‹ Madame Eugenio. Histoire du Lieutenant Valentin. Le marronier. Les bras de la Vénus de Milo. Les deux amis. La sonnette de M. BerloquinChapitre 5 sur 26 · ROBLOT · texte numérisé non relu

ROBLOT

« P, S. Il est entendu que tu ne régleras définitivement les mémoires de l'entrepreneur que lorsqu'ils seront visés et approuvés pnr mon architecte. Tu peux, cependant, lui faire des avances jusqu'à concurrence ue trente mille francs, u

Un étranger se présenta un jour à ]a grille de la maison de Itoblot et demanda à lui parler.

— Qu'y a-t-il pour votre sei'vîcc, monsieur? demanda le bourgeois a l'homme à physionomie grave, qui jetait un coupd'œil particulier sur les charmilles longeant les côtés latéraux de la propriété.

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^ Monsieur, j'arrive de Paris ce matin même, et la veille j'y iiî vu M. Torlot.

— Donnez-vous donc la peine d'entrer, fitRoblot... Ah ! vous connaissez Torlot?... Comment se porte ce brave Torlot?

— M. Torlot, dit l'étranger, est en parfaite santé,

— Ah ! tant mieux ; mais prenez donc un siège, je vous prie... Là... On a si peu d'occasions à la campagne déparier des Parisiens... Et lesaiîaires, comment vont-elles à Paris?

L'étranger secoua la tète d'un air qui ne semblait pas indiquer que les alTaires lussent brillantes.

— Vous ne paraissez pas, monsieur, dit Roblot, ailssi satisfait de la situation que Torlot, car sa dernière lettre ne témoigne aucune plainte.

— C'est pourtant à l'occasion de M. Torlot que je me suis permis de vous déranger.

Un nuage d'inquiétude pointa sur la figure du propriétaire. La caisse Torlot el Roblot avait-elle subi quelque désastre ?

— Je vous écoute, monsieur, ajouta avec une certaine défiance le bourgeois, étonné que son associé lut eût envoyé un inconnu porteur de fâcheuses nouvelles.

— Monsieur, je m'appelle Le Gan'inec, el depuis vingt ans je m'occupe de sciences chimiques... Ma vie tout entière a été consacrée à la recherche d'un agent nécessaire pour détruire les insectes qui dévorent non-seulement nos forets, mais les bois de construction... La poursuite de ce problème a dévoré ma vie

Si LE SAHHONNIEn.

depuis que j'ai quitté l'école centrale, et, vous te savez, monsieur, toute recherche scientilîque poursuivie lentement ne contribue pas à l'accroissement de la fortune.

Roblot fit la moue : il ne savait pas le premier mot de semblables matières. Ayant compris toutefois qu'il ne se trouvait ps en face d'un être jipulent, le propriétaire pinça les lèvres et boulonna sa redingote comme si son interlocuteur eût voulu fouiller dans la poche de son gilet.

— Ces recherches, ajouta le chimiste, doivent pourtant aboutir dans un avenir rapproché ; alors elles procureront à ma famille l'aisance et le bien-être que tout homme voué à la science ne poursuit pas moins dans la vie.

De la tête, Roblot approuva cette dernière phrase ; cependant ses lèvres restèrent pincées.

Instinctivement les chiens des riches aboient apri's les gens en blouse. Les hommes dont la fortune a été gagnée facilement et qui de la vie n'ont connu que les jouissances, sont remplis de défiance pour les ligures soucieuses et les fronts sillonnés par les rides de la pensée. Ce sont là des symptômes de mauvais augure. Tout homme qui pense est pour eux une sorte de malfaiteur.

— Je ne saisis pas bien, monsieur, le rapport qui existe entre vos découvertes et mon ami Torlot, dit le bourgeois, se reprochant d'avoir offert un fauteuil à son visiteur.

— J'y arrive, monsieur. Une personne intelligente

LE HARROH^rEn. SS

qui s'intéresse aux progrès des sciences, m'a mis en rapport, il y a un an, avec H. Torlot, votre associé. Le résultat de ma découverte semblait prochain, et je crojais qu'une année m'était plus que suffisante pour arriver à rendre palpable aux yeux de tous le résultat de mes recherches... M. Torlot m'a donc avancé une somme de six mille francs, qui m'ont permis de faire vivre ma famille et de continuer mes études...

— Ah ! fit Roblot, qui avait assez de cette exposition pour pressentir le dénoùment.

