VI
Depuis sa déconvenue, Roblot voyait le marronnier sous un jour désagréable. C'était sans doute un bel ar- < bre, mais dont l'épais feuillage s'arrondissait trop cor-
reclement. Le marronnier semblait boulot aux yeux du propriétaire, c'eat-à-dire qu'il ressemblnit à ccc enfants gros et lourds, doiil les mouvement sont sans grâce.
Roblot, qui désormais était rivé à l'idée fixe, fit appeler son jardinier :
— Jean, lui dit-il, tu vas prendre ton instrument à tailler les arbres, et tu enlèveras quelques bi'anches du marronnier, qui gênent tout à fait la vue de ma fenêtre,
— S'il vous plait, monsieur? demanda le jardinier en roulant sa casquette dans ses doigts.
— Ne m'as-tu pas compris?
— Si, monsieur, mais...
— Quoi?
Jean ne répondait pas. Roblot, -avec un ton impératif, lui ordonna d'ébrancher le marronnier. Le jardinier ne bougeait plus.
— Allons, fais ce que je te dis.
— Ah! monsieur, j'aimerais mieux me couper un doigt de la main que de toucher à l'arbre.
— Es-tu sot ! un doigt de la main ! Je te demande d'enlever quelques branches du marronnier.
— Massacrer l'arbre du village !
— Je ne te demande pas de le massacrer. Est-ce qu'à l'automne tu ne fais pas subir la même opération aux arbres de mon jardin?
— Monsieur peut s'adresser à d'autres qu'à moi pour une pareille besogne.
— Ainsi lu refuses ?
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70 LE MUIRONHIER.
— Monsieur m'offrirait des mille et des C€iit que je ne pourrais lui obéir.
Boblot fut sur le point de chasser le jardinier récalcitrant; il se contint toutefois, réfléchit que celui-ci conterait dans le village tes motifs de son renvoi, et que ses plans tomberaient dans l'eau.
— Tu comprends, dit-il à Jean, pourquoi je te demandais ce petit service. De ma fenêtre j'aurais vu la porte de la maison que je le fais approprier. Un signe suflisait pour t'appeler quand j'aurais eu besoin de toi, et voilà quelques branches de ce diable d'arbre qui m'empêcheront de communiquer avec moi !
— Je ne dis pas, fit le jardinier. \ la place de monsieur, je penserais sans doute comme lui ; mais les gens du pays sont jaloux de leur arbre, et je n'oserais portier ta main à leurs plaisirs.
— Un homme tel que moi respecte la propriété d'autnii, dit Boblot, et les raisons que tu me donnés ont quelque valeur. . . Mettons que je n'ai rien dit, n'estce pas?... D'ailleurs, je ne t'ai pas fait monter pour si peu de chose.
Alors Roblot informa le galant jardinier des projets qu'il avait formés pour lui assurer une existence tranquille . Jean devait se marier au plus tât, afin d'entrer en ménage dans la petite maison de la place aussitôt qu'elle serait restaurée.
Le jardinier se fit d'abord tirer l'oreille, alléguant diverses raisons, entre autres celle de n'avoir point d'économies.
— N'est-ce que cela? dit Robloî. Je te donne
C,K,gle
LB MAHRONNIEH. 71
cinq cents francs le jour de la signature du conlrat.
— Ah ! que monsieur est bon ! dit Jean alléché par l'argent. Avant un mois, s'il plait à monsieur, je serai marié.
Par ce cadeau, Roblot voulait effacer le mauvais effet de la confidence relative au marronnier. Les cinq cenb francs attachaient à jamais Jean à son maitre. Qui sait s'ils ne feraient pas taire ses scrupules le jour où le bourgeois dresserait de nouvelles batteries contre l'arbre?
A Marcoussy s'était retiré un certain Poireau, ancien valet de chambre du riche marquis de la Chesnerayc, si connu par les belles plantations d'arbres qu'il lit dans des terrains vagues aux environs de Paris,
T/ex-valet de chambre vivait d'une pension que lut uvait laissée le marquis, en mémoire de vingt années passées à son serrice. N'ayant rien à faire, il passait sa journée à parler de feu le marquis à ceux qui voulaient bien l'écouter. Ce n'était pas un paysan que Poireau, el pourtant les bourgeois ne pouvaient reconnaitic pour un des leui's ce petit rentier. L'ancien valet de chambre avait conserve de sa domesticité comme une marque qui l'empêchait de prendre place au conseil municipal, quoiqu'il ne fût guère composé que de paysans et de laboureurs. C'était un être déclassé
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qui, ailleurs, aurait passé pour un bourgeois, gràcu à son petit avoir ; il corainit ia faute de se retirer dans son pays natal, parmi des gens qui, tous, l'avaient connu en service.
