‹ Madame Eugenio. Histoire du Lieutenant Valentin. Le marronier. Les bras de la Vénus de Milo. Les deux amis. La sonnette de M. BerloquinChapitre 16 sur 26 · L.-,... Cookie · texte numérisé non relu

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pour ainsi dire. En effet, il y avait du prêtre dans l'ensemble du Berlinois : son crâne, quand il le recouyrait d'une calotte de velours noir, faisait penser à un être attaché à une sacristie, et ses pointes de cheveux, TOUS qui s'avançaient en aiguilles au-dessus des oreilles semblaient avoir échappé à une tonsure im-

Les jeunes gens à la mode peuvent sourire de ces vieillards : ceux-ci en savent plus qu'eux sur ta femme, et si on enfermait tour à tour l'un et l'auti'e avec une séduisante créature, le beau jeune homme sortirait accablé et mélancolique, quand le bonhomme quitterait la place, gaillard et triomphant.

Les adversaires de M. Protococus lui reprochaient bien de folâtrer avec des naïades, des hamadryades et autres nymphes de petite condition ; ils regrettaient, disaient-ils, qu'un homme de sa distinction se laissât entraîner à des aventures de bas étage. Pure jalousie de savants. A ceci, M. Protococua répondait que des expériences in anima vili étaient nécessaires à l'exercice de son art, et qu'un cadavre de fille de joie est )e même pour un chirurgien que celui d'une princesse, comparaison favorite à l'archéologue qui, ayant adjoint à son bagage scientifique quelques déclamations révolutionnaires, était arrivé, grâce à ces deux qualités, au pinacle de ta réputation berlinoise.

Qu'importaient, après tout, certaines galanteries de carrefour avec d'agréables filles de la Mythologie, si te savant réservait le plus pur de son encens pour la Vénus de Milo !

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l.eS BRAS DE LA VÉNUS DE HILO. .319

— Monsieur Protoeocus, lui dit !e président de l'Académie des inscriptions, notre déesse n'a qu'à bien se garder.

Pour l'arrivée de l'illustre archéologue, une fête d'un ordre particulier fut donnée dans le Musée des Antiques, grâce au concours de l'intendant des Beaux- Arts.

La France est accueillante et ne s'inquiète pas des vanités germaniques. M. Protococus était reçu en souverain dans le Louvre. Son entrée au Musée fut triomphante.

En tète du cortège marchaient les gardiens porteurs de torches. Derrière eus s'avançait l'intendant en habit rouge à la française, les culottes dessinant des formes irréprochables, qui n'avaient pas été absolument étrangères à sa nomination. A ses côtés se tenait M. Protococus, calotte noire sur la tète, ficelle blanche au cou et habit râpé, rehaussé de toutes les décorations connues, depuis celle du Lion vert jusqu'à l'anneau d'Honolulu, que le cérémonial diplomatique enjoint de porter attaché aux narines, mais que, par tolérance pour la science, le souverain avait permis au Prussien de fixer par un fil à l'oreille droite.

Tout un peuple d'illustres goutteux, rhumatisants et possesseurs d'autres infirmités gagnées au service de la science, suivait cette marche aux flambeaux, réservée d'habitude aux grands conquérants. Les académiciens de la section des inscriptions ne s'étaient jamais trouvé à pareille fête; même ceux qui, en secret, jalousaient M. Protococus, reconnaissaient qu'une

telle cérémonie, donnée en l'honneur de l'Allemand, , Était, après tout, un tribut glorieux payé à la science, jusque-là trop dcdaignée.

Arrivé aux abords de la statue, l'intendant des , Beaux-Arts fit signe à M. Protococus de s*asseoir sur un fauteuil ; lui seul prit place à ses côtés, pendant que les porteurs de torclies se tenaient immobiles près de la Vénus.

La statue avait été placée sur un socle mobile, de tellesorte que M. Protococus pût, sans se déranger, examiner l'harmonie des lignes sous leurs divers aspects.