— Le délai de remboursement étant arrivé, je n'ai pu rendre à M. Torlot la somme qu'il m'avait avancée... Je lui ai soumis les progrès de mon invention et l'ai prié d'assister à mes expériences ou de se faire représeoter par un homme compétent; il s'y est refusé et exige le remboursement immédiat de ses avances.

Itoblot secoua la tête comme s'il eât approuvé la prudence de son associé.

— La personne qui m'avait patronné auprès de M. Torlot a cependant obtenu un délai de huit jours, qui me permit de m' acquitter de ma dette ; sachant que vous résidiez actuellement à la campagne, j'en ai profité, monsieur, pour venir vous exposer mes travaux, dont la réussite serait si utile à l'agriculture...

— Je ne m'occupe d'agriculture en quoi que ce soit, monsieur, fit Roblot d'un ton sec. .. Pas d'agriculture dans ma propriété 1 Jamais d'agriculture !

— Mais vous avez des plantations?

— Non, pas de plantations!

— Cependant, dans votre para...?

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— Je n'ai |)as de parc...

— J'ai remarqué des arbres dans voire jardin. Roblot, pressé par ces questions ;

— Je n'aime que les fleurs, monsieur, entendezvous bien, les Ocurs. Je n'aime pas les arbres. . .

— Qu'importe, monsieur, continua le chimiste. Vous pouvez rendre de grands services l\ l'agriculture.

— Moi, des services à l'agriculture !

— La position considérable que votre fortune, monsieur, vous permet de tenir au milieu des gens de ce village...

— Je ne nie mêle en rien aus affaires de mes voisins, St Roblot épouvanté que sa fortune entrât dans la conversation.

— Voilà, monsieur, dit le cliimiste, un échantillon du bois le plus dur connu qui a été atteint jusqu'au cœur par les insectes... Vous n'ignorez pas qu'ils trouent les navires.

— Je ne m'inquiète pas des navires, répoudit le bourgeois en repoussant le morceau de bois.

— Ma découverte est pourtant d'une utilité immédiate pour l'industrie... L'arbre, qui doit fournir une belle carrière, ne sera plus exposé à être airété dans son développement et à périr sous les efforts réitérés des insectes. :. Ce problème, la science avail été impuissante à le résoudre jusqu'ici^ M. Torlot en avait compris la portée.

— Et il vous a prêté six mille francs sur un pareil échantillon! s"éeria ie bourgeois... Vraiment, je ne

s plus Toriot.

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LE HARROflHIEH. 57

— Quatre jours me restent pour m'acquittcr, dit le chimiste.

— Qu'y puis-je, monsieur?

— J'avais espéré que vous voudriez bien intercéder pour moi auprès de votre associé.

- — Moi ! s'écria Itoblot.

II se leva, se pencha vers la table comme s'il eût compté une somme.

— Monsieur, dit-il, lequel de Torlot ou deRobiot vous a prêté?

— J'ai reçu la somme des mains de M. Torlot,

— Eh bien, monsieur, entendez-vous avec M. Torlot.

— Cependant je dois, et je l'ai signé à MM. Torlot et Roblot.

— A Torlot seul , monsieur, ne confondons pas... Mon nom est resté attaché à la maison, il est vrai ; mais je n'entre pour rien dans les opérations de la banque Torlot.

Le chimiste, atterré par cette réception, restait soucieux et sans paroles.

— Comment, s'écria le bourgeois en se dirigeant vers la porte, je me retire à la campagne pour y vivre en paix, et je suis poursuivi jusqu'ici par un débiteur de Torlot... ! Vrai, cela passe les bornes.

— Pensez, monsieur, à la fâcheuse situation qui m'attend dans quatie jours...

— Monsieur, c'est à Torlot à veiller à ses recouvrements.

— Le fruit de mon travail perdu! Vingt ans de recherches!...

68 LE SIAnBONMER.

— Expliquez-vous avec Torlot,

— Tant de travail pour aboutir à la ruine! Ma famille réduite à la misère!...

— Voyeï Torlot ! s'écria Roblot d'un ton qui n'admettait pas de réplique. • ,

L'étranger se leva, les traits altérés, et prenant congé du bourgeois : I

— Excusez-moi , monsieur , j'avais espéré plus i d'humanité à la campagne qu'à la ville.

Les renseignements qu'avait donnés le juge de paix sur l'état des esprits de Marcoussy valaient une politesse. Roblot l'invita à dîner avec le curé et le médecin du village, le notaire chargé de ses intérêts et l'architecte Bourdoulon, alors en tournée dans le canton pour relever le plan des principaui^ monuments religieux.

