeurai dans le voisioagc ' de sa maison, séparé d'elle seulement par une rue. Avec de certaines précautions, qui aiguillonnaient encore le plaisir de nous rencontrer presque à la porte du bois, nous avions découvert un massif verdoyant et mystérieux ; c'est là que nous passions nos aprèsmidi, sans crainte d'être troublés.

L'amour donne la perception de choses qui jusque-là semblaient indifférentes. J'ai appris auprès d'elle à aimer la nature. Quel charme prennent tout à coup les arbres dont le feuillage abrite la tête d'une femme aimée! 11 y avait dans ce rond-point ombreux un arbre dont le tronc donnait naissance à deux branches jumelles, qui se séparaient comme à regret et formaient un fauteuil naturel où nous nous asseyions habituellement.

Le soir, je regardais les nuages, le coucher du soleil, me demandant si le lendemain amènerait une journée favorable, car le temps menaçant me réduisait à passer mélancoliquement sous les fenêtres de madame Ëugenio qui, près de la croisée, travaillait à quelque broderie; mais elle jetait un si joli coup

HADAME EUGENIO-. 325

d'œil de rancune contre la température que je revenais à mon travail le cœur content.

Nous imaginâmes encore d'autres rencontres. Madame Eugenio accompagnait sa femme de chambre au marché, pour y choisir des fleurs; au milieu de la foule je pouvais la suivre , l'approcher et quelquefois frôler sa main de ma main, quoiqu'elle s'en défendit. Madame Eugenio prolongeait à dessein cette promenade si pleine de charme pour moi, car il y entrait un peu de comédie. Un jour je devais m'Iiabiller correctement, un autre me montrer en négligé, cacher ma figure sous un chapeau de paille, pour ne pas être remarqué de la femme de chamhre ; j'avais à m'inquiéter de ses moindres mouvements, à deviner si, penchée vers l'étalage d'un marchand, cette tille n'allait pas tout à coup se retourner brusquement. Ces petits manèges n'étaient pas sans jouissances, et je souhaitais la venue des bienheureux marchés, qui malheureusement n'avaient lieu que deux fois la semaine.

Les voitures publiques nous fournissaient d'autres occasions de rencontre. Madame Eugenio allait quelquefois à Paris donner un coup d'œil à sa maison ; pendant le trajet, il m'était permis de m'asseoir à ses côtés, de m'entretenir avec elle jusqu'au boulevard, et si le hasard voulait que nous fussions seuls, c'était la main dans la main que nous accomplissions le trajet de Vincennes à Paris.

En m'attirant à la campagne, madame Eugenio me faisait trouver Paris plus intéressant; la tranquillité

33G HADAHB EUGEHIO.

du bois, le bonheur sans inquiétudes que je goûtais près d'elle, me montraient comme un spectacle étrange la foule active, préoccupée d'intérêts et d'affaires. Combien je prenais en pitié les gens absorbés par des combinaisons d'argent, de vains rêves d'ambition, aujourd'hui que ma seule ambition était de vivre aux pieds de madame Eugenio !

Ainsi j'emportais partout son image dans mon cœur, et les études arides de droit auxquelles je me livrais étaient colorées par un doux et tendre souvenir.

L'appartement que j'occupais à la campagne don* nait sur un jardinet, entouré d'une haie de sureaux, avec une porte conduisant à une avenue déserte. A de certaines heures madame Eugenio apparaissait dans l'avenue, la ligure couverte d'un voile épais, et aussitôt un secret pressentiment m'avertissait qu'elle était là ; je courais à sq rencontre. Si mon hôtesse remarqua cette blanche apparition, elle témoigna assez de disr crétion pour me permettre de m'en ouvrir avec elle.

Il est peu d'amants mécontents d'entendre l'éloge de celle qu'ils aiment; la réserve avec laquelle mon hâtesse me parlait de la dame mystérieuse me permit d'amener madame Eugenio dans un petit pavillon qui, s' élançant du milieu des arbres du jardin, dominait le paysage des alentours.

Ainsi peu à peu notre liaison prenait de nouvelles attaches, comme ces plantes grimpantes, qui chaque matin donnent un jet nouveau, frêle d'apparence, se cramponnant pourtant au moindre clou. La mort de

HÂDAIIG EUGEMO. 3ST

Thérèse, qui pouvait nous séparer, semblait nous rapprocher ; maintenaut nous vivions dans une joie douce et parfaite qui semblait défier les trahisons du hasard.

