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Inquiet, le sculpteur se voila la face, se demandant si une trop grande tension archaïque ne produisait pas des fatigues qui l'empêchaient de voir et d'exécuter. Certainement sa main se relâchait sans qu'elle en eût conscience : misères qui rendent les artistes aussi soucieux qu'un armateur dont les navires signalés n'arrivent pas au port.
Michel se désespérait de la fausse note qu'il avait donnée; il l'effarait, elle ne s'en était pas moins produite. II en avait donc en lui beaucoup de ces fausses notes qui accablent l'artiste, troublent ses nuits, rougissent ses paupières et lui font demander s'il n'eût pas mieux fait d'exercer la profession de teneur de livres.
Maintenant le sculpteur se surveillait, veillant à ce que son cerveau et sa main fussent d'accord |>our rendre sa pensée et produire l'harmonie entre la Vénus et le dieu Mars. Jadis, il arrivait à son atelier, gai comme un oiseau qui, aux premiers rayons du jour, bat de l'aile sous la feuillée ; à cette heure il ouvrait la porte lentement et découlait avec hésitation les linges de son groupe, se demandant si un affreux gnome n'avait pas poussé son bras la veille pour gauchir son travail et afTaiblir la pureté de conception qu'il avait dans le cerveau.
— Nom de D... ! s'écria Michel, un matin, avec un tel éclat de voix qu'il dut être entendu par les passants dans la cour du Louvre.
En débarrassant legroupe de ses linges, Michel avait trouvé sur l'épaule de la Vénus une motte de terre glaise encore humide.
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Ce n'était pas lui qui avait laissé, la veille, cette
terre ! 11 la regarda attentivement. Des traces de doigts
maigres et crochus avaient laissé leur empreinte, sans
rapport avec les mains nerveuses du sculpteur.
— Jéràme ! s'écria-t-il en ouvrant la porte de l'atelier. JérAmc !
Le portier du pavillon voisin de l'atelier accourut.
— Quelqu'un entre ici pendant mon absence? demanda Michel d'un ton impératif.
Le portier haissa la tète ; mais le sculpteur répliqua d'un ton si menaçant, que l'homme avoua, en tremblant, que M. Prolococus, depuis quelque temps, prenait de grand matin les clefs de l'atelier.
— Allez chercher M. Protococus, tout de suite.
Le portier, heureux d'échapper à ces interrogations, disparut et revint bientôt accompagné de l'archéologue. Michel ayant congédié Jérôme :
— Vous avez touché à cette statue? s'écria le sculpteur.
Un sourire de satisfaction s'attacha un moment à la physionomie de l'Allemand, sourire qui presque aussitôt fit place à une réserve mélangée de quelque inquiétude.
— Vous avez travaillé à ma statue, reprit Michel dont les yeux lançaient des éclairs.
— Si peu, ce matin..., bégayaM. Protococus.
— Non, pas ce matin seulement... A diverses reprises vous vous êtes introduit dans mon atelier, détruisant mes études de la veille.
Le Berlinois s'arc-bouta sur ses jambes.
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3ea LES BRAS DE U VEEJUS DE KILO.
— La Fàitts est mieux ainsi, dit-il en se jteDchant vers le Mars... Là... Ne trouvez-vous pas?
Michel serrait les poings de rage.
— Mais c'est mon travail , entendez-vous , mon ( groupe !
M. Protococus, trouvant que l'artiste le prenait trop haut vis-à-vis d'un savant illustre, répondit malheureusement pour sa défense que cette reconstitution que s'attribuait Michel était sa pensée à lui, archéologue, et qu'il n'avait employé le sculpteur qu'eu qualité de manœuvre, travaillant à la journée.
L'Allemand démasquait ses batteries sans prendre garde à celtes qui étaient dirigées contre lui. Michel était devenu plus paie que les plâtres de l'atelier. Cet état d'être nerveux, M. l'rotococus n'en tint pas compte. Il ajouta naïvement qu'il revendiquait le groupe comme sien.
— Toi, misérable! s'écria Michel.
Hors de lui il saisit le Berlinois par la cravate et le colleta contre l'échafaudage avec une telle rage que le Mars Ëorghèse tomba par morceaux.
— Tiens, prends sa place 1 hurla le sculpteur qui avait fait tomber accroupi M. Protococus dans la terre glaise, et l'y enfonçait d'autant plus profondément que l'archéologue se débattait.
— Ne cric pas, ou je t'étouffe!
Et le sculpteur exaspéré jetait des pains de terre contre le bonhomme qu'il ensevelissait vivant sons les débris de la statiie du Dieui
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LES BRAS DE LA TENUS DE HILO. SftT
— Pitié! ciiait M. Protococus en agitant ses bras d'araignée.
— Voilà ce que tu mérites, Tieux birbe ! Comme un Atlas révolté, Michel accumulait des
inontagucs de glaise contre le buste de M. Protococus dont on n'apercevait plus que la cravate blanche et les yeux écarquillés par l'indignation.
Un moment de réflexion fit que Micliel s'arrêta.
— Tu vas rester là, dil-il, en face de la Vénus que tu comptais déshonorer.., Si tu bouges, si tu appelles, je te fais avaler un pain de terre !
0 nobles aspirations de l'art, que d'amertumes forment votre cortège! Jalouse, la matière se venge de l'esprit en semant la division entre tes servants du beau, qui deviennent de plus irréconciliables ennemis que s'ils se disputaient un vil nlétal.
Trois jours et trois nuits M. Protococus, victime de l'archéologie, resta empêtré dans les débris de la statue du Mars Borghèse, vivant d'une maigre pitance que Michel lui introduisait dans la bouche. D'affreux souvenirs mythologiques traversaient la pensée du savant, qui crjignait que l'irritation du sculpteur ne le poussât à en faire un personnage changé en arbre, en rocher ou en pierre. Quelques pains de terre de plus, la tête dQ M. Protococus disparais-
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3Cg LES BRAS DE LA TÉNUS DE HILO.
sait à jamais daas le bloc de glaise qui ne laisserait aucune trace du crime.
