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tant pas l'asiiect particulier aux personnes emportées. Même une certaine mélancolie était peinte sur sa physionomie. De chacun de ses mouvements ressortait une séduction naturelle qui s'espliquait par sa naissance. Elle appartenait à une grande famille et avait prononce ses vœux malgré ses parents. Ce qui trompait et influençait peut-être les gens venait d'une taille un peu élevée, d'une bouche sur laquelle perçait une sorte de grandeur, d'yeus d'un noir profond et de sourcils épais que la blancheur de son teint faisait paraître plus noirs encore.
En la voyant on plaignait cette belle personne de s'être engagée dans des liens qu'il est toujours dif- Hcile de rompre. La sœur Sainte-Marie semblait appelée à faire l'ornement d'un salon ; l'hôpital n'était pas, comme pour la supérieure, le piédestal qu'il lui fallait.
Sur l'invitation de la mère, les religieuses quitte* rent le jardin et reprirent le chemin du réfectoire. En entrant, la supérieure s'agenouilla devant la crois pendue au mur; les sœurs l'imitèrent et je me mis à genoux également.
A ce moment, j'étais en communauté d'idées avec la corporation qui remerciait le Créateur d'avoir (avorisé cette moisson de fleurs. Le courant qui s'échappait de ces pieuses lilles nie gagnait le cœur, et des hommages à Dieu, d'une pureté qui m'étonnait, s échappaient de moi-même. Il y a certainement du magnétisme dans la prière. Etait-ce le j>auvre Christ en bois qui le déterminait? L'âge
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HISTOIRE DU LIEOTEKANT VALENnS. 27
nouillement y cntrait-ii pour une part, ou le silence de celte salle austère? Je me rappelle seulement qu'enlevé à moi-même pendant quelqtres instants, je ne fus tiré de cette sorte d'extase que par deux coups secs frappés par la supérieure, qui firent que toutes les sœurs se levèrent aussitôt.
Il s'agissait de mettre en ordre la récolte ; les fleurs furent étalées sur une grande table autour de laquelle les religieuses prirent place. Pour moi, j'étais resté debout.
— Ce n'est pas tout que' de cueillir des fleurs, monsieur Valentin, me dit la mère, il faut maintenant les disposer en bouquets. Nous allons voir si vous avez du goût... Asseyez-vous d'abord.
Le hasard fit que la sœur Sainte-Marie élant la dernière sur le bancdu côte de la table, je fus obligé de me placer prés d'elle.
En face de chaque religieuse étaient amoncelées des touffes de roses.
— Sœur Sainte-Marie, dit la supérieure, donnez au lieutenant de quoi exercer sa patience.
La religieuse fut obligée de se retourner vers moi pour partager le tas qui formait ma lâche; mais de nouveau elle courba la tête, fort occupée en apparence à son travail.
Un moment après :
— Sœur Sainte-Harie, reprit la supérieure, veuillez passer du fil à M. Valenttn.
Le petit manège de la religieuse ne' paraissait pas échapper à la mère Ëhsabeth. Elle sentait comme moi
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S8 HISTOIRE DU LIEUTENANT VALEHnS.
que la sœur me témoignait une sorte de rancune, et l'exquise douceur de la bonne mère, jointe peuL-ctre à une ombre de malice, faisait que pour m'ètre agréable elle s'adressait à la pauvre fille pour la taquiner un peu.
— Si TOUS ne montrez pas au lieutenant, sœur Sainte-Marie, la façon de dresser un bouquet, il dépensera beaucoup trop de roses.
Encore une fois la religieuse fut obligée, bien conti'e son gré, de se tourner vers moi et d'ajuster une à une les roses, dont elle dissimulait la petite quantité par une touffe de verdure au milieu : c'était un de ces bouquets que dans le commerce on appelle soufflés. . Pour entrer dans les vues de la supérieure, je feignis de ne pas saisir tout de suite la démonstration ; aussi quelque chose de piquant ressorUiit de la situation.
Je ne voulus pas en abuser toutefois, et, fier d'un tel enseignement, l'élève désira faire lionneur au maître. Ayant saisi, ce qui n'était pas difficile, le système économique des sœurs, je ne fus pas un des travailleurs qui contribuèrent le moins à emplir d« bouquets la manne placée sur la table.
Pour ne pas accabler ma voisine, je m'inquiétais de ses compagnes, leur demandant, tantôt du feuillage, tantôt des ciseaux, ce qui me donnait un peu de loisir pour regarder le curieux tableau de cette assemblée.
