A VICTOR HUGO
On trouve dans la littérature chinoise de tendres fictibns oii les lettrés jouent un grand rôle.
Le drame se passe sous des amandiers en fleurs et dans de riants pavillons, à l'intérieur desquels les principaux acteurs »ont occupés à « boire le vin a et à composer des vers.
Rien n'est plus intéressant que ces drames oit l'amour de la nature se mélange à l'enseignement d'une douce morale.
La Comédie académique appartient, par certains côtés , à la littérature chinoise, non pas que le conteur se soit asservi à calquer les procédés des romanciers du Grand-Empire; maïs la noble passion de la poésie qui circule à travers le drame, le manque absolu de concessions à ce qu'on est convenu d'appeler l'intérêt, le peu de respect pour la suite au pi'o-
chain iiuiiiéro, une des plaies que le journalisme a grattées jusqu'au vif sur le corps du roman moderne, ont fait que de longTtes années ce livre est resté inachevé, fauteur ayant conscience de la singulière figure que produirait son œuvre en face des rocamboles grossières, à l'aide desquelles on corrompt le goût du public.
Vos dernières œuvres. Monsieur, m'ont rendu courage. Sans les Travailleurs de la mer, le roman de la Comédie académique serait resté inachevé, car elle est fécondante l'influence d'un homme de génie qui, ne croyant pas avoir assez fait pour sa gloire, cherche des aspects nouveaux et lutte comme au temps de sa jeunesse.
Cela est bon, viril, sain pour tous.
Et les grands souffles marins qui s'échappent de vos dernières œuvres ont quelque chose de réconfortant.
Champfleort.
..,„.C.>ogle
Toulouse est encore, à l'heure qu'il est, une des eu* rieuses villes de France. Profils de conslructions civiles et religieuses plus espagnoles que françaises, vieilles tours d'église qui tiennent de la forteresse, façndes de cloitres aux symboles mystiques taillés dans le triangle des frontons, moines et religieuses cheminant, font de Toulouse une fille ayant résisté aux secousses de la civilisation, malgré les courants vitaux que laisse après elle la machine à vapeur.
Toulouse se réveillera peut-être du long sommeil qui l'enveloppe depuis le moyen âge ; il n'en restera pas moins certaines artères dans lesquelles le sang moderne aura peine à circuler, et entre autres le quartier de la Dalbade, asile des familles parlementaires, des maisons desquelles on verrait sortir sans étonne-
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4 LA COirtDIE ACU>&HIQCE.
ment un ancien capiloul, vêtu d'habits rouges et noirs, grave et sévère comme au temps de la Ligue.
Aucun commerce n'anime ce quartier. Si on cicepte l'ancien Uôlel des ctievaliers de Saint-Jean-de- Jénisalem, qui deux fois l'an, à l'époque de la foire, ouvre ses porles auii fabricants de draps du bas Languedoc, tout négoce est exilé de ces rues que trouble seul, un Guide à la main, le voyageur cnrieux.
C'est là que se voit la merveille du pays, la fameuse
Maison de pierre, dont le nom paraîtrait singulier si
le conteur ne faisait remarquer que la plupart des
' constructions qui entourent l'hdtel sont bâties en
briques.
La Maison de pierre, d'une architecture ricke, fait penser aux décorations théAtmles du peintre Le Brun. Dé|iaygce à Toulouse, elle tiouverait son cailre à Versailles, dans le voisinage du cliàLeau. L'œil, égayé par les ingénieuses combinaisons de la brique des maisons voisines, est étonné par cettt; fastueuse construction, qu'aurait dû habiter le surintendant Fouquet. Dn luxe excessif ressort d'une accumulation mal ordonnée de statues, de reliefs, de consoles et d'enroulements qui sentent leur traitant.
Bachelier, fils du grand architecte qui a rempli Toulouse de chefs-d'œuvre, obéit certainement, en construisant la Maison de pierre, au mauvais goût d'un parvenu qui voulait que sa fortune fût inscrite dans chaque détail d'architecture extérieure. L'artiste surchargea son plan de trophées, de mascarons, de cartouches, pour répondre à la vanité de l'homme qui payait.
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U COHÉDIB ACADBIIIQUË. 5
Aussi celte riche Maison de pierre émerveilla tellement le pays habitué à la brique harmonieuse, que le peuple d'aujourd'hui (et pourtant la construction ne dale guère de plus de deux siècles) attribue la constniclion du fameux liôtel aux Romains, tradition qui n'est pas sans racines, quoique le style du bâtiment soit sans parenté avec l'ornementation antique. Vers 1610, à l'époque où fut commandé l'hdtet. Bachelier se servit des ruines d'un temple de Pallas trouvées dans la Garonne, pour les fondations de la bâtisse; en mémoire de celte découverte, des aigles et des hiboux furent sculptés sur la façade, en souvenir des corniches du temple antique : par te mcme motif, Mercure et Junon, Apollon et Pallas jouèrent un rôle entre les colonnes corinthiennes cannelées qui forment un somptueux avant-corps au-dessus de la porte principale.
Ces détails d'architectonographe peuvent sembler inutiles au lecteur qui ne cherche pas, comme l'observateur, à se rendre compte de la forme d'un marteau de porte ; car, à bien connaître un marteau de porte, on peut avoir quelque idée du propriétaire qui l'a fait poser.
Un détail lavera Bachelier du mauvais goût de la façade, après quoi les personnages viendront parader devant le décor.
L'architecte toulousain a reconquis ses droits dans la cour de l'hôtel, dont l'ornementation est enrichie de marbres de couleur encadrant des groupes animés par un dernier souffle de la Renaissance. Bachelier père efit applaudi aux carialides élégantes rompant l'uni-
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• LA COMÉDIE ACADËllQUi.
formité des demi-cercles d'une galerie qui entourait la cour, et que les propriétaires modernes ont malheureusement condamnée, convertissant en écuries cet endroit plein de fraîcheur.
A'ers 1832, l'homme qui sortait par la porte somptueuse de la Maison de pierre s'appelait Negogousse. Il avait l'ampleur de son nom : gros, grand, carré des épaules, haut en couleur, doigts carrés avec des broussailles de petits poils sur chacune des phalanges, son cou de taureau formant ligne droite avec le crâne, joint à un bourrelet de chairs dépassant le col de l'habit, n'annonçait pas une origine parlementaire.
Negogousse, le plus riche marchand d'huiles de Toulouse, s'était passé la folie de la Maison de pierre, se rapprochant, sans s'en douter, des goûts du propriétaire primitif. Le quartier de la Dalbade faillit prendre le deuil d'un tel voisinage.
Les Parrequeminières, les Labastide-Beauvoir, les Castelnau-d'Estafonds, les de Cry, les l'Isle-en-DoBon se regardèrent comme salis par la tache d'huile qui gagnait un quartier jusque-là réservé à la noblesse de robe : c'était un signe d'usurpation de la bourgeoisie triomphante.
Toutefois, le marchand d'huiles s'installa dans la Maison de pierre, Siins se douler de l'envie qu'il excitait dans un quartier oîi il n'était question que de nobles traditions.
— Que vient faire ici cette épicerie! s'était écriée madame de Parrequeminières.
Le mot resta.
Negogousse sortait de son hôtel, rêvant à ses com-
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U COMIÏDIB ACADÉMtOlIE. 7
mandes, sans se douter que, derrière les rideaux des maisons voi^nes, de vieilles douairières, le montrant du doigt, se disaient:
— 11 va faire de la Maison de pierre une succursale à son commerce.
Les Toulousains, sans respect pour des souvenirs historiques, ont transformé en écuries plus d'une église, en- hangars plus d'un monument. Toutefois Negogousse ne donna pas raison à ses nobles voisins.
Ayant trouvé un riche hôtel, Negogousse, sans se préoccuper de l'opinion puhlique, pensait k Paule, sa fille chérie.
Le marchand en gros, l'homme au bouquet de poils sur ies doigts, au cou de taureau avec de rouges bourrelets de chair, ne dépensa pas moins de trois cent mille francs dansl'aménagement de la Maison depierre.
Il fallait vendre plus d'une tonne d'huile pour com< bler une telle brèche ; mais y avait-il un nid assez élégant pour abriter l'aimable Paule?
Si un Cervantes mène toute une vie de pauvreté avec le secret espoir de laisser une ceuvre qui rendra son nom immortel, un commerçant trouve dans l'amour pour son enfant des ressorts particuliers qui lui font tenter des entreprises aventureuses comme celles d'un poète.
Un poëme à composer, une fille à élever sont des leviers à l'aide desquels l'homme dispose de forces considérables.
A différentes reprises, passant devant la Maison de pierre, Negogousse s'était dit: — Quelle figure ferait ma Paule à ces belles fenêtres!
fl LA COMÉDIE AUDËMIQUe.
Il avait le portrait. Pcadant quatorze ans il travailla à acquérir Ee cadre.
Peut-être la mère de Paulc n'eûl-elle pas compris la fantaisie du Dégociant, si elle avait assez vécu pour la voir réaliser ; mais les pères qu'un veuvage précoce laisse avec uu enfant sont doués tout à coup de tendresses inexprimables, androgynes pour ainsi dire. A leurs caresses se mêle quelque chose de particulier. Leur voix trouve des inflexions pénétrantes et délicates qui essayent de faire oublier à l'enfant que sa mère lui manque.
Qui aurait cru, en regardant Nugogousse passer dans la ville, que sous l'épaisse encolure du marchand se cachait un cœur tenitre?
A ses commis il parlait toujours rudement, à Paule toujours doucement.
Le jour il ne pensait qu'au négoce; dans son cerveau roulaient sans cesse d'énormes tonneaux d'huiles. Rentré chez lui, il ne s'occupait que de sa fitle, l'interrogeait sur ses moindres actions et s'y intéressait plus encore qu'à ses spéculations.
Le père absorbait le négociant. Il eût fait trois cents lieues en diligence, négligeant ses intérêts commerciaux, pour rapporter un ruban à sa fille, si Paule eât eu Tamour des rubans.
L'enfant, à l'âge de treize ans, avait perdu sa mère ; une sorte de mélancolie en résulta qui donnait à sa beauté blonde un charme particulier.
L'enfant aimait son père et lui rendait caresses pour caresses ; toutefois une place vide restait au fond de son cœur, la place de la tendresse maternelle, qui,
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Li COHËDIË ACADËHIQUG. «
n'ayant pu éclore et donner sa floraison, la rendait souvent inquiète et pensive. Il est de ces confidences, de ces projets de jeune fille qu'une mère seule comprend à demi-mot.
