‹ Madame Eugenio. Histoire du Lieutenant Valentin. Le marronier. Les bras de la Vénus de Milo. Les deux amis. La sonnette de M. BerloquinChapitre 20 sur 26 · L.....Cuo^^lc · texte numérisé non relu

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U SONNETTE DE N. BERLOQUIN. 306

1-egards de Véronique, la veuve comprit qu'il était temps de prendre congé de son frère, et ce fut avec une joie non dissimulée que le célibataire reçut les adieux de cette famille importune. Mais la plusgrande somme de jouissances au départ fut réservée à la gouvernante.

Ces vieilles servantes ont toujours peur que des sentiments humains étouffés ne prennent le dessus, que la voix du sang ne parle même à ceux qui sont sourds. Tout parent qui arrive dans la maison qu'elles gouvernent est vu par elles d'un mauvais œil et traité en étranger. L'être le plus dur peut sentir son cœur se dérider aux caresses des enfants. Ces parents sont de nouveaux maitres à servir. Véronique regardait la sœur de M. Berloquin comme une ennemie.

Plus d'une fois l'idée de gouverner la maison à titre officiel s'était présentée à l'esprit de la servante : elle songeait à devenir la maîtresse du logis. D'abord vague comme le nuage qu'un coup de vent dissipe, l'idée avait résisté aux objections que Véronique s'était faites. Tout en M. Berloquin prêtait à de telles aspirations. 11 n'avait pas d'amis en ville, n'invitait personne à sa table et n'acceptait pas davantage d'invitations au dehors. Toute sa vie, il l'avait passée en bonne intelligence près de Véronique, grommelant parfois, mais revenant à une humeur presque égale au bout de quelques heures. Pourquoi un nœud offîciel ne consacrerait-il pas cette vie si paisible?

Que de rêves à travers lesquels Véronique, devenue madame Berloquin, porterait la tête haute dans les

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rues de Loches, et fraierait, grâce à sa fortune, avec

les plus grandes dames de la ville !

M. Berloquin possédait de la terre, beaucoup de terre, l'appât des paysans! M. Berloquin touchait à la soixantaine. Régulièrement Véronique, qui n'avait que quarante ans, devait survivre d'une vingtaine d'années au vieillard. Veuve, riche, elle quitterait Loches et se retirerait dans son village avec de grosses rentes. Peu de maisons de célibataires où de tels rêves n'emplissent les cuisines. Les maîtres sont obéis au doigt, encouragés dans leurs manieâ. A l'heure dite, ils trouvent le dîner cuit à point; leurs pantoufles soat invariablement à la place consacrée ; les hts sont bordés « dans la perfection». Ces attentions ne sont pas obtenues saoM arrière-pensée.

— Si vous saviez comme je le soigne! était la réponse invariable que faisait Véronique au notaire Quinard qui ^'informait de la santé de M. Berloquin.

La gouvernante avait fondé quelque espoir sur le notaire chargé des intérêts du célibataire. Quelle aide ne pouvait-il pas prêter au moment venu? Aussi, les cerises, les fraises, les tomates, les fruits et les fleurs du potager de M. Berloquin pleuvaient chez M' Quinard, im peu étonné de semblables libéralités. Toutefois, les compliments réilérés de Véronique, ses soins à fournir de primeurs la table du notaire, ne pouvaient tromper longtemps un homme habitué à dévider l'écheveau des intérêts.

— Elle veut me mettre dans son Jeu, se dit M' Quinard quand il lui fut démontré que M. Berloquin to-

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lérait ces petits cadeaux plulôi qu'il ne les encourageait.

Curieux et observateur, leuutairede Loches s'amusa de ce petit drame et en attendit patiemment le dénoùment; mais uo Fait dérouta absolument le praticien qui, de son caliinet, avait fait un laboratoire et, de ses dossiers, des bureaux oîi il étiquetait toutes les infirmités des consciences bourgeoises.

L'hiver qui suivit le départ de la belle-sœur de M. Berloquin semblait devoir ancrer plus profondément la gouvernante au logis; cependant un matin elle se présentait en larmes dans le cabinet de H' Quinard pour lui faire ses adieux.

— Je pars, dit-elle en fondant en sanglots.

— Comment, Véronique, vous quittez ainsi \otre maître? Que s'est-il donc passé ?