Dans cette grande salle, dont l'unique ornement consistait en un Christ de bois, le soleil jouait sa partie et enlevait la monotonie des murs et des vêtements;
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HISTOIRE m LIEUTESAIiT VALENTIN. 31)
mais quoique le soleil ne parvint pas à pénétrer sous les grands bonnets des religieuses, les rayons qui s'abattaient sur la toile faisaient paraître plus fmiches encore leurs physionomies. Tout ce monde travaillait avec animation ; les mains fourrageaient vivement dans la verdure : on eût dit un atelier de fleuristes en activité.
Tout à coup ta sœur Sainte-Marie poussa un cri en secouant la maio avec détresse. Pour la première fois elle se tourna de mon côté.
— Vous souffrez, ma sœur? dis-je en lui prenant la main.
En effet, elle avait pâli subitement, sous le coup do la douleur que lui causait une épine enfoncée dans le doigt. Je fus troublé, je l'avoue, en entendant les diverses recommandations qui m'étaient faites de toute.s paris.
— Pressez le doigt, s'écria la supérieure.
On me passait des aiguilles. Quelques sœurs s'étalent levées et couraient cbercber de l'eau. Mais les aiguilles ne parvenaient pas à enlever une épine fine, longue et recourbée, qui s'était logée dans les chairs comme un hameçon. L'eau ni le vinaigre ne suffisaient comme moyen curatif. Fut-ce l'endroit qui m'inspira ou le souvenir du service de chirurgie? Au milieu de l'émotion, générale, je tirai de ma poche un canif, et sans hésiter je fis une légère incision en carré dans le doigt de la religieuse, de telle sorte qu'avec la pointe de l'instrument je pus m'emparer de l'épine et procurer aussitôt du soulagement à la sœur Sainte-Marie.
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Pensez si je fus remercié et si cet accident contribua à me mettre sur un bon pied! J'étais devenu, grâce' i mon opération, le plus parfait modèle de chrétien qui existât au monde. J'avais fait, cela fut particulièrement remarqué, une incision eit croix. La communauté voulut voir dans celte pratique comme uiic prière au Sauveur du monde de bénir mon opération.
Et quoique les sœurs soient appelées par leur profession à voir pratiquer fréquemment ce mode d'incision, dans le service de l'hdpilal, il fut admis que l'Esprit-Saint m'avait visiblement protégé en cette circonstance.
L'événement lit assez de bruit dans l'intérieur de la maison pour que te cbirurgien Dupuis me dit à sa visite le lendemain :
— Vous marchez donc sur mes brisées, lieutenant... On ne parle que d'une opération merveilleuse de votre façon... Allons, mon collègue, je vois que vous on savez autant que moi ; vous pouvez sous peu vous passer de mon ministère... Double ration, eau de Vichy, viande rôtie, vin de Bagnols pendant huit jours... A huitaine, cher collègue.
Cette ordonnance indiquait que j'étais entre en pleine convalescence. Sous huit jours et même plus tdt, si je l'eusse désiré, mon exeat pouvait m'êtrc délivré; mais j'éprouvais un certain serrement de cœur à l'jdée de quitter l'hôpital. Paris m'apparaissait sous le coup d'une violente tempête qui entraîne les hommes comme deii fétus de paille, car oq s'Iiabituc
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vile à vivre dans un petit monde où l'existence s'écoule doucement, conduite à petites guides. La communauté qui m'entourait de soins représentait la famille, et la supérieure était si bonne, qu'elle me faisait presque oublier ma mère.
Dans ce milieu, chaque incident, si minime qu'il fût, prenait des proportions considérables. Quelle sensation s'empara de moi quand je trouvai sur ma table une petite image représentant la Vierge et ces mots écrits derrière la carte : Souvenir de l'accident du 7 juin !
Le plus beau tableau ne m'a jamais inspiré un enthousiasme semblable à celui que me causa la pieuse estampe que je ne me lassais pas de regarder. Et si j'admirais la Vierge, dont le coloriage était rehaussé par des gaufrures dorées à jour, l'écriture surtout Cracée au revers me causait une indicible émotion. Il me semblait que les caractères ne ressemblaient pas à ceux des femmes habituelles. Rappelez-vous que j'avais dix-huit ans, que je sortais de Saint-Cyr où on ne connait guère d'autres écritures de femmes que celle de sa mère et de ses sœurs; mais ces bonnes écritures de province n'avaient rien de commun avec celle de la sœur Sainte-Marie : quelque chose d'immatériel semblait avoir présidé au tracé de chaque lettre.'