Ce fut dans une visite au curé que Roblot rencontra Bourdoulon, le fameux restaurateur des cathédrales, celdi à qui la France doit ta conservation et l'enjoli vement de tant d'édifices importants.

Il y avait plaisir à causer avec ce Sourdouton homme aimable qui, ayant beaucoup voyagé et beaucoup vu, avait la mémoire pleine de faits curieux. Roblot lui lit les honneurs du repas et déboucha pour

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lui particulièrement les meilleurs vins de sa cave, at- tenlion que reconnut l'architecte, en l'engiigeant à venir visiter le lendemain la cathédrale dé la Ferté, qu'il était occupé à restaurer depuis vingt-cinq ans, et dont, (lisaît-it avec un noble orgueil artistique, il voulait faire la première basilique de France.

Au centre (lu plateau de la Ferté, petite ville située sur une montagne que, sans doute, des volcans ont - Fait surgir de la vallée, se détachent les quatre tours de la cathédrale, visible à tous les points de l'horizon de dix lieues à la ronde.

— Les anciens architectes , dit Bourdoulon à Rol)lut, semblaient élever des monuments en l'apport avec le paysage environnant.

Roblot, qui ne s'y connaissait pas, trouvait la façade de la cathédrale lourde et massive.

— Vous avez raison, répondait l'architecte; mais, du bas de la montagne, les tours i^ont d'une excessive légèreté. Quand j'aurai rétabli la flèche et que, fendant l'horizon, elle rompra ta masse des nuages, vous me remercierez, car je vous aurai donné à Harcoussy lin spectacle dont vous jouireumieux que les gens de la Ferté,

Itublot admirait quelles connaissances on puise dans la société de ceux qui savent, et les points de vue nouveaux qu'ils ouvrent aussi bien à l'esprit qu'aux yeux.

Installé depuis un an à Marcoussy, il n'avait pas reiiiurqué dans ses promenades l'antiquité de la basilique, et si quelquefois il tournait ses regards vers la

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montagne de la Ferlé, c'était sans savoir pourquoi,

ce que d'ailleurs il avouait ingénument.

— Les yeux, disait Bourdoulon, ne sauraient se contenter de lignes eL d'horizons plats ; il faut pour les récréer des courbes, des élévations, des projections d'ombre et de lumière, que seuls peuvent donner des terrains accidentés.

Aussi l'architecte, ayant la conscience de travailler pour l'agrément, non-seulement des gens de la ville, mais des populations à la ronde, s'était-il pris de passion pour la vieille cathédrale.

Il la lit visiter à Itoblot dans tous les coins. Ce que Bourdoulon avait édifié était considérable; ce qu'il avait démoli l'était plus encore. Do maladroites restaurations faîtes, suivant lui, dans les denii(irs siècles, altéraient le style du monument. Bourdoulon enlevait ces replâtrages d'un côté, reconstruisait de l'autre, et c'est pour arriver à une unité parfaite que son travail durait depuis trente-cinq ans. Les gens qui n'entendent rien aux arts trouvaient ce travail un peu long : il n'était pas près d'être terminé, l'architecte n'osant encore assigner de limites à son enti'eprise avant de rendre aux fidèles le temple dans toute sa pureté.

Roblot revint de celte visite non pas archéologue, mais enthousiaste de la vue de la cathédrale dont la flèche devait former plus tard un horizon si particulier au village de Marcoussy.

Le lendemain matin, à son réveil, il monta sur le coteau au pied duquel était située su propriété pour

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admirer à son aise les quatre louis si svelles doiil Boiirdoulon lui avail signalé l'utililé.

L'arcbitecte avait raison ; elles rompaient l'miiformile (les vastes plaines qui s'étendent autour de la ville de la Ferté, et Roblot, en contemplant l'horizon, se félicibi d'avoir planté sa tente dans ce pays.

Le malheur voulut qu'à l'automne un accès de goutte forçât le propriétaire de garder la chambre. Ce n'était pas la première attaque, et cette maladie avait eu quelque influence sur l'achat, de la maison de campagne. Un goutteux, enfermé à Paris dans son appartement, ne trouve guère de récréation à son état maladif. A Marcoussy, de la chambre à coucher de rtoblot, une grande glace sans tain au-dessus de la cheminée lui permettait de voir les verdures environnantes ; de son lit le propriétaire suivait les travaux de son jardinier : il pouvait au besoin lui donner des ordres par la fenêtre. Ce spectacle dédommagea le malade pendant les premiers moments.

