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et comme ayant hàle de fuir, vous nie trouverez à il place des voitures.
Elle sonna sa femme de chambre et t'avertît, snn oser la regarder, que, se sentant fatiguée, elle ullan prendre l'air à l'avenue Princesse, et qu'on ncl'atten-l dit pas à diner. \
— Ne dites pas qu'André m'a rencontrée ici , ajouta^ t-elle.
Là-dessus elle sortit, me laissant un peu enibarrassl de mon rôle.
Quoique la femme de chambre ne fût pas absolument traitée en servante (elle était lille de ta nourrice de Thérèse), il me semblait dangereux de l'associer à ce projet de fuite. Je ne savais comment prendre congé du père de Thérèse, qui m'avait vu monter au salon. Aussi troublé qu'elle, je me rendis à la station de fiacres la plus voisine. J'y trouvai Thérèse, qui commanda au cocher de nous mener à l'avenue du bois de Itoiflogne. Je m'attendais à des confidences; mais je ne recueillis que des paroles entrecoupées, des larmes et l'expression d'une vive irritation contre Frédéric. De temps en temps Thérèse passait sa main sur sa physionomie fmc et souriante, à cette heure marbrée et meurtrie.
Aussitôt an-ivée à l'avenue, Thérèse courut à sa chambre, et, sans me parler, s'y renferma dans un extrême état d'exaltation.
La nuit vint. Thérèse voulut aller au bois. Elle prit inon bras , resta d'abord silencieuse , son regard semblant plonger dans les étoiles ; puis, sous le coup
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{l'une sorte d'eslâse nerveuse, son corps se roidit, ses mouvements devinrent brusques et saccadés. Je la soutenais à grand'peinc, ne sachant comment, loin de loute habitation, lui porter secours.
Tout àcoup elle fondit en larmes etprononça desin* gulières paroles, qui semblaient avoir trait aux événements de l'après-midi.
Après un court repos, Thérèse me pria de l'excuser de m'avoir inquiété, et nous retournâmes à la maison, oîi se trouvaient son frère, son mari et Frédéric. Ce H'étaitpas par inquiétudequ'ilsétaient venus. Thérèse les avait habitués depuis longtemps à ses caprices soudains; mais, comme chacun l'aimait, il arrivait que la petite colonie, dont elle était l'âme, aussitôt aprèi' son départ, se mettait en quête d'elle.
Frédéric parut inquiet à notre retour : Thérèse ne lui prodiguait pas ses marques habituelles d'amitié cxpansive.
Jusqu'alors je n'avais pas pris garde à ces enchaînements de faits, le rôle que je jouais s' étant présenté naturellement.
D'habitude Thérèse prenait le bras de Frédéric, et je restais en compagnie du man de Thérèse.
11 était presque de Tàge de sa femme et l'avaitépouscc jeune. Le marchand de draps donna sa fille à un de ses parents qui s'était fait remarquer par certaines^ aptitudes commerciales. Ce père, qui adorait sa fille, ne se dit pas qu'il unissait la fantaisie à une intelligence médiocre, annihilée en dehors du comptoir. Dès le début de son ménage, l'homme subit la su-
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périorité de Thérèse et la constata avec rétonnemenl d'un mouton devant les yeux duquel voltige un capricieux papillon.
Chacun des regards de Thérèse était une parole vive, imprévue, que le mari ne pouvait suivre. Il était lent, difficile à émouvoir, contraint, intimidé par. les hôtes que sa femme recevait et par les railleries du frère de Thérèse, qui le prenait souvent pour but de ses plaisanteries. Aussi s'était-il résigné à un rôle de muet.
Frédéric, par son entrain, sa gaieté, l'animation qu'il apportait dans la maison, faisait paraître encore plus terne cet homme sans spontanéité.
Quelque temps après, une jeune femme, dont j'avais souvent entendu parler par Thérèse, vint lui rendre visite à la campagne. Le mari était un juif portugais, qui faisait le commerce des pierres précieuses.
Madame Ëugenio passait che?. ses amies pour une victime; aussi chacun, d'un commun accord, s'escrimait-il à plaisir sur le dos du Portugais. Il avait la réputation d'un jaloux, et Thérèse me recommanda de ne pas me montrer trop prévcnaut pour madame Eugénie, afin de lui épargner les reproches de son mari.