Le Berlinois devenait légende. Son amour pouf les affabulations antiques ne le poussait pas à se transformer en mythe.
Pendant trois jours et trois nuits Michel contempla sa victime, dont le supplice de la glaise avait fait un étrange Kram-pouce. La face de M. Protococus s'était allongée horizontalement ; les rides et les sillons de la physionomie où jadis la poursuite de l'idéal antique prenait place , contenaient actuellement de sombres soucis, une terreur extrême ; derrière les lunettes les yeux se faisaient suppliants pour attendrir le tourmenteur.
Le troisième jour Michel parut plus sombre que de coutume. M. Protococus l'embarrassait.
Le sculpteur s'avança vers l'amas de terre qui conteuait le savant, et les sourcils du Berlinois s'agitèrent avec une singulière perplexité.
— Tu vas faire le serment de quitter Paris, dit Michel d'une voix brève.
— Oh! oui! murmura M. Protococus.
— Ce soir?
— Tout de suite, dit l'archéologue,
— ïu partiras pour Berlin et tu ne reviendras jamais en France?^
— Jamais! s'écria M. Protococus.
-Michel creusa une ouverture dans le bloc de terre, du côté de l'épaule droite.
— Jure ! dit-il.
LES BRAS m LA VÉNUS DE MILO. 3Ô9
La main du savant sortit comme du tombeau.
— Je le jure, répondit M. Protococus.
Deux jours après lé chemin de fer rendait le savant à ses compatriotes.
Atoc le départ de M. Protococus la France perdit une somme incalculable' de connaissances archéologiques.
Pour se venger, le Berlinois adapta des bras définitifs à la Vénus de Milo et l'adjonction de ta figure du galant Mars Borghèse attira sur cette reconstitution l'attention de l'Europe entière.
Mais Michel fut châtié à son tour. Sa volonté, son ardeur en firent promptement un statuaire distingué, et l'opinion l'eût reconnu pour un maître parfait si, dans les groupes qu'il exposa à la suite de cet événement, sa poursuite de l'art n'eût été troublée par quelque figure plaintive et grimaçante, qui rappelait l'image de M. Profococus et introduisait dans le domaine du Beau un fâcheux élément, semblable au bruit d'un sifflet aigu se produisant au milieu d'un concert de lyres d'ivoire.
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Dans le quartier du Luxembourg Tivaicnt, depuis de longues années, deux amis Alsaciens qui ne s'c- . taicnt jamais quittés depuis leur enfance. L'architecte Ebersheim, le musicien Frantzwiller habitaient deux maisons voisines de la rue Vavin, aussi isolés dans ce quartier que s'ils se fussent trouvés au fond d'un village : de leurs fenêtres ils pouvaient suivre quelques échappées du jardin du Luxembourg ; du balcon d'Ebersheim, tapissé de feuillage, s'échappaient chaque soir de nobles aspirations artistiques.
Ce sont des natures particulières que celles des Alsaciens qui habitent Paris. Bien de la capitale ne mord sur leur esprit ; ils restent croyants, et le scepticisme ne parvient pas à s'infiltrer en eux. Ils sont
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pour la plupart d'apparences lourdes et massives, | grands fumeurs, plus crands buveurs de bière ; tou- i tefois un idéal germanique s'échappe de leurs pipes comme de leurs verres, et ils restent sentimentals et J naïfs au milieu d'une population qui ne brille ni par i la naïveté ni par le sentiment.
L'envahissement de l'Alsace, la reddition de Stras- | boui^ eurent pour effet d'eialter le courage d'Ebers- I heim et de Frantzwiller. Ils faisaient partie du même 1 bataillon pendant le siège de Paris, et appartenaient aux groupes de citoyens résolus qui ne demandaient i qu'à percer les lignes ennemies. A cette beure, ils avaient peut-être plus d'affection pour la capitale assiégée que de véritables Parisiens. Les hommages rendus à la statue de la ville de Strashoui^ tes avaient émus profondément. Paris, redevenu croyant, était de cœur avec l'Alsace, et les Alsaciens défendaient Paris comme une mère. Aussi Ebersheim et Frantzwîller se firent-ils remarquer par leur bravoure aux avantpostes, où ils avaient obtenu qu'on les envoyât, n'y mettant pour condition que de n'être pas séparés; ayant toujours vécu fraternellement, ils entendaient mourir ensemble.
Quoique leur bataillon fût exposé à des engagements dangereux, les deux amis s'en tirèrent sains et saufs. Ils supportèrent bravement, pleins d'espoir, les fatigues et les privations du siège : pour eux, le dernier mot de la défense nationale n'était pas dit; mais l'horloge des illusions ne sonna pas longtemps. Paris devait succomber à son heure, et à quelles con-
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ditions pour les deux amis ! Plus de pays natal pour eux! Ils ne reverraient plus leur petite ville, tout c« qui avait été la joie de leur jeunesse. Schelestadt était incorporé à l'Allemagne!
Combien auraient soufTert Ebersheîm et Frantzwiller sans les événements de la Commune qui se succûdèrent assez rapides, singuliers et stupéfiants, pour ne laisser place k aucun autre sentiment I Qui ne se crut aloi-s le jouet de'réves bizarres? Tout était effroyable réalité, tout était poussé au fantastique le plus sombre. En un clin d'œil les faiseurs d'utopies les moins réalisables se trouvaient dépassés. Des bohèmes, qui la veille imploraient le crédit dans les brasseries, étaient appelés à la tête des atTaires. Chaque matin un étrange Journal officiel, imprimé avec de véritables caractères, sur de réel papier, faisait croire aux yeux qu'ils ne savaient plus lire. De menaçantes affiches placardées avec profusion faisaient paraître des enfantillages les souvenirs de la Terreur. Sans trêve ni relâche le canon grondait. Chacun fuyait la ville au pouvoir de fous dangereux.
Ebersheîm et Frantzwîller ne pouvaient partir. Il n'y avait plus d'Alsace pour eux I
Les deux amis restèrent au milieu de ce Paris ahurissant et effrayant, au milieu d'une population qui regardait avec indifTércnce les fédérés préparer une représentation des derniers jours de Pompéi.