Une servante, la vieille Mamette, quittait rarement Paule, clierchant à enjouer sa chère enfant : ni Negogousse ni Mametle ne remplaçaient la mère absente.
Derrière ia Maison de pierre est un jardin au pied duquel circule un petit bras do la Garonne, se jouant en méandres capricieux dans l'ile de Tounis, habitée par de pauvres gens. Paule se promenait d'habitude dans ce jardin, regardant mélancoliquement la Garonne, ou écoutant sans les entendre les propos des pêcheurs qui formaient diversion à ses pensées.
Accoudt'e sur la balustrade qui clôt le jardin, elle suivait l'horizon bleu, au fond duquel pointent les Pyrénées nuageuses. A ses côlés. Mamelle, ravaudant quelque linge, subissait, dans une demi-somnolence, la douceur du climat ; rarement la vieille servante ouvrait la bouche, sinon quand soufflait le vent marin, un des grands motifs de conversation de Toulouse.
Vers onze heures, Paule, ayant fait sa toilette, guettait l'arrivée de son père à l'une des fenêtres de la façade.
Un bras à demi-nu posé sur l'accoudoir de la fenêtre, entourée de panoplies d'armes sculptées entre chaque embrasure, Paule faisait penser aux châtelaines qui, assises à la fenêtre d'une tourelle élevée, attendaient pendant des années entières le retour de la croisade de leurs chevaliers.
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10 LA COMÉDIE ACADEHIQtlE.
Le cœur de Negogousse battait quand, au tournant de la rue, il apercevait se détachant sur le bleu de l'horizoa les cheveux blonds de sa fille.
— Que ma Paule est belle ! pensait le marchand, qui ne se doutait guère que la riche Maison de pierre, son peuple de statues, les cornes d'abondance qui versent à profusion des fleurs et des fruits dans les enroulements de l'architecture, ne comblaient pas le vide du cœur de sa fille.
Il faut être né dans ces quartiers parlementaires pour en comprendre le charme grave. Tout mouvement en est absent, à l'exception d'une vieille servante sortant de longs corridors au fond desquels la lumière se joue dans de petites cours qui rappellent les tranquilles intérieurs de Pierre de Hooghes.
Si quelque dame âgée descendait les marches de son hdtel pour aller entendre la messe à l'égUse de la Daurade, Paule surprenait des regards secs et froids qui prouvaient la médiocre sympathie que son père inspirait dans le quartier.
De vieux mes.sieurs en douillette se montraient dans la matinée, les uns pour se rendre au tribunal, d'autres pour assister aux offices. Pas un n'avait de sourire pour la jeune fille, qui se sentait comme cloîtrée dans la riche Maison de pierre.
La noblesse ne pardonnait pas au marchand d'huiles d'avoir eu l'audace de s'établir dans un quartier consacré aux anciennes familles; le luxe du sptendide hdtel offusquait les voisins habitués à regarder la Maison de pierre comme réservée aux descendants des capitouls, dont le blason était sculpté sur la façade.
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LA COIÉDIE ACADÉMIQUE. 11
— Vraiment, dit un jour madame de Parrequeminières, pourquoi cette épicerie ne fait-elle pas gratter le blason pour sculpter à la place un pitckarrou ' ?
Des nombreuses épigrammes improvisées sur Negogousse dans les salons du quartier de la Dalbade, celle-ci prit corps. Longtemps la Maison de pierre fut appelée la Maison du pitckarrou par la noblesse caustique.
Paule ignora ces malignités ; elle n'avait de rapports qu'avec l'abbé Desinnoccnds, curé de la Dalbade, qui n'était pas d'un caractère à faire connaître à Negogousse le ridicule dont ses voisins l'accablaient. Luimême, d'ailleurs, l'alibc Desinnoceiids, n'avait pas conquis les bonnes grâces de ses paroissiens, qui ne réservaient leurs hommages à Féglise de la Daurade, qu'à cause du souvenir de Clémence Isaure qui y est attaché.
Toulouse, quelque importance commerciale que prenne plus tard la cité, restera toujours la patrie de Clémence Isaure, des Jeux Floraux, du Capitole, de la noblesse de robe et des sentiments religieux.
Malgré tes commotions politiques et les bouleversements sociaux du dernier siècle, Clémence Isaure sert de drapeau aux regretleurs du passé. C'est ce qui explique pourquoi la noblesse suivait les offices de la Daurade, placée sous le patronage de Clémence Isaure ;comment l'abbé Desinnocends vivait isolé dans sa modeste cure, et comment il s'était attaché à la jeune
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13 U COMEDIli: ACJWËNIQIJE.
mie qui, n'ayant pas de quartiers de noblesse, allait entendre U messe basse à sa paroisse.
\a religiosité ne tenait pas une large place dans le cerveau de Negogousse ; grâce à Paule, il devînt la providence de l'église abandonnée. Il faisait à sa fille une petite rente, qui passait presque tout entière dans les mains de l'abbé Desinnocends, quoi que fit celui-ci pour se défendre de ses largesses. Il y était si peu habitué ! Mais l'argent ne restait pas longtemps dans la bourse du curé. L'église avait besoin de nombreuses réparations, el les dons n'aflluaient pas, sauf ceux de Paule.
M. Desinnocends était donc le seul étranger qui franchit le seuil de la Maison de pierre, et Paule se plaignait de ne l'y pas voir plus fréquemment, car entre elle et le prêtre régnait une affinité de sentiments qui la rendait heureuse. En compagnie du curé de la Dalbade, le vide de son cœur était rempli. Negogousse ne demandait pas mieux que d'inviter chaque jour M. Desinnocends à sa table, si le curé ne se fût excusé de ne pouvoir accepter plus d'une fois par
Ce jour-là était une fête pour Paule, Le jeudi consacré à M. Desinnocends, le dimanche où elle allait à la paroisse, sa phyiiionomie perdait son caractère habituel de mélancolie.
Un malin, Paulc, ouvrant sa fenêtre, .iperçul en face d'elle, dans la maison voisine, un jeune homme qui leva les yeux au bruit de l 'espagnolette.
Paule rougit et baissa les yeux.
Dans la petite maison occupée depuis peu par une veuve, les rideaux du premier étage avaient été jus< que-là scrupuleusement tirés.
Le sang aux joues, Paule, gênée par une émotion soudaine, chercha une contenance, feignant de regarder au loin si son père ne venait pas; gènce dans ses mouvements, honteuse, elle se sauva tout à coup dans un ttoio de sa chambre.
Une biche, qui a entendu un bruit de feuilles près de la mare où elle se désaltère, n'est pas plus alerte à la fuite.
S'asseyant sur une chaitic, Paule, étonnée des bat-
U LU COMÉDIE AGAt>ÉHlQUE.
tements de son cœur, se dît que le voisin devait sourire de celte brusque disparition. La main sur les yeUK, comme pour cacher sa propre rougeur, elle réfléchit.
Autant qu'un rapide coup d'œil le lui avait permis, Paule, au milieu de son trouble, se rappelait un jeune homme aux yeux doux et spirituels.
Ëtait-îl encore à la fenétreî Qu'y faisait-il? S'il restait, Paule n'osait sortir du coin oîi elle était blottie. Elle songea à quitter sa chambre, mais l'unique porte de sortie donnait en face de la fenêtre voi-
Beparaitre à la fenêtre, c'eut été de la coquetterie; la fermer, n'ctRit-cc pas indiquer au jeune homme qu'il avait été vu?
Un singulier émoi agitait Paule, qui jamais n'avait ressenti de telles sensations? Pourquoi son regard se voilail-il? Pourquoi ces battements de cœur qui semblaient remplir le boudoir? Pourf|Uoi l'air était-il tout à coup plus rare et plus doux? El le soleil qui semblait briller subitement d'un nouvel éclat 1
Paule n'osait à cette heure se regarder dans une glace. Elle craignait d'être « affreuse. »
Paule a presque peur du jeune homme. Que penset-il? Voilà ce qu'elle voudrait voir. N'a-t-elle pas été imprudente de se sauver ainsi ? Que faire ?
Betenant son souffle (Paule craignait que de l'autre côté de la rue on ne l'entendit respirer), la jeune fille s'était Levée, posant un pied timide sur le tapis. Au fléchissement de son cor|>s, elle sentit que l'émotiou n'était pas encore dissipée.
LA COMÉDIE ACAMHIQUE. 1S
— Qui peut être ce jeune homme? se demanda Paule, songeant à l'isolement dans lequel se renfermait son père vis-à-vis de ses voisins.
Encore, si la vieille Mamette se fût trouvée là, on eût pu en tirer quelques renseignements. Paule savait maintenant ce qui manquait à son bonheur. La solitude de la Maison de pievre lui pesait.
Quelles singulières pensées peut amener l'ouverture d'une fenêtre ! Paule en était surprise.
— Courage! se dit-elle.
S'étant levée, elle alla Ter^t la fenêtre, dont un des battants se repliait à angle droit dans la chambre ; cependant Paule s'arrêta tout à coup.
Elle ne pouvait voir la maison voisine qu'en se présentant à la fenêtre, et elle n'osait tenter une entreprise si hardie.
Par un mouvement imperceptible, l'un des battants remua. Paule doucement l'avait poussé ; toutefois le moyen lui parut bon. En obliquant avec précaution la fenêtre à divers intervalles, Paule, protégée par le rideau, put s'assurer que le voisin était encore à son poste.
Paule se dît que ce n'était pas pour le regarder qu'elle poussait la fenêtre avec tant de précautions. En ce moment, elle eiît voulu sortir de sa chambre sans être suivie par un regard curieux ; mais la fenêtre obliquait lentement sur ses gonds, poussée par la main de la jeune fille, qui tremblait comme si elle eût commis une faute.
Elle avait peur qu'un coin de sa robe ne fût entrevu, peur de son ombre sur le tapis, peur de son
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m H COMÉDIE ACADËHIQUB.
manège, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit brusquement.
Negegousse, étonné de ne pas voir Paule à la fenêtre suivant son habitude, était inonlé à sa chambre.
— Tu m'oublies, Paule, dit-il.
Une table de toilette adossée au mur iavorisa le premier mensonge de la jeune fille.
— j'étais occupée à lisser mes cheveux, dit-elle ; j'avais oublié l'heure.
— Comme tu es pàlel... Souffres-tu ?
— Ce n'est rien, père; un moment de malaise... Une sorte de vertige s'est emparé de moi pendant que j'étais à la croisée.
Eu même temps Paule poussait résolument la fenêtre. L'arrivée de son père lui rendait sa présence d'esprit.
— Un vertige! s'écria Negogousse. La fenêtre estelle si haute î
Paule sauta au col de son père pour l'empêcher de mesurer la distance du premier étage.