Les amours tranquilles ne prêtent pas à l'intérêt, et je ne vous en fatiguerai pas plus longtemps. Qu'il me sufiise de vous dire que madame Eugenio avait gardé pour moi le prestige des premiers jours. Je la voyais maintenant presque à toute heure, je désirais la voir plus souvent encore ; elle remplissait ma vie, et quoique nous n'eussions pas fait de serments notre amour n'en était peut-être que plus durable. Pourtant, au début de cette liaison, j'avais douté parfois de madame Eugenio !

Si elle se faisait attendre, inquiet, je la suivais d'un regard intérieur , me demandant si elle ne me faisait pas par pitié l'aumône d'un peu d'amour. Aussi quand , à son arrivée, elle me trouvait sous le coup de ces sombres préoccupations, était-elle étonnée de la singulière façon dont je la recevais. Quoi que je fisse pour ne pas trahir mes'impres-' ^ons, quelque altération paraissait sans doute sur ma figure.

— Vous me regardez étrangement! disait -elle émue.

' . Je prenais ses mains, où se trahissait le moindre

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288 MADAME EUGEtilO.

tressaillement iotérieur, et je plongeais dans ses

grands yeus noirs, étonnés d'être étudiés avec de tels

regards.

Ces soupçons, qui n'avaient jamais eu de motife, maintenant étaient envolés.

Chaque jour ajoutait un anneau à la chaîne que nous nous plaisions à Torger, et le cruel dcnoùment d'un drame qui avait brisé les chaînes voisines, semblait avoir retrempé la nàtre. L'amour, sans s'elTacer, s'était transformé en une tendre amitié qui suffisait à remplir ma vie. Oti était madame E^ugenio, je me trouvais beureui ; et le séjour à la campagne, dont j'avais redouté la monotonie, compte encore parmi les années dorées dont le brillant n'est pas altéré.

Dans la petite maison que j'habitais, au fond du jardin, se trouvait une construction rustique, couverte de chaume, à laquelle on arrivait par un escalier. Les fenêtres étaient séparées pai- un treillis de joncs et de troncs d'arbres qui garantissaient de la chaleur ; le jour y pénétrait discrètement à travers le feuillage. Dans ce cabinet de verdure j'avais transporté mes livres. De grand matin, je me réveillais le cœur léger, songeant au petit pavillon où l'étude me paraissait moins aride ; surtout l'endroit m'était devenu sympathique par un souvenir de madame Ëugenio qui, un jour, sans bruit, monta l'escalier de bois et me surprit en jetant une 0eur,

Combien j'étais délassé de mes travaux de la matinée par cette douce apparitioQl Avec une gaieté oia-

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HADAHE EUGENIO. 329

licieuse madame Eugenio renversait mes livres qui encombraient les sièges, et seuls dans le pavillon, sous la verdure-, nous pouvions rester sans crainte d'être observés.

Nous y avons passé de longues soirées, subissant les impressions de la nature , écoutant le silence. Dans ce pavillon, tout me parlait d'elle, le vent, les fleurs, les oiseaux qui chantaient à mon arrivée le matin, ne se lassant pas de répéter leurs chansons de la veille. Jamais le cabinet de verdure ne fut témoin du moindre dissentiment entre nous ; je me rappelle pourtant avec quelle délicatesse madame Eugenio se vengea d'une petite querelle injuste. Elle descendit l'escalier sans me répondre; je la suivis, honteux de mes torts et lui demandant de ne pas me quitter fâchée.

Madame Eugenio me tint rigueur pendant la traversée du jardin, et je la croyais blessée, lorsqu'elle cueillit une feuille, y posa ses lèvres et, arrivée à la porte, me tendit la feuille en signe de réconciliation.

Ne souriez pas de ces enfantillages amoureux; j'ai gardé la feuille sèche, avec laquelle je m'enfuis précipitamment dans ma chambre, la couvrant de baisern à mon tour, essayant d'y retrouver l'empreinte des lèvres de celle que j'avais blessée par mégarde.

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HADAHE EUGENIO.