Quand, l'après-midi, je me rencontrai avec la sœur Sainte-Marie, car la besogne du malin n'était pas tcr-
— Vous êtes trop bonne, ma sœur, dis-je, de m'avoir fait cadeau de cette image.
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— Vous l'avey. Irouvée jolie ? demanda-UelIe.
— Je la conserverai toute ma vie.
Mon émotion m'empêcha d'en dire davantage : il me semblait que c'était déjà trop. D'ailleurs j'étais séparé à tout instant de la religieuse par les hommes de service qui garnissaient les murs de la chapelle de draps blancs sur lesquels les sœurs et moi accrochions les bouquets de roses,
La cérémonie devait avoir lieu à dix heures du matin; je rentrai dans ma cellule, préoccupé. Il me semblait que je devais honorer d'une façon particulière la cérémonie et que c'était un hommage à Dieu que de faire des frais de toilette; mais comment s'habiller avec la capote d'hôpital, qui reste le dimanche ce qu'elle est dans la semaine, grossière et d'une coupe désagréable?
Ma valise était au pied de mon lit. Je l'ouvris, en tirai mou uniforme, et la finesse du drap, les brillantes couleurs, la dorure des épaulettes, me causèrent plus de joie, s'il se peut, que le premier jour où le tailleur vint me l'essayer. Sans me demander s'il m'était permis de me dépouiller de ma livrée de malade, je passai les diverses pièces de l'uniforme, et ce fut avec l'étonnement d'un sauvage apercevant un miroir que je me regardai dans une petite glace que je ne me rappelais plus posséder, car tous savez que ce meuble est proscrit dans les hôpitaux.
Vraiment je ne me trouvais pas mauvaise ligure. Le chirurgien Dupuis m'avait enlevé le teint pâle, les yeux cernés, l'abattement qui existaient sur
HISTOIRE DU LIEUTEHAM VALEHTIH. 33
toute ma personne avant mon entrée à l'hôpital. Quand j'eus endosse mon uniforme, je ne me trouvai plus dans le même étal d'esprit que sous la houppelande grise. Le harnachement des hahils, l'or du hausse-col, le sabre qui battait mes jambes, m^ rappelaient à chaque pas que j'étais officier et me métamorphosaient tellement qu'un moment je fus tenté d'ôter ces vêtements, si peu en rapport avec l'austérité de l'établissement. Cependant je pensai que ma présence à la chapelle en uniforme militaire ne pouvait que donner du relief à la cérémonie ; pour pallier ce petit accès de vanité, je me dis que celte transformation brillante devait être considérée comme un hommage religieux.
Quand j'arrivai à Ja porte de la chapelle, le service était commencé. Ha toilette, ou plutôt les divers combats que mon amour-propre avait livrés pendant la toilette, m'avaient empêché de songer au temps qui s'écoulait : ayant réfléchi de nouveau si je devais donner suite à mon entreprise, j'entrai résolument.
Les bancs qui se succèdent dans la nef de la chapelle étaient occupés par les malades. La plupart relevèrent la tête et ne me reconnurent pas, car la règle relative au costume est stricte dans les hôpitaux. Malgré les immunités dont je jouissais, personne ne pouvait s'imaginer que le convalescent du pavillon fût le même que l'of^cier qui s'avançait si brillant en ce moment. Et pourtant j'avais besoin d'appeler à moi tout mon courage [»our traverser les bancs et trouver une place oîl je ne fusse pas trop remarqué.
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54 HISTOIRE DU LIEUTENANT VALETiTIH.
Une barrière de bois séparait la nef du chœur, exliaussé d'une marche. Près de cette barrière était le rang consacré à l'état-major de l'hôpital, au directeur, à ses employés, dont quelques-uns étaient abseols. J'entrai dans le rang et me mis à genoux sur une chaise basse, la tète penchée. En ce moment, l'aumônier élevait le crucitix vers la voûte : sous le coup d'un double sentiment, pénétré à la fois de piété et de remords, j'essayai de faire oublier par une pieuse attitude ce qu'il y avait de voyant dans mon extérieur.