Itoblot, le lendemain de la démolition du toit, rencontra Poireau.
— J'ai un conseil à te demander, lui dit-il.
— Je suis à votro commandement, monsieur, lui répondit l'ancien valet de chambre.
— Combien vaut un maiTonnicr semblable à celui de la place du village?
— C'est un bel arbre!
— Sans doute : combien l'estimes-tu?
— Cela dépend.
— A peu près?
— Est-ce que monsieur songerait à transplanter le marronnier dans sa propriété?
— Non, je désirerais savoir ce qu'il vaut.
— Uamcl feu monsieur le marquis n'aurait pas liésitc à payer le marronnier cinquante mille francs.
— Plait-ii?
Poireau répéta que son matti-e avait fait des folies pour ses plantations, el que le paj ement de cinquante mille francs pour un marronnier de cette envergure ne l'eût pas étonne.
— Mon cher monsieur Poireau, dit Boblot en touchant famîlièi'ement le bras de l'ancien valet de cliambrc, le marquis de la Chesncrayc était fuu, et il est étrange que sa famille ne l'ait pas fait interdire.
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i£ HARROMNIER. 73
— Il était riche à millions; il se passait ses fantaisies.
— Qu'imparte! s'écria Boblot, un homme qui achète un marronnier cinquante mille francs couH grand risque d'être renfermé par ses héritiers.
— C'est un arbre superhe, disait Poireau... Si monsieur le regardait !
— Oh ! je le connais.
— Il ferait merveille dans votre propriété.
— Vous vous trompez, mon cher monsieur Poireau; mon parc est suffisamment ombragé.
-:- Ah! dit Poireau.
— Quand vous voudrez, fit Roblot, je serai trèsheureux de vous le faire visiter.
— Ce n'est pas de refus, monsieur, dit Poireau .
— Si vous avez un instant à vous, nous pouvons y faire ua tour.
— Je suis à vos ordres, monsieur.
Roblot était humilié de faire de telles avances à un ancien domestique; mais il fallait lui faire oublier cette conversation.
Voilà le propriétaire faisant les honneurs de son paie à ï'oireau, et cela parce qu'il craignait les indiscrétions de l'homme à qui il avait posé si imprudemment la question du marronnier. Jusqu'alors Roblot avait tutoyé l'ancien valet de chambre ; il ne lui parlait plus qu'avec une extrême déférence, lui montrant dans tous ses détails sa propriété, comme à un visiteur de distinction.
Poil-eau" convint volontiers, du reste, que le marron-
nîei' n'avait que faire dans un jardin couvert de charmilles. Un criminel qui chei'che à dérouter un juge d'instruction ne ressent pas plus de jouissances que Roblot, redoublant d'efforts vis-à-vis de Poîrot, pour se créer vis-à-vis des gens du village un témoin à décharge au cas échéant. Aussi, pour dépister le valet de chambre, Roblot jouait le jeu d'un fanatique de plantations, demandait la valeur de chaque arbre et semblait un novice ne cherchant qu'à s'instruire.
A la fm de cette visite, Roblut eût volontiers de nouveau tutojé Poireau pour montrer qu'il reprenait ses droits de bourgeoisie, que cette promenade dans le parc ne tirait pas à conséquence et que l'ancien valet de chambre se gardât bien de croire qu'elle constituait un précédent ; mais une politesse sitôt remplacée par un ton aristocratique eût été par trop sensible, et quoique se tenant sur la réserve, ce fut en maitre de maison que Roblot reconduisit son hâte.
Arrivé à la grille qui donne sur la place, Poireau s'arrêta comme^il eut tenu à faire remarquer des gens du village qu'il causait familièrement avec un riche propriétaire ; il lit une station sur le seuil de la porte, ce que remarqua Roblot, qui allait congédier son visiteur lorsque le valet de chambre, lui montrant le maironnier :
— C'est dommage, pourtant, que cet arbre gâte entièrement voti'e vue.
— Penh ! fit Rnblot se senlaht pâlir; Ainsi Poireau avait deviné son secret.
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-LE MARROHNIEB. 7S
— Au revoir, cher monsieur, fit Roblot en lui tendant la main.
Ce serrement de main, auque! ne manqua pas de répondre le valet de chambre, fut désagréable à l'ancien banquier. Il avait dit au revoir et non adieu a un homme avec lequel il lui était pénible d'entretenir des rapports! Et cet homme était son voisin!
