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Quand Véronique dépeignit à mois couverts l'heureux avenir que se préparait un homme « d'uu certain âge H en entrant dans le port du mariage, M. Berloquin essaya d'en revenir à son vieui jeu de temporisateur; mais en pareille circonstance ses atouts devenaient faibles. It n'était plus permis de se sauver de la partie en jetant les cartes sur table. Il fallait payer comptant. Pour la deuxième fois l'homme était cloué dans son lit par une affection qui, en s'en allant, disait : au revoir. II en pouvait être ainsi longtemps. Qu'arriverait-il si Véronique, furieuse d'échouer dans ses projets, quittait la maison ?
— Eh bien, non, elle ne quittera pas, pensait M, Berloquin; la force de l'habitude, une existence tranquille, de bons gages la retiendront.
Ce fut un éclair que cette dernière idée. Augmenter les émoluments de celle qui, depuis vingt ans de service, touchait cent quatre-vingt francs par an. Lancé à toute vapeur sur les rails de la générosité, le bourgeois arrondirait cette somme et, de son propre chef, la porterait à deux cents francs. Deux cents livres par an pour la « location » d'une servante représeataientunc somme considérable à Loches.
Un soir que Véronique s'apprêtait à remplir ses fonctions de garde-malade, et que sur ses lèvres se révélait le retour d'une des demandes qu'elle faisait fréquemment :
— Tu es une bonne fille, dit M. Berloquin, tu me soignes bien, et je veux le reconnaître. A partir de la Saint-Jean prochaine, tu seras augmentée.
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— Ce ne sont pas des gages que je réclame, répondit la gouvernante d'un air qui fit réfléchir le malade.
— Oui, je sais; nous verrons...
— Il n'y a pas de : Nous verrons, s'écria Véronique froide el impétueuse.
Un instant de silence succéda à cette réponse, aussi terrible que la vue d'une batterie démasquée.
— Eh bien, demain...
— Non, plus de demain !
-^ Tu ne me laisses pas achever, ma bonne. . . Demain, tu iras chez M. Quinard, et tu le prieras de passer à la maison... J'ai à lui parler.
Véronique se tut sur ce mot. Le notaire, gagné depuis longtemps par les attentions que la gouvernante avait pour' lui,' n'apporterait certainement aucun obstacle à ce projet. Que lui importait que M. Berloquin épousât sa gouvernante? Peut-être même prendrait-ilen mains les intérêts de Véronique et la ferait-il avantager dans le contrat.
Le lendemain , des la pointe du jour, la gouvernante alla prévenir M' Quinard de passer chez M. Berloquin pour affaires urgentes. Quand le notaire arriva, il fut reçu par Véronique avec un de ees sourires fondants que connaissent les officiers ministériels appelés en pareille occasion. La gouvernante introduisit M' Quinard dans la chambre de son maître et chercha l'ob- ; jet qu'elle pourrait bien épousseter, croyant par ce moyen assistera l'entretien.
' - Laisse-nous, Véronique, dit le malade ; et si par
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hasard quelqu'un me demandait, qu'il attende que j'en aie termiïié avec mon notaire.
Véronique sortit avec une certaine émotion. Qua faire pour entendre cet entretien d'où dépendait son avenir? Mais, comme il était important de ne pas compromettre par une indiscrétion le succès d'une conférence dont le résultat était certain, elle rentra dans la cuisine et, pour la première fois de sa vie, s'assit sans travailler.
L'entretien lui eût paru long, si ses pensées n'avaient été actives. Cependant la porte de l'anticliantJjre s'ouvrit, et M" Quinard appaiiit a/ec un air encore plus gracieux que de coutume.
— Mon enfant, dit-il, voulez-vous demain prendre la peine de passer à mon cabinet.
Véronique crut se trouver mal de joie. Pour la première fois le notaire l'avait appelée : Mo7i enfant!
Elle revint à la chambre de son mailre d'un pas léger, comme portée par des ailes d'oiseau. Elle avait quinse ans et eût marclié sur des fleurs sans les écraser. Comme M, Berloquin se tut sur l'entretien avec son conseil, la gouvernante eut la discrétion de n'j pas revenir : cette alTaire comportait une solennité qui ne devait être traitée que par-devant notaire.
Le lendemain, ayant fait une toilette de « dame, » Véronique se rendit chez M* Quinard. A peine eutelle posé le pied sur le seuil de l'étude, qu'elle comprit que ses vœux étaient enfin réalisés : le notaire lit rouler à son approche un large fauteuil de cuir dans
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lequel la servante hésita un moment à s'asseoir, elle qui ne connaissait que la chaise de bois de sa cuisine.
— Mon enfant, dit M' Quinard d'un ton grave, je suis chargé de tous faire connaître les intentions, à votre égard, de M. Berloquin. Se sentant malade et ayant des appréhensions pour sa santé, il a jugé dans sa sagesse que le moment est venu de reconnaître les soins donlvousTavez constamment entoure... Entre parenthèse, je vous dirai que M. Berloquin, qui n'est pas accoutumé à la maladie, voit l'état de sa santé plus noir qu'il n'est réellement ; ses souffrances rhumatismales n'empêchent pas les fonctions du corps ; au contraire, uu certain nombre de mes chents dans la même situa • tion ont vu, grâce à un régime sain et à toute absence d'émotion, leur état de santé s'améliorer dans cette position. C'est vous donner à comprendre que dans la situation nouvelle que vous crée M. Berloquin, il est de votre intérêt de continuer vos bons soins.
Véronique murmura le même oui qu'elle s'apprêtait à prononcer au pied des autels.