Un reposoir formait la séparation de la nef et du chœur ; dans mon trouble je n'y avais pas pris garde tout d'abord . Ce ne fut qu'attiré par les sons de l'orgue elles cantiques chantés par les religieuses, que je relevai un peu la tête. En ce moment, devant le reposoir, leg sœurs défilaient deux à deux, portant des mannes de fleurs ; à un signal donné par la supérieure, elles lancèrent en l'air des feuilles de roses que traversait l'eneeus.
Je n'osai regarder et pourtant je sentais que le reg^ard de chaque religieuse qui passait se coulait vers moi ; ainsi s'avança la sœur Sainte-Marie, formant la | queue du cortège. Ce fut alors que, croyant avoir fait suffisamment preuve d'humilité, je relevai la tcte.Mes yeux rencontrèrent ceux de la religieuse, et il me i sembla que sa marche à ce moment devenait moins . assurée et que sa main tremblait en lançant une dernière gerbée de fleurs. I
La procession traversa la nef et revint vers le côlé i opposé du reposoir que je ne pouvais voir : l'encens ]
fumait, la pluie de fleurs continuait, les cantiques s'élevaient vers la voûte de la chapelle, chantés par des voix particulières que jamais depuis je n'ai entendues ailleurs. Tout se ressentait de la jeunesse des sœurs, de leur vie régulière : la pureté de leur teint, la vibration de leurs accents. Des enfants seuls peuvent donner une idée de semblables voix. J'étais préoccupé surtout de reconnaître celle de la sœur Sainte-Marie, dont le reposoir me dérobait la vue ; dans les hymnes de prière que la religieuse adressait à Dieu n"apportiit-elle pas un charme particulier? Mais les voix des sœurs étaient si bien fondues et s'accordaient dans un tel ensemble, qu'il était difficile d'en distinguer une des autres.
La cérémonie terminée, je traversai la chapelle plus résolument qu'à l'arrivée, et d'un pas alerte je courus au pavillon, où je me déshabillai, ne voulant pas me représenter en uniforme dans l'intérieur de l'Iiûpital.
Ce jour-là seulement je lus quelques pages deSwedenborg. J'étais dans un état d'esprit si particulier que la mysticitédu Suédois s'accordait avec l'encens, les fleurs el le souvenir du service auquel je venais d'assister. Ce n'est pas que je comprisse absolument la pensée «le l'écrivain ; mais chaque phrase, chaque ligne entraînaient quelque chose d'un diapliane semblable à des nuages changeants de forme. Je rêvais plutôt que je ne lisais, immobile, le livre sur les genoux, tournant mac bina le ment les feuilleta, sachant à peine si j'existais, sî j'avais un corps. Sans le gardicu qui
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m'enleva à cette sorte d'eStasc en appoiiant mon dîner, la nuit serait venue me surprendre dans cet état. j
Le charme était rompu. J'étais revenu à )a réalité. ' Toutefois une vision continuait à s'emparer de mon esprit, celle de la sœur Sainte-Marie, qu'il m'eût été agréable de revoir comme par le passé , avant la rancune inexplicable que tout à coup elle m'avait te- i mo ignée. 1
Longtemps je me laissai aller au charme de cette , vision, et je ne fus pas surpris quand j'entendis deux I coups frappés à la porte du pavillon, car on dit i qu'une volonté intérieure, forte et puissante, traverse les espaces et force les volontés résistantes à s'y ployer. , i
La religieuse entra' comme par le passé. On eût dit j qu'elle était venue la veille et que rien n'avait amené une pénible séparation. i
— Tous voilà tout à fait bien, monsieur Valentin, dit-elle.
— Oui, guéri, répondis- je non sans mélancolie. I
— Vous rappellerez- vous quelquefois votre séjour ici?
Cette question me porta un coup au cœur. Il me semblait que la sœur Sainte-Marie m'ordonnait de m'éloigner.
— Oui, dis-je, car l'émotion m'empêchait de parler. ]
Les mains de la religieuse étaient croisées sur sa .
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HISTOIRE DU LiEUTENAST VALENTIN. 31
poitrine. J'aurais donnô dix ans de ma vie pour m'en emparer et lui faire comprendre ce que ma voix était incapable de rendre.
Le jour qui tombait rendait la situation délicaU.
— Adieu, monsieur Valentin, me dit la sœur.
Là-dessus elle sortit, et je restai sur ma chaise immobile, frappé d'un cuup douloureux. Je ne dirai pas que je souffrais. C'était comme la rupture d'ua organe essentiel qui, en m'enlcvant une partie de l'intelligence, m'eût empêché de penser.