Ce fut avec irritation, dès lors, que Roblot regarda te marronnier qui lui faisait faire de telles bassesses.
Un matin que Roblot était encore couché, son domestique lui annonça que le tonnelier venait mettre du vin en bouteilles.
— Fais monter le père Duclos.
Le tonnelier de Marcoussy était en même temps maire du village; un brave homme tout rond, qui mettait avec le môme sans-façon son- écharpe et les tonneaux en perce. Possesseur de quelque bien au soleil, le père Duclos, l'un des anciens de la commune, grâce à son sens pratique des choses, avait été chdisi par les paysans pour les administrer, et n'en semblait pas plus fier.
— Bonjour, père Duclos, lui dit le bourgeois ; avenvous deux minutes à me donner?
Roblot, qui avait le marronnier à cœur, commença par faire l'éloge de l'administration municipale, du parfait entretien des routes et de la tranquillité du pays.
— Monsieur, je ne mérite pas tous ces compliments, disait le tonnelier.
Alors Roblot aborda franchement la question de
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16 1-E VAIUlDN!(IEn.
rébranchage qu'il voulait faire subir au marron- ,
nier.
— J'éprouve une certaine gène par suite de ces i touffes difformes de feuillage qui me dérobent la vue de l'horizon. i
~- Je vous comprends bien, disait ie tonnelier.
— Alors vous voudrez bien répéter devant Jacques ' qu'il peut élaguer quelques branches. i
— Monsieur, je m'arracherais la langue plutôt que | de transmettre de pareilles paroles.
— Quel singulier pays ! s'écria Roblot. On n'y I parle que de mutilations. Jacques veut se couper un doigt pour ne pas m'obéir. Vous, père Duclos, vous vous arracheriez volontiers la langue... Vraiment, la i chose n'en vaut pas la peine. |
— Excusez, monsieur, fit le tonnelier; c'est la j façon de parler des gens de la campagne.
— Eh bien, père Duclos, revenons à des idées plus douces... Je suis malade, vous le voyez. .
— Monsieur, j'en suis autant accablé que vous.
— Merci, père Duclos, de compatir à mes souffrances. Vous admettez, n'est-ce pas, que je cherche à ; les adoucir?
— II n'y a guère de malade qui goûte sa maladie.
— Si je vous disais que la vue de la cathédrale de la Ferlé contribuerait à me rappeler à la santé...
— C'est un beau clocher tout de même.
Alors Roblot conlia au maire que le marronnier gênait précisément une vue si pittoresque, et l'empè-
Mo,Coo^le
LE HARRONMBR, 77
chaît de goûter les distractions que recherchent habituellement les malades. .
— Que malheur! que malheur! s'écriait le père Duclos.
Roblot revint encore à la charge.
— Je saisis bien votre idée, disait le tonnelier; malheureusement, je ne suis pas le maître... Ah! si l'arbre était à moi, je ferais tout pour satisfaire monsieur. Mais il y a un conseil municipal, et c'est les membres qui doivent délibérer sur celte ([uesUon.
— Le conseil municipal, vous en faites ce que TOUS voulez, père Duclos.
— Excusez, monsieur, si je prends la liberté de VOUS contredire... Chacun a sa voix...
— Certainement, chaque membre vote ; mais votre âge, votre grand bon sens, l'estime dont vous entourent vos administrés, font que vous avez une prépondérance dans le conseil; ce que vous voulez obtenir, quand vous vous en donnez la peine, est voté à l'unanimité.
— Monsieur, les gens de la campagne sont jaloux de leurs privilèges... Ils ne m'écouteraient pas si je voulais les faire aller à hu quand ils ont résolu d'aller à dia.
— Mais enfin que faire, père Duclos?
— Une pétition au conseil serait encore préférable.
— Une pétition pour enlever quelques branches à un arbre dont le feuillage forme boule?
— Les gens de ce pays-ci ont toujours admiré leur marronnier tel qu'il est... Dans notre endroit, on est
n LE MARRONNIER.
coutumier, les gens n'aiment pas à changer leurs
habitudes.
— Eh bien, père Duclos, j'y songerai.
Roblot pesta contre l'entêtement des paysans. Cela ne le menant pas à ses fins, une autre idée lui vint en tète. La commune avait l'intention de faire bàlir une mairie, et en était restée à l'intention, faute de fonds. Pourquoi ne pas acheter le marronnier, dùt-if coûter un peu cher?