'^ C'est passé, dit-elle... Mais ne sois pas étonné de ne plus me voir à cette fenêtre de quelque temps...
En effet, Paule n'ouvrit plus la croisée pendant ' deux jours ; mais elle profitait du moindre instant de liberté pour s'embusquer derrière les rideaux afin de revoir le jeune homme. Ainsi elle put l'étudier à loisir.
Assis près de la fenêtre, le voisin semblait plongé dans la lecture d'un livre posé sur ses genoux ; à tout instant ses jeux inquiets se relevaient et comme à regret s'abaissaient sur le gros volume qu'il devait mé-
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U COHÈfilE ACADÉMIQUE. 17
diocrement comprendre, car à chaque page il le reposait, se levait et semblait vouloir percer du regard les murs de la Maison de pierre.
Le jeune homme avait une physionomie fine et ouverte.
— 'Il semble chagrin, pensa Paule, de ne plus voir la fenêtre ouverte.
Elle n'osa pas penser : a me voir, m et elle rejeta les regards du jeune homme sur la curiosité produite par l'intérieur de la chambrette que Negogousse avait fait décorer de perse riante.
Cette comédie dura huit jours, à la suite desquels Paule se dit que sa chambre manquait d'air et qu Une fallait pas l'en priver parce qu'un jeune curieux demeurait en face.
Après maints combats, un matin qu'elle se demandait s'il fiillait prolonger la punition du voisin, Paule aperçut la fenêtre d'en face fermée.
Elle ressentit un malaise inconnu.
ËUit-i/ parti?
Paule regarda dans la rue sous le prétexte d'attendre son père ; mais elle ne l'avait jamais attendu tie si longues heures, inquiète. L'arrivée de Negogousse ne lui rendit pas la tranquillité ; cependant l'aule essaya de sourire à son père, pour tirer de lui quelques renseignements sur les voisins ; toutefois ce ne fut qu'à l'aide de petits mensonges qu'elle amena la conversation suivant ses souhaits.
— J'ai vu, dit-elle, sortir madame Falconnet.
— Ah ! dit Negogousse, qui ignorait le nom de sa voisine.
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» I:A COMÉDIE AC&DËHIQue.
Paule ne tarissait pas en corapliments sur l'extérieur distingué de madame Falconnel.
— Je ne la connais pas, dît Negogousse.
. — Elle tenait un paroissien à la main, dit Paule surprise elle-même de ses fables, car la sortie de la veuve n'existait que dans l'imagination de la jeune fille.
— Les habitants de ce quartier, dit Negogousse, passent leur vie à l'église de la Daurade.
Intérieurement, Paule souhaitait que le jeune homme, sans doute Tils de la voisine, accompagnât la vieille dame aux oUices.
— Petit père, continua Paule, me permettras-tu d'aller un dimanche entendre la messe à la Daurade?
— Que dirait l'abbé Desinnocends ?
- — Tu as raison, reprit Paule.
— Sans doute, tu peux aller à la Daurade ; mais il faudra confesser ce péché de curiosité à l'abbé Desinnocends.
— C'est un caprice, dit Paule, qui, alors seulement, pensa aux petits mensonges qu'elle aurait à avouer à son confesseur.
L'arrivée de Mamette mît terme àcette conversation, Paule, se sentant devenir rusée, ne voulait pas entamer le chapitre de la voisine devant la servante. Quand celle-ci fut sorlie :
— Madame Palconnet vit seule sans doute? dit-elle.
— Tu t'intéresses à cette dame ? demanda Negogousse.
La question fit frémir Paule et la rendit prudente. Elle vit son secret, son joli secret découvert. Pourle
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LA GOMËDIB ACAOgHIQUE. 10
mieux déguiser, elle lit mille cajoleries à son père, caqueta sur les choses les plus diverses, et n'eut de cesse que quand Negogousse lui eut promis de l'emmener le soir même, à l'heure de la retraite, sur la place du Capilole.
— J'aime tant les trompettes ! dit Paule. Et elle Taisait le tour de la tahle, le poing sur la hanche, sonnant de gaies fanfares qui remplissaient d'épanouissement le cœur du marchand d'huiles. Ces fanfares cachaient de secrètes émotions. Paule dormit mal. Des rêves hizarrea et anxieux traversaient son sommeil.
Au matin, vers neuf heures, elle courut à son observatoire. Les rideaux d'en face étaient toujours soigneusement tirés.
Paule ressentit des sortes de barres dans la poitrine.
Elle descendit au jardin, y cueittit des pensées dont la couleur cadrait avec sa mélancolie, et les disposa dans un verre qu'elle posa sur la fenêtre.
Ce fut une journée de brouillards pour Paule, qui, accoudée sur la balustrade du jardin, la tète levée vers le cic), s'irritait de l'immobilité des nuages tristes, lourds et paresseux.
La nature semblait s'associer à son dégoût de la vie. Ce jour-là l'existence pesa à la jeune fille.
La cloche de l'église de la Dalbade sonnait un enterrement.
Paule songea combien les êtres qui disparaissent de la vie sont heureux. Elle aussi eût voulu échapper à
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ÏO U COHÉDIB ACADÉMIQUE.
De quoi souffrait-elle? Elle n'eût pu le dire ; jamais pareils soucis ne s'étaient emparés d'elle.
La clocbe des morts redoublait de tintements lugubres, appelant les fidèles à prier pour l'àme du défunt.
L'esprità l'unisson de celte funèbre sonnerie, Faute monta à sa chambre, d'où elle pouvait voir défiler le cortège.
En ouvrant la porte, elle reçut une telle commotioD que ses genoux fléchirent.
A la fenêtre de la maison d'en face s'épanouissaient des roses fraîchement cueillies !
Mo,Coo^le
La cloche de la Dalbade continuait son tintement lugubre. Un gat concert se donnait dans le cœur de Paule.
Les prêtres sortirent de l'église eu chantant une sombre psalmodie. Paule écoutait les oiseaux babiller dans les platanes d'un jardin voisin.
Quand le convoi passa au bout de la rue, Paule se retira au fond de sa chambre pour oublier la mort.
— Il est doux de vivre ! pensait-elle en ce moment.
Les fleurs de la fenêtre d'en face avaient transformé ses pensées en un clin d'œil. L'odeur des roses arrivait jusqu'à elle, quoiqu'une rue la séparât du bouquet. Ses sens étaient affmés tout à coup. Des roses s'échappait un parfum frais et suave plein de mystérieuses promesses.
D'un bond Paule descendit l'escalier, courut dan?
C,K,gle
iî LA COHÉDIE ACADÉMIQUE.
le jardin et cueillit des œillets avec une agitation telle que Mamette le remarqua. Paule avait hâte de remplacer le mélancolique bouquet de pensées qui ne répondait plus à l'état de son cœur. Elle n'avait pas soupçon du langage des fleurs ; mais la tendre couleur d'œillels blancs piquetés de joyeux points rouges lui semblait une réponse naturelle aux roses du voisin.
— ¥ a-t-il une intention dans ce bouquet? se demandait Paule sous le coup d'émotions diverses.
Pourtant elle se reprochait d'avoir répondu par les œillets, qui semblaient créer une entente entre elle et le jeune homme. Elle eut peur de sa propre audace. Dans quel embarras la mettrait la présence subite du voisina la fenêtre! Alors elle redescendit au jardin, où la vieille Mamette faisait des réflexions sur la nature changeante des j<>unes filles.
Tout à l'heure Paule, affaissée sur la balustrade, suivait mélancoliquement à l'horizon le cours des nuages; maintenant elle courait, vive et légère, dans le jardin, s'anèlant, comme un papillon, près de cbaque rosier. Elle eût voulu que la rose lui confiât son secret, le secret symbole qui gît au fond du calice ; la tendre verdure des feuilles, le doux incarnat de la fleur l'enivraient sans lui répondre.
Au cœur de chaque rose était tapi le souvenir du voisin. Paule osait à peine passer derrière un massif de rosiers, crai^ant que le jeune homme n'y fût caché.
Tout à coup elle s'arrêta devant Mamette.
— Il y a un enterrement à laDalbade, dit-elle. Quelqu'un de nos voisins est-il mort?
Mo,Coo^k
Lik COHÊDIB ACADÉMIQUE. 33
— Je ne le croîs pas, mademoiselle ; nous aurions vu destenturesàla porte.
— Il m'a semblé, dit Paule revenant sur son premier mensonge, que madame Falcomiet était engrand deuil.
— Il est possible, mademoiselle.
— Serait-ce une personne de sa famille? Mamelle a^ant répondu qu'elle l'ignorait, alors
Paule fatigua la vieille servante de tant de questions, que celle-ci s'écria :
— Votre père, mademoiselle, m'a défendu de m'occuper des affaires du quartier. Aussi, quand je sors, je baisse les yeux pour ne pas voir ; je ne saurais dire comment sont les gens porte à porte. -
L'entretien en resta là, Paule craignant de montrera Mamette une cuiiosité trop vive. Elle se résigna à ne rien savoir. Qu'importe ! son cœur était plein de souvenirs.
Ce jour-là elle s'endormit le sourire sur les lèvres. Les agitations de la nuit précédente avaient fait place à un sommeil léger et transparent qui permettait à la jeune fille de se voir dormir, ausM heureuse que le plongeur qui, à travers les profondeurs de l'onde, aperçoit dés trésors enfouis.
La chambre à coucher de Paule donnait sur le jardin. Réveillée de grand matin par te chant des oiseaux, la jeune fille fit sa toilette en un clin d'neil, regrettant que son premier regard ne piit s'arrêter sur la fenêtre voisine. Pourtant elle n'o^a se rendre tout de suite à sa chambre : il lui semblait que chacun eût pu lire son impatience dans ses yeux.
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31 U COMÉDIE ÀGiD^IQUË.
— Tu deviens matinale ! dit Negogousse qui la rencontra.
— H lait si beau ! dit-elle.
— Va respirer l'air du jardin, mon enfant.
Paule prolita de la sortie de son père pour l'accompagner jusqu'à la porte. D'un coup d'œil elle aperçut sur la fenêtre d'en face des roses si fraîches qu'elles avaient étc certainement cueillies le matin même.
— Et votre déjeuner, mademoiselle ? cria Uamette, qui voyait la jeune filte grimper l'escalier avec une précipitation inaccoutumée.
Paule ne l'entendit pas.
Devant la fenêtre de la maison voisine était une petite table, devant la table le jeune homme, devant le jeune homme un gros livre.