Au loin, un orchestre discret composé de harpes et d'instruments à cordes faisait entendre des mélopées éoliennes composées expressément pour la circonstance par un compositeur élevé dans la petite église d'Ary Scheffer : bruissements angéliques qui plaisent particulièrement aux dames sentimentales.

Cette émouvante cérémonie n'était pas sans quelques rapports avec les rêves antiques.

— Ali ! s'écria M. Protococus, si le conseiller Wolfgang de Goethe avait pu jouir d'un pareil spectacle!

Semblable à une chaste fiancée, la Vénus de Milo se tenait, pleine de réserve, en face de M. Protococus, appelé par sa réputation à prendre possession d'elle.

— Comment la Irouvez-vous? lui demanda à vois basse l'intendant des Beaux-Arts, se regardant comme le plus proche parent de la Vénus.

M. Prolocoeos, trop ému pour répondre, serra fortement les mains de l'administrateur.

Cette scène, traversée par la lueur des torches da

LES ItRAS DE LA VÉNUS DE KILO. 251

résine, faisait apparaître la Vénus sous un aspect fantastique qui troublait le Berlinois. Des ombres équivoques se logeaient à de certains endroits qui communiquaient au marbre une expression particulière, d'un sensualisme effarouchant.

— Nous allons vous la montrer sous une autre face, dit l'intendant à son hôte.

L'autre face troubla absolument M. Protococus qui ferma un œil; mais l'autre œil, plus coquin, regardait pour les deux. De telles beautés, auxquelles le clair-obscur des torches communiquait des sensations ■ mystérieuses et affriolantes, rendaient, comme dans lés émotions extrêmes, la gorge sèche à l'archéologue. U avait besoin de faire appel à toute sa volonté pour garder ses bras serrés contre le corps; si M. Protococus avait manqué de fermeté, ses mains brûlantes ne de< mandaient qu'à s'élancer en avant, avides de palper d'admirables contours.

L'intendant des Beaux-Arts suivait avec attention les anxiétés qui pointaient sur la physionomie du Berlinois.

— Assez! murmura M. Protococus d'une voix semblable au je me meurs qu'entendent parfois les cochers de fiacre.

Sur un signe de l'intendant, les torches s'éteignirent, et les menibres de l'Académie des inscriptions éprouvèrent une certaine anxiété. La passion que M. Protococus affichait si publiquement pour la Vénus dans divers mémoires autorisait-elle la direction des Beaus-Artâ à laisser déshonorer la statue par les étrein-

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25S LES Blt\S DE LA TÊntlS DE UILO.

tes d'un savant considérable, sans doute, mais dont ta moralité était d'un vieux singe.

L'oppression qui pesait sur tous ces défenseurs de la chasteté ne cessa que lorsqu'un jet de lumière électrique, parti du fond de la salle, projeta ses rayons sur la statue et la lava des ombres malséantes produites sur les beautés cachées de sa personne. Alors elle reprit son caractère de pureté archaïque ; et son attitude rappela M. Protococus à la froide raison.

Sous le coup de ces jets de lumière, un murmure d'enthousiasme s'échappa des poitrines oppressées ; la Vénus reparaissait marmoréenne et immaculée.

Pendant une huitaine, les journaux berlinois ne tarirent pas sur la suprématie de la science allemande, reconnue publiquement par l'accueil fait en France à M Protococus, son plus considérable représentant.

Il est peu de grands hommes sans détracteurs. M. Protococus, le porte-lumière de la science rationnelle allemande, avait fort à faire pour protéger la lanterne qui illuminait ses travaux. Auprès de cette lanterne se tenait un certain Graefe, de la Bavière rhénane, qui, amoncelant sans cesse des nuages de sdience opaque, cherchait à en empêcher le rayonnement. Ce Graefe, disciple de Kreutzer, symbolisateur à outrance par conséquent, ne regardait la réalité et les faits les

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plus tangibles que comme un tremplin à l'aide duquel il s'élançait dans le monde des visions.