Singuliers projets que ceux des insurgés, que personne jugeait ne devoir se réaliser ! Une \ille
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SId LES DEUX A»[S.
de deux millions d'âmes brûlée semblait l'idéal de la Commune à soumettre à la France à peine convalescente.
Les insurgés avaient juré de faire sauter Paiis. Mais les grands mots et les grandes menaces à l'aide desquels on mate les peuples se réalisent rarement. Aussi crojait-on médiocrement aux proclamations et aux affiches de la Commune.
Paris vivait, non pas absolument dans la conBaDce, mais dans un engourdissement léthargique semblable à celui des njalbeureux qu'on chloroformise avaat de leur enlever un membre. Abattu et sous le coup d'une anémie politique, Paris laissait faire sans se plaindre toutes les opérations que les chirurgiens de la Commune pratiquaient sur son corps.
Ebersheim et Frantzwiller se dirent qu'il était difficile de s'entendre avec de pareilles gens. Un sombre ouragan planait sur Paris : le mieux était, pour s'en garer, de vivre dans la retraite et l'étude.
Celui qui n'a pas vu le cabinet d'Ebersheini se fera difficilement une idée des trésors que peut amasser un homme persévérant, animé du goât de l'élude.
Un des premiers, Ebersheim avait compris la valeur de l'art japonais, et il avait accumulé dans son appartement meubles, étoffes, tentures, albums, bronzes,
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LES DBUX AMIS. 277
non pas en collectionneur, mais pour en faire le sujet de travaux importants.
Depuis une dizaine d'années seulement, la France avait pu connaître les produits artistiques d'un pays jusque-là entièrement fermé. Ce fut une révélation. Il y avait la une façon simple et compliquée de voir la nature et de l'interpréter qui tranchait vivement avec l'art du passé.
Ebersheim, pour pénétrer plus avant, harcelait les professeurs officiels de japonais qui ne savent pas le japonais, et il n'eut de cesse qu'il n'eût rencontré un missionnaire revenant d'Yeddo, qui avait une réelle connaissance de la langue. En Alsacien patient, Ebcrsheim étudia le japonais.
Ainsi, dans un coin de Paris, vivait avec son ami Frantzwiller le brave EbersUeim , désolé d'avoir suspendu ses études pendant le siège par les Allemands.
Paris subissait, grâce à la Commune, un siège d'une autre nature. Mais celui-là était irritant. Ebersheim, afin d'y échapper, se plongea dans l'étude ; pour lui, l'étude était comme un bain. Le canon tonnait sans relâche du côté de Chàtillon et de Vanves. Ebersheim ne l'entendait pas. La Commune pouvait rendre des décrets dignes de Bicétre, placarder d'ii&mondes affiches. Ebersheim, pour ne pas s'affadir l'esprit, passait devant sans les lire. Dans le jardin du Luxembourg, à deux pas, les fédérés faisaient passer leurs hoquets d'eau-de-vie dans de rauques clairons ; les oreilles de l'artiste étaient fermées à ces appels au combat. 11
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ns LES UtLIIX ABMS. '
goûtait des jouissances intimes qui lui faisaient oublier les déchirements de cette sinistre guerre civile. Ëbersiein classait les vingt ans de sa vie dont peu de journées n'avaient été signalées sans quelque trouvaille. A chaque objet était attaché un souvenir.
Ce sont de vives joies pour un chercheur que de se .rappeler les émotions qui l'ont assailli à tel moment et lui ont permis de se procurer un objet à l'aide d'une privation, les ruses qu'il a fallu employer avec tel J marchand pour ne pas lui laisser deviner l'objet de ses convoitises. Les collectionneurs de fortune modeste ressentent alors des* jouissances inconnues aux riches. La fortune d'Ebersbeini consistait en privations. Tel jour il avait supprimé le déjeuner pour acheter une gravure ; tel autre il s'était couché sans dtoer pour se l procurer un objet qu'il avait placé en face de son lit, s'en régalant comme du plus savoureux repas et le retrouvant à son réveil avec la joie d'un enfant.
Tous ces souvenirs -se déroutaient roses et colorés à l'esprit d'Ëbersheim. Mais surtout l'inventaire des cartons transporta l'enthousiaste dans un monde idéal. Une à une l'Alsacien avait jeté les notes d'une histoire qui se trouvait faite presque sans y penser : les admirables scènes coloriées des artistes d'Yeddo devaient éclairer un texte dont les notes, prises au jour le jour, n'avaient plus besoin que d'un fil pour être reliées en corps et former un ouvrage intéressant. Quelles sources de matériaux, quelle grange de docu' ments I
Pendant près de deux mois que dura l'inventaire de
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sa vie passée, Ëbersheim échappa au monde extérieur et connut des joies qu'il était peut-être seul capable de goûter à Paris. S'il rencontrait de sombres escouades de gens qui, pour trente sous, allaient se faire tuer au\ remparts ; s'il voyait dans les rues des essais de barricades, le soir il oubliait dans des entretiens sur l'art avec Frantzwiller ce que la situation avait de bizarre et de tendu. Les deux amis habitaient un quartier dont jamais l'émeute n'avait troublé la tranquillité. Il était certain que l'endroit cher à l'insurrection était Montmartre; la grande et décisive bataille aurait ces hauteurs pour théâtre, au jour où les fédérés vaincus tenteraient de s'y retrancher.
D'ailleurs on pouvait compter les derniers jours de la Commune; de sinistres craquements se faisaient entendre qui annonçaient la débâcle et la déroute de l'insurrection, le sauve qui peut général.
Cependant le canon se faisait entendre de plus en plus rapproché.
— Fortimbras approche, dit Ëbersheim à son ami.
— Au nom du ciel, que Fortimbras se hâte ! s'écria Frantzwiller, qui était sans illusion.
la veille du jour où l'armée de Versailles devait pé-
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nétrer dans les murs d'enceinte de Parts, les deux
amis avaient passé la soirée à lire Hamlet.