Paule ressentit une sensation si douce qu'elle crut se trouver mal. Lentement, ses longs cils s'abaissèrent pour voiler rémotion de ses regards; ses cils si pudiques semblaient saluer le voisin. Quoiqu'un nuage rosé parti de son cœur empêchât Paule de distinguer les traits du jeune homme, elle ressentait un double émoi. 11 lui semblait que de la fenêtre d'en face partait un courant qui lui faisait approcher "sa table à toilette, prendre une broderie dans le tiroir et mettait en mouvement ses mains, sans sa volonté.
De doux bourdonnements tintaient dans ses oreilles. La jeune lille n'entendait rien, pas plus qu'elle ne voyait; tes mouvements de son aiguille étaient commandés par une force mystérieuse, indépendante d'elle, qui faisait que machinalement les dessins de
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U GOHËDIK ACADËHIQUE. 25
son patron de broderie étaient recouverts de soie comme par une fée qui conduisait sa main.
Paule se sentait touchée par de tendres regards mystérieux. Elle osait à peine respirer, s'etTurçant de contenir le souffle de sa poitrine. Pour nètre pas trahie par son émotion, elle gardait une immobilité absolue.
Ses mains, elle eût voulu les cacher; mais ce à quoi elle ne pensait pas était peut-être l'endroit le plus délicat de sa beauté, celui sur lequel s'ébattait le regard du jeune homme qui, feignant de lire, détachait SCS yeux du volume pour les reporter vers un cou élégant au bas duquel se jouaient de capricieuses boucles de cheveux.
.Plus Unes que la soie, tendres comme de jeunes pousses au pied d'un arbre, ces boucles se modifiaient au moindre souffle du vent et formaient par leur blond délicat une opposition à l'Ivoire transparent du cou .
Les yeux élaicnt baissés, les joues à demi cachées par les grappes de cheveux ; mais le joli cou révélait la distinction, la santé, la jeunesse.
Quoi qu'elle fit, Paule ne pouvait masquer entièrement sa bouche rose et mutine qui semblait se gendarmer que sa maîtresse fût tant regardée.
Par moment une ombre de sourire, qu'eût voulu comprimer la volonté, se dessinait sur ses lèvres, sourire témoin des sensations qui se Jouaient au dedans de Paule. L'inquiétude s'y mêlait à une sorte d'enjouement produit par la situation où se trouvait la jeune Hlje.
36 LA COMÉDIE ACADÉHIQUB.
Qui l'avait conduite à la fenêtre, sinon une pression mystérieuse dont jusque-là elle n'avait pas éprouvé la force? Paliait-il compter syr cette aide inconnue pour sortir d'embarras ?
— Il va mal penser de moi ! se dit Paule ef* frayée de l'audace avec laquelle elle s'esposait à tant de regards.
Dn rayon de soleil vint à son
Le ciel, jusque-là voilé par des nuages épais, se montra tout à coup dans sa pureté, et le soleil se précipita dans la petite chambre, forçant Paule à tirer la moitié du rideau pour s'en garantir.
La nature semblait prendre sous sa protection tes deux jeunes gens, car à peine Paule fut-elle à demimasquée par le rideau qu'un bruit de serrure, qui partait de la chambre d'en faie, fit lever les yeux de la jeune fille, quoiqu'elle eût juré intérieurement de ne pas se montrer davantage. Les regards se croisèrent encore une fois; maïs ceux du VDisin étaient pleins de regrets.
Il baissa la tête, en manière de salut; et comme la porte d'en face s'ouvrait, laissant sur la figure du jeune homme des traces non équivoques de contrariété, Paule, penchée sur sa broderie, resta l'aiguille inerte sans s'en apercevoir.
Il l'avait saluée !
Ainsi le hasard seul ne les mettait plus en présence. Celait déjà comme une promesse de se revoir. A l'émDlion dont le cœur de Paule fut rempli, la jeune fille se dit qu'il y avait maintenant en elle un germe qu'il lui serait difficile d'arracher.
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Quelque chose d'indéfinissable lui avait manqué jusque-là qui avivait ses facultés en teintant de nuances pourpres des horizons un peu gris.
Trois figures se présentèrent à i'aule tour à tour : celles de son père, de l'abbé De^innocends et de Mamette, toutes trois semblant l'interroger.
Paule ferma les yeux pour échapper à ces visions. Elle se retranchait derrière de splendides rayonnements, comparables à ceux d'une rose de vitraus à travers laquelle passent les pourpres lueurs d'un soleil couchant.
Par insiants, Paule sentait son corps flotter sur des vagues irisées; son âme s'envolait sans fatigue, comme l'oiseau, vers des pays inconnus qui n'étaient que bocages et verdure. Enivrée d'une musique suave, en ce moment Paule ne se rendait pas compte de la petite chambre où elle était non plus que de la broderie tenue par ses mains.
Ces dangereuses contemplations devaient être traversées par plus d'un événement.
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Raymond Falconnet, le lendemain de ces longs regards, entrait dans l'étude de maître Trebons, l'avoué le plus considérable de Toulouse.
Le condamné politique oublie les chaînes qui le garrottent eo voyant sur les murs de son cachot une idéale (îgure de la Liberté. L'homme de génie, dans une mansarde sans feu, ferme les yeux sur son estomac afTamé en rêvant à la gloire. La figure de Paule apparaissant au fond de l'étude où entra Itaymond, lui fit passer courageusement par dessus les premières aridités du droit, dont ne pouvaient le distraire les étudiants ses compagnons, natures abruptes qui, de l'Auvergne et des provinces voisines, venaient à Toulouse comme à ta capitale du Midi.
Café, théâtre, grisettes, autant de plaisirs auxquels les clercs mordaient avec leurs dents de montagnards.
Raymond ne goûtait pas à ces fruits. So» paradis était ailleurs.
, Sur le dos d'un grand cartonnier placé derrière le bureau du maître clerc, brillait comme un nimbe éblouissant le nom de iNegogousse, un des plus importants clients de l'étude. Raymond regardait ce nom quand d'insupportables détails de procédure l'accablaient.
. C'est un ami fidèle qu'un premier amour. Grâce à cette compagnie, Raymond put supporter les conversations de ceux qui l'entouraient, sans en être choqué. Comme aussi il lui fut permis de garder le silence sans inquiéter ses compagnons, car l'amour qui gisait au fond de son cœur et de ses yeux donnait à chacun de ses regards un charme auquel il était difficile d'échapper.
Tout de suite Raymond gagna la sympathie de ses camarades. Il parlait rarement; mais le peu de paroles qui s'échappaient de sa bouche étaient franches et cordiales. S'il levait les yeux, im éclair de bonheur illuminait pour ainsi dire la sombre étude, et c'était avec un sourire qu'il entendait parler de Micttou et de Uartril, deux célèbres grisettes de Toulouse qui troublaient les cœurs de tous les clercs.
- .Un nouvel arrivant vint raffermir les sentiments de cordialité que portaient à Raymond ses camarades.
Un matin, se présenta dans l'étude un prêtre suivi d'un jeune bonime qui restèrent près d'une heure dans le cabinet de M' Trebons, et bientôt l'avoué annonça aux clercs un nouveau camarade.
Toutes les tètes se relevèrent joyeuses.
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30 Ih COUfiDIB ACADBHIQIFB.
— Meseieursi reprit H' Trebona, avec une gravita inaccoutumée, je crois devoir vous inviter désormais àla plus grande réserve dans vos discours. M. Saturnin de Pouchairamet, que M. l'abbé Supplici veut bien me confier, appartient à une des plus notables familles dn Périgord,
Les figures des clercs s'allongèrent.
— < Il faudra donc prendre garde à vos propos, mes> sieurs, continua H' Trebong. M. Saturnin de Poucbar» ramet ne doit pas être exposé à de choquantes fami* liantes. Julien, dit l'avoué en s'adressant à son maître clerc, vous veillerez à mes recommanda* tions. ie dois reconnaître la confiance que me témoigne M, l'abbé Supplici en me chargeant de l'éducation juridique d'un des membres de la famille Poucharramet.
L'avoué rentra dans son cabinet.
— Solennelle présentation! dit à voix basse le mattre clerc à Raymond, qui lui faisait vis-à-vis, courbé sur le pupiire d'en face.
Raymond, tout entier au souvenir de Paule, avait à peine entendu le discours de l'avoué.
La porte du cabinet s'ouvrit de nouveau ; alors les clercs re;;ardèrent à la dérobée deux hommes qui en sortaient, l'un habillé d'une soutane, l'autre d'une redingote jouant elle-même à la soutane.
— Monsieur de Poucharramet, dit l'avoué, j'ai l'honneur de vous présenter mes clercs.
En ce moment tous baissaient la léte et les plumes faisaient crrrr sur le papier.
— Monsieur l'abbé, voici M. Julien, mon maltre-
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I,A COHbllE ACADEMIQUE. , 51
clerc, qui initiera aux premières études de droit ti. Saturnin de Poucharramet.
Le maître clerc, retranché derrière des liasses de dossiers, les remuait avec les apparences d'un homme trè»-occupé. L'avoué ne comprit pas tout d'aliord que les tètes penchées sur les pupitres, les grincements des plumes et les entassements de dossiers masquaient la fâcheuse impression produite par l'arrivée de l'abbé Supplici et de son élèTe.
Soa élève, on n'en pouvait douter. Certainement il goitait d'un séminaire, en ayant gardé l'empreinte. La redingote noire d'un drap commun semblait coupée par un tailleur de sacristie et les cheveux inégaux étaient remplis i'échellea, qui sont le propre des ciseaux des gouvernantes de curé.
— Maitre Trebons, dit le prêtre, j'ai confiance en vous, confiance en vos soins, conliance en vos lumières, confiance en ces jeunes esprits dont vous avez la direction, et je laisse en vos mains .M. Saturnin de Poucharramet.
— Monsieur l'abbé, vous n'aurez pas à regretter une confi^mce dont je suis fier, dit l'avoué en reconduisant M. Supplici.
Le nouveau venu resta au milieu de l'étude, les yeux baissés, les mains sur sa poitrine, jusqu'au retour de M' Trebons.
— Comment, Julien, dit l'avoué d'un ton de reproche, vous n'avez pas indiqué une place à M. de Poucharramet ?
Le maître clerc, pour s'excuser, montra les pupitres occupés.
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3;t LU COH&ME iCADÛIIQIIE. '
— Ces messieurs se serreront, dit l'avoué.
En ce iiiomenl le crrrr des plumes sur le papier était au comble de l'accentuation, les clercs feignant une excitation au travail qui n'était pas dans leurs liabitudos. Courbés sur le papier timbré, ils expédiaient les grosses avec une ardeur si particulière que W Trebons ne put se méprendre sur cet acharnement à la besogne, qui cachait une mauvaise réceplioa au nouveau venu.