— Après de mûres réflexions , continua le no- ' taire, M. Berloquin s'est entendu a vous constituer après sa mort une rente de douze cents francs, in- I demne de tous droits... Cela est minuté dans le projet de testament que nous avons esiiuissé ensemble hier, et je suis heureux de vous faire paît le premier de cette bonne nouvelle.
La léte de Véronique était retombée sur sa poî- I triuc.
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— C'esl tout? deraaiida-t-elle la figure cramoisie quand elle eut la force de la relever.
— Jen'ai pas reçu d'autres instructions, ditH'Qui- | nard... Trouveriez-voua cetterente insuffisante? 1
Yéronique dans sa confusion ne répondait pas.
— Parlez, dites... Ce testament n'est qu'un projet; ' je ferai part de vos observations à M. Berioquiii.
— C'est inutile, dit Véronique en prenant congé du notaire.
Elle étouffait et avait besoin d'air. Elle sanglotait en dedans. Maintenant le caractère de M. Berloquin lui apparaissait dans toute son indélicatesse. N'osant opposer un refus direct à Véronique, il avait chargé un tiers de parler pour lui. A la fois faible et résolu, cet homme avait une âme de fer dont aucun marteau n'eût pu faire jaillir d'étincelles.
Ce jour-là, avant de revenir à la maison qu'elle maudissait, Véronique ht de longs tours sur le Mail, | une promenade où personne de la ville ne se promène. Elle ne se sentait pas assez de sang-h-oid pour rentrer. Tous ses nerfs se crispaient. Son fonds de paysanne ' sauvage se révélait et dans son indignation elle eût été capable de dire à son maître : « Vieux chien, crève donc avec tes rhumatismes ! » ce qui, naturellement, eût troublé M. Berloquin. Il fallait laisser éclater dans la solitude celte révolte, donner aux nerfs le temps de se calmer.
Après une vingtaine de tours dans ce Mail solitaire, la gouvernante rentra dans le cul-de-sac des IVois- Visages, avec une apparence de calme. Quoique les
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sentiments bi-oyés par l'énorme pierre que leuravait lancée M' Quinard, Yéronique affecta une sorte de placidité : elle ne témoigna pas à son maître que son coeur Tût ulcéré et elle continua dès lors à soigner si parfaitement M. Bertoquin que, parfois, le célibataire regardait sa servante avec inquiétude, étonné de ce qu'elle ne lui témoignât aucune rancune de sa décision ; cependant le bourgeois, qui jugeait des autres par lui-même, se disait que Véronique avait sacrifié ses prétentions à une rente bien consolidée, et que chez les paysans l'amour de l'argent l'emportait sur l'idée du mariage.
Ces diverses péripclies avaient eu pour résultat de faire oublier la fête de Noël qui approchait et, encore une fois, M. Berloquin était cloué dans son fauteuil, pris par les rotules qui refusaient absolument leur service.
— Je veillerai pour monsieur, dit Véronique qui, pendant trois jours, prépara de nombreux engins de défense et montra une résolution qui semblait se doubler contre les agresseurs anonymes.
A minuit, la gouvernante, jusque-là établie près du lit de son maître, sortit pour veiller à la sûreté de la maison.
A cette heure, M. Berloquin sommeillait, lourdement et légèrement à la fois. Des tressautements névralgiques l'agitaient et le faisaient retomber dans son Ut comme s'il eût été précipité d'un cinquième étage. Cela le réveilla désagréablement, quoiqu'il fût aise d' échappée aux mauvais rêves qui troublaient son sommeil.
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Une veilleuse sur la table de nuit jetait de pâles reflets dans l'appartement. Au dehors, le vent faisait CDtendri! des sifflements de colère qui répondaient à l'état de l'esprit de M. Berloquin. Accoudé sur son lit, il écoutait et réfléchissait.
Tout à coup une lueur se produisit dans le cerveau du malade, et ses yeux brillèrent d'une singulière flamme.
Écartant les draps, sans • craindre les rigueurs du froid, car il était emmaillotté de flanelle, M. Berloquin passa les manches de sa robe de chambre. Puis, avec un effort suprême, il descendit du lit; mais les jambes refusant de te porter, le célibataire se traîna sur le parquet et rampa ainsi jusqu'à la porte de l'appartement. De temps à autre il se reposait, l'oreille aux aguets. Par une volonté qui perlait sous forme de gouttes de sueur, M. Berloquin, se soulevant sur les poignets, atteignit le loquet de la porte et le souleva.
Qui eût vu le célibataire ramper par le corridor eût pensé à un serpent se glissant dans un maquis. C'étaient des allongements de membres, des pelotonnements contre les murailles, des arrêts anxieux, des tensions de nerfs désespérées, dont seule l'ombre avait connaissance. Au milieu de ce silence de nuit, M. Berloquin percevait des bruits qui eussent échappé aux oreilles des plus fins.
Au moment où il touchait la porte d'entrée du corridor donnant dans la cour, M. Berloquin faillit se trouver mal. Comme un naufragé qui, pendant une
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lieue, lutte contre les flots et coûte à fond à bout d'efforts, le célibataire sentait le cœur lui manquer. Des chaleurs morbides parties de l'intérieur faisaient osciller sa tète et rendaient haletante sa respiration.
Tout à coup, l'infernal tapage de la sonnette se fit entendre !
Ouvrant la porte dans un accès de rage : — Malheureuse! s'écria M. Berloquin face à face avec Véronique qui, frénétiquement suspendue au cordon, détruisait pour la douzième fois la sonnette de son maître.