- Le bonheur dura ainsi encore [tendant deux ans, sans événements particuliers. La mort, eu séparant madame Eugcnio de Thérèse, avait tranquillisé le Portugais. Tout soupçon semblait éteint en lui, et sa jalousie, s'il lui en restait quelques traces, dormait profondément. Un bonheur constant semblait nous protéger; désormais plus de craintes, tout nous souriait. Jamais madame Eugenio n'avait été plus douce et plus aimante , et il y avait six ans que cette commune affection durait sans nuages !

J'étais pris cependant d'une sorte de langueur qui m'enlevait la fraîcheur de mes sensations premières. Ce n'était plus maintenant le vif rayon de soleil qui entrait avec elle dans mon appartement ; la sonnette avait perdu de son timbre caressant quand je l'attendais. Cet état particulier se manifesta par certains indices qui me faisaient soulTrir. J'essayai de quelques courts voyages, trouvant en moi le germe d'un malaise, en apparence plus physique que moral . Je partais pour un mois ; au bout d'une huitaine, ne pouvant vivre sans madame Eugenio, j'aecourais après lui avoir écrit des lettres affectueuses qui ne pouvaient donner qu'une idée vague de l'état de mon cœur.

J'étais sincère en écrivant. Loin d'elle, j'évoquais ses exquises quabtés, sa tendresse; àpeine de retour,

C,K,gle

HAMHE EUGENIO. 351

je retombais dans le même état d'abattement. Madame Eugenio ne suffisait plus à remplir ma vte ! Que désirais-je ? Je ne le savais. Des ombres insaisissables «t languissantes entouraient mon cœur de grises vapeurs.

— Vous ne m'aimez plus, rae dit un jour madame Eugenio.

Je tressaillis à cette parole, lui alarmant que mes sentiment^ étaient toujours les mêmes; mais je ne crus pas devoir lui cacher la mélancolie qui s'emparait de moi, et me laissait sans force contre d'arides pensées.

Le mouvement extérieur n'avait plus de prise sûr moi, mais la réflexion vague et sans but. Cette année fut une des plus longues que j'ai passées. Ne croyej ■pas que je restasse inoccupé ; j'essayais de combattre ce sourd malaise par le travail. Pour lutter et faire contre-poids à mes études de droit, je me jetai dans les sciences naturelles.

Dn jour, en allant au Collège de France, j'aperçus, au premier étage d'une sombre maison de la rue Saint- Jacques, le doux regard d'une jeune fille assise auprès d'une fenêtre, en compagnie d'une femme âgée; Toutes deux travaillaient à un ouvrage de brodene. Ce jour-là je trouvai le professeur long et diffus; j'avais hâte de revoir la jeune tille au joli sourire.

La maison étiit un ancien couvent faisant l'angle de la rue des Mathurins. 11 en reste une ogive entourée de plantes grimpantes; encadrée par ces plantes, la figure de la jeune fille m'était apparue honnête

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iSi MADAHB GCGENI0.1

et souriante. Je la retrouvai après le cours dans la

ménie position que le matin, travaillant à sa broderie.

Dans la rue Saint-Jacques, oîi passent tant de folles filles, elle inspirait un intérêt particulier cet^ figure de femme vouée au travail, jetant parfois un rapide coup d'œil dans la rue, mais le reportant aussitôt sur son ouvrage. A tout instant, dès lors, je passai sous ses fenêtres jusqu'à ce qu'elle me remarquât, emportant une provision de bonheur pour le reste de la journée.

Je ne demandais qu'à contempler ce frais et jeune visage sur lequel aucune trace des diflicultés de la vie n'était inscrite. Je la regardais; elle me regardait en rougissant. Certains jours je voyais se dessiner contre les vitres de la fenêtre le profil de la personne âgée, la parente sans doute de la jeune fille, et je révais de pénétrer dans cet intérieur où ies moindres objets, le costume des dames, le jardinet sgr la fenêtre, indiquaient le calme.

Une nuit je fus enveloppé dans les nuages d'un long rêve et j'entendis une voix : — 11 faut renoncera madame Eugénie I En même temps m'apparaissait le profil de la jeune fille, et la voix répétait: — Quitte madame Eugenio! Chose étrange, j'acceptais cet ordre naturellement, sans le combattre.