Alors la gouvernante raconta au notaire que le terrible drame de la sonnette se perpétuait et que M. Berloquin ne voulait appeler aucun secours du dehors pour sa sûreté personnelle. Aux abois, se creusant l'esprit pour chercher des moyens de défense et n'y réussissant pas, Véronique en était arrivée à avoir « les sangs tournés. »

La veille au soir, elle et M. Berloquin avaient échelonné dans le cul-de-sac des Trois- Visages une certaine quantité de pièges à loup pour y prendre les malfaiteurs : ils devaient être plusieurs pour réussir dans leurs combinaisons. Les pièges étaient restés intacts, sans qu'il en fut de même de la sonnette. Encore une fois elle avait été secouée et arrachée violemment

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comme les précédentes. M. Berloquîn en était devenu plus blanc qu'un linge. Cette vie d'angoisses ne pouvait durer. Véronique avait proposé à son maître de prévenir le commissaire de police, le brigadier de gendarmerie. M. Berloquin, pelotonné dans sa terreur, n'en voulait pas plus sortir que les bestiaux surpris par l'incendie dans leurs étables.

— Il est certain , ajoutait Véronique , que des gendarmes formant la chaîne autour de la maison feraient cesser ces incidents diaboliques de la nuit de iSoel.

La gouvernante, ne pouvant parvenir à mettre la main sur les coupables qu'elle guettait depuis sept ans, renonçait à servir de guide à M. Berloquin. Elle avait peur, réellement peur de cet avenir menaçant. Elle réclamait de l'aide du dehors, on le lui refusait. Si elle était maîtresse dans la maison, de pareilles scènes ne se renouvelleraient plus. I

Le notaire jugea que Véronique raisonnait sagement. II fallait décider M. Berloquin à se mettre sous la protection de l'autorité; mais les avis de M' Quinard furent en pure perle. Le célibataire ne voulait pas que le secret de sa vie fût livré au public '. appeler le commissaire de police, faire venir un piquet de gendarmerie, c'était devenir la fable du pays, donner pâture à la malignité des badauds, peutêtre fournir prise aux railleries du démagogique Indépendant de Loches, qui ne devait pas paidonner à M. Berloquin d'avoir cessé son abonnement.

Véronique resta, vaincue par les supplications de

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soa maître ; mats la question de cabinet n'en fut pas moins posée par la gouvernante.

Qui avait soin de la santé chancelante de M. Berloquin depuis vingt-trois ans? Qui serait capable de « border le lit de Monsieur » avec autant d'attentions?

Le célibataire répondit par un r nous vetronsi> qui lit bondir d'allégresse le cœur de Véronique. Ses aspirations n'étaient pas repoussées absolument ; toutefois, la gouvernante ne se doutait pas des pensées contradictoires qui troublaient l'esprit de son maître.

A Tours, vivait un bonune riche que toute la ville appelait « Monsieur de la Cuisine, o pour le railler d'avoir épousé sa femme de charge. Dans une autre ville, un certain Cussoniiière avait été surnommé Gussonnière-Torclion, pour le même motif.

M. Berloquin craignait l'opinion publique et les gausseries d'une province fertile en sobriquets. Le célibataire avait été ondoyé sur les fonts baptismaux avec le nom de ses aïeux; il voulait conserver pure la mémoire des Berloquin. Cette seule considération le retenait.

Le boui^eois savait bien qu'il lui serait impossible de se passer de Véronique ; une seconde Véronique ne pouvait se rencontrer. Quand la gouvernante se vantait de dorloter son maître comme pas une, elle disait vrai.

Gagner du temps, tel fut le plan du célibataire qui se fiait sur l'avenir pour arranger cette difficile affaire. Cette année-là s'écoula calme pour M. Berloquin et na

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3U U sOnNElTE OË M. UERLOIjUIN.

gouvernante. Afin d'éviter le retour des scènes désastreuses ijui se produisaient à la Noël, Véronique et son maître combinèrent de nouveaux moyens de défense. Des poutres furent placées en travers du culde-sac des Trois -Visages. Comme personne n'y passait, il fut facile d'y disposer tout un attirail de planches, de fagots, de tessons de bouteilles qui valaient mieux qu'un piquet de gendarmes.

Un vieux mousquet au bras, M. Berloquin montait la garde derrière la barricade qui eût fait honneur aux fabricants habituels de ces sortes de produits des grandes villes.

A la fenêtre du grenier, sur un pant volant servant à remonter les foins, Véronique guettait l'arrivée de l'ennemi.

— Hem! fit en basM. Berloquin pour s'assurer que la servante était à son poste.

— Ilemlhem! répondit Véronique du second étage.

11 avait été convenu qu'à chaque heure ce signal serait répété pour que les défenseurs s'assurassent réciproquement qu'ils veillaient et que rien de nouveau ne se produisait au dehors.

Vers les deux heures du matin une neige froide commença à tomber, qui rendait la faction de M. Berloquin fort pénible.

— Bientôt, pensa-t-il, j'en serai quitte.