— Monsieur Raymond, dit l'avoué, veuillez faire place à Saturnin.
— Saturnin t s'écria Raymond en regardant alors pour la première fois te nouveau clerc, est-ce bien toi?
Et il se leva pour lui donner la main sans remarquer l'embarras que lui témoignait son compagnon de classe des premières années.
Raymond avait serré cordialement les mains du nouveau venu : ce n'était pas par une vive étreinte que répondait Saturnin. Sa main se laissait prendre, flasque et inanimée, sans rendre la pression.
— Je suis Raymond, tu me reconnais bien ?
Et ses yeux tentaient en vain de plonger dans les paupières baissées du séminariste, au coin desquelles gisait un regard hybride.
— Il est timide, se dit Raymond, pensant que l'introduction de Saturnin au milieu de ses nouveaux compagnons le mettait à la gêne.
— Viens à côté de moi, dit-il en le prenant par la main et en le conduisant au pupitre désigné par l'avoué.
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U COMÉDIE ACADÊHIOUE. 35
— N'est-il pas singulier de se relrouver ainsi, après huit ans? s'écriait Raymond.
Saturnin ne répondait pas.
Mais Raymond, prédisposé par l'amour à faire largesse d'affections, ne remarquait pas la réserve de son ancien camarade.
Le coeur de Raymond était plein de vrilles amicales qui, comme celles du chèvrefeuille, cherchent des rameaux pour s'y accrocher. L'amoureux avait des trésors d'expansions qu'il jetait en prodigue, ignorant combien peu d'hommes sont propres à recevoir ces
Ainsi Raymond épargna à Saturnin les désagréables mystifications qui attendent tout nouveau dans une étude d'avoué. Les clercs, par sympathie pour leur camarade, ne soumirent pas le séminariste aux épreuves qui font connaître le caractère et la patience des débutants ; et pourtant le patronage de l'abbé Supplie! ne pouvait que faire redoubler de rigueur envers un homme si chaudement recommandé. L'amitié témoignée par Raymond à son ancien camarade suffit pour «toufferces mauvaises dispositions.
- Huit jours de stage avaient mis Raymond au courant des débuts d'un clerc. 11 s'efl'orça d'en adouuir les angles, agissant avec Saturnin comme si l'avoué le lui eût particulièrement recommandé ; cependant le protégé de l'abbé Supplici restait vis-à-vis de son ancien camarade dans la réserve du premier jour, ne rendant pas conlidences pour conlidences.
Ayant fait ses premières études de dix à douze ans au petit séminaire de Notre-Dame de Consolation, en
3i U COBIËUIE ACAUËMigUE.
CDiiipaj^nie de Saturnin, Raymond avait protégé son camarade, chétif de corps, contre les atiaques des « gramls. » Tous deux étaient pauvres, et Saturnin ne portait pas alors ne nom de Poucharramet ()ue l'avoué faisait sonner dans l'étude à l'égal des plus grands titres de noblesse. Le bonheur qu'il éprouvait de voir son ami appartenir à une rii:he famille, Itaymoud eût voulu le témoigner chaleureusement. Saturnin ne laissait pas prise aux souvenirs de jeunesse.
Ses gestes, qui choquaient toute l'étude, offraient une sorte d'onction qu'un mot de clerc railleur peut rendre.
— M. de Poucharramet, disait te maître clerc, a une tonsure en dcd.ins.
C'est pourquoi Raymond ne put arrêter les railleries pendant l'absence de son camarade. Il disait : Saturnin; les clercs répondaient : M. de Poucharramet.
Le proté;:;é de l'abbé Supplici ne goAta jamais aux joies de la familiarité entre jeunes gens. Ex et à l'heure, occupé de son travail. Saturnin ne donnait pas prise aux reproches du maître clerc; mais à peine sortait-il que l'étude retentissait de sarcasmes sur son compte.
Les étudiants de Foix, de Tarbes, ceux d'Agen, il'Auch et de Montauban faisaient corps avec les Toulousains contre te nouveau. Il avait passé dans l'étude de M' Trebons des jeunes gens d'Aurillac et de Marvpjols qui, nécessairement, subirent les plaisanteries traditionnelles relatives aux Auvergnats ; mais le titre de noblesse que lavoué faisait sonner à tout propos.
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LA COMÉDIE ACADËHItjUE, 55
joint au souvenir de l'abbé, meltait ehacun en suspU don contre le nouveau venu.
Les clercs crurent remarquer que Saturnin, la tète dans les mains, faisait une prière avant de se mettre au travail ; il était certain que chaque jour il entendait une messe basse avant l'heure de l'étude. On le vit sortir de l'église, et un gros paroissien qui s'échappa de sa poche confirma le fait. Tous ces détails excitaient les railleries des clercs, race de mécréants qui, de dix-huit à vingt-cinq ans, s'inquiètent plus de leur perdition que de leur &alut.
Celait un censeur, un dévot, un fanatique, au milieu de l'étude.
Jusque-là un joyeux scepticisme avait régné parmi les clercs. L'arrivée de Saturnin y mit un terme. Les jeunes gens se sentaient gênés en faie de l'ex-séminariste, le maître clerc leur recommandant la prudence, pour avoir été admonesté par M' Trebons de la liberté de langage qui existait dans son étude. On en conclut que Saturnin faisait des rapports au patron, et la délation est te plus grand des crimes pour la jeunesse.
Un passe-droit de l'avoué acheva de miner Saturnin dans Icsprit de ses camarades.
Le maitre clerc occupait la moitié d'une table sur laquelle s'élèvent de longs pupitres de bois. Deux de ces pupitres appartenaient au représentant de M° Trebons : t un sur lequel il travaillait, l'autre en face duquel s'asseyaient les clients exposant leurs affaires en l'absence de l'avoué.
Du côté opposé de Ce bureau se tenaient Aaymond et Saturnin ; c'étaient deux places cote à côte, occupées
36 U COIIÉDIE ACAOEnQUE.
de fondalion par les noureaux clercs, afin que le principal, en face d'eux, pût surveiller leur besogne.
Une huitaine après son introduction dans Tétude, Saturnin rtsla seul maitrc des deux places. Baymond tut rejeté à une autre table.
Fait médiocre en apparence. Les clercs ne le pensèrent pas. Ils jugèreut que cette position était une sorte de hiérarchie que l'avoué voulait consacrer en faveur de M. de Poucharramet; mais le plus peiné de ce changement fut Raymond, qui perdait de vue le carton sur lequel brillait le nom de Negogousse!
Mo,Coo^le
La Fête-Dieu, dans le Midi, est une cérémonie religieuse qui laisse bien en arrière celles du Nord. Marseille, Arles, Montpellier, Toulouse luttent de richesse et d'apparat dans ces fêtes, qui empruntent au printemps ses fleurs renaissantes.
Les jeunes filles aiment ces spectacles, souvenirsd'enfdnce. Paule avait dépouillé son jardin des plus belles Heurs pour les efteuillcr devant la Maison de pierre, où, à quelques pas, un somptueux reposoir devait être béni par l'archevêque.
Raymond profita du passade de la procession pour regarder à son aise Paule, qui tantôt se montrait à la fenêtre de sa chambre, tantôt descendait sur le pas de la porte, avec la conscience d'être suivie par les regards de l'étudiant.
Tout dans la rue était fleur et verdure ; le pavé dis-
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38 U COMEDIE AGADËilIOUl!;-
paraissait sous le sable, les marguerites et les roses. La nature semblait en fête et les cœurs des deux jeunes gens étaient à l'unisson de la natui'e.
Kaymond pouvait regarder l'aule sans que ses regards fussent interprétés par les voisins, et l'amoureux s'en donnait à cœur joie, ne se lassant pas d'admirer la jeune fille qui allait au reposoir voisin porter quelque ornement, ajoutait une touffe de buis aux tentures de la façade, disparaissait tout à coup, revenait avec une gerbe de fleurs, lançait vers la fenêtre où se tenait Baymond un coup d'œil furtif, allait, venait, gourmandait Mamette, montait sur une chaise pour piquer de grosses roses aux portières.
Le ciel jouait sa partie dans ce concert de fleurs. Chaque figure qui se montrait aux fenêtres était souriante ; mais Paule et Raymond étaient les plus heureux du quartier. Les sourires de chacun leur permettaient de se sourire, et leur félicité intime proflluit de l'ivresse générale. Maintenant iU pouvaient se regarder et déguiser leurs propres sentiments à la faveur de la Fête-Dieu.
Paule portait ses yeux sur le tapis de fleurs du pavé, les relevait vers Baymond et semblait lui dire : -^ La fête qui éclate dans mon cœur m'a commandé d'elfeuiller les roses et les marguerites du jardin pour saluer le passage de la procession.
Les yeux de Raymond répondaient : — Ces fleurs el i ces verdures, pour avoir été cueillies par Paule, me sont chères ; la fête éclate dans mon cœur!
Un langage particulier s'échappait des regards de^ jeunes gens ; ce qu'avait à dire Raymond pouvait ^c
LA COHÉDIE ACADËHEQUE. j»
traduire en quelques mots, et pourtant ces quelques mots n'auraient pas eu de lin sans un roulement de tambours qui annonçait le passage de la procession.
Du bout de la rue de la Dalbade s'échappa un flot de femmes et d'enfants qui couraient, précédant le cortège pour l'admirer à chaque station.
Les tambours se turent. Après le ban solennel succéda une fanfare de musique militaire ; après les instruments, retentirent dans les airs des voix de jeunes filles et d'enfants de chœur.
Bientôt apparurent les baïonnettes des soldats qui formaient lavant-garde, et derrière ce premier peloton, des enfants, portant au cou de petites mannes, du fond desquelles ils tiraient des gerbes de Qeurs pour les lancer flans les airs.
Trois suisses majestueux, couverts de broderies d'or et d'ari^ent, la hallebarde .sur l'épaule, faisaient sonner bruyamment leurs cannes à pomme d'or sur le pavé, forçant les curieus à se serrer contre les murailles.
Les orphelins de la Miséricorde, ces abandonnés du monde, groupés sous une croix, filles et garçons, lète rase, vêtus de bure uniforme, contrastaient avec les gais enfants aux cheveux flottants que les mères triomphantes portaient dans leurs bras. Les orphelins chantaient des cantiques, levant les yeux vers la croix où était représenté crucifié Celui qu'on leur avait appris à regarder comme un père.
Une même compassion s'empara de Raymond et de Paule ; la pitié que tous deux éprouvaient passa dans un regard tendre et mélancolique à la fois.