Ce long rêve dura quinze jours, au bout desquels je m'éveillai sans me douter qu'une fièvre violente s'était emparée de moi, me laissant le cerveau sans conscience des tourments du corps, l'esprit toujours préoccupé de madame Eugenioetde la jeune fille.

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Brusquement la maladie m'avait envahi, sans secousses apparentes, sans transition.

Le seul souvenir qui me restât de cet état était la voix qui me criait : — Il faut rompre avec madame Eugenio ! tandis qu'à mes yeux reparaissait sans cesse l'image de la jeune fille de la nie Saint-Jacques. Un matin j'aperçus madame Eugenio au pied de mon lit. Elle était venue plusieurs fois pendant ma maladie, et maintenant j'osais à peine la regarder !

Si elle avait surpris quelques paroles pendant mon délire 1 Sa voix, son attitude me prouvèrent qu'elle n'avait pas soupi;on du fantôme qui luttait contre notre liaison et cherchait à la rompre.

Madame Eugenio revint à différentes reprises. C'était la jeune Glle que j'aurais voulu voir au chevet de mon lit 1 Mon esprit me montrait sans cesse la rue Saint-Jacques comme but de ma première sortie. Dans mon cerveau était dessinée nettement la fenêtre ogivale de la vieille maison où m'appanit, entourée de fleurs, la jeune fille travaillant.

Ce ne fut qu'un rêve! Pendant ma maladie, les dames avaient quitté Paris sans faire connaître leur nouvelle demeure, et si ma convalescence fut attristée par cette nouvelle, ma liaison avec madame Eugenio n'en fut pas consolidée.

En ce moment, je n'avais que le désir de quitter Paris et de chercher le repos dans l'air fortîliant des montagnes. Je partis, me demandant quelle néfaste influence avait pris à tâche pendant cette maladie de me détacher de madame Eugenio , quelle était cette

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voix insistante et tyrannique qui redisait sans cesse : 11 faut rompre ! J'en souffrais plus que je ne saurais le dire.

Madame Eugenio ne m'oubliait pas. Dans chaque ville je trouvais des lettres d'elle qui m'ordonnaient la distraction. Elle n'était pas de ces femmes qui enchaînent un homme dans des liens tyranniques. J'ai relu plus d'une foie ses lettres, et toujours j'y ai trouvé les traces d'une profonde amitié. C'est ce qui me faisait saigner le cœur ! Si j'avais eu affaire à une coquette, je t'aurais quittée sans remords; j'étais attaché à une aimable femme qui ne voulait que mon bonheur, et il fallait que le destin entreprit de le rompre.

La rupture ne fut pas biiisque et brutale. Une succession d'incidents, sans importance en apparence, travaillaient lentement au fatal dénoûment. Mon amour tombait par plairas comme un vieux mur.

A ma physionomie madame Eugenio lisait ce qui se passait dans mon cœur ; et pas plus que moi elle n'eut le courage d'arracher les racines dessécliées de cet amour décoloré.

J'avais pour excuse les suites d'une grave maladie qui pouvait avoir réagi sur mes sentiments ; mais intérieurement je me disais que la maladie n'était pas

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MADAME BDGENIO. 335

l'unique complice, et je crus loyal de m'en ouvrir à madame Eugenio.

L'alTecUieuse femme rejeta cet état d'esprit sur mon isolement, mes travaux et mes fatigues, qui n'avaient pour témoins que lee murs de mon appartement; elle eût voulu être plus souvent auprès de moi, quoiqu'elle sentît que le charme du début de noti'e liaison était envolé.

Madame Eugenio s'était montrée si résignée en connaissant mes pensées, que je plaignais maintenant la pauvre femme qui m'avait donné toute son alTection, et qui en était ainsi récompensée.

Angoisses pénibles ! Je sentais mon cœur dur, pétrifié. Un cœur paralysé, voilà ce que j'offrais aujourd'hui à madame Eugenio! J'estimais la femme; je ne l'aimais plus et je sentais combien la fm de cette liaison devenait pénible par son morne et lent dénoùment.

Un jour, lui prenant les mains et tâchant de faire passer dans ma vois tout ce qui me restait il'alfection, je m'armai de courage et lui fis une confession sincère de mes plus secrètes appréhensions. Les larmes coulèrent des yeux de madame Eugenio, et je n'eus pas la force de retenir les miennes.