Je promenai donc la jeune femme, en compagnie de Thérèse et de Frédéric, et je ta regardai à peine, trou-
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HADANE ËUGENIO. . Iffî
Tant une sorte de corvée dans cette promenade qui m'était imposée; mais, si je prêtai une médiocre attention à madame Eu^'cnio, dans la soirée, j'examinai le mari, qui était en face de moi à table.
Qui dit juif et marchand donne à l'esprit Fidée d'un être désagréable, à doigts crochus. Il n'en était pas ainsi du Portugais; au contraire, une certaine élégance, le soin de sa personne, chassaient toute idée de juiverie.
Un nez en forme de bec d'aigle, des yeux noirs, le teint bistré et une chevelure abondante avaient orné jadis une figure régulière, si des sourcils noirs et touffus, se rejoignant à la racine du nez, n'eussent confirmé la jalousie qu'on y dit attachée.
Le Portugais avait un masque. impassible et froid : l'œil, habituellement aux aguets, cherchait toutefois à inspirer le respect par une réserve de commande empruntée aux personnes de condition avec lesquelles il disait des affaires. L'homme ne me déplut pas absolument, et je me dis que Thérèse l'avait chargé en laid.
Après le dîner, et pendant que nous devisions à la fenêtre, je m'aperçus que, de temps à autre, le juif jetait un coup d'œil dans la chambre voisine, pour surveiller madame Eugenio. 11 me parla de la condition des femmes mariées; sa conclusion était que le système oriental, qui les tient enfermées, est encore le meilleur.
Quand les gens sont absolus, les contradictions n'amènent que des discussions inutiles, et, comme on ne
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réforme pas le caractère d'un homme de cinquante ans, je ne chicanai pas le Portugais sur ses principes.
A quelque temps de cette soirée, Thérèse nous invita au mariage d'une parente qu'elle dotait. Pour donner quelque éclat à cette fête, elle voulait que ses amis s'engageassent à y assister depuis la messe jusqu'à la fm du bal. Elle me nomma chevalier de madame Eugenio, qui avait, disait-elle, de vifs reproches à me faire. Je promis tout ce que Thérèse voulut, et j'attendis avec tranquillité le catalogue de fautes dont je me croyais innocent.
Le jour du mariage, avant d'aller à l'église, je rencontrai dans le salon madame Eugenio, qui immédiatement entra en matière :
— Il est mal à vous, monsieur, me.dît-clle, d'encourager mon mari dans ses idées de réclusion des femmes; vous m'avez cuipêchéc de sortir jeudi, et je vous en veux un peu.
Elle dit ceci d'un ton plutôt piquant que piqué, et je convins que j'avais laissé le Portugais exposer de coupables théories, sans les avoir combattues.
— Que mon mari pense de la sorte, reprît madame Eugenio, peu importe ; mais il se prévaut de ce que des jeunes gens sont de son avis, et cet assentiment le rend trop tyrannique. Vous êtes donc condamné, monsieur, à me faire oublier mon jour do promenade perdu.
— En qualité de complice de votre mari, dit Théràsc, nous le punirons ce soir au bal.
Les dames me taquinèrent amicalement ; mais, n'é-
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tant pas effrayé par la pcrsiicctivc de la soirôt^, je tins bon. ^
Ce fut à l'église seulement que je vis madame Eugenio pour la première fois.
Je m'étais trouvé à diverses reprises à côté d'elle sans prêter d'attention à sa personne; comme la jeune femme s'était plaint de moi en termes délicats, je m'inquiétai d'elle seulement alors.
Madame Eugenio, de race espagnole, avait un teint orangé, une admirable cbevelure, les yeux les plus grands que j'aie vus de ma vie, noirs, doux, pleins de timidité, de soumission, de mélancolie, et les paupières formant un cadre d'or bruni à ces beaux yeux.
Je compris alors quels rcprocliesje méritais. Mariée jeune à un homme âgé, madame Eugenio devait fatalement exciter sa jalousie; «a rare beauté poussait à la défiance, et un tel mari devenait trop facilement un fiartliolo pour l'aimable femme qui s'était résignée, afin d'obtenir la paix dans son ménage, à écarter prudemment toute coquetterie.
Tour à tour, je regardais les deux amies, placées sur le même rang à l'église. Thérèse était à peu près de la taille de madame Eugenio ; mais, quoiqu'elle parût moins animée ce jour-là que d'habitude, Thérèse représentait la Parisienne dans ce qu'elle a d'imprévu, de fantasque et de spirituel. Peut-être la cérémonie qui s'accomplissait lui rappelait-elle les liens qui t'unissaient à son mari. Elle semblait ne pouvoir tenir en place, se levail,s'asseyait, ouvrait son livre de messe,
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le fermait, et promenait un vague coup d'œil sur tous les assistants.
