S04 LA SORNETTE DE H. BERLOQUIN
Hession d'un mari, Véronique était l'être le plus tyrannique qui se put voir. M. Berloquin, qui ne goûtait pas une joie de la famille, en subissait toutes les exigences; quoique échappant au joug du mariage il en supportait un lourd, pénible et inavouable, dont il rougissait intérieurement. Depuis trente ans, le célibataire subissait Véronique, sans vouloir s'avouer la lourdeurdc la chaîne que lui faisait porter celle qu'il pouvait doublement appeler sa femme de charge.
L'impénétrable bourgeois, toute la ville le possédait à fond, Véronique dévoilant par son bavardage le mutisme de son maître. Vaniteuse, elle avait à cœur de faire savoir qu'elle tenait en bride M. Berloquin, si avide d'indépendance. Les boutiquiers de la maison, les paysan'nes du marché, connaissaient à un centime près les revenus du bourgeois, l'emploi de ses journées. Les murs de la maison de M. Berloquin étaient épais, mais transparents comme du verre pour les gens de Loches, Ce n'était pas certainement une gazette bien intéressante que celle rapportée par Véronique; mais, en province, de tels détails prennent une importance quand l'homme croit son secret bien gardé. Surtout, ce qui intéressa davantage le public fut la divulgation des inquiétudes de M. Berloquin à propos de ses sonnettes.
Le célibataire appartenait à la classe de ceux qui, ne s'intéressant à personne, modèlent l'humanité à leur image. Persuadé que peu de gens prenaient partà ses soucis, M. Berloquin renfermait ses récriminations en lui-même et traversait les rues de Loches sans se
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douter que tous ses concitoyens, à sa vue, épiaient les traces de l'infernal carillon qui s'agitait dans son cerveau. On sut dans la ville les précautions de M. Bçrloquin pour l'avenir, les mesures qu'il prenait pour la conservation de ses sonnettes.
A )a troisième année où se produisit l'attentat, suivant la qualification de M. Berloquin, Véronique attendit de minuit à deux heures du matin, à la fenêtre du premier étage, un seau d'eau à côté d'elle, pour te jeter à la tête des perturbateurs ; mais le sommeil la surprit pendant sa garde et cinq minutes d'assoupissement ne s'étaient pas passées qu'un effroyable carillon annonçait une nouvelle victoire du coupable.
Le souvenir des catastrophes, quelque considérables qu'elles soient, va d'habitude en s'atTaiblissant. Cependant Véronique veillait à ce que le septième anniversaire du bris de la sonnette de son maître ne se renouvelât pas. Craignant de s'endormir, elle alla se poster dans l'ombre à un coin du cul-de-sac des Trois- Yisages.
La gouvernante était armée d'un manche à balai, H. Berloquin d'une canne sullisante pour frotter les épaules de l'audacieux qui attenterait de nouveau à sa propriété. Véronique n'entendit aucun pas, n'aperçut personne : la sonnette n'en tomba pas moins sur le carreau. Les épaules du coupable demeurèrent intactes.
Attirés par le bruit que faisait cette agression cacodémoniaque, le maitre et la servante osaient à peine se regarder. VéritaMement une telle aventure tenait
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du prodige. Il y avait là de quoi confondre l'imagination. Pas une ombre n'avait été vue, pas un soufDe n'avait été entendu ! La tête courbée, M. Berloquin et Véronique songeaient; si des souvenirs d'êtres malfaî' sants et invisibles emplissaient l'esprit de la gouvernante, M. Berioquin se demandait comment la fête de Noël, célébrée si pompeusement par l'JËglise, pouvait déchainer celui que Véronique traitait de suppôt du diable.
Combien était différente pour le bourgeois cette nuit qui provoquait chei ses voisins de joyeux chants ! A vingt pas du cul-de-sac des Trois-Visages demeurait un pauvre raccommodeur de souliers qui avait toutes les peines du monde à faire vivre sa famille. Le jour de Noël, l'artisan réunissait les gens de sa condition et leur faisait fête. Un dépensier, suivant M. Berloquin. Toutefois, le lendemain, dès cinq heures du matin, le cordonnier se remettait à l'ouvrage, battait le cuir avec ardeur et c'était à qui, de lui ou de son merle, sifflerait le plus gaiement.
A l'exception de la sonnette, qui était devenue une rente régulière à payer, M. Berloquin ne dépensait rien pour la Noël, et pourtant il ne s'en levait pas moins soucieux, brisé par l'émotion, cherchant quel engin protégerait sa sonnette l'année suivante. M. Berloquin en était arrivé à rêver d'ajuster un pistolet à l'innocent pied-de-bîche dont l'ongle ferait partir la gâchette au moindre mouvement; mais le pistolet arrélerait-il les méfaits d'une puissance inconnue et impalpable?
Un mois après cette aventure, la sœur de M. Bei^
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loquin vint lui rendre visite, accompagnée de sea trois eofaats. Une charge pouria maison que quatre bouches imprévues ! Véronique le fit sentir à son maître. Prétextes à grosses dépenses. Troubles dans un intérieur tranquille. Allées et venues d'enfants tapageurs. Ces raisons n'avaient pas de peine à entrer dans l'oreille d'un homme qui tient serrés les cordons de sa bourse.
La sœur de M. Berloquin était intéressante. Elle vivait dans un état voisin de la gène. La pauvre femme portait sur sa physionomie le deuil de son mari ; mais, quand elle regardait ses enfants, c'était avec une tendresse qui montrait qu'elle n'avait pas perdu courage. Elle acceptait bravement son sort et se rendait dans une ville du Midi, où un fabricant, ami de son man, l'appelait pour l'attacher à son industrie.
Les enfants, qui ne savent pas ce que sont avarice et sécheresse, couraient après M. Berloquin et réchauffaient par moment ce cœur glacé qui jamais n'avait savouré les douceurs de la famille. L'un des fils, âgé de treize ans, déjà résolu, faisait part de ses projets d'avenir à son oncle, et M. Berloquin ne pouvait s'empêcher d'être touché de la parfaite éducation d'enfants qui semblaient avoir compris la portée de la mort de leur père et témoignaient de vifs sentiments de tendresse pour leur mère.
Un matin, Véronique entra dans la chambre de son maître en criant d'une voix désespérée :
— Monsieur, les lapins dans le potager!
M. Berloquin tressauta sur son fauteuil.
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