De l'ensemble des raisons du maire, une seule avait quelque valeur, quoiqu'elle appartint à l'ordre des affaires de sentiment : c'est que les gens âgés du pays avaient vu tout enfants le marronnier. Roblot n'ignorait pas quel pris le paysan tarife le sentiment dans les affaires commerciales; mais il pouvait s'engager à transporter le marronnier à quelques pas plus loin, sur la place, à un endroit où même il aurait son utilité, c'est-à-dire en face de la fontaine. N'était-îl pas ' plus logique de le voir devant la fontaine que derrière? Les ménagères, en puisant de l'eau, seraient désormais abritées.
Malgré les progrès de la science, Roblot ne répondait pas que la transplantation du marronnier réussirait : ce détail lui importait peu. 11 fallait d'abord conclure le marché.
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LE HARROnNIER.
Mais le marché était difficile à conclure. Ali! si Roblot avait été assez ingambe pour ébrancher luimême le marronnier, comme il eût tenté l'entreprise la nuit, faisant petit à petit mie trouée dans le feuillage. N'esislait-il donc pas de substances chimiques à l'aide desquelles on pourrait arroser les racines de l'arbre et les amener, sans que personne s'en doutât, à un rapide dépérissement?
A cette heure, Roblot ressentait les agitations nocturnes des gens qui combinent un crime. Les anxiétés de ceux qui cherclient un poison pour se débarrasser d'un être vivant, Roblot les connut cl n'osa pourtant se laisser gagner par cette idée , Poireau et le maire du village étant des témoins à charge qui, au moindre délit, feraient connaître sa culpabilité.
Un matin, le bourgeois aperçut à quelques pas* de sa maison un homme en costume d'ouvrier, suivi d'une longue voiture, à laquelle était attelé un misérable cheval ; aux fenêtres de la voiture appai-aissaient trois lètes d'enfants d'âges divers. Tout ce monde était propre, mais pauvre. La voiture installée sous le marronnier, et le cheval dételé, l'homme disposa à l'ombre son matériel, composé d'un soufflet, un trépied, un réchaud et un sac de cuir. Il était à peine
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fiD LB SIARRONNIER.
installé que les ménagères du village arrivèrent les unes après les autres, apportant leurs poêlons, leurs casseroles, et le rétameur commença des opérations d'un grand intérêt, à en juger par le nombre d'enfants qu'elles appelèrent sur la pelouse.
Le soufflet ayant activé les charbons du fourneau, dans un creuset s'opéra une fusion mystérieuse, cachée d'aboi-d sous une crasse épaisse, qui se teintait de tons bleuâtres et prismatiques, jusqu'à ce que l'ouvrier eût plongé une cuiller dans un ruisseau d'argent brillant, qui faisait ouvrir de grands yeux aux enfants attroupés. C'était comme un alchimiste qui, àTaide d'un chiETon graisseux, donnait aux vieux objets qu'on lui avait conliés un aspect luisant comme la lune ; des débris d'anciennes gouttières, de boutons de plomb de culottes, se transformaient en un liquide merveilleux qui, versé dans un moule, en sortait converti en cuillers et fourchettes neuves.
La femme du rétameur allait chercher de l'ouvrage dans les maisons du village, et dans les intervalles donnait à teler à un nourrisson, dont le berceau s'étalait sur le devant de la longue voiture : c'était à l'intérieur qu'était installé le ménage du rétameur; là il reposait la nuit, là il prenait ses repas le jour.
Roblot, qui ne manquait pas de moments inoccupés, vint regarder le travail du pauvre ouvrier.
— Eh bien, mon brave, l'ouvrage va-t-îl un peu?
— Comme ça, répondit le rétameur sans lever la lètc.
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LE KARROSNIER. 8i
Ce mot rendit le bourgeois rêveur. Il est certain
que la fonte de quelques couverts et la mise à neuf
d'uslensites de ménage devaient nourrir difficilement
cinq bouches.
— Je tiens mon homme, pensa Roblot.
Il renti'a à sa maison et demanda à la cuisinière s'il n'y avait pas quelque objet à donner au rétameur; mais déjà celui-ci était venu faire sesotTrcs de service. Ce n'élait pas dans une cuisine montée à neuf et sur un certain pied, depuis un an, qu'il fallait que l'ouvrier comptât.
— Ce brave homme m'intéresse, dit Roblot, qui étonna profondément la cuisinière en tordant luimême quelques couverts d'étain.
Sans s'inquiéter de ce détail, le bourgeois porta au rétameur les couverts pour être fondus de nouveau. En même temps, et pour prolonger la besogne, Roblot lui en commandait une douzaine entièrement neufs ; l'ouvrier n'ayant pas sulfisammenl de métal à sa disposition, un domestique partit en toute liàtc chercher un lingot de plomb à la Ferlé.