Le rédacteur de la Feuille de Hall, après la mention de la fête donnée au Louvre en l'honneur de M. Protococus, ayant exprimé le regret que les bras eussent manqué à la statue pour recevoir plus dignement son visiteur, l'imagination de M. Graefe se monta à tel point que dans une seule nuit il écrivit quatre-vingtquatorze feuillets in-quarto pour prouver que la Vénus de Milo était sortie sans bras du ciseau du sculpteur grec. C'est ce qu'en archéologie on appelle un point de vue. M. Graefe afCrmait que le statuaire, mécontent de divers mouvements qu'il avait imprimés aus inembres de la statue, avait jeté son maillet au travers de l'œuvre, en s'écriant :

— Je te condamne à rester une Vénus inférieure : tu n'auras pas de bras.

Les anciens, suivant le système de M. Graefe, voulaient que chaque statue représentât un symbole. Ils avaient laissé des Vénus gcnitrii, des Vénus victrix, des Vénus'Anadyomènes, des Vénus célèbres par quelque perfection particulière comme la Callipyge, ou des Vénus bizarres comme l'Hermaphrodite. La Vénus de Hilo était une anomalie, un être né sans bras, une œuvre manquée, et les meurtrissures qu'elle portait aux flancs prouvaient l'acte de désespoir du statuaire victime de son idéal. Pline avait noté de semblables traits de désespoir artistique, à commencer par le peintre qui fit une merveille de naturalisme en jetant aux naseaux d'un cheval emporté son pinceau, dont

les éclaboussures produisireat une écunie merveilleuse que l'art eût été impuissant à rendre. . En d'autres temps, le mémoire de M. Graefe eût passé inaperçu, et le ballot d'exemplaires expédié à J MM. Haar etSteinert, correspondants, à Paris, des librairies allemandes, fût resté au fond de leur magasin, si M. Protococus n'avait relevé la balle. Il publia en français et en allemand un mémoire démontrant victorieusement que la Vénus de Milo avait possédé ses bras. Tout l'indiquait : des marbres analogues dans la même position, des médailles.

On fait grâce aux lecteurs de- l'analyse de cette brochure hérissée de notes, notules, contre-notes qui formaient les cinq sixièmes de la brochure. Annoncé comme un simple fragment de la question, ce mémoire n'en faisait pas moins défiler les Vénus nues et celles à demi voilées, les Vénus qui se profilaient seules sur un socle et celles auxquelles étaient adjointes des figures d'Amours ou de Dauphins. Diverses pages étaient consacrées aux Vénus au baïii, accroupies, à la colombe, endormies, à celles qui avaient emprunté leui-s titres, soit aux villes où elles avaient été trouvées, soit aux monunients qu'elles ornaient, comme la Vénus du Capitole, de Gnide, la Vénus de Médicis, de Gabies, de Chypre, d'Arles ou de Troas.

Ah ! il connaissait ses Vénus sur le bout du doigt, M. Protococus! Il n'existait pas en Europe un savant capable de lui en remontrer. Et, comme d'un mot, il en pointait les charmes divers, faisant valoir, d'aîl-

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leui*s, la Vénus de Miio, qui, suirant lui, l'emportait sur toutes ses rivales, faisait pâlir leur beauté, et, seule, méritait la pomme !

La France a conservé un fonds de galanterie qui fait que tout homme ayant dépensé sa fortune ou sa science au service des femmes est toujours en passe d'arriver.

Une sinécure fut -créée au Musée des antiques pour M. Protococus, et te ministère des Beaux-Arts lui alloua une bonne somme aPm de l'indemniser des voyages et des travaux, que, disait-il, il avait à faire pour rendre un culte complet à la Vénus de Milo. C'était la meilleure réponse aux attaques jalouses de M. Graefe.

Quoique la boîte osseuse de M. Prolococus fût carrée comme celte d'un bottier allemand, la Vénus de Milo y tenait une grande place : c'était un hôte incoiùmode, car elle s'agitait autant la nuit que le jour, se démenant comme si elle avait possédé ses bras. Alalgré son apparence de sérénité, la Vénus avait la coquetterie des femmes qui veulent qaon s'occupe d'elles, sans cesse et toujours, à l'exclusion de leurs rivales.