Puis il changea de chambre et se donna le plaisir de la vue de l'allée des moulins, l'endroit du village qui oITrait le plus de mouvement, grâce à de petits sentiers escarpés, où grimpent les ânes qui vont porter le blé aux meuniers.

Les paysans gaulaient les noyers dans les champs voisins ; les enfants, attirés par ce spectacle, criant et se culbutant, complétaient le tableau.

Cette attaque de goutte fut un enseignement. Roblot s'était imaginé en vivant à la campagne que l'air du pays, un régime frugal, empêcheraient ses crises

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es IX SIABROHNIEK.

(le rcparaitre; mais ce n'est pas à quarante-cinq ans qu'on fait disparaître, même avec des soins hygiéniques, une maladie dont le principe remonte aux excès des villes.

Le médecin ne cacha pas à son nouveau client que, s'il obtenait quelques adoucissements à son mal, il fallait se préparer à subir des atteintes plus ou moins l'ego li ères.

a J'ai donc pris mes précautions contre l'ennui, écrivait Roblot à Torlot. J'ai acheté sur la place du village une petite bicoque de paysan, en face de ma propriété. On me l'a vendue naturellement plus cher qu'elle ne vaut; mais quelques billets de mille francs pour m'aider à supporter cette maudite maladie ne signihenl rien.

(( Quel rapport a l'achat d'une maison avec la goutte, me diras-tu? Mon cher Torlot, c'est là qu'est le mystère.

. « La bicoque en question est surmontée d'un toit fort élevé. Ce toit gène ma vue, c'est-à-dire que, faisant face justement à la fenêtre du pavillon où je couche, il m'enlève la vue des tours de la cathédrale de la Ferté.

Ici Roblot se laissait aller à un long récit de sew i'a|>ports avec l'arehitecte Bourdoiiion.

« En abaissant le toit de la bicoque, continuait Roblot, je joliis du splendide panorama de la montagne de la Fertéi Quand viendra une nouvelle attaque de goutte, je puiserai certainement des adoucissements dans cette vue. Jusque-là, il me fallait escalader des

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chemins escarpés pour bénéiicier de ce spectacle ; je veux l'avoir chez moi, dans ma propriété, à toute heure. Alors je ne craindrai plus la goutte, pouvant récréer mes yeuK à mon réveil d'un admirahie paysage. Tu me diras que les malades se consolent facilement ; oui, j'aime mieux avoir la goutte à Marcoussy qu'à Paris. Mon domestique ouvre ma fenêtre; aussitôt je sens une atmosphère bienfaisante qui ne ressemble en rien .à

t L'air vicid de Paris vîcieun a

comme il est dit dans une comédie du Théâtre- Français.

A Ici, je bois du laitage. Tu ne sais pas, Roblot, ce qu'est une tasse de laitage , quand même tu la payerais un louis? Le laitage est un produit inconnu aux Parisiens. Mon premier déjeuner se compose donc d'un grand bol de lait. Après six mois de ce trailement, le médecin m'assure que la goutte commencera à se repentir d'être si mal entretenue. Il se peut qu'elle ne rompe pas du premier coup ; en tout cas elle reviendra plus rarement dans un intérieur où on la traite si maigrement; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne l'arrose plus des faux vins de la Maisond'Or et qu'elle ne s'échauffe plus aux feux du gaz de la rampe de l'Opéra -Comique. Mon bol de laitage à la main, je regarde le paysage qui se déroule sous une des fenêtres latérales de mon cabinet.

« Ah ! si la vue de ce côté n'était pas bornée, je ne me Isncerais pas dans cette folie ! Que veux-tu ? Ce toit

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de la bicoque m'agace. Un complice de )a goutte que ce toit? Sans le maudit toit, je jouirais du spectacle admirable de la cathédrale.

« Avec une lunette d'approche, je pourrais suivre les travaux de restauration des ouvriers de l'architecte. Quand la flèche sera posée, ce sera un spectacle unique au monde, et j'espère bien, quoique tu sois un Parisien encroûté, que tu viendras prendre ta part de mon panorama.

« Mon cher Torlot, avec la présente tu trouveras un reçu de dix mille francs que tu voudras bien déposer au Crédit foncier, en invitant le caissier à en donner avis à mon notaire à la Ferté, Ce sera ma dernière fantaisie ; après quoi je laisse mon argent faire des petits dans ta caisse.

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