« 0 fière mort, dit Shakespeare, quel festin prépares-tu dans ton antre éternel 1 »
Tout à coup éclate le son de martiales trompettes sonnant au loin le triomphe et la vengeance. .
— J'attends toujoui-s les trompettes victorieuses, disait Frantzwiller.
— Écoute Horatio, dit Ehersheim en continuant ta lecture du poète : « Alors vous entettdrez parler d'actes chartiels, sanglants, contrenature, d'accidents expiatoires, de meurtres involontaires, de morts causées par la perfidie ou par une force majeure, et pour dénouement des complots, retombés par méprise sur la tète des auteurs ; voilà tout ce que je puis raconter sans mentir. »
— Lecture amère! dit FrdatzwîUer.
— Encore une phrase et j'ai terminé, reprit Ehersheim : « Enlevez les corps , commande Fortîmbras , un tel spectacle ne sied qu'aux champs de bataille; ki, il fait mal. »
te hasard -seul avait fait ouvrir VHamlet. Ebers- ' faeim ferma le livre, attristé. Le drame ne doit pas être suivi d'un autre drame. Les horreurs de la rue étaient assez poignantes pour qu'on ne les renforçât pas par de luguhres citations. Frantzniller rentra chez lui. Pour échapper à la solitude, l'Alsacien ouvrit un album japonais : les prairies vertes et les amandiers en fleurs répandirent quelque baume sur les soucis d'Ebersheim.
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En ce moment une grande rufneur se fit entendre au dehors : des éclats de voix, des allées et venues précipitées, des cris suppliants de femmes, confus et singuliers, qui ne ressemblaient en rien aux bruits habituels de la rue. Ebersheim ouvrit la fenêtre. Une escouade de gardes nationaux fédérés se tenait aux deux extrémités de la rue et apportait des matériaux pour une barricade qui s'élevait comme par enchantement. Un marchand de vins foimail le coin de la rue : la barricade semblait sortir pièce à pièce de cette boutique. Les hommes buvaient, entassaient des poutres, de la terre, des pavés, et rentraient boiro encore chez le marchand de vins.
Les fédérés avaient mis bas leurs capotes d'uniforme, leurs armes, leur cravate; d'autres brandissaient leurs sabres, leurs fusils. De tous ces regards s'échappait une sombre exaltation. Aux pas des fédérés s'attachaient les femmes du quartier qui les suppliaient de renoncera la défense de la rue. ■ — Ils n'entreront pas par ici ! s'écriaient-çlles.
Les menaces, les injures leur répondaient.
— Les chouans de Versailles peuvent en^r oîi ils voudront ; ils n'auronl pas Paris 1
Dans la boutique du boulanger des bras velus rou< laient des tonneanx de poudre auprès desquels les hommes fumaient sans prendre garde au danger.
Longtemps Ebersheim regarda ces fédérés en travail, les yeux injectés de sang, les mains noires de poudre, les habits déchirés ; fourmilière prise de vertige et de boisson qui remuait les pavés avec une
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38S LES DEUX AHIS. j
excitation fébrile. 11 songea à descendre : l'exemple i des passants qu'on forfait de prêter la main à la barricade l'empêcha de se mêler à cette tourbe esaltée. Ebersheim avait assez tu, il ferma sa fenêtre.
L'agonie de la Commune commençait. 11 n'y avait plus à en douter, Versailles était ans portes de l'aris. Certainement la débandade semettraitparmicesgens. Les barricades seraient abandonnées. Toute cette populace rentrerait sous terre.
Cependant, les cris et les menaces redoublaient. Dans les étages supérieurs de la maison on entendait des pas précipités, des meubles renversés.
— Mes voisins ont peur, pensa Ebersbeim.
Un singulier voile passa devant les fenêtres, semblable à un nuage noir obscurcissant l'air. 11 sembla à l'Alsacien reconnaître la voix de son ami, qui, d'en bas, criait : Ebersheim ! Ebersheim I
11 ouvrit la porte. Des meubles encombraient l'escalier comme une barricade à l'intérieur. En bas, des voix aiîolées criaient : Sauvez-vous! la maison brûle t
— Le feu t le feu ! s'écriaient éperdues des femmes enjambant les meubles abandonnés dans l'escalier.
Une odeur asphyxiante emplissait déjà la maison.
Ebersheim essaya de' rappeler tout son calme : comme des gens pris de vertige tous ses voisins fuyaient. Et la fumée redoublait avec des craquements significatifs.
— Sauvez-vous, hurla une voix désespérée. Le feu est chez le boulanger !
Le boulanger occupait le rez-de-chaussée de la
maison : d'étranges odeurs fades et violentes remplissaient la cour.
Ebersheimà son tour subit le vertige général. 11 ne regardait pas, et cependant, à travers une toiture vitrée qui donne dans la cour, il crut voir des sacs de fariue accumulés , des hommes qui les arrosaient d'une certaine liqueur et y mettaient le feu,
L'Alsacien eut la vision du pétrole. On en avait tellement parlé dans ces derniers jours !
Il était temps qu'Ebersheim descendit. La fumée s'échappait intense de la petite cour, et se répandait dans toute la maison.
— Au secours ! au secours ! criait dans l'escalier une voix de femme suppliante et anxieuse, telle que n'en avait jamais entendu Ebersheim.
— Mes enfants ! sauvez mes enfants !
En ce moment Ebersheim se souvint. Il était sorti de chez lui sans cravate, en veste de travail. Et il n'avait rien emporté ! Peut être était-il temps de remonter, encore! Il se rappelait confusément que daps son secrétaire un portefeuille contenait quelques titres d'actions, ses économies de vingt ans.
— Au secours pour mes enfants ! reprit la voix qui faiblissait.
Ebersheim s'élança dans l'escalier. Entre le second et le premier étage se traînait sur les marches brûlantes mie femme, tenant à la main une petite Tdle et un jeune gardon qui se cramponnaient aux barreaux de fer de la rampe en poussant des cris déchirants.
Ebersheim prit les enfants dans ses bras, poussa la
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m LES DEUX AVIS.
mère en avant. Déjà les flammes gagnaient le premier
étage.