Cette commande prolongea d'une journée le séjour du rétameur à Marcoussy : Boblot en profita. Levé le lendemain avant le soleil, il frappait aux fencires de la charrette, ayant, dit-il, quelque chose à communiquer à l'ouvrier. Le rétameur se montra, un peu étonné de trouver sous le marronnier le bourgeois, qui aussitôt lui fit part des soucis que lui causait ce gros arbre trop touffu. Roblot demandait s'il pe serait pas possible d'agrandir les trous creusés
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SS LE UARnOHNIER.
par les enfants au pied de l'arbre, et d'y renverser, comme par accident, la fonte brûlante de l'étain. Le métal en fusion devait pénétrer jusqu'aux racines de l'arbre, qui périrait lentement à la suite de cet accident.
Comme l'ouvrier paraissait surpris :
— Ce serait pour vous une fameuse journée, dîl Roblot, et si dix écus vous étaient agréables?
Le rétameur ne répondant pas, Roblot crut qu'il se faisait tirer l'oreille pour doubler la somme. II. eût volontiers donné cent francs au complice qui l'eut déban'assé du marronnier.
— Si c'est dans ce but que vous faites venir de la ville un lingot d'étain, dit l'ouvrier, vous pouvez le renvoyer... Je ne fais pas de ces conunerces-là... Cet arbre ne m'a rien fait pour que je m'en venge... Il y a dix ans que je viens m'installer sous son ombrage ; il m'a garanti des grandes chaleui's ; il nous a tous protégés, la femme, les enfants et moi, contre la pluie... Et c'est en cbercbant à lui nuire que je récompenserais un arbre qui m'a toujours été salutaire!... Gardez votre argent, monsieur... Je ne suis qu'un pauvre rétameur qui vit de son travail, mais dont la conscience n'a rien à se reprocber. Je n'oserais plus paraître dans le village à la suite de cet événement, et en voyant l'arbre mort il me semble que j'aurais un crime à me reprocher. . . J'ai cinquante ans, l'arbre en a bien le double. Si je vous écoutais, il me semble que je frapperais un vieillard qui n'a pas la foree de se défendre.
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LE MABRONHIER. 83
Un aalre que Roblot eût été louclié des accents que la défense d'un arbre inspirait à un pauvre artisan : le bourgeois haussa les épaules; toutefois, il se contint et dit à l'ouvrier que c'était pour réprouver qu'il avait parlé de la sorte. Comme l'étain était arrivé de la ville :
— Vous êtes un brave bomme, dit Robtot, et je m'intéresse à vous. Votre matériel, à ce que j'ai pu voir, n'est pas considérable ; gardez ce métal dont je n'ai que faire. Et quand vous repasserez dans le village, venez à la maison ; ma cuisinière vous gardera ses ustensiles à rétamer.
Le bourgeois, dont les projets avaient échoué une fois de plus, chercha à oublier le terrible adversaire qu'il ne pouvait vaincre, et qui sans cesse se dressait vert et vivace devant ses fenêtres; mais dans un petit village peu troublé par les événements, il était difficile que le souvenir du marronnier s'effaçât. Si Roblot se promenait dans la campagne et qu'il vit une fourmilière au pied d'un arbre, se creusant une longue voie dans les racines, il eût volontiers, emporté cette légion de fourmis dans son chapeau pour l'introduire au sein du marronnier.
Souvent le bourgeois s'arrêtait devant de vieux iiaules troués et pourris, dont l'écorce déchiquetée laissait voir des larves attachées au bois, que par leur travail incessant elles changeaient en pourriture. Alors le bourgeois se rappelait l'inhumanité avec laquelle il avait traité le pauvre chercheur qui s'était en vain adressé à lui pour adoucir son associé, si rigou-
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U LE HAItROKNIER.
reux en matière de recouvrements. De la conversalion de ce cliimiste qu'il avait peu écouté, il restait dans l'esprit de Roblot, qu'ayant étudié les mœurs de ces insectes pour arriver à leur destruction, le même homme connaissait les lois de leur fécondation; sa pauvreté le plierait sans doute à ce qu'il désirait vivement, c'est-à-dire à emprunter à un arbre une famille de larves qui pompait son suc générateur pour insérer cette famille d'insectes dévastateurs sous l'écorce du marronnier.