Plein de pitié pour la pauvre femme qui recevait ce coup sans un mot de reproche, j'étanchai une à une avec mes lèvres les larmes qui coulaient de ses yeux.

— Restons amis, me dit-elle avec un courage que je ne lui connaissais pas.

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— Oui, toujours amis ! m'écriai-je.

— Je viendrai TOUS voir moins souveut, reprit-elle; mais je penserai à vous, André, et vous me fei-ez savoir quand mes visites vous seront agréables.

S'il a existé de ces amitiés entre un jeune homme et une jeune femme, c'est à la condition de n'avoir pas été précédées par un amour de quelques années. J'éùiis le premier à me révolter contre cette amitié si froide, soufflant en vain sur les tisons noircis de mon cœur pour en tirer quelques étincelles.

Pourquoi madame Eugenio ne se montra-t-elle pas indifférente ?

Une' après-midi elle ne me trouva pas chez moi. Une lettre expliquait mon absence. Dans cette lettre, je mettais à nu mes pensées les plus intimes; j'avais écrit pour que l'émotion ne me gagnât point.

Le soir, je ne trouvai plus la lettre et je fus pris d'un serrement de cœur.

Tout est fini ! m'écriai-je.

Ainsi se dénouait froidement une liaison qui me pesait; et pourtant, malgré cette rupture, madame Eugenio m 'apparaissait encore entourée d'un dous rayonnement.

Je n'eus pas de ses nouvelles pendant un mois. Singulière machine que le cœur de l'hommel 11 rejette brutalement une alTection qui le gène, et souffre d'en être privé. J'ai souvent essayé de déchiffrer au { dedans de moi-même ces caractères confus dont l'étude est toujours nouvelle, et je n'y ai trouvé, avec la pitié pour l'être fatalement sacrilié, qu'une vague

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HADANG EUGENIO; 337

estime malheureusement plus durable que l'amour.

— Pourquoi les femmes n'aiment-elles pas toujours? me demandai-je quand je fus trompé cruellement au début de la vie.

Maintenant, je répétais avec amertume : — Pourquoi l'homme se fatigue-t-il d'aimer? Question qui DO trouvait d'autre réponse que la négation de mon amour.

Fallait-il voir dans ce lien brisé une sorte de châtiment mystérieux qui atteint chaque être qui a mal placé ses afîectîons? Mes alTections avaient été pleinement satisfaites; et c'est ce qui causait mes remords.

Je ne vous ai pas exposé cette liaison dans tous ses détails pour satisfaire ma vanité. Madame Eugenîo souffrait; voilà ce que j'aurais voulu lui éviter. Je souhaitais qu'elle m'eût quitté la première, qu'elle devint le bourreau et moi la victime.

Pourquoi prolonger ce triste récit? Madame Eugénie me demanda ses lettres ; je les lui rendis. Nous nous revîmes encore une fois après un mois de séparation, avec quelques élans qui me montrèrent encore plus clairement le vide qui s'était fait dans mon cœur.

Je restai désormais seul et abattu. Le souvenir de

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SB HAVAMB EUGENIQ.

madame Eugenio s'éteignait lentemeat etprenaiVdee teintes clTacées, sourdes et mélancoliques.

Un ^n plus tard je rêvai à elle, une nuit. — Si je pouvais la revoir! me disais-je.

Le croirez-vous? Je la rencontrai dans l'après-Eniili sur le boulevard. Elle rougit, je pâlis. Un frisson s'empara de tout mon corps. . .

Madame Ëugenio comprit que, malgré mon émo- ' tioi), j'allais m'avancer vers elle; elle m'arrêta d'uni regard à la fois ferme et suppliant.

Honteux de ma situation, je m'enfuis plein de remords.— Misérable, me disais-je, voilà la femme que tu as abandonnée et qui te trouble encore I

L'amour vengeur venait de s'emparer de moi. A tout prix je voulais revoir madame Eugenio !