— Nous sommes perdus! cria la pauvre femme. Six marches flambaient. Au bas un brasier rouge.
Eberslieim sauta, les enfants dans les bras, par-dessus le brasier.
Il ne voyait plus. Il n'entendait plus. Ayant déposé les enfants dans un corridor rempli d'une épaisse fumée, Eberslieim s'accrocha à la rampe brûlante, prit la mère dans ses bras et encore une fois s'élança à travers le brasier.
— Sauvés ! s'éeria-t-il en ouvrant la porte de la me pour chasser la fumée asphyxiante.
En ce moment une explosion formidable se fit entendre à laquelle répondit un cri d'angoisse inexprimable. La rue était pleine de gens alToIés, hors d'eux, dont les yeux semblaient percer tes murs pour y chercher un lieu de refuge. Les femmes se tordaient les ' bras de désespoir, repoussées à coups de crosses par les fédérés blottis entre les deux barricades de la me.
Tous regardaient le ciel rouge et enflammé d'où se détachait une suie drue comme de la neige, de la neige de papier brûlé. C'étaient les deux maisons du coin d'où venait de partir l'explosion. Les planchers s'étaient effondrés avec des poussières immenses cpii luttaient avec la fumée de l'incendie. A cette heure on ne travaillait plus à barricader la rue : les maisons étaient fondues dans les barricades.
Dans cette fournaise une voix se fit entendre.
— Les Versaillais! Au coin de la rue !
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LES DEUX IHIS. !S5
Ebersheitu, hors de lui, se sentit pris au corps ; une Toix bien connue lui cria :
— Viens !
De même qu'il avait entraîné la femme dans l'escalier, il se sentait entraîné par Frantzwiller ; mais il ne raisonnait guère plus que le bœuf qui s'obstine à ne pas quitter son étable en flammes.
Oîi se trouvait Ebersheim? Il l'ignorait. Dans une cour, à côté de lui, des gens étendus sur les dalles regardaient d'un ceil hagard le tourbillon de fumée passant par-dessus le toit de la maison voisine. Elle brûlait. Celle qui leur servait de lieu d'asile pouvait brûler à son tour.
Au dehors, on entendait de sauvages imprécations, des râles d'hommes, des coups de baïonnettes dans les devantures des maisons, des déchaînes de fusils qui ne s'arrêtaient pas.
Tout à coup le clairon sonna ; une sonnerie qui ne ressemblait en rien à celle des fédérés avinés. C'était comme une fanfare de victoire.
— La barricade est prise, cria une voix.
Tous les gens éperdus, à l'intérieur des maisons, relevèrent la tète. Enfui !
11 y avait deui mois que tous courbaient la iéte sous le malheur.
De nouveaux coups de crosses retentirent à la porte de la maison.
— A la chaîne ! à la chaine !
Quel spectacle quand la porte fut ouverte ! Des cadavres entassés sur le trottoir. Des mares de sang par *
terre. Chaque mur teint de rouge, chaque pavé ! Le ciel, enflamme lui-même, semblait uae mer sanglante se réfléchissant dans le ruisseau.
Seul, le drapeau rouge avait disparu delà barricade : an sommet maintenant flottait le drapeau tricolore.
Lessoldatsavaientpassé.Aleur place s'élançaient des pompiers envoyant des colonnes d'eau sur la naaison d'E^bcrsheim, que les flammes léchaient de toutes parts. Femmes, enfants, vieillard;^, tous étaientà la chaîne, cherchant à vaincre l'élément terrihte qui rarement lâche sa proie. Mais chacun étaitenflammé pur le courage des hommes à casques de cuivre qu'on voyait accrochés à des pans de mur brûlants, qui couraient sur les toits voisins comme des gnomes, et répondaient %ux sinistres craquements du feu par des jets d'eau sans trêve ni relâche.
Toute cette foule faisait silence pour entendre les commandements. Heureusement, l'ciu ne manquait pas ; comme une rivière portée de mains en mains, elle imbibait les murailles noires.
En ce moment, les travailleurs étaient fransfigurés. Une seule pensée animait les cœurs et communiquait une mâle empreinte aux physionomies les plus vulgaires. 11 n'y avait de laideur que sur la face des cadavres accumulés sur tes trottoirs. Ceux-là, la mort les avait marques d'une griffe farouche. Ils avaient été tués comme des chiens enragés. Pas plus de pitié pour eux que pour des bêtes féroces. Ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des tas, des paquets de choses dân- ■ gereuses.
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— Tout est Qnil dit Ebershcim à son ami en lui montrant le toit de sa maison qui, avec fracas, venait de s'abattre sur le balcon où si longtemps il avait respiré l'odeur des arbres du Luxembourg.
Tout, de cette vie de travail de vingt ans, était cohsuniél II ne restait rien! Pas d'habits pour se vêtir, pas d'argent pour vivre! Et cependant Ebersheim, à cette heure, ne songeait pas à lui. 11 fallait protéger les propriétés voisines et il se sentait des forces surhumaines, oubliant sa propre iiifortuue pour ne penser qu'à celle des autres.
Le lendemain commença le déblaiement. Les murs extérieurs de quelques maisons incendiées étaient restés debout. C'est alors qu'il fallait voir les effets de la fourmilière de braves gens travaillant àréparerle mal. On se battait encore sur la rive droite de Paris, que déjà la rive gauche cherchait à effacer les traces de ses ruines.
Dans l'amas de décombres de toutes sortes de la demeure d'Ebersheim, les gens habitant la maison s'efforçaient de sauver des reliques : un portrait, des lettres échappées à l'incendie, un souvenir tordu par les flammes.
Chacun s'était fait ouvrier. Le malheur égalise les hommes- A la suite de l'incendie, riches et pauvres
étaient devenus égaux ; ils appartenaient à la même famille éprouvée par un terrible malheur. Tous portaient le même deuil de leur intérieur détruit; tousi maintenant vivaient par le même souvenir, ayant passé] par les mêmes angoisses. Tous se comprenaient, lisant dans leurs yeux une égale pitié pour de semblables infortunes. On se partageait le même pain en travaillant; la bouteille circulait, on buvait au même verre. Il, semble parfois que ces catastrophes soient envoyées par une puissance inconnue pour rappeler la fraternité qui manque aux hommes.