Au coin de son feu, une longue pipe de porcelaine à la bouche, M. Protococus cherchait, dans les flocons ' de fuméC} comment il arriverait à répondre aux cxi-

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geDces d'une déesse presque aussi' tyrannique que Junon.

Quelques savants avaient avancé que la Vénus n'était i pas une personne vivant dans la solitude, et que jadis ! elle avait eu à ses côtés un compagnon jeune et beau, | disparu en même temps que les bras de la déesse.

Quoique les fouilles dans l'Ue de Milo n'eussent fait découvrir nulle trace de l'homnie, !a plupart i des archéologues étaient d'accord que la Vénus si chaste avait eu son cavalier servant. C'est pour- . quoi, chaque malin, M. Protococus allait rendre visite à la Vénus de Milo, l'honorant des nuages de I fumée de sa longue pipe qu'eh sa qualité d'attaché au Musée des autiques il pouvait promener impunément daus les galeries avant l'arrivée du public.

Ces contemplations n'eussent peut-être pas abouti si M. Protococus n'avait rencontré au Louvre un jeune garçon qui, avec activité, modelait en cire uiï basrelief. Le sculpteur apportait à sa besogne une application telle, qu'il ne s'aperçut pas tout^d'abord qu'un homme rôdait autour de lui, regardant avec curiosité la cire flexible se ployer sous ses doigts.

Michel ne payait pas absolument de mine. Ainsi que certains artistes qui poursuivent l'idéal du beau, il était grêle, mal bâti ; mais ses yeux gris bordés de cils noirs regardaient avec une expression singulière et semblaient plonger jusqu'à l'âme des œuvres d'art. Les Tétements ne relevaient pas la mine du sculpteur; habillé d'une vareuse de gros drap, une ceinture de

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cuir serrait son pantalon aux hanches, et de gros souliers complétaient son costume.

Ayant étudié l'homme à diverses reprises, M. Prolococus entra en matière, se fit connaître comme enthousiaste de la déesse qu'il appelait la Fénus, et troubla d'abord Michel en lui parlant du compagnon qui manquait à la statue.

Les artistes sont médiocrement érudits et manifestent volontiers des sentiments hostiles pour les visées des archéologues, un titre trop majestueux et trop grec pour leurs oreilles.

Ce que la Vénus avait pu faire de ses deux bras, Michel ne s'en était jamais inquiété. La statue était belle, malgré ses mutilations; Michel l'avait toujours vue de la sorte. Élevé dans l'admiration d'un fragment, Michel possédait ta foi robuste et naïve des crojants à qui la discussion est chose superflue.

Il s'amusa même avec ses camarades d'atelier du « pot-à-tabac allemand » qui lui tenait d'étranges discours; et il était plaisanta entendre contrefaire le baragouin de l'archéologue qui n'avait que la Fénus à la bouche.

Un malin que Michel arrivait de bonne heure au Louvre, M. Protococus lui annonça mystérieusement qu'il allait lui montrer le compagnon de la Vénus, celui qui avait été assez heureux pour faire partie du

Et il conduisit le sculpteur en face de la statue connue sous le nom de Mars Borghèsc.

Michel regarda tour à tour M. Protococus et le Mars,

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se demnndant s'il était victime d'une plaisanterie allemande. L'archéologue parlait sérieusement; .il le prouva en entraînant le sculpteur en face-de la Vénus, et en lui donnait une représentation au naturel du groupe dans lequel il le forçait de devenir acteur. M. Protococus, posant un mouvement semblable à celui de la déesse, appuyait sa main sur l'épaule de Michel.

Le sculpteur continua à croire qu'il avait alTaire à un halluciné, jusqu'au jouroïi la conviction de M. Protococus le gagna. Extraordinairement grotesque à pre- { mière vue, le savant berlinois changeait de physiono- i mie aux yeux de ceux qui étaient admis dans son intérieur. Ce fut là que Michel, qui gagnait de jour I en jour dans les bonnes grâces du Berlinois, put contempler le capharnaûm particulier aux sectateurs de |

Dans une vieille maison du quartier Saint-Sulpice, au fond d'une grande cour où poussait l'herbe, un large escalier de pierre, avec sa grille de fer curieusement ouvragée, conduisait à l'appartement de M. Protococus.