Ignorant en sciences naturelles, Roblot se laissait aller à des paradoxes qu'aucune donnée sérieuse ne pouvait combattre. Possédé par cette idée, il écrivit à Torlot pour lui demander des nouvelles du « savant n Le Garrincc, à qui la maison de banque avait fait jadis une avance de six mille francs. Torlot répondit que le chimiste avait disparu de France après saisie de ses meubles, incarcération pendant un an à la prison pour dettes, d'oii le banquier s'était vu obligé de le laisser sortir, la pension alimentaire qu'il devait au détenu augmentant d'autant le passif d'un homme insolvable. Torlot ajoutait qu'il avait entendu dire depuis que son débiteur avait vendu un bon prix le fruit de ses recherches à une compagnie anglaise, mais qu'il avait complètement perdu si's traces.
3,Cooi^]e
LE HARRONNlEtt.
Roblot chercha d'autres moyens pour arriver à ses fins.
Le conseil municipal avait voté récemment des fonds pour l'acquisition d'une pompe à incendie; Roblot put chaque soir, de sa fenêtre, se donner le spectacle des paysans qui apprenaient l'exercice de la pompe sur la place.
Le marronnier servait de but ; il s'agissait, à l'aide du jet d'eau s'échappant de longs tuyaux de cuir, d'atteindre !a cime.
L'été avait clé d'une extrême sécheresse ; l'eau de la fontaine publique, à laquelle se fournissaient les pompiers, fut bientôt épuisée.
Le capitaine demanda à Roblot l'autorisation de puiser de l'eau dans les sources qui traversaient son jardin, et Roblot l'accorda, tout en gémissant de voir . son eau arroser les feuilles pendantes du marronnier, qui peut-être seraient tombées un mois plus tàt, par suite de l'excessive sécheresse.
A cette époque devait avoir lieu au chef-lieu un grand concours de pompes ; un tronçon de chemin de fer, qui venait d'être terminé, mettait pour la premièii! fois en rapport direct des populations jadis sépai'ées de 'vingt lieues. Aussi le regret des paysans de Marcoussy était-Il considérable de ne point se
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se LE MAHRONMIBR.
reiidi'e à ce concours. Le conseil municipal n'avait
pas de fonds suflîsants ponr habiller les pompiers de
Roblot, jugeant qu'il fallait se montrer généreux en cette circonstance, chargea Torlot de s'entendre avec un fournisseur d'équipements militaires pour habiller à bon marché quarante pompiers.
a Une bagatelle que cent quatre -vingts francs par homme^ lui répondit Torlot... J'ai obtenu le tout pour sept mille francs... Je vois avec plaisir que tu prends pied dans le pays, et j'espère bien t'écrirc prochainement : A M. Rohiot, maire de Marcoussy. »
Maire du pays! Roblot n'y avait jamais songé jusque-là. S'il habillait les pompiers, c'était avec la vague idée de demander plus tard en échange le marronnier. Mais diriger les affaires de la commune n'était pas pour lui l'honneur que briguent tant de gens. Toutefois, la première mesure qu'il ordonnerait, si les vœux de Torlot se réalisaient, serait Une . coupe régulière du marronnier : dùt-il n'être maire qu'un jour, Itoblot comptait bien en arrivera ses lins.
Malheureusement, les élections n'avaient lieu que dans un an, et il fallait soutenir jusque-là le rôle de bienfaiteur de la commune.
liC curé vint à la rescousse, quand le don de Roblot fut connu. Un homme qui donne exclusivement au pouvoir municipal risque fort de se faire un ennemi du pouvoir religieux. Et on sait de quelle puissance dispose le curé dans les petits centres.
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a Tu es dans le vrai, écrivait Torlot à son ami en Ini envoyant des tableaux de stations, des ornements d'autel el une chasuble neuve. Soigne les prêtres, ton élection est certaine. Quand tu auras le pied à l'étrier, lu verras si tu as des chancespour te présenter comme' candidat au conseil général, b .
Tel n'était pas le rêve de Roblot, dont toutes les idées étaient absorbées par le marronnier.
Ces dépenses valurent toutefois à Boblot de liantes marques de satisfaction qui avaient leur valeur. Le jour de l'inauguration du cbemin de croix, le curé désigna suffisamment le donateur à ses paroissiens, en remerciant en chaire a le chrétien généreux » qui se montrait si soucieux des besoins « des fidèles. » Et pourtant Roblot ne s'était pas confié au curé ; mais l'Eglise ne demandait pas mieux que de prêter la main à son élection.
Dès lors Boblot entra dans une voie de largesses si considérables, que ToHot lui-même s'en montra surpris. « n en coûte cher, lui écrivait-il, polir se faire nommer maire dans ta commune. »
En effet, Roblot, pour se tenir en équilibre au milieu de deux pouvoirs jaloux, était obligé de donner sans cesse, faisant taire les demandes des uns par des dons aux autres, et devenant diplomate sans le vouloir.