Ces gens de diverses classes qui habitaient la même maison et qui s'étaient rencontrés maintes fois sans avoir de communications entre eux, étaient devenus frères et s'aidaient, poussés par la franc-maçonnerie du malheur. Ils semblaient des naufragés heureux de travailler les uns pour les autres. La fortune, on ne savait plus ce que c'était. L'argent serrait aux besoins de tous ; ceux à qui il en restait ouvraient leur bourse à ceux qui en manquaient. Chaque matin des mains douces étreignaient fraternellement les mains nigueuses des ouvriers ; et c'était un bonheur partagé par tous ces infortunés quand quelques-uns d'entre eus recevaient des secours de leurs familles.
C'est alors que l'homme, redevenu véritablement humain, se dépouille de la croûte d'égoïsme qu'il croyait si nécessaire dans le combat de la vie,
Ëbersheim ne regrettait pas ce qu'il avait perdu, sentant l'humanité devenir meilleure. Il en oubliait sa haine pour la Commune qui, en voulant détruire
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Paris, en avait réveillé les bons sentiments. Il s'était plié aux métiers les plus humbles, creusant des fosses, y enterrant des cadavres, soignant les blessés, prodiguant les consolations aux âmes faibles. Lui qui jusqu'alors avait vécu, garrotté par les exigences de la science, se retrouvait homme, 11 avait sauvé du feu une mère et ses enfants ! Pour la première fois Ebersheim sentait ta valeur du mot si peu employé : son prochain!
Le déblaiement avait commencé à l'intérieur des maisons ; mais les ouvriers n'étaient pas encore par- Tenus aux étages supérieurs où la pensée de l'Alsacien restait suspendue.
De la façade il ne restait que des murs désolés : au dedans, la plupart des planchers s'étaient effondrés d'étage en étage, activant l'incendie à mesure qu'ils tombaient.
L'appartement d'Ebersheim était composé de six pièces : trois d'entre elles qu'on ne voyait pas à travers ces ruines avaient peut-être échappé au désastre. Dans l'une d'elles, pendant de longues années, Eberslieim avait reposé : c'était son musée permanent et sans cesse renouvelé. De grands cadres contenaient les merveilles dont il se régalait les yeux au réveil. A côté, étaient accrochés les souvenirs les plus intimes, le profil de ceux et de celtes qui avaient occupé son cœur.
A cette pièce attenait le cabinet de travail. Du lit Ebersheim sautait à son bureau. Là, peu d'ornements aux murs, mais des cartons dans lesquels étaient encombrés les matériaux de cette vie si bien remplie.
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Une grande pièce voisine reafermait les meubles, les tentures, les objets précieux que l'Alsacien avait recueillis dans ses voyages. 11 restait encore un espoir. Aucun de ces débris n'était tombé du haut de la maison dans le vaste embrasement creusé par le feu. Des cinq étages de nombreuses épaves avaient surgi. De ce côté, rien.
Ce fut un précieux trésor que conquit Ebersheim quelques jours plus tard, une échelle, car lés instruments de travail manquaient à la suite de tafit de dégâts.
Avec quelle émotion Ebersheim monta dans les décombres de son appartement! Hélas! tout n'était plus que ruines! Le feu avait couvé dans les cartons, mordant et déchiquetant les gravures et les dessins. Des colorations jadis si gaies, il ne restait que des pellicules noires, sèches, tombant en poussière dès que la main les touchait.
Les murs avaient ployé sous la secousse des mansardes, tombées comme ivres sur le balcon. Tout objet resté aux pans de murs encore debout avait été léché par la langue brûlante des flammes; tout objet décroché gisait sur le plafond brisé, tordu, formant de fantastiques agglutinations.
L'incendie n'avait rien respecté des trésors artis* tiques de l'Alsacien.
Cependant, dans un coin, un pan de mur s'était écroulé, formant un angle derrière lequel était un espace vide. Ebersheim chercha avec précaution, comme font les ouvriers de Pompéi dans la cendre des anciens siècles.
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Chose singulière! L'objet le plus fragile, le plus inQarainable, avait échappé à la rage du feu : un ancien violoncelle, seul héritage légué par te père d'Ebersheim à son fils!
Une larme mouilla les paupières de l'Alsacien, la première depuis son malheur. Il croyait tout perdu ! Le souvenir le plus intime de son père, l'honnête musicien de Schelestadt, lui restait!
Ebersheim resta en contemplation devant l'instrument en face duquel se déroulait toute sa vie de jeunesse. Ce fut avec un soin extrême qu'il opéra, à travers ces ruines, la descente du violoncelle.
Au bas de la maison brûlée, les voisins l'attendaient.
— Eh bien? lui crièrent ces voix amies.
— Voilà, dit-il.
Au ton dont il prononça le mot, à la façon dont il tenait l'instrument contre lui, chacun comprit que te pauvre garçon avait conquis un trésor inestimable.
Le soir, Ebersheim entra dans l'atelier de Franizwiller, alla au piano, s'assit à côté avec son violoncelle, et les deux, amis passèrent la soirée à jouer de touchantes sonates d'Haydn, oîi débordent les sentiments domestiques, l'honnêteté, la paix, la tendresse.
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Une des fêtes de l'Église attendue avec joie par les idèles est assurément la uuit de Noël. Dans la plupart lès provinces de gais divertisscmeats succèdent au «rvice religieux. Au sortir de la messe de minuit Mjmiuence un souper joyeux, dans lequel le porc joue au rôle à travestissements, plutôt, il est vrai, pour le plaisir des autres que pour le sien propre. C'est alors qu'une appétissante odeur de carbonnade emplit la Eiaison et Fait oublier par son fumet les fatigues de Ktte veille inusitée. Tout provoque l'appétit : le loudin pousse à boire, la boisson fait couler le boulin. Un entrain particulier anime les assistants, qui ne te séparent qu'à regret en se donnant rendez-vous pour de semblables victuailles au Noël suivant.