La nuit me surprit ainsi, abattu, irrésolu, et je me jetai tout habillé sur le lit, n'ayant plus ni cœur ni courage. Combien dura cet état d'abattement ? Je ne pus m'en rendre compte ; car je fus réveillé par la cloche qui annonçait l'arrivée du médecin.
Surpris par le grand jour et les rayons desoleil qui entraient dans ma cellule, je fis à la hâte; ma tpiletl«. Quand le chirurgien entra dans le pavillon, mon parti était pris.
— Je me sens tout à fait bien, docteur, dis-je. Et je vous serai obligé de me donner mon exeat.
Le chirurgien enleva lui-même la pancarte de mon lit. ,
— Pel'metlez-moi de vous serrer la main, docteur, et de vous remercier de vos bons soins.
— Bonne chance, lieutenant, me dit le chirur- . gîen.
Un à un les étudiants dénièrent à la suite de leur chef, et il me sembla que je perdais des amis de vingt ans.
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J'allai trouver la supérieure et je lui dis quel souvenir j'emportais de l'hdpital et des heures heureuses passées sous ses auspices.
— Vous n'avez plus besoin que de l'air natal, monsieur Valeiitin, me dit-elle. Croyez bien que je prierai pour vous.
De là je continuai ma tournée, espérant rencontrer la sœur Sainte-Mariq que je n'avais pas vue ce jourlà à la visite ; mais je n'eus pas ce bonheur.
— Veuillez lui faire mes adieux et lui exprimer mes regrets de ne pas l'avoir remerciée avant mon départ, (lis-je à l'économe ; surtout pensez bien que je n'oublierai jamais que c'est à vous principalement que. je dois ma guérison.
Ce ne fut pas sans émotion que j'entendis la grille de l'hdpital se refermer derrière moi ; mais le lendemain cette impression s'effaça vite. J'étais dans ma famille, cl je passai deux mois heureux près de ma mère, jusqu'à ce que je fusse invité par ordre de mon colonel à me rendre à mon régiment.
La veille de mon départ, un brave oncle me lit cadeau d'une somme assez ronde.
— Voilà pour arroser tes épaulettes, me dit-il. J'avais un autre projet. Comme mon itinéraire
m'obligeait de passer par Paris, je songeai à rendre mes devoirs à toutes mes connaissances de l'hôpital.
Un matin, j'ai'iivai à l'heure de la visite et, ayant rencontré dans la tioar le chirurgien Dupuis qui descendait de voituie, il me regarda, étonné, car
HISTOFRE DU UEUTENAKT ÏALESTIH. 39
pour la première fois il me voyait en uaiforme.
— Me reconnaissex-vous, docteur, lui dis-je en lui tendant la main,
— Vous avez si bonne mine, lieutenant, me dit-il, que je ne croyais pas avoir affaire à uu malade qui, il y a trois mois, avait besoin de mes services.
— Voulez-vous, docteur, me permettre de m'aequitter de vos bons soins ?
Le chirurgien regarda avec surprise la bourse que je lui ofTrais.
— Plus d'un malheureux de votre service, dis-je, m'a paru digne d'intérêt. C'est vous que je choisis, docteur, pour offrir quelque adoucissement aux misères de ceux de vos malades qui, en ont besoin, en souvenir de mon séjour à l'hâpîtal.
— Vous êtes un brave cœur et j'accepte, me dit le chirurgien ému.
— J'ai encore une faveur .'i vous demander, docteur, c'est de suivre aujourd'hui votre visite.
Mon but était de revoir la sœur Sainte-Marie et de lui remettre également un souvenir pour tes pauvres.
A la porte de la salle du service chirurgical nous trouvâmes la religieuse, que j'allai saluer; elle répondit à peine à mes politesses. A diverses reprises, pendant la clinique, j'essayai de me rapprocher d'elle; elle m'évitait évidemment. Sa réception fut telle, qu'on eût dit qu'elle ne m'avait jamais vu et je n'osai lui remettre la somme que j'avais gardée à son intention.
Un peu décontenancé. J'allai voir l'écononie et lui fis part di) singulier accuoil de la religieuse. Mon ami me regarda avec un sonrire railleur.
— Allons, dit-il, je vois avec plaisir que les élèves qui sortent de Sainl-Cyr ont encore un fond de naïveté !