Quand Michel ouvrit la porte, il se trouva en face de murailles d'in-folios qui formaient des rues, des ruelles dans la vaste pièce; pour des impasses, il y en avait partout, ainsi que des barricades. L'érudition avait amoncelé, sur les chaises et les fauteuils, des montagnes branlantes de livres qui gagnaient jusqu'au plafond ; de longues tables étaient' chargées de bro< chures, de revues de tous les coins du globe. Le seul

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LES BRAS t>E LA VENUS DE HfLO. 350

endroit qui fût à peu près respecte par les livres était un ancien paravent, entre les feuilles duquel faisaient pendant, comme deux fiancés se regardant face à face, les moulages de grandeur naturelle de la Vénus de Milo et du Mars.

Ce fut alors que M. Protococus fit part à Michel de son projet, qui était de restituer à la France un monument précieux, en rassemblant les deus statues par un lien artistique indestructible.

Quoique Allemand, M. Protococus savait être, à l'occasion, prodigue de compliments. 11 exalta les mérites du jeune sculpteur dont il suivait depuis trois mois les études. L'occasion était venue pour un artiste de montrer qu'il comprenait la hauteur du génie des anciens. Et c'était sur Michel que M. Protococus avait jeté les yeux pour la reconstitution du célèbre groupe qui devait, en cas de réussite, immortaliser l'homme assez habile pour répondre aux vœux des sectateurs du grand art,

La direction des Beaux-Arts pourrait-elle désormais laisser à l'écart l'homme capable de rendre la vie à des figures sur la tête desquelles pesait un morne isolement? M, Protococus se faisait fort d'obtenir un atelier dans le Louvre au statuaire qui entreprendrait un tel travail.

L'amorce et l'hameçon de la louange étaient si habilement joints pour pénétrer' dans l'esprit de Michel, qu'il accepta.

Un atelier au Louvre ! Ses camarades en crèveraient de dépit.

LES BRiS DE LA VENUS DE MILO.

Dès lors Miçhef Técut en tiers avec la Vénus de Milo et le Mars Borghèse, envisageant ces statues d'un autre œil que parle passé. Il semblait que sur sonnez étaient posées les lunettes de H. Protococus. Se sentant devenir tout à fait germanique, Michel buvait des quantités considérables de bocks de Bavière, et le soir, discutait sur les principes du Beau antique, avec l'animation particulière aux habitués des brasseries de Munich.

L'atelier du Louvre étant prêt, Michel en prit possession et le meubla des meilleurs fragments de l'antiquité. La première huitaine se passa à échafauder des amiatures solides, squelettes obligés des figures les plus délicates.

Pour mieux se rendre compte de l'effet, Micliel, d'accord avec son protecteur, commença à exécuter d'abord son groupe du double de la grandeur des figures : le tout devait former un morceau de sculpture considérable, et c'était déjà une jouissance pour M. Protococus de voir les pains de terre s'étager les uns sur les autres et former un amoncellement respectable.

Le Berlinois rayonnait en songeant qu'enfin ses désirs allaient se réaliser ; cependant il n'était pas sans fatiguer de conseils son protégé, tellement que Michel le pria de le laisser travailler seul s'il voulait que son

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imagination pût passer tout entière au service de la Vénus.

Il fut convenu que M. PrOtococus laisserait le sculpteur à ses méditations; il ne devait revenir voir le progrès du travail de l'artiste que quand celui-ci le jugerait à propos. Dès lors Michel travailla en paix, poussé par des rêves de gloire qui le faisaient pétrir la terre quelquefois pendant dix heures sans s'inquiéter des récriminations de son estomac.

Un mois après son entrée au Louvre, les deux statues commencèrent à se dégager de la glaise, et Michel pensa que la Vénus et le Mars feitiicnt bon ménage ' aux yeux du public, et qu'ils paraîtraient absolument faits l'un pour l'autre, le guerrier n'ayant pour tout vêtement que son glaive, la déesse que sa pudeur.