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40 LA COMfiDIE ACmfiHlQVE.
Les bannières défilèrent alors. Celles de ta première communion paroissiale avec les jeunes filles dans leur costume dn communiantes, tenant des cierj^es qui pâlissaient devant l'azur du ciel: mélange de jeunesse et de dentelles, de rose et de blanc, de satin et de gaze.
Aux communiantes succédèrent les Demoiselles de la Persévérance, entourant la bannière de Notrc-Damedes-Tables. Pauvres vieilles filles qui s'étaient entêtées dans le célibat et que la nature avait punies, couperosant le teint, séchant la peau, creusant des rides précoces, allongeant les mentons, pinçant (es lèvres, là où auraient dû se poser des baisers d'époux. La plus persévérante de ces vieilles filles portait la bannière ; elle portait également une giossc verrue au menton, et sur la verrue trois longs poils menaçauts.
Un sourire s'empara de Paule à la vue d'une matrone porteuse de bannière, dont les mains rouges, déhoi^ dantsous de larges gants de colon, auraient chassé tout galant assez intrépide pour triompher de cette persévérance. Du groupe des vieilles filles s'échappaïeal des chants aigres et discordants,
Paule et Hajmond avaient ressenti une vive pitié pour les orphelins de la Miséricorde; ils jetèrent un regard railleur sur la congrégation des vieilles filles.
Tour à tonr, à la suite du labarum de la mission, se succédèrent les religieuses des différents couvents de Toulouse, les unes couvertes de vêtements grossiers, certaines faisant porter les queues de leurs robes par des femmes attachées à leur service.
Paule plaignait les cœurs méconnus qui cherchent l'oubli derrière la grille des cloîtres.
LA COMÉDIE AGiDËmQnE. 41
Les chants qui retentisiiaient dans les airs lui firent oublier ces impressions. Dans ce panorama mouvant, l'or et le» broderies de l'église se mêlaient au parfum de l'encens et des fleurs.
La croix processionnelle, entourée d'acolytes portant des Uambeaux, se détachait brillante dans les rayons du soleil ; verscette croix montait l'encens fumant Iravei^é par les feuilles de roses que lançaient les enfants de ch«ur.
Une escouade de soldats suivait la croix processionnelle, et si des fanfares joyeuses répondaient aux cantiques sacrés, joies et tendresses se succédaient dans le cœur de Paule et de Raymond.
Les chantres et les prêtres, enfermés dans leurs massives chasubles, suivis de thuriféraires lançant dans les airs les encensoirs brillants, annoncèrent le passage do l'archevêque.
Au loin, avançait lentement, surmonté de panaches blancs, le dais de velours écarlate.
De sa fenêtre, Paule ne pouvait loir le prélat caché par les courtines. Pour recevoir sa part de bénédiction, elle descendit sur le pas de la porte, espérant que la main de l'archevêque, qui semait la bénédiction devant la foule pressée autour du dais, l'amnistierait des légères fautes qu'elle n'osait confiera l'abbé Desinnocends.
Il en est des natures du Midi de la France comme des natures espagnoles. La religion se mêlant à l'amour donne naissance à de mystiques sensations on s'épure la passion.
Inclinée sous la main de l'archevêque, Paule remer-
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i2 LA COUËDIB ACADÉMIQUE.
ciait Dieu dea jouissances de ce jour de fête; son coeur, quoique ouvert à l'amour, laissait s'échapper vers le ciel des hommages de naïve virginité.
En ce moment défilaient les pénitents, la figure couverte do sombres cagoules.
Du milieu du groupe se détachait le porteur de crois, pieds nus, qui faisait signe à ses confrères de s'arrêter suivant les mouvements de la procession, car les pénitents étaient la dernière digue aux flots de la multitude.
Paule allait rentrer à l'intérieur de la Maison de pierre. Ces singulières figures l'arrêtèrent ; les robes et les cagoules, derniers vêtements du fanatisme, parlaient à sa jeune imagination. Des psalmodies lugubres s'échappaient des cagoules, et plus d'un œil sombre brillait d'une flamme étrange.
Lentement les pénitents défilaient, les uns graves comme des membres de l'Inquisition, d'autres courbés par l'âge, ceux-ci humbles, ceux-là farouches.
La procession s'arrêta et faule se trouva vis-à-vis d'un pénitent de haute taille qui la regardait fixement.
Derrière la sombre cagoule deux yeuxbrillaientqui, fixement, regardaient Paule. Inquiète, elle tenta de rentrer à l'intérieur ; de noirs regards la clouaient sur le seuil de la porte.
Tout à coup le pénitent se pencha vers Paule et murmura quelques paroles qui la firent pMir et chanceler, au grand émoi de Baymond.
Descendre de sa chambre, demander raison au pénitent, rompre les rangs de la procession, telles fu-
LA COMÉDIE ACADÊHIQUE. 4:1
rent les idées qui se présentèrent dans l'esprit de l'étudiant.
Mais la procession avait reprisse marche. Une foule immense se précipitait à sa suite.
Paule était rentrée.
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Irrité de oe pouvoir traverser les flots de Toule qui le séparaient du mystérieux pénitent, Raymond attendit que Paulc reparût à sa fenêtre.
Elle ne revint pas. La petite chambre resta déserte!
Quelles angoisses agitèrent alors le cceur du jeune homme! Ses mains impatientes se crispaient autour de la barre de la fchctre ; son esprit anxieux s'eltorçait de pénétrer dans l'intérieur de la Maison de pierre.
Par une seconde vue que possèdent les amoureux, Raymond suivait Paule dans son jardin, émue, pâle, elTrayée, et lui-même marchait à pas saccadés dans la chambre, se demandant quelle étrange confidence le pénitent avait faite à la jeune fîlle pour l'émouvoir de telle sorte.
Le cœur des amoureux s'ouvre plus vite aux angoisses qu'aux félicités.
..,„.C.>ogle
LA COJIÉDIE ACADÉHIQUE. 4S
11 avait suffi d'un instant pour faire oublier à Raymond tonte une Journée de bonheur, les échange.-; de long regards, les communications de pensées pendant la fêle. Une sombre cagoule troublait ces joies.
Quelles relations pouvaient exister entre Paule et le mystérieux pénitent? L'altention que prêtait la jeune fille aux regards de Raymond avait-elle été découverte par le sombre personnage?
Il fallait que Paule eût été vivement influencée par
quelques paroles pour qu'elle ne revint pas. Sans
doute elle obéissait à l'ordre de ne plus se montrer.
Une barrière se dressait-elle tout à coup entre les
deux amants? .
Les amoureux enfantent ainsi de ces questions qui, sous le marteau de la pensée, se développent et torturent le cœur du forgeron solitaire.
La tête en feu, la poitrine oppressée, Raymond était en proie à des tourments inconnus. Sa chambre lui semblait une prison. Raymond manquait d'air. 11 eût voulu sortir, marcher à travers champs, et il fallait rester !
Si Paule reparaissait à sa fenêtre !
La nuit vint. Paule ne se montra pas.
Raymond sortit en courant. Il avait soif de respirer la fraîcheur du quai ; mais toujours le souvenir du pénitent lui revenait à l'esprit, apportant d'amères inductions. Un fanatique avait terriRé la Jeune fille. Quel était ce fanatique?
Les pénitents du Midi sont des croyants au milieu desquels se glissent des ambitieux : cela se voit dans toute corporation, qu'elle soit civile ou religieuse.
M LA COKÉDIE ACADËNIQtlE.
Vers 1832, la société des pénitents de Toulouse déclinait, amoindrie par la création des sociétés de Sainl-Vincent-de-Paul. Les anciens meneurs de l'ordre des pénitents trouvaient dans la nouvelle fondation religieuse un élément hiérarchique qui manquait sous les cagoules égalitaires. L'ouvrier, reçu pénitent, devenait trop facilement l'égal du noble et du bourgeois : pauvres et riches portaient la même robe, égrenaient le même chapelet. Pas un signe de distinction, pas un cordon, pas une hroderie qui indiquassent la fortune ou la noblesse de l'homme.
Il est peu d'associations qui puissent se maintenir dans une telle égalité. Les gens du peuple, au contraire, étaient restés fidèles à la corporation, fiers de ne compter que des égauv par le costume ; cette organisation répondaità leurs instincts démocratiques.
En pensant à la clause dans laquelle se recrutaient plus particulièrement les pénitents, Itaymond se demanda quelle préoccupation pouvait avoir un homme du peuple de l'avenir de Paule.
Paule avait-elle des secrets? Raymond ne parvenait pas à les découvrir.
Inquiet, il revint sur ses pas. La Maison de pierre l'attirait.
En passant dans la rue Croii-Baragnon, Raymond entendit des éclats de rire mêlés à des trainements de cannes sur le pavé.
Trois étudiants, autant qu'on en pouvait juger par leur conversation, rôdaient dans l'obscurité.
— Ce sera drdle, disait l'un, de réveiller le pénitent.
D.8.)ZM0,COOgk
U COSIEDIE ACADEHEQUË. 47
Le mot arrêta court Raymond, qui se blottit sous une porte co chère.
L'un des étudiants disait, aHant de maison en maison :
— Oîi demeure le vieux Casmajou?
— C'est un tailleur en chambre, répondit un des trois compagnons ; il doit avoir une enseigne au premier.
— Fajon, dit une voix, ne vois-tu pas l'enseignede Casmajou ?
Un homme de haute taille s'avança près d'une maison.
— Parlons bas, dit-il, je crois que c'est ici. Raymond, blotti dans l'embrasure de la porto,
écoutait.
— Ohé, Casmajou ! ohc! cria un étudiant.
— Tu viis faire manquer notre coup, dEspipat, dit une voix impérieuse qui semblait habituée au commandement.
— Alors, Fajon, dépéehc-toi de trouver la maison de ce Casmajou.
— Silence ! la voilà, répondit-il, laissez-moi faire. D'une voix prudente il appela :
— Monsieur Casmajou ! monsieur Casmajou ! t*ersonne ne répondit.
— 11 ne se montrera pas, puisqu'il est malade, dit un des étudiants^
— Je le ferai bien sortir de son lit, reprit t'ajon. Les trois étudiants se concerlèreut. La fenêtre du
premier étage n'était pas élevée. Kajon, d'une haute stature, atteignait presque l'enseigne du tailleur; son
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4S LA COHBOIE ACAOËHiQUB.
ami d'Espipat grimperait sur ses épaules, frapperail discrètement aux vitres.