Pour madame Eugenio, elle faisait naître a l'esprit l'idée d'une femme affaissée sons le despotisme d'un maitre; toutefois, si la timidité n'eût légèrement voilé ses grands yeux, il eut été difficile d'en supporter l'éclat.
Ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'au dîner je trouvai mon nom à cdté de celui de madame Eugénie; je reconnu» là la délicatesse habituelle de Thérèse.
Les maris avaient été rejetés loin de nous, à l'extrémité de la table. Je me montrai, pendant le repas, attentif aux moindres désirs de madame Eugenio, quoiqu'elle me priât de ne pas inquiéter son mari, qui, disait-elle, ne nous quittait pas des yeux. En eftet, les terribles sourcils du Portugais se fronçaient, et le ton de sa peau semblait plus olivâtre que de coutume.
A la fin du diner, il fil un signe à sa femme, qui immédiatement abandonna sa place et se dirigea de son côté. Je ne saurais vous dire combien cette soumission me blessa. La pauvre femme, assise à côté de son mari, osait à peine lever les yeux; à l'animation du Portugais, on comprenait qu'il lui adressait de dures admonestations.
— Le vilain jaloux! s'écria Thérèse.
Alors seulement je lui trouvai l'air commun, brutal et juif. Sur sa dure physionomie étaient peintes la cupidité, la soif de l'or, te manque de conscience, toutes sortes de mauvais instincts qui me faisaient plaindre celle qui était rivée à sa chaîne.
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On se leva de table. Je crus, dans le trouble qui suit une fin de repas, pouvoir rencontrer madame Eugénie ; mais le mari, prenant le bras de sa femme, s'était installé, dans le salon voisin, sur un étroit divan, de telle sorte qu'il était imiiossible à personne de s'asseoir près d'eux. -
Je désespérais de revoir les beaux yeux de madame Eugenio, lorsque Thérèse, qui arrivait joyeuse en compagnie de Frédéric, le quitta subitement, s'empara de mon bi'as, et, sans me prévenir, m'emmena en face du Portugais.
La figure du juif s'assombrit. Madame Eugenio baissait la léte et ses yeux, s'ouvrantà demi, laissaient voir une résignation pleine de mélancolie,
Thérèse me fit signe de me retirer.
Je gagnai la pièce voisine, oii, grâce à une glace qui faisait face à la porte, je vis Thérèse essayant de dérider le Portugais. Elle parlait avec animation, riait pour désarmer sa maussade humeur ; elle y réussissait médiocrement.
-^Maudit homme! pensais-je, car je ne lui avais donné nul motif de malmener sa femme.
Ce fut alors que Thérèse vint me retrouver :
— Vous dansez avec moi, dit-elle.
— Je n'ai pas le cœur à me divertir.
— J'ai décidé que vous ne vous reposeriez pas un moment cette nuit. Nous dansons jusqu'à six heures du matin.
Avec une telle femme il fallait obéir. L'orchestre entamait la ritournelle. Frédéric survint et montra
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une certaine émotion de me voir donner le bras à Thérèse.
— N'était-il pas convenu, madame, lui dit-il, que nnus ouvririons le bal ensemble?
— J'ai changé d'aTis et de cavalier, répondit Thérèse en souriant.
Frédéric tressaillit.
— Est-ec que vous deviendriez jaloux aussi? Juidemanda-t-elle.
— Vous me ferez vis-à-vis, j'espère ? dit Frédéric d'un ton singulièrement bref.
— Impossible, dit Thérèse.
Frédéric changea de couleur et me regarda fixement, les jeux pleins de colère.
— Je vous en prie, madame , dis-je à Thérèse
en prenant sa main pour la mettre dans celle de Frédéric.
— Restez avec nous, être tyrannique, lui dit Thérèse, tout vous sera expliqué.
La charmante créature ne craignait pas de froisser momentanément Frédéric pour me rendre service : sa malice consistait à me mettre en face du Portugais qui, pour mieux garder sa femme, dansait avec elle.
La contredanse donna raison à celui qui a dit que les maris ont toujours tort. Ne vaut-il pas mieux faire vis-à-vis à une jolie femme que de danser avec elle ?