Je passai la nuit, agité, me reprochant de n'être i pas allé à elle pour lui demander pardon de mon I abandon. Mais je ne puis vous dire le bondissement ' de mon cœur quand le lendemain je reçUs ce mol : « Pourquoi me poursuivre encore? »

Il n'y avait rien de plus dans le billet, dont les caractères me causèrent un tressaillement douloureux. J'y répondis aussitât, non pas avec la même brièveté. L'amitié et l'estime que j'avais conservées pour madame Eugenio débordaient à chaque ligne.

Après quelques lettres, elle revint de nouveau; ce fut notre dernière rencontre. Quand elle sonna, je( crus entendre les anciens tintements du passé.

Hélas ! ce sont de tristes jouissances que ceHes où le cœur n'a plus de part et saigne de sa propre séche-

Disu^Mo, Cookie

HADAHIi: EUGENIO. . 33»

resse. L'être sacrifié ne souiTre peut-être pas autant que celui qui abandonne; des deux côtés ce sont deux cilices à porter, l'un aigu, qui fait pousser des cris de désespoir, arrache des larmes cuisantes; l'autre qui vous laisse morne, le cœur sec, croyeivous qu'il ne soit pas plus poignant?

Ici, André s'arrêta. — Ah ! l'amour 1 s'écria-t-il.

Nous étions arrivés à un carrefour du bois où se dressait un arbre élevé ; les feuilles en étaient jaunes et maladives.

— Cet arbre était plein de force, dit André; voyez ce qui le fait périr.

Il me montra alors des trous noircis comme par le feu, creusés comme par une vrille, qui serpentaient de tous côtés, communiquaient les uns aux autres, combinés avec autant d'art que des mines; tous semblant dirigés avec une rage implacable par une armée de destructeurs obéissant à un mot d'ordre.

— C'est l'image de mon cœur ! s'écria André.

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LES BRAS DE U miIS DE «IlO

Il faudrait avoir tu l'illustre savant berlinois, M. Protococus, en face de la Vénus de Mîlo, alors qu'il vint pour la première fois à Paris : les échos des salles basses du Louvre où sont reléguées les statues ne répondirent pas souvent à un tel enthousiasme.

C'était avec des yeux plongeants que M. Protococus regardait )a calme déesse. Un voile si léger qu'il fût eût fait tressaillir la Vénus si ses lignes harmonieuses n'eussent empreint sa nudité de chasteté ; dans sa pudeur elle pouvait se laisser regarder par le savant archéologue dont les sourcils exaspérés s'avançaient en forme de toit de chaume sur des yens gris et sondeurs.

Le gardien, assis sur une banquette de la salle voisine, eut une vision. En face de la Vénus de Milo un

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su LES BRAS DE LA VÉNUS DE HILO.

être bizarre s'etToi'çait d'imiter l'attitude de la statue. Sa houppelande de voynge ne l'y prédisposait pas absolument, non plus que sa taille. M. Protococus déposa la houppelande sur la banquette, et lendit ses membres par une volonté extraordinaire.

L'habit noir râpé, la cravate blanche, le chapeau à grands bords, un pantalon tirebouchonnant autour de jambes d'araignée, ne prêtaient qu'à une ressemblance indirecte avec la Vénus, ce qui n'«nipécha pas M. Protococus de plier son épaule dans le mouvement de la statue.

Un kum ! de satisfaction qui s'échappa de la poitrine de l'archéologue prouva au gardien que son rêve était une réalité.

Pourtant l'homme préposé à la garde des statues avait vu plus d'une bizarrerie se produire dans les salles des antiques.

C'étaient des familles d'honnêtes provinciaux qui, se croyant descendus au royaume des ombres, marchaient sur la pointe des pieds et se retiraient en silence, craignant de réveiller cette population muette.

Des archéologues toisaient les statues avec un mètre et inscrivaient sur leur carnet, avec une satisfaction visible, la taille respective des Dieux et des Déesses; quelques-uns, poussant plus loin leurs investigations, demandaient leur poids.

Avec de certains touristes étrangers, le gardien devait prendre garde qu'un petit marteau, sortant tout à coup de leurs manches, n'enlevât quelque fragment d'un marbre célèbre.

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LES BRAS DE LA TÉNUS DE HaO. S45

D'autres, attirés par d'agréables rondeurs de formes, caressaient volontiers les statues féminines, maigre l'impératif Ne touchez pas S. V. P., qui est le premier article du code de toute collection publique.