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SOe U SONKETTE DE H. BERLOQUIH.
Mais il faut avoir assisté à la messe de minuit de Loches pour bien se rendre compte de la bravoure que les Tourangeaux apportent à attaquer les plais, quand ils sont à table.
Dans les rues de Loches, à peine la messe' dite, on n'entend qu'un cri de joie ; les maisons, qui, d'habitude sont plongées dans l'obscurité à partir de huit heures du soir, sont illuminées par les lueurs vacillantes de fallots se balançant à chacune des extrémités d'un bâton que portent devant leurs maitres une servante DU un petit laquais.
Ces lanternes, curieusement ouvragées, que les inventions modernes ont fait reléguer dans les cabinets d'antiquités à côté des imposantes bassinoires du dix-septième siècle, furent appelées fallots, en raison sans doute des jeux de lumière capricieux et fantastiques que produisaient leur suspension. Elles piquetaient de curieux reflets les anciens balcons de fer ouvragé, les barreaux ventrus qui protègent les fenétresi du rez-de-chaussée, les enseignes des marchands, les vieux et respectables marteaux de portes. Tous ces détails, grâce aux fallots, prenaient un air fantastique.
Il n'y avait guère que le cul-de-sac des Trois-Viaages que les lanternes n'éclairaient pas. Ce cul-desac, déshérité des feux de la Noël, est composé de trois maisons dont deux sont inhabitées. La troisième appartient de temps immémorial à M. Berloquin, le seul habitant de Loches qui ne se réjouissait pas de la messe de minuit et passait anxieusement sa soirée, depuis six
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années, à attendre la catastroplie qui troublait sa tranquillité.
Combien elles étaient poignantes les anxiétés de M. Berloquin, depuis six ans qu'une main coupable ne craignait pas de briser la sonnette de la maison dans cette nuit solennelle qui, pour tous, était une nuit de félicité !
Six sonnettes avaient succombé pendant cette période. L'enfant Jésus n'avait pas été assez puissant pour, conjurer le bris des sonnettes de M. Berloquin!
11 arrive souvent dans les plus honnêtes provinces que les sonnettes, même des fonctionnaires les plus hauts placé3,nesoientpas respectées. Certains tapageurs mettent leur gloire à clocher ans portes, faisant venir inutilement les domestiques, ou réveillant en sursaut d'honnêtes bourgeois couchés de bonne heure. De tels faits sont malheureusement fréquents ; mais six sonnettes arrachées à la même heure, à l'occasion d'une fête de l'Église, semblaient constituer en même temps qu'un attentat à la propriété une vengeance d'un ordre particulier.
La première année, M. Berloquin s'était dit : — 9 C'est un passe-tempsde mauvais drdles, » et il avait, en déplorant la lâcheuse liberté laissée aux enfants d'alors, ramassé le corps de sa sonnette, fracassée sur les pavés de la cour.
' La seconde entreprise contre la sonnette fit réfléchir M. Berloquin et il trouva singulier que, jour pour jour, ce qu'il appelait une déprédation le forçait de coucher
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surstHi cahier décompte les frais causés par des mains
crimioelles.
En 1S48, qui fut la troisième amiée où la sonnette, secouée avec uoe agitation brutale, alla rejoindre ses devancières, une terreur plus tîtc s'empara du bour geois : cet attentat à la propriété rentrait dans la classe de ceux qu'une société atterrée attribuait à )a révolution qui venait d'éclater.
Un organe de la démocratie, l'Indépendant de Loches, venait d'être fondé. M. Berloquin crut prudent de jeter 9 francs, prix d'un trimestre d'abonnement, dans la gueule de ce farouche Indépendant dont les Premiers-Loches faisaient frissonner les gens d'ordre.
La sonnette posée en l'an 1 849 n'en fut pas plus respectée ; le trimestre que le bourgeois avait donné en appât au cerbère de la démocratie ne changea rien à la destinée de la sonnette ; même le pied de bicbe qui attenait au cordon de fer de la sonnette fut enlevé, sans doute par un « partageux. »
Dès lors, M. Berloquin craignit autant pour sa siîreté personnelle que pour celle de sa propriété. Des barreaux de fer, qui faisaient ventre dans la baie des fenêtres, protégeaient les appartements donnant sur la rue : ne trouvant pas cette défense suffisante contre les ennemis de la propriété, le rentier fit grillager, par des mailles serrées toutes les fenêtres et donna à sa niaison le caractère d'une prison. M. Berloquin se dit que cette image du sort qui leur était réservé arrêterait peut-être les dévastateurs sur la pente criminelle où ils étaient lancés.
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En 1850, alors que la République montra que ses racines n'avaient pas profoiidément pénétré dans le sol de la nation, l'arbre de la liberté, secoué par un grand nombre de mains, fut renversé, laissant sur le carreau des fruits verts et sans saveur. Il en fut de même de la sonnette de H. Berloquin. 11 était écrit que son carillon lie pouvait s'esercer sous aucun gouvernement, ni sous Louis-Philippe, ni sous le Président. Quoique seul, parmi ses concitoyens, qui fût victime de semblables tourmentes, M. Berloquin jugeait la société bien mal assise qui permettait de semblables dévastations ; toutefois il n'osait porter plainte, craignant d'augmenter la fureur d'ennemis tout-puissants.
L'Indépendant deÎMehes accusait un tirage de trois cents exemplaires, un résultat considérable pour le pays. 11 y avait donc dans la ville ou aux environs trois cents sectaires, complices des opinions d'un organe subversif.
Jusque-là, M. Berloquin et sa servante avaient accompli leurs devoirs religieux et se rendaient à la messe de minuit. Ce qui n'empêchait pas, à peine le bourgeois était^il rentré, qu'un carillon frénétique n'annonçât que les fauteurs de désordres continuaient leur criminelle entreprise. En 1850, M. Berloquin renonça à aller saluer^ à l'avenir, la naissance de l'en- £uit Jésus et il chercha quelle vengeance éclatante il pourrait tirer de ses ennemis. Toute l'année fut employée àlacalculcr; 11 était, décidément temps de mettre un terme aux entrepreprises des casseurs de sonnette.