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Qui n'a connu à Pnris lu banque Torlot et Itoblot, une maison qui faisait de considérables affaires avec le conunerce en souffrance? On sait quelles conditions acceptent les gens dont !e crédit est embarrassé. MM. Torlot et Roblol ne prêtaient que de petites sommes; c'est le plus sur moyen d'opérer en grand. Mille francs sortis de leur caisse ne devaient rentrer que suivis d'un nombre égal de francs; véritablement, l'argent de MM. Torlot et Roblot ne s'amusait pas en route.
Considérés dans leur quartier, MM. Torlot et Roblot, toutefois, laissaient à jamais une impression de terreur aux gens qui s'étaient trouvés en face des grillages à rideaux protégeant leur caisse. De-
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tant ces rideaux verts, cDinbien d'espérances, do prières, de supplications, de pleurs avaient échoué' Parle petit guichet s'étaient échappés, avec un argent qui semblait rechignant, ruine, faillite et suicide.
L'argent de MM. Torlot et Rublot semblait maudit. Et cependant les emprunteurs ne manquaient pas.
Les patrons de cette usine, où un louis était coté quarante francs, n'offraient sur leur physionomie rien de particulièrement métallique. Torlot était Jeune, froid, d'une tenue iiTéprochable ; au contraire, Boblot, coloré, gras, la figure d'un homme qui se nourrit bien, était chargé du oôté du ventre ; sa marche et ses jambes courtes faisaient pressentir quelque engorgement aux articulations.
Il n'avait jamais montré un vif enthousiasme pour les opérations de bourse; «ussi en' laissait -il la direction à son associé et ami Torlot : même Roblot . passait six mois de l'année à voyager en compagnie de sa femme, faisant son tour de France en calèche, et s'arrctant dans de petits endroits ignorés, grâce à une eiceilente carte dont le touriste se servait pour visiter des endroits que les Guides ne recommandent pas.
Un dimanche, vers trois heures, Roblot tomba sur la place d'un petit village appelé Marcoussy, au moment où s'échappait de l'église le son de toîx clair des jeunes filles qui chantaient des cantiques. Tout le jour, Roblot et sa femme avaient suivi des sentiers déserts. Ces chants touchèrent particulièrement madame Roblot, qui avait un fond de religion.
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La place enkiurant l'église était verdoyante et animée. Sous une double rangée d'ormes qui longeaient les faces latérales de l'édifice, les paysans eu habits de fête causaient de leurs récoltes. Les maisons formant .le carré de la place étaient propres et bien tenues, presque toutes avec un jardinet devant la façade. L'église elle-même, quoique simple, offrait d'heureuses lignes d'architectui'c, sur lesquelles projetait son ombre un admirable marronnier centenaire, dont quab% paysans vigoureux n'eussent pu étreindre le Ironc.
Tous, hommes et femmes, saluèrent le voyageur, comme pour fêter- son arrivée. Dans ce pays, le sang est beau , les enfants pleins de vivacité, les garions bien découplés, les vieillards verts, les jeunes filles souriantes.
Boblot, subissant l'influence de l'endroit, mit pied à terre, remisa sa calèche à l'auberge, et vint pousser' une reconnaissance dans le pays.
Sur la place était une propriété précédée d'une ancienne porte, datée de 1699, qui avait grand air. A cette vieille porte pendait un écritean de mise en vente.
La' propriété était à céder. Pendant qu'on préparait son dîner, Roblot, pour passer le temps, visita la maison. Elle n'était pas d'un développement considérable , ayant jadis servi de maison de vigne à un bourgeois de la ville voisine de la Ferlé, qui y venait à l'automne, autant pour changer d'air que pour y faire sa récolte de vin.
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« lE HAftRONNIBR.
Du premier étage de cette maison, bâtie au pied d'un coteau, l'œil pouvait s'égarer sur les versants de la montagne voisine qui, se reliant à une succession de collines, formaient un cadre naturel, quoique d'un horizon peu étendu, à la propriété. Le ' paysage était animé par deux grands moulins à vent, qui, éloignés d'une portée de fusil, agitaient ce jour-tà leurs ailes au souple du vent ; mais ce qui enchanta surtout Roblol, fut, attenant à la maison, un vieux jardin à la française, couvert de charmilles assez épaisses pour qu'on pût en faire le tour sans être atteint par la pluie.
Ce jardin otTrait un mélange . assez singulier de rieurs, de fruits et de légumes; les plates-bandes, entourées de vieux buis, se succédaient les unes aux autres, affectant des formes rondes, serpentines ou losangées, qui dénotaient les goûts bourgeois de l'ancien propriétaire; mais une source d'eau vive qui traversait le jardin, descendant des hauteurs de )a montagne voisine, ravivait sans cesse tes verdures, et faisait de l'endroit une promenade délicieuse.