Malgré une apparence de froideur à laquelle ne sont pas habitués les modernes : — Il est bien à moi ! semblait s'écrier la Vénus en appuyant sa main sur l'épaule du guerrier.

Le Dieu Mars montrait plus de retenUe ; indécis, il ne connaissait pas encore le pouvoir de sa mâle jeunesse. 11 est certain que les deux personnages manquaient de l'expression que le christianisme a communiquée à la chair, tout en la morigénant : ces statues païennes, qui de la nudité avaient fait un voile, ne devaient communiquer que de chastes sensations au public. Leur tranquillité amoureuse faisait penser aux plaisirs charnels de certains animaux dont les rapprochements, qui se produisent naturellement à la face du soleil, choquent à peine les dames.

262 Lf^S FRAS DE LA VÉNUS DE MriO.

Ces idées préoccupaient Michel qui, à mesure qu'il pénétrait dans l'esprit de ses modèles, s'efforçait de se débarrasser de la couche de moderne qu'ont badigeonnée, ik l'intérieur de l'homme civilisé, le climat, les mœurs et les coutumes. Le sculpteur s'endormait avec des visions antiques qui tourbillonnaient autour de sa couche et rendaient son sommeil transparent et marmoréen. C'était avec joie que Michel se rendait chaque matin au Louvre, heureux de revoir son travail de la veille, abandonné souvent à la nuit tombante.

Un matin que le sculpteur enlevait de son groupe les linges destinés à conserver l'humidité nécessaire à la terre, il cligna de l'œil. Il semblait à Michel que sa Vénus avait l'épaule gauche un peu prononcée et qu'elle s'appuyait avec une insistance trop marquée sur le Mars.

Le sculpteur fronça le sourcil.

— Voilà, pensa-t-il, un mouvement inconvenant étranger au caractère de la Vénus.

Il grimpa aussitôt à son échafaudage, enleva de la terre à l'endroit mal venu, et rendit à l'épaule de la déesse la chaste tranquillité qui lui convenait.

Pour prendre un bain de pureté, Michel alla au Musée des Antiques pendant une huitaine. Semblable à ces lutteurs de profession qui se condamnent à de longs jours de chasteté avant de combattre, Michel en était arrivé à fermer les yens sur tes beautés de rencontre avec lesquelles, jadis, il se laissait entraîner A de folles danses à la Closerie des Lilas : ces filles.

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qui répondaient trop complaisamment aux étreintes de leurs dansenrs, froissaient la délicatesse du sculpteur, maintenant qu'il vivait dans la contemplation de la pureté antique. Surtout le dernier mouvement que Idicbel avait été obligé de modifier, ce geste insolite qu'il dut corriger, lui prouvaient qu'il n'était pas digne encore de pénétrer dans la pensée des anciens maitres ; c'est pourquoi désormais le sculpteur rechercha la société des chefs-d'œuvre de l'antiquité, trouvant une sorte de famille au milieu de ce peuple de marbre dont les physionomies, les gestes, les joies et les douleurs sont empreints d'un calme inaltérable.

Michel fut payé de cette austérité par des réveils où des mirages de beauté se présentaient aussi agréables à ses yeux que les proportions enfantines d'un nouveau-né dont la mère enlève chaque soir les langes.

11 faut savoir lire dans les lignes du corps humain. Michel connaissait par cœur chaque détail de la Vénus et les beautés plus sévères du Mars. Ses yeux avaient acquis une délicatesse qui lui faisait voir ce qui échappe aux pfofanes. Aussi, à quinze jours de là, le sculpteur fut-il désagréablement surpris en trouvant, cette fois, l'épaule droite de la Vénus exhaussée de telle sorte qu'elle faisait penser à un fAcheux mouvement de personne entraînée par ses sens. D'un bond, Michel sauta sur l'échafaudage et pesa fortement sur cette épaule qui l'irritait comme si, dans un accès d'ivresse, il se fut livré à des actes répréhensibles.

— Oh ! s'écria-t-il avec un ton de reproche piofond.

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