De jeunes demoiselles, sorties de pension, copiaient journellement à l'estompe les plus célèbres statues du Musée sans qu'il fut possible de savoir si leurs dessins s'appliquaient à Apollon ou à Minerve. Pleines de bonne volonté, elles appliquaient à la reproduction d'un chef-d'œuvre quelconque le peu qu'elles avaient appris avec leurs sous-maitresses, et si ce peu laissait à désirer, le commerce de ces jeunes demoiselles avec l'art antique était innocent.

On voyait parfois des enthousiastes de la statuaire grecque se planter devant un marbre, la main devant les yeuï, restant dans cette position à méditer sans doute sur la grandeur du siècle de Périclès. Ils goûtaient les chefs-d'œuvre de la statuaire, comme les véritables dilettante écoutent l'orchestre du Conservatoire, sans regarder. Ce système de contemplation □'était pas défendu parle règlement du Musée.

Il en était qui collaient leurs oreilles à l'embouchure des vases, comme si des voix souterraines devaient leur transmettre des oracles. Le règlement n'avait pas prévu le vase considéré comme pythonisse : pourvu que l'oreille n'effleurât pas le col de ces vases, les gardiens laissaient en paix les écouteurs.

Mais aucun d'eux n'avait vu un Protococus en face d'une Vénus, se poser sur un pied, arrondir un bras

816 t&S BRAS DE U VÉHUS DE MILO.

et plier l'auti'e de telle sorte que tantôt il parùtcoupé, tantôt au contraire, il fît une courbe caressante et esthétique. Non, les archéologues, les demoiselles s' escrimant à l'estompe, les iconoclastes avec leurs marteaux de géologues, les touristes galants, les provinciaux égarés, n'avaient jamais donné pareil spectacle à l'ancien militaire, gardien du Musée, qui n'était pourtant pas un observateur de première force. Véritahlement, même pour les gens à qui manque le sens de la correction des lignes, M. Protococus semblait une grenouille voulant deveniraussi belle que la Vénus de Milo.

Le savant berlinois s'était débarrassé de son chapeau en même temps que de sa houppelande. Ce chapeau, dont les étudiants allemands avaient fait cadeau au célèbre archéologue pour sa fête, ressemblait peutêtre plus à la coilTure de la Vénus que le crâne du savant autour duquel avaient adhéré quelques poils roux clair-semés : crâne carré et massif comme celui d'un bceuf, avec assez de bosses pour figurer un plan en relief de montagnes et de vallons.

— Voir la Vénus de Milo et mourir ! s'était souvent écrié en chaire M. Protococus.

Il la voyait et il ne tombait pas inanimé aux pieds de la déesse. Mais, suffisamment saturé de jouissances idéales, M. Protococus sortit du Musée et commanda à une taverne anglaise voisine un repas correspondant à la somme d'exquises sensations qu'il avait amassées pendant sa visite au Louvre. Menu composé d'une douzaine d'œufs durs pour hors-à'œuvre, de

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langue fumé&, d'un cuisseau de chevreuil avec addition d'un pot de gelée de groseille, et pour boisson, un délicieui mélange dans une même bouteille de vin de Médoc et de Champagne.

Il se nourrissait bien le corps et l'esprit, M. Protococus! Aussi considéré comme archéologue, en Allemagne, que son prédécesseur, M. Panofka, il n'en passait pas moins pour une des plus solides fourchettes de Berlin, et c'était à lui que pouvait s'appliquer le mot : La science creuse. »

Quand les savants français apprirent l'arrivée à Paris du célèbre Protococus, naturellement une agitation se produisit dans le monde respectable de l'Académie des inscriptions, et les gazettes spéciales informèrent leurs lecteurs des projets de l'archéologue berlinois, à savoir qu'il se dérangeait exclusivement pour la Vénus de Mîlo.

Jusque-là la déesse n'avait révélé son secret à personne ; mais M. Protococus avait fait ses preuves avec la plupart des divinités féminines. Séducteur de première force en matière ai'chéolugique, il avait publié une série de mémoires desquels il résultait que ni l'impétueuse Junon, ni la vive Minerve ne lui avaient tenu rigueur.

Ayant vécu longtemps dans l'intimité de ces, personnes difficiles, M. Protococus les avait confessées

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