En atteignant quatre heures du matin, il était à peu près certain que le petit jour éloignerait les malfaiteurs habituels; et quoiqu'il souffrit du froid, le célibataire ne pouvait s'empêcher de reconnaître que

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LA SOSSETTE DE H. BERI.OQUIK. SIS

Véronique avait usé d'un bon moyen de défense. Quatre heures sonnèrent.

— Hem ! lit M. Berloquin, qui voulut encore rester quelques instants à son poste.

— Hem! hem! répéta Véronique.

— Sauvé ! ne put s'empêcher de s'écrier le bourgeois oubliant les fatigues de la nuit, le froid et la neige.

Mais presque au même moment, la terrible sonnette se fît entendre avec un son de cuivre éraillé.

— Ah ! s'écria M. Berloquin en laissant tomber son mousquet et en se précipitant dans la maison où bientôt il retrouva Véronique, descendue de son observatoire.

Une lanterne à la main, tous deux contemplaient la victime étendue sur le carreau, sans voix pour accuser le coupable. Cette fois M. Berloquin était devenu sombre. Les autres années, il se laissait aller à l'indignation; mais il semblait touché au cœur et sa douleur était muette.

— J'avais bien dit qu'il fallait des gardiens, s'écria Véronique.

Le célibataire ne répondait pas tant il était accablé ; ni le mousquet dont était armé M. Berloquin, ni les barricades de l'invention de Véronique, ni la garde montée par le bourgeois, ni le poste d'observation au grenier n'avaient protégé la sonnette! Fallait-il revenir à l'ordre des phénomènes et des miracles? Pourquoi la Providence se fût-elle acharnée à châtier M. Berloquin, qui ne se recconnaissait coupable d'aucun crime?

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Ôie LA SONNETTE DE V. BBRLOQUIN.

Cependant Véronique s'empressait d'allumer un grand feu à la cuisine, car son maître grelottait. Il n'avait pas, à i'àge de soixante ans, monté cette longue garde sous le coup de la bise et de la neige, sans y avoir laissé de sa chaleur naturelle.

Véronique, voyant son maître plongé dans la mélancolie, décrocha une grande bassinoire dont le couvercle représentait le profil de Louis XIV; ayant approché le roi-soleil du fojer, elle le garnît intérieurement d'une couche de cendres brûlantes, de braises, d'une pincée de sucre, ajouta encore une couche de cendres et introduisit prudemment la bassinoire dans le lit de son maître. Même l'adjonction d'un doux « aigledon » ne ramenait pas la bonne humeur de M. Berloquin, qui se laissa border sans j répoudre par son remerciment habituel.

Malgré ces prévenances, il résulta de cette fâcheuse nuit, pour le malheureux célibataire, une série de rhumatismes qui déterminèrent une série de soins de Véronique. La gouvernante pouvait le dire au notaire sans se vanter : elle était réellement attachée à son maître. Cela se voyait aux douces flanelles qu'elle cousait, aux tampons de ouate, aux émollients de toute espèce qu'elle seule savait imaginer, et qui était encore supérieurs à ses confitures. ,

Comme elle s'ingéniait à poursuivre les terribles fraîcheurs pour les déloger du corps de M. Berloquin ! Comme elle disposait savamment les oreillers dans le fauteuil où le célibataire était condamné à rester! Non ! il n'y avait pas deux femmes si dévouées au

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monde. Aussi plusieurs fois, le nous verrons de M. Berloquin s'échappa-t-il de ses lèvres avec un son plus afTirmatif que d'habitude.

L'été arriva qui enleva à M. Berloquin ses fraîcheurs et lui permit de se promener à son aise, de respirer l'air des champs en allant rendre visite a ses fermiers.

En voyant son maître si gaillard, Véronique regretta presque d'avoir mis en fuite les rliumatismes. A mesure que les forces du célibataire renaissaient, ses promesses s'évanouissaient. C'était décidément un être sans loyauté, qui, à de nombreux défauts, joignait l'ingratitude la plus absolue.

Tous les jours, la gouvernante guettait le moment . de remettre son rêve sur le tapis ; mais M. Berloquin avait l'astuce d'échapper à cet entretien, quand il le sentait poindre.

— Attendons! se dit Véronique, qui, comme toutes les paysannes, était tenace, ne fatiguait pas son cerveau par le poids des idées, et en caressait une seule, dont l'isolement favorisait la force.

Cette pensée matrimoniale, qui avait d'abord été un chétif feu follet disparaissant au moindre souflle, était devenue une chandelle de la grosseur d'un ciei^e, une chandelle que Véronique avait fait bénir par tous les saints de la Touraine sans s'éteindre jamais et qui projetait une clarté considérable dans la cuisine ; aucun lumignon ne pouvait affaiblir la lueur de ce flambeau de l'hyménée, et la gouvernante en pi-enait autant de soin que les Vestales entretenant le feu sacré

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