— Alors, reprit Fajon, vous me passerez la robe. La curiosité de Raymond était en éveil. Les rires
des jeunes gens indi<|uaient une plaisanterie d'étudiants ; mais cette robe de pénitent, qui revenait à tout instant dans la conversation, faisait qu'il restait immobile, se demandant quelle serait l'issue de Tavcnturc.
La conspiration s'exécuta telle qu'elle avait été conçue. Fajon, s'étant accoudé contre la devanture, donna ses derniers avis à ses camarades.
— Eu cas de poursuites, dit-il, nous nous retrouverons au café de la Comédie.
Après ces instructions, d'Espipat grimpa sur les épaules de Fajon, et ayant frappé trois coups aux carreaux, appela Casmajou.
— Quelque chose remue à l'intérieur, dit-il.
— Si Casmajou ouvre la fenêtre, reprit Fajon, tu te laisseras couler à lerre en te collant contre la muraille. Appelle encore le tailleur.
— Monsieur Casmajou ! cria de nouveau d'Espipat. Une lueur éclaira la fenêtre du premier étage.
— Casmajou est réveillé... Il se lève, dit l'Espipat.
— lion, descends maintenant. Passe-moi la robe, reprit Fajon en s'adressant â un autre étudiant qui, appuyé contre la muraille, tenait un paquet.
Encore une fois Fajon, adoucissant sa vois, appela lo tailleur, La fenêtre s'ouvrit. Un homme parut une lumière i
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LA COMÉDIE ACA[)ËIIIQID. IQ
— Que me voulez-vous? demanda-t'it.
— Tiens! s'écria Fajon en lançant le paquet qui éteignit la lumière que portait le tailleur et lui fit pousser un cri de frayeur.
Après celte équipée, la rue retentit de formidables : a Ohé, Casmajou I » qui durent faire croire aux habitants voisins que le feu était à la maison du tailleur.
Alors les étudiants prirent la fuite sans se douter qu'un témoin caché avait suivi le complot,et s'enfuyait également par les rues de traverse comme s'il craignait d'être pris pour leur complice.
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En peu de temps, Raymond arriva au café delà Comédie. D'abord il s'assura que les trois étudiants n'avaient pas encore paru. S'étant placé près delà porte, il prit un journal, le déploya et s'arrangea de fa^on à n'être pas aperçu.
Raytnond voulait voir de près les héros de la rue Crois- Bara gnon.
Quoii|ue le théâtre fut ouvert, le café était rempli d'étudiants qui jouaient et buvaient.
Tout à coup ta porte prés de laquelle se tenait Ray moniJ fut ouverte bruyamment, et un cri courut tout le café.
— Voilà Fajon !
Un colosse entra suivi de deux jeunes ffcns.
Les joueurs de billard déposèrent leurs queues ; les dés qui sonnaient dans les boites de tric-trae restèreol
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muets, et les joueurs de dominos perdirent le fil de leurs combinaisons.
Fajon! tel était le nom quj circulait dans les différentes salles pendant que l'homme arrêté sur le seuil du café recueillait ces hommages.
Un sourire pointa sur les lèvres de la dame de comploir; les garçons cessèrent de servir; luimême, le maître du café, la serviette sous le bras, se dirigea vers la porte comme un maire qui apporte les clefs (l'une ville à un conquérant.
Fajon traversa la salle, donnant de petits saluts protecteurs à la foule, et, s'arrétaut près d'une table :
— Un coup de torchon, dit-il d'une yoix à faire trembler les vitres.
Aussitôt cinq garçons se précipitèrent pleins de zèle, essuyant la table avec leurs serviettes.
— Un bol punch ! commanda le colosse.
— Un bol punch pour M. Fajon, reprit le maître du café.
Comme une série d'échos, les garçons répétèrent :
— Bol punch pour M. Fajon,
Le colosse était à peine attablé que la plupart des étudiants s'empressèrent d'apporter leurs tabourets autour de la table.
Fajon les regarda, ouvrit la bouche et se laissa aller i un rire formidable.
A ce rire, qui semblait un commandement, tous les labitués répondirent par un rire général. La dame du comptoir, qui bâillait, changea ce bâillement en un ;ourîre ; le maître du café, quoique d'un maintien
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52 LA COHËDIB ACADËHIQUE.
grave, rit également, non pas qu^il semblât en avoit une forte envie.
Un garçon de café s'était approché du groupe et riait de confiance.
— De quoi te méles-tu, imbécile? dit Fajon. Dounemoi des cigares.
Le maitre de la maison reprit son air officiel, la dame de comptoir son bâillement, et les habitués se replongèrent dans la lecture des Nouvelles locales qu'ils avaient abandonnée.
Un second éclat de rire de Fajon, encore plus| bruyant que le premier, mit de nouveau en gaieléj toutes les physionomies. Aux embrasures des portes | se prolilaient les favoris des garçons de café, qui, craignant la brutalité du colosse, n'osaient apparaître dans ta salle, et pourtant voulaient entendre ua récit \ qu'ils jugeaient plein d'inlérêt.
Pour s'assurer l'attention des auditeurs et les appeler autour de lui, Fajon procédait par trois séries de rires en manière de bans. Cette comédie, quoique connue depuis longtemps, obtenait toujours le mêmei succès, Fajon étant un de ces tyrans d'estaminet qui en imposent « à la galerie, b
Ayant avalé deux grands verres de puuch :
— Il est faible aujourd'hui, dit Fajon ; mais j'ai fait, en compagnie de ces messieurs, un tour qui ne l'est pas...
Un murmure approbateur accueillit cet exorde.
— La petite Miettou avait à ravauder la robe d'un pénitent, et elle ne se pressait guère, vu que ce péoi- ' tent pincé par la goutta ne réclamait pas son froc.
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U COMEDIE AUD6mIQUE. S3
Comme cette robe était pendue dans un coin de l'atelier oîi Miettou veut bien me recevoir, je m'en emparai, quoi que dit la petite... Cette après-midi, je suis sorti de chez moi sous les habits du pénitent pour me mêler n la procession.
Raymond respirait à peine en écoutant ce récit, interrompu par les acclamations des étudiants.
— Se promener en cagoule pendant quatre heures, continua Fajon, n'est pas d'une gaieté foltc; j'ose dire que les psalmodies de ces gens m'ennuyaient considérablement. En chemin, je quittai les rangs pour prendre la queue de la colonne et m'esquiver lorsque, dans la rue de la Dalbade, sous la porte de la Maison de pierre, une charmante iillc m'attira tout à coup.
— Encore une conquête ! dit un étudiant.
Fajon retroussa sa moustache en lançant un coup d'œil conquérant A ta dame de comptoir.
— Ça en prend la tournure, dil-il.
Les points crispés, Baymond tremblait de tout son corps. Il s'était le^é à demi : la réQexion le retint à sa place,
— Je n'ai jamais vu pins jolie créature ! dit Fajon en vidant son verre.
Les mains de Raymond s'accrochèrent à ta table de marbre ; 11 craignait de ne pouvoir contenir son indignation.
— J'ai coulé dans l'oreille de la demoiselle, continua Fajon, quelques tendresses.
— La petite n'a-t-elle pas paru étonnéede recevoir une déclaration d'un pénitent? demanda un étudiant.
5t LA œHÊDIE ACADfillQDE.
— Oui, ditFajon; mais je n'en ai pas moius obtenu un rendez-vous.
Un rendez-vous t Ce mot fît saigner le cœur de ' Raymond. Encore une foiâ il se leva.
— Vous en avez menti!... Telle était la réponse que criait chaque goutte de son sang.
Raymond avait soif de châtier publiquement celui qui osait ainsi profaner Paule ; il eut assez de puissance pour ne pas compromettre la Glle deNegogousse.
En ce moment, il se rappela I émotion de Paule à la suite des quelques mots du pénitent. Raymond était convaincu que c«lle qu'il aimait n'avait pas accordé de rendez-vous; pâle et émue, Paule s'était retirée aussitôt à l'intérieur de la maison sous le coup des paroles de Fajon.
L'étudiant vantard continuait à raconter la suite de l'histoire en embellissant l'aventure de la rue Croix- Baragnon. Raymond n'écoutait plus; mais sa colère avait fdit place à une froide indignation. Maitre de lui-même, il raisonnait à celte heure l'instant propice à la vengeance. R fallait que ce Fajon fut désormais dans l'impossibilité de troubler la tranquillité des habitants de la Maison de pierre.
Raymond sortit et se promena à grands pas sur ta place du Capitole, sans quitter de vue le café.
La porte du café s'ouvrit. Fajon parut, suivi d'un groupe d'étudiants.
Raymond eikt voulu lui sauter à la gorge et en faire sortir l'aveu d'un mensonge odieux; mais les témoins eussent compris qu'une agression subite avait quelques rapports avec les aventures de la journée, et
3,Coo^le
Paule ne devait pas ètra mêlée à un scandale public.
Raymond suivit le groupe qui se dirigeait vers la
salle de spectacle. Fajon entra lîèrement au conlrâle,
saluant d'un air protecteur les gens de service.
Raymond entra à sa suite.
Fajon suivit le corridor qui conduit à l'orchestre. Raymond prit une stalle d'orchestre.
Fajon alla se placer au centre. A ses côtés s'assit Raymond.
CeFajoD, la terreur des étudiants, était un homme de haute taille, aux épaules carrées. Une sorte de sombrero à larges bords recouvrait une figure olivâtre sur laquelle tranchaient d'épaisses et noires moustaches. On pouvait prendre l'homme pour un adjudant militaire en bourgeois ; il en avait les pantalons étoffés. Pour avoir passé quelques années à Paris, Fajon était l'épouvantail des étudiants de première année.
Fajon étudiait particulièrement la confection de l'absinthe ; son trône habituel était au café du théâtre. Il y entrait à midi, en sortait à minuit, ayant sous la main tous ses sujets : étudiants, chanteurs, grisettes qui passaient sur la place.
Il est peu de villes du Midi qui ne possèdent une feuille dramatique, destinée à tyranniser les chanteurs. Chaque année le journal de théâtre de Toulouse mourait avec les vacances dramatiques ; chaque année reparaissait une nouvelle feuille, entreprise par Fajon, qui recrutait quelque étudiant aspirant à la poésie, assez avide de gloire pour payer les frais d'impression du journal.
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M , LA COHËDIE ACUttËHlQVE.
Ainsi s'ùlait acquis une réputation Fajon, meneur obligé de toute manifestation aux cours publics ou au théâtre.
L'arrivée d'un nouveau professeur, les débuts d'un ténor ou d'une cantatrice faisaient dire aux étudiants :
— I! faut savoir ce que pense Fajon.