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Lequiocaillier de la Grande-Rue avaitTait une question singulière à M. Berloquia.
— Que pouTez-Tous faire d'autant de sonnettes? lui demaada-t-il d'un ton narquois.
M. Berloquin jeta un regard inquisiteur sur | l'hooime. Serait-ce lui qui, afin de pousser à la Tente, profilait de la solennité de No ' oour détruire nuitamment sa propre marchandis'^ . Mais ce soupçon s'effaça devant l'air candide du quincaillier qui, au contraire, semblait prendre les intérêts de son client en s'étonnant d'une telle consommation de sonnettes.
L'année 1 850 se passa en perplexités qui pouvaient se résumer par : vengeance et sonnette. Deux mots accolés à jamais dans l'esprit de M. Berloquin. Peu de nuits où il ne se réveillât en sursaut, croyant entendre de singuliers tintements : l'homme se rendormait, et dans un sommeil agité tintait un glas vengeur. Ce fut une existence troublée qui ne ressemblait en rien à celle que le bourgeois avait menée jusquelà.
M. Berloquin appartenait à la classe de ceux qu'on est convenu d'appeler : les honnêtes gens.
Son honnêteté consistait à avoir hérité de ses parents d'un revenu assez considérable pour le dispenser d'exercer aucune profession. En vertu de cette honnêteté, M. Berloquin était incapable de faire du mal à
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son prochain ; mais il n'eût jamais pensé à lui faire du bien. Regardant comme fonctions indispensables de la vie d'accomplir ses quatre repas, de marcher, de dormir, M. Berloquin n'avait d'autres préoccupations que de toucher ses rentes.
Le rentier payait au comptant ce qu'il achetait et avait horreur des dettes; toutefois il n'aimait pas que le pris des denrées augmentât sur le marché, el quoiqu'il fût certain de la probité de sa gouvernante, c'était avec de nombreux gémissements qu'il épurait ses comptes et reportait sur un mémento la hausse des œufs et du beurre.
Voulant vivre tranquille, sans ambition d'ailleurs, M. Berloquin n'avait jamais rêvé un siège au conseil municipal pour gérer les finances de la cité. R donnait régulièrement chaque année un écu de trois francs à la municipalité de Loches pour les pauvres de la ville, à condition qu'aucun d'eux ne vint frapper à sa porte.
M. Berloquin rendait en outre le pain bénit à l'église chaque fois que son tour se présentait.
Sur ces pilotis s'appuyait l'honnêteté de M. Berloquin.
Le rentier de Loches n'avait d'autres parents qu'une sœur, demeurant à Paris, dont le mari, après une vie consacrée à d'utiles inventions, s'était ruiné dans l'industrie. Cette sœur, chargée d'enfants, avait passé par des moments difficiles : M. Berloquin jugea prudent de l'écarter de son souvenir, craignant qu'elle ne lui fit part de son dénuement. Elle avait
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recueilli sa part dans i'bérilage paternel; le partage I de la succession avait été fait rationnellement par devant notaire : la sœur de M. Berloquin n'avait rien à voir dans la fortune de son frère. Il vivait à Loches, elle habitait Paris. C'étaient deux étrangers l'un pour l'autre. M. Berloquin ne connaissait pas de liens de famille pour ce qui touchait à la bourse.
L'honnêteté doublée d'exactitude de M. Berloquin faisait qu'il n'accordait pas plus de huit jours de répit à ses fermiers en retard pour les payements. Le matin du jour qui suivait cette huitaine, des papiers timbrés et des sommations partaient de l'étude de l'huissier pour s'abattre sur les campagnes environnantes. Ni grêle, ni gelée, ni maladies snr les bestiaux n'arrêtaient M. Berloquin. II possédait du bien au soleil, le soleil devait quand même féconder son bien.
De ce côté, M. Berloquin, qui se vantait de n'avoir i jamais fait de tort à quiconque, était inflexible.
Maître de son temps, M. Berloquin se tenait à l'écart dans sa maison du cul-de-sac des Trois-Visages. Sa nourriture intellectuelle consistait à recueillir les bruits du jour, les propos du quartier ; après quoi il rentrait se livrer à de longues réflexions sur les mariages, les enterrements, les baptêmes et le cours des grains. Rarement on vit un bourgeois de Loches réfléchir si judicieusement. Il eût même été facile à M. Berloquin de passer pour un homme de bon conseil, mais il se gardait de donner un avis quelconque dans les contestations entre voisins.
Certaines gens s'étaient mis en tête de marier
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M. Berloquin : il était trop sage pour s'engager comme rameur dans la galère conjugale. Le célibataire pensait qu'un homme a déjà sa lourde charge de s'occuper de lui- seul, sans accepter celle d'un être léger, inconsistant, dont la dot, quelque importante qu'elle soit, ne saurait faire oublier les tracas de toute nature qu'engendre le mariage.
Long, sec, maigre, tel était M. Berloquin à l'extérieur. La peau parcheminée de sa figure était encore plus douce que l'enveloppe de son cœur. Rien de liant ou d'attirant dans sa rencontre ; aussi les gens de Loches disaient-ils du célibataire : « Froid comme un gla- çon »; maie comme il était à la tête d'une fortune solidement assise, de celles qui, ayant pour base la terre, subissent de médiocres variations, les Tourangeaux témoignaient quelque considération pour M. Be» loquin.
M. Berloquin ne parlait jamais de ses affaires. Sur ce point, de même que sur beaucoup d'autres, il ne s'ouvrait à personne et semblait impénétrable : même avec son notaire attitré, il dissimulait le chiffre de son avoir et parlait plus volontiers des atteintes que subit la propriété et de la difficulté de lui faire rendre, bon an mal an, deux pour cent; mais ce bourgeois qui, par prudence, s'était refusé de prendre femme, avait à son service une servante qui en valait deux.
La Véronique s'était emparée de M. Berloquin et le conduisait avec des lisières comme un enfant. Si on excepte les relations du monde, les soirées au dehors, les toilettes qu'exige la meilleure des femmes en pos-
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