En se promenant dans la propriété, Roblot déjà rêvait à sa transformation : des accidents de terrain, de grandes pelouses à l'anglaise, le potager relégué à l'extrémité du jardin, caché par une charmille qu'on conserverait, et surtout des méandres d'eau partant d'une cascade, dont le bruit seul rafraJchirail pendant les chaleurs de l'été.
Pendant sa visite, Roblot, accompagné par l'an-
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LB HARROHHIEB. 47
cien jardinier de la maison, lui lit force questions; l'homme était chargé de demander vingt mille francs de la propriété.
Roblot, habitué aux grands prix des teirains de Paris, jugea que l'affaire était une véritable occasion, et demanda à réfléchir jusqu'au lendemain. Vingt mille francs, c'était réellement pour rien. On devenait châtelain à peu de frais, il est vrai que Roblot songeait déjà à rebâtir une maison en rapport avec ses besoins, qu'il fallait bouleverser le jardin de fond en comble ; mais les montagnes voisines fournissaient une pierre excellente.
Roblot ajouta mentalement trente mille francs au prix d'acquisition, et, en homme pratique, abandonna une dizaine de mille francs en plus pour les exigences des architectes. Il avait trop aidé des fonds de la caisse Torlot des propriétaires parisiens qui faisaient bâtir pour s'embarquer dans une folle entreprise.
Soixante mille francs bien dépensés donneraient la jouissance d'une ravissante propriété, située à une lieue de la sous-préfecture.
Quand Roblot sortit de la fnaison, il entendit des cris de joie qui partaient des environs du mari-onnier planté sur la place au-devant de l'église, à l'endroit où se dressent habituellement, dans les villages, les anciens arbres de la liberté.
Ce marronnier était assez garni de feuillage pour y abriter chevaux , ânes et charrettes ; surtout il faisait la joie des enfants du village qui, dans l'intervatte de noueuses racines accrochées à la teri'e.
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48 LE HAHAONNIEH.
creusaient des trous pour y jouer aux billes, sans s'iuquicter du bruit ni du mouvement ; des oies avaient établi leur domicile au pied de l'arbre, et s'y prélassaient gravement, n'ayant que quelques pas à faire pour aller se reposer à la fraîcheur d'une pompe voisine.
Le marronnier offrait le développement d'un cèdre ; sous son feuillage, un ancien roi eut aimé à rendre la justice.
Le lendemain, de grand matin, Roblot se fit con- ; duirc à la Ferté, qui n'est séparée de Marcoussy que par une Ueue. C'est réellement un des coins les plus fertiles de France ; des champs dorés succèdent à de vertes prairies; la culture est facile, cela se voit à la tournure des paysans qu'on rencontre. Us ne sont ni ridés, ni cassés, comme les laboureurs qui s'acliarnent à cultiver un sol ingrat ou malsain, cl recueillent plus de fièvres que de récoltes. Tout le pays est plantureux, les animaux alertes ; les toits d'ardoise étîncellent soiis les rayons du soleil. Il est, d'ailleurs, de ces verdures brillantes et fraîches qui ne trompent pas.
Roblot nourrissait une idée. Son père avait connu le juge de paix de la Fcrté. Quel meilleur homme à consulter sur la nature des paysans que celui chargé de les appeler à son tribunal ! Il fallait s'enquérir de quelle humeur étaient les gens de Marcoussy, si un propriétaire qui s'installerait au milieu d'eux ne courait pas risque d'être inquiété, et divers autres détails que ne négligent pas les èti'es prudents.
Le juge de paix «e pi-èlu eouiplaisauuuent à cet
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LE yARRONNIËR. 40
interrogatoire- La vie était facile à Marcoussy; les habitants vivant largement de leur travail, il n'y avait |>a3 deux causes de ce village inscriteij par an au rûle du magistrat, qui conseillait vivement à Boblut de s'y établir.
Ce qui fut fait quelques jours après.