L'architecte Aourdoulon, sans doute averti par le curé, eut vent de ces prodigalités.
Un jour, à la suite d'une visite à Roblot, il l'entraîna du c6té de l'église, et lui montra un contre-fort
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88 LE H^^RROMNfER.
miné, disait-il, par les eaux pluviales, el qui devait
déterminer, àun moment donné, la chute de la façade
latérale tout entière sur le mur de la propriété du
bourgeois.
On pense avec quel souci Roblot accueillit cette confidence.
— A votre place, dit l'architect*, je n'hésiterais pas à commence!', de votre chef, des travaux de consolidation... Tout le pays vous en saura gré Je vous
présenterai au préfet, avec qui je suis eu excellents termes... Croyez-moi, vous ne vous mettez pas assez en vue... On a besoin d'hommes intelligents dans le pays.
Ce dernier argument répondait trop aux sentiments secrets de Roblot pour qu'il nes'y laissât pas prendre. D'ailleurs Bourdoulon l'assurait qu'activé par les efforts d'un simple particulier, le conseil général vote~ rait certainement un fort subside pour la consolidation de l'église.
Naturellement le curé lit cause commune avec le restaurateur de cathédrales. Hoblot se trouva dès lors dans la position d'un lézard que des gamins jettent dans une fourmilière. Au bout d'une heure, il n'en reste que sa frêle anatomie.
C'était maintenant avec une sombre mélancohe que Roblot considérait le marronnier, point de départ de prodigalités que rien ne pouvailplus arrêter. Il aurait fallu fuir Marcoussy ! Roblotse sentait écorcher vif par le |K>uvoir municipal et le pouvoir religieux. Il avait, la nuit, des cauchemars pendant lesquels arehi-
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LE HARRONNIGR. , gg
tecle, maire, curé, mailre d'école, dansaient une ronde frénétique sur sa poitrine. Comme il avait sagement agi de ne pas vendre sa part dans la banque Torlot !
Avec anxiété Rabiot se demandait parfois s'il n'eùl pas été plu» prudent de rester tranquille à Paris, où on n'est pas tiraillé à quatre chevaux par les quémandeurs des subventions et subsides.
Les élections municipales approi^haient. De ses fenêtres, Roblot voyait les paysans se réunir à l'ombre du marronnier ; sous l'arbre se décidait son sort. A Harcoussy , les suiïrages étaient débattus « de bonne amitié , comme en famille , u disaient les paysans.
En effet, ils étaient tous cousins, à des degrés, il est vrai, un peu fantastiques; mais ils ne s'en traitaient pas moins de cousins. C'est la franc-maçonnerie des paysans. Ils veulent qu'un même sang coule dans leurs veines et que leurs intérêts soient communs. Aussi, seuls, les cousins avaient pouvoir de discuter sous le marronnier, sans que nul ne pût percer le secret de leurs délibérations.
Heureusement, parmi les cousins du pajs, Roblot comptait dix des pompiers qu'il avait généreusement
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habillés; d'un autre c6té, si le curé n'eserçait pas un pouvoir absolu sur les paysans, il dirigeait plus faciment les consciences des cousines qui, au village, comme ailleurs, ont leur importance. Les cousines, suivant régulièrement les offices, s'intéressent plus directement que « leurs hommes o aux besoins de l'é-
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11 fallait avoir pour soûles cousines. Boblot n'hésitn plus à se laisser entraîner par l'insidieux Bourdoulon à consolider le contre-fort d'apparence robuste, mais qui, au dire de rarchitecte, menaçait ruine.
Les ouvriers commencèrent par démolir le contrefort ; c'est la façon de consolider des restaurateurs de monuments. Une brèche résulta de la disparition de la partie ctayante. Bourdoulon fit entendre à Roblot que l'affaissement du sol aux environs s'étendait à la muraille tout entière, que rétablir le contrefort dans son équilibre naturel produirait un détail boiteux, et qu'il fallait restaurer, c'est-à-dire abattre toute la façade nord.
— Mais les frais sont considérables ! s'écria Roblot effrayé.
— Nous n'aurons guère besoin de plus d'une quinzaine de mille francs pour commencer , dit Bourdoulon.
Quinze mille francs « pour commencer » amenèrent sur les traits du bourgeois une contraction pénible.
— Que vous importe, cher monsieur? lit l'architecte d'un ton dégagé. Vous entraînez le conseil général dans l'engrenage.