Toutefois j'osais à peine témoigner à madame Eugenio l'intérêt qu'elle m'inspirait, car le Portugais épiait dans mes yeux le moindre regard de sa femme. Lui-même sentait le ridicule de son rôle de jaloux ;
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ses cinquante ans sonnaient tristement sans doute, depuis que devant lui dansaient des jeunes gens. Rien que par son âge, il devenait un ennemi, cl, sans qu'il le voulût, cliacun de ses actes le faisait paraître plus maussade.
Une figure du quadrille me permit de prendre la main de madame Eugenio, qui, à voix basse, me dit : a C'est votre faute, monsieur. »
Ne pouvant répondre, par une légère pression de main j'essayai de me justilier.
— Dans le milieu de la soirée, me dit Thérèse, il TOUS sera permis de faire danser Juliette ; surtout prenezgardedc la compromettre ! Son mari témoigne une certaine défiance à votre endroit.
J'en demandai la raison.
— Il s'imagine,-dit Thérèse, que vous vous êtes joué de lui, l'autre jour, à la maison de campagne. Vous paraissiez approuver son système de réclusion des femmes, et, pendant le diner, vous vous êtes occupé exclusivement de Juliette ! Voti-e conversation, vos sourires n'ont pas paru à son mari ceux d'un être chargé de veiller sur la vertu des femmes,
— Voilà doue ce qui explique ses sourcils froncés ! m'écriai-je .
Je passai une partie delanuità faire oublier au juif que je m'occupais de sa femme, invitant toutes les danseuses et faisant à quelques-unes un semblant de cour.
Après deux heures de quadrilles et de valses, j'obtins la faveurdedanser avec madame Eugenio, pendant que le Portugais était assis à une table de jeu.
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Je rie puis vous exprimer la mélancolique douceur de la jeune femme à exprimer la vie à laquelle la condamnait son mari.
En quelques mots elle me dépeignit les misères de son intérieur, la tyrannie qui pesait sur elle, ison manque de liberté.
Ce n'étaient pas des plaintes exagérées que celles de madame Eugenio : elle semblait même vouloir les atténuer; mais ses grands yeux accusaient des sourfrances morales qui en disaient plus que la parole.
Quand je la reconduisis à sa place, elle me reittcrcia d'un regard qui alla au plus profond de moncœur.
— Elle est cliarmantc ! dis-je à Tliérèse.
Sans doute trop d'enthousiasme éclatait dans ma vois, car Tliérèse me regarda, sourit et médit:
— Vous ne la connaissez pas encore.
Ainsi ^e passa cette fêle qui devait décider de mon avenir.
Le dimanche suivant, madame Eugcnîo arriva de bonne heure, l'aprùs-midi, à l'avenue du bois. Elle était seule; son mari ne devait venir la retrouver que plus lard. Thérèse nous emmena tous dans le bois, à un endroit peu fréquenté.
Nous nous assîmes sur le gazon, et je ne crois pas avoir jamais éprouvé de tressaillement semblable à celui que je ressentis quand madame Eugenio prit
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place près de tnoi : son cou ambre s'ecliaiipait lin et élé^jant d'une robe noire , bui ce cou bc détaclmîent quelques boucles capricieuses d'une cbevelurc aussi noire que ses jeux.
Madame Eugeuio me parlait; je lui répondais à peine. Heureusement Thérèse et son frère, Frédéric et Lambert faisaient assaut de gaieté et me dispensaient de parler.
J'étais ivre de cette ivresse particulière que revent les musulmans dans le paradis de Mahomet. Le soleil rayonnait d'un or nouveau, le vent soufllait des arômes délicieux, les oiseaux chantaient un concert angélique.
Il n'y a pas de mots pour rendre une telle sensation.
Je n'osai avouer mon amour ce jour-là; mais il rcssoiiait (le toute ma personne, de mes yeux, des mots les plus indilTérents ! Rst-il besoin de dire à une femme qu'on l'aime?
En revenant du bois, madame Eugénie s'appuyait sur mon bras. Malbcureuscment, mon bonheur fut rompu tout à coupl Le Portugais, sur le seuil' de la |H>rte, attendait impatiemment notre arrivée. Je vous laisse à penser le visage du jaloux en me voyant donner le bras à sa femme qui, émue, courut au-devant de lui..
Thérèse, pour conjurer l'orage, accabla de prévenances le Portugais ; elles se brisaient devant l'irascible figure du juif, qui parla à peine pendant le reste de ta soirée.