L'acquisition de la propriété conclue par les soins d'un notaire du pays, Roblot en informa aussitôt Toriot, par le mot suivajit :
« Mon cher ami, j'ai passé quinze ans de ma vie dans les affaires ; ma femme en a consacré quinze auti-es aux plaisirs parisiens. Il est temps de veiller à la seconde moitié de la viei entourés de braves gen@ qui n'obéissent à. aucun besoin factice. Nous sommes bien d'accord làdessus, ma femme et moi. J'ai signé l'acte d'achat; désormais je te laisse gérer ma part dans la banque. Je n'ai pas besoin de te dire que dans un an, la construction terminée, tu seras reçu à bras ouverts quand tu viendras te reposer au château de l'occasion. »
Ici doit, trouver place une autre lettre que plus tard l'enthousiaste Roblot écrivait à Torlol, qui avait engagé son associé à réfléchir.
RODLOT A TOIILOT
a Enchanté d'avoir conclu, quoi que tu en dises. Mon cher Toriot, les gens des villes, sans s'en douter, sont jaloux de ceux qui se retirent à la campagne. Ce
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sont des forçais qui disent à un compagiion qui a brisé sa chaîne pour s'évader ; Reste avec nous, tu vas courir mille dangers, tu coucheras sans toit, tu te réveilleras sans pain pour manger; de ton exil tu ne recueilleras que des Iiorions et quelques mois de cachot.
« Quand je suis dans mon jai'din, qui est bien clos, et dans lequel ma femme et moi nous nous promenons en toute liberté, je pense à toi, pris par les affaires, et qui à quatre heures te fait conduire au bois. C'est ici, Torlot, que je souris de ce qu'à Paris voua appeiey.le bois. Des allées tirées au cordeau, arrosées par des cantonniers; pas de feuilles craquant sous les pieds ; un millier de gens en voiture dont chaque tour de roue apporte la poussière du boulevard ! Non, je ne saurais envier ton bois de Boulogne el les personnes fardées qui s'y montrent habillées des toilettes à la mode de demain.
0 Dans ton bois, vous ne voyez que la main de l'homme ; jusqu'aux animaux sont corrompus. Vos cygnes sans cesse quémandent un morceau de gâteau. Si tu voyais les oies qui, en compagnie des poules, picorent au pied du beau marronnier de la place du village! Voilà des oiseaux liers de )a liberté, qui demandent leur nourriture à leur pro|)re inst.nct. Ces oies voient passer nombre de gens qui vont aux champs ou en reviennent ; elles devraient se civiliser; elles ne se laissent pourtant jamais approclier. Ce sont des philosophes qui vivent et méditent en toute liberté.
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LE HARRONNIER. 51
A A propos de philosophe, j'ai tait connaissance arec un voisin qui habite près de moi une petite maison. C'est un grand vieillard d'une ligure sympathique, ombragée par de longs cheveux blancs. Chaque matin je le vois sortir de chez lui, ses instruments de jardinage sur t'épaule. On m'a conté son histoire ; elle
« Il possédait jadis, à une portée, de fusil du village, un parc étendu qu'il tenait de famille ; là, il vivait princièrement, menait joyeuse vie, recevant à sa table les gens de la ville voisine, Malheureusement, l'homme avait la passion des entreprises de boui'se : à force de jouer, sa fortune fut compromise, et la belle propriété dut être vendue.
« L'ancien propriétaire eut peut-être alors des regrets bien naturels; il n'en parait rien aujourd'hui. Des débris de sa fortune, quelques mille francs seulement, il acheta la maisonnette où il loge actuellement, et son bonheur, le croirais-tu ? consiste à ra> tisser tous les jours les allées du parc où il vivait jadis en grand seigneur. Les propriétaires qui lui ont succédé n'y séjournent guère qu'un mois dans, l'année; un jardinier, qui garde la propriété, ne saurait suffire à l'entretien du parc. Mon voisin y travaille huit heures par jour sans s'arrêter, faisant à lui seul la besogne de deux ouvriers du pays,
« C'est dire quelle philosophie on puise au sein de la nature.
« Je ne suis pas encore arrivé à cet idéal ; cependant, ma femme et moi, nous nous attachons au jar-
diiiage : j'enlève les herbes qui pointent dans les allées, je ratisse un sable fin, et tu ne saurais croire avec quel orgueil je regarde mon travail.
« Quel appétit donne l'exercice du râteau! Tu ne peux te l'imaginer, quand tu viens du bois dans ton coupé, croyant avoir respiré l'air frais, qui n'est qu'un air quelconque dans lequel flotte de la poudre de riz.
« Ici nous voyons voler le pollen des fleurs. Ah ! Torlot, je te plains bien sincèrement de ne pouvoir suivi-c, à Paris, la trace du pollen des fleurs !
« Ton ami,