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LE HARROSKIEH. - 0]
Roblot demanda l'explication de cet engrenage. Suivant Bourdoulon, les conseillers généraux ne laisseraient pas un citoyen faire une semblable restauration de ses propres deniers. D'ailleurs le préfet serait un auxiliaire précieux. Appelé à veiller aux intérêts du département et des particuliers, connaissant la question mieux que les conseillers qui, une fois l'an, se réunissent pour traiter de questions qu'ils ont médiocremcnt étudiées, le préfet leur ferait comprendre l'importance delà restauration de l'église de Marcoussy. Qu'était-ce alors que ce déboursé de quinze mille francs, sinon une simple avance dont le conseil vot^ rait le remboursement immédiat.
En envoyant les quinze mille francs, Torlot répondit à Roblot, qui s'était ouvert à lui sur ce point :
« Ah! mon gaillard, je croyais te connaître, mais je me trompais : l'air de ta campagne t'a considérablement fouetté le sang. Je lis maintenant dans ton jeu, tu veux te faire nommer député, a
Roblot continuait à vouloir la perte du marronnier. Quand il le regardait à cette heure, c'était avec les yeux inquiets d'un vieillard amoureux, entraîné à payer les folles dépenses d'une créature ^u» le trompe et qu'il n'en adore pas moins.
Et plus d'un souci était logé dans ce regard, les gens au service de Roblot lui ayant rapporté que les paysans se plaignaient du bouleversement causé sur la place du village par les démolitions de l'architecte.
Faisant face à la partie démolie de l'édifice, un rond-
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point de verdure servait de salle de bal champêtre à la jeunesse du pays. Ce lieu, maintenant rempli de moellons, était changé en atelier de démolition; les garçons et les lllles, qui se i^oucient médiocrement de travaux d'architectui'e, en témoignaient hautement leur mécontentement. La partie verdoyante de la place n'olTrait plus que débris et gravois, les chariots des ouvriers y ayant tracé de profondes ornières au commencement d'un automne pluvieux.
D'un autre côté, la brèche ouverte dans l'église plaisait médiocrement aux paysannes, dont les bancs, situés dans cette direction, étaient exposés à la pluie, à la bise. Roblot se lança dans les nouveaux frais d'une construction provisoire en bois pour satisfaire les cousines, dont l'influence pouvait avoir tant de poids sur le vote des cousins.
Ce provisoire, que le bourgeois aurait voulu faire durer en attendant une délibération du conseil général, ne put tenir contre la visite du préfet qui, en compagnie de l'architecte, vint faire un tour â Marcoussy. •
Roblot lui fut présenté, comme il avait été convenu.
-■- C'est vous, monsieur, dit le préfet, qui avei enr trepris la restauration de ce monument?
Roblot s'inclina.
— Je vous félicite. Vous avez agi en bon citoyen, reprit le préfet, qui n'était pas descendu de sa voiture et dont les chevaux repartirent aussitôt.
Quel honneur d'avoir été remercié publiquement
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LE HiRROnniER. 03
par le premicradmiDisb'ateur du département ! Roblot se laissa saiguer par l'architecte de quarante nouveaux mille francs,
— Peste ! s'écria Torlot, comme tu y vas! Tu vea\
accabler tes concurrents C'est une grosse somme
que tu retires de ma caisse ; mais, maintenant que tu as commencé, tu ne peux plus t'airéter.
Si Roblot eût eu la moindre faculté poétique, il se fût répandu en imprécations contre le marronnier ; mais son irritation, pour ne pas s'exhaler en vers, n'en était pas moins profonde.
Ses arbres, ses fleurs, ses plates-bandes, sa cour, jusqu'à l'intérieur des appartements , étaient eoo- Terls d'une poussière blanchâtre, tellement fine qu'elle se glissait sous le globe des pendules. Une bande de plâtriers dans la maison n'eiit pas laissé plus de traces. Mais les élections approchaient!
Roblot donna un grand diner dans l'intérêt de sa candidature. Ce qu'il en recueillit de plus positif fut l'irritation des gens du pajs, qui se plaignaient de la lenteur des restaurations de Bourdoulon. Le bourgeois, assez faible pour prendre parti avec ses invités contre l'architecte, répondit que son premier acte de maire, s'il réunissait les sucrages de ses concitoyens, serait de sommer Bourdoulon d'avoir à rétablir, dans un bref délai, les murs de l'église.
Cependant le grand jour arrive. Marcoussy est en rumeur. Le garde champêtre parcourt le village, portant à chacun des bulletins de vote.
Les cousins s'agitent en parcourant le village d'un