Chaque génération qui disparaissait pour faire place à une nouvelle laissait à l'Ëcole de droit un Fajoniana, corps de légendes fabuleuses dans lesquelles Fajon avait accompli des travaux semblables à ceux d'Hercule; loutefois personne ne l'avait vu, comme il était dit dans la légende, traverser dix fois la Garonne à la nage, emporter un garde national dans sa guérite, fendre en deux, d'un coup de sabre, la tète d'un ofTicier de cavalerie,
Raymond, en voyant l'homme de prè.i, ne conçut aucune crainte. L'amour de Paulc lui donnait des forces inconnues, et il ne s'inquiéta guère de la stature non plus que du cou de taureau du personnage.
Assis à côté de Ini, Raymond cherchait un prétexte à une affaire; et Fajon, qui surprit un instant ces regards ardents, ne comprit pas la colère frémissanle qui frôlait sa tranquilltlé.
Il applaudissait bruyamment ceux des comédiens qui, soumis à ses lois, reconnaissaient le pouvoir de la feuille de théâtre; et les étudiants, tenant Fajon pour l'arbitre du goûl suprême, aussitôt que sa grosse canne donnait le signal, éclataient en applaudissements.
Au théâtre, Fajon était chez lui. A lui s'adressaient saluts empressés du directeur, serrements de
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LA COUlDIG ACADËHIQUE.- 57
mains des acteurs dans les couloirs, Hourires des actrices, regards d'intelligence du chef d'orciiestre, qui, lançant de terribles regards à ses musiciens, les adoucissait pour se retourner vers l'autocrate et semblait lui dire : Nous jouons pour vous, cher monsieur Fajon !
Toutes ces prévenances ne pouvaient calmer l'irritation de Raymond. Au contraire, ce personnage hruial, qui s'imposait aus gens de théâtre, aux étudiants et aux bourgeois de Toulouse, blessait Raymond par son attitude, car Fajon occupait deux fauteuils, étendu avec le sans-façon d'un Américain sur un bateau à vapeur, parlant haut, tour à tour chantant etsifllant.
Raymond serrait les poings, attendant l'occasion.
Non content d'accaparer deux places, Fajon étendait les jambes, de telle sorte qu'elles anticipaient sur l'espace de l'étroit fauteuil de son voisin.
D'un brusque mouvement, Raymond repoussa les jambes de Fajon, qui, profondément surpris, regarda l'audacieux.
— Il y a à côté de moi, dit le colosse aux étudiants qui l'accompagnaient, un petit monsieur qui se prépare un quaîi, d'heure désagréable.
Raymond comprit la menace plutôt qu'il ne l'entendit. Les lèvres pincées, l'œil glacial, il aftectait l'indifférence.
Une seconde fois le géant, que ses bras embarras* saîent, s'appuya familièrement sur l'épaule de son voisin. D'un violent soubresaut, Raymond rejeta Fajon à sa place.
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5S LA COHÉDIE AC&DËHIQUE.
Le géant parut étonné; mais comme Raymond affectait de baisser les yeux :
— Vous m'avez dérangé plusieurs fois, mon petit, ditFajon. Savez-vous qu'on ne secoue pas de la sorte un homme tel que moi ?
Raymond ne répondait pas.
— Vous allez mo faire des excuses, s'écria Fajon.
— Des excuses ! reprit Raymond d'une pâleur effrayante, à vous des excuses 1
— Oui, à moi ; tout de suite ou je vous enlève ! Raymond haussa les épaules.
Jusqu'alors l'altercation avait eu lieu à mi-voix ; elle prit un caractère public quand les étudiants qui entouraient Fajon s'écrièrent ;
— Monsieur a lorl; il doit des excuses à Fajon.
— Allons, dépéchez-TOUs, immédiatement, des excuses ! s'écria Fajon, qui, se dressant, déploya tout à coup devant son adversaire une carrure redoutable.
Tout le public s'était levé. Le parterre offrait des fluctuations semblables à celles d'une mer irritée. De ces flots partait un immense cri :
— Des excuses 1
Le public dos loges et des galeries supérieures offrait à Raymond le spectacle de dix mille bouches qui toutes criaient :
— Des excuses !
— Des excuses ! hurlaient les étudiante qui entouraient Fajon.
Raymond treAiblait de rage. Toute une salle le condamnait, attendant que F'ajon se laissât tomber sur lui pour l'écraser.
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LA COMEDIE AGADEHEQUIi;. 59
La foule est sans pitié.
Fajon, se sentant fort, prit dédaigneusement le menton de Raymond. Alors seulement le géant frémit de son imprudence.
Raymond s'étant levé saula à la gorge du colos.se.
— Sais-tu que je suis Fajon? dit le géant pour efjrayer son adversaire.
' Tordant la cravate, Raymond lui souffla à l'oreille :
— Tu es un misérable !
Et de son gant il le soufQelait, disant à mi-voix :
— Rappelle-toi la rue de la Dalbade.
Le colosse, cloué sous la poigne et le regard de Raymond, roulait de gros yeux effarés.
— La police ! où est la police? criaient les amis de Fajon, qui invoquaient la force après avoir tant de fois gêné son cours.
— A la porte 1 s'écriaient les étudiants battus dans la personne de leur chef.
Raymond lâcha Fajon, et froidement s'adressant à tout l'orchestre :
— Qu'ils viennent me chercher, ceux qui parlent de me mettre à la porte !
Cependant le directeur, pour empêcher la prolongation du tumulte, avait donné ordre au chef d'orchestre de continuer.
— Ce petit miséra1)1e, rugissait Fajon la ligure cramoisie, compte bien que je n'ose employer ma force ! . . . J'en mangerais vingt comme lui !
Les cris et les huées montaient du parterre aU cintre.
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60 U COMÉDIE AGAUéUIQUe.
— Il faut enlever ce tapageur, dit un de ceux qui semblaient remplir l'emploi d'aide de camp auprès de Fajon.
Alors un étudiant fluet, la ligure en lame de couteau, se précipita sur Baymond.
Ce fut une mêlée générale, à la suite de laquelle apparurent soldais, gardes de ville et commissaire, qui, suivant l'habitude, se montrèrent au moment oij le combat allait cesser,
Itaymond ne pouvait résister au groupe des amis de Fajon, qui, s'étant rués sur lui, le colletaient dans le corridor et enfonçaient les portes des loges.
Deus hommes se tenaient à la gorge, tombaient, se relevaient, ne se lâchaient pas : Itaymond et l'étudiant qui avait pris la défense de Fajon.
Le commissaire de police parvint à fendre te groupe qui entourait les combattants et se jeta entre eux.
— Je vous retrouverai, monsieur, dit Raymond à son adversaire.
— Ce ne sera 'pas difficile ; toute la ville connaît René d'Eepipat. Voici ma carte.
— A demain, monsieur 1 s'écria Raymond, qui put enfin s'éloigner.
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Le lendemain, RaymoniJ alla frapper de grand matin à la porte du journaliste Loubens, avec lequel il avait ébauché connaissance alors qu'il portait à l'imprimerie les annonces judiciaires de l'étude.
— Monsieur, dit Raymond, j'ai eu hier une fâcheuse afraire au théâlre.
— C'était TOUS ? s'écria Loubens ; je tous fais mon compliment! Du balcon, j'ai suivi ta scène; tous avez donné une bonne leçon à ce Fajon, et, pour ma part, j'en suis fort aise.
— Ne connaissant personne dans la ville, j'ose k peine vous demander. . . .
— D'être votre témoin dans l'nlTaire... Savez-vous vous battre au sabre 7
— Je ne connais qu'un peu d'escrime.
— Ah 1... FajOD ne se bat qu'au sabre.
62 U COHÉniE ACADËHIQUE.
— Je n'ai pas d'affaire avec M. Fajon.
— Avec qui vous battez-vous ?
Raymond présenta la carte de son adversaire.
— L'affaire est plus grave ! s'écria Loubens. D'Espipat passe pour la meilleure lame de Toulouse.
— Qu'importe, dit Raymond, je suis fort de mou droit.
— Mauvaise raison dans un duel... Enfin, tous me paraissez plein de confiance. Vous n'avez pas d'amis dans Toulouse?
— Se n'y vis que depuis trois mois.
— Il ne sera pas dit, s'écria Loubens en tendant la main à Raymond, que la plume aura reculé devant l'épée; je serai votre second. Connaissez-vous Lagardelleî
— Non, dit Raymond.
•— C'est un peintre de mes amis. Je me charge de l'amener demain. Si d'ici-tà vous aviez quelques petites affaires à mettre en ordre, occupez- vous- en. Je verrai à midi d'Espipat au cercle, pour m'enlendre avocsFis témoins. Demain malin, à six heures précises, veuillez, je vous prie, venir me prendre.
Raymond saisit les mains de Loubens et le remercia de l'aide qu'il voulait bien lui prêter.
— Vous me remercierez plus tard, dit le journaliste... Soyez tranquille d'ici là... D'Espipat est un galant homme; vous avez du courage. L'afîaire se passera bien.
Loubens ne croyait pas à une rencontre ; l'advet^ire de Raymond le détrompa. Fajon s'était conduit lâchement eu face du public, quoiqu'il jurât le soir au café
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LA COHËDIE ACADÉMIQUE. 6Ô
qu'il avait voulu épargner un « mouclieron ; » mais les étudiants no se trompaient pas sur cette prétendue générosité. La couardise du géant envenimait l'affaire, et, malgré le caractère conciliant de Loubens, Itené d'Espipat voulait venger l'honneur des étudiants.
Rendez-vous exact ayant été pris à l'heure dite, Raymond entrait chez Loubens et lui remettait un paquet cacheté.
— Promettez-moi, dit-il, de ne faire passer ces papiers à la personne dont vous trouverez l'adresse sous l'enveloppe qu'en cas de mort.
— Fi donc! parler de mort en, ce moment, dît Loubens. Avez-vous donc perdu les fières résolutions d'hier?
— Regardez-moi en face, reprit Raymond, et cherchez dans mes yeux l'ombre d'une crainte.
— Bien, dit Loubens; maintenant, allons chez LagardcUe.
Le peintre Lagardelle élait un joyeux compagnon, qui n'avait jamais su ce que c'était que la mélancolie. Jusqu'au bois, où tous trois se rendaient à pied, il ne fut plus question du duel.
Dans la direction de Montaudran est un petit bois sur la lisière duquel attendaient René d'Espipat et ses seconds.
Les quatre témoins tinrent un dernier conciliabule,
Loubens espérant encore que sa présence sur le terrain
pourrait amener quelque conciliation ; mais le corps
' tout entier des étudiants se croyait engagé, et d'Espi-
pat n'était pas homme à reculer.
Lagardelle ayant découvert un sentier assez om-