TROISIÈME PARTIE
André Fuster était fort attaché à ses pareats de l'Alsace : les Kauffmann de Saverne, les Kœnigswarter de Strasbourg, les Schussel de Bischwiller; mais il chérissait d'une affection particulière les Reiss de Mulhouse, tes émules, dans la grande industrie, des Kœchlin, des DolfuSy des Kestner. 11 se montrait surtout d'une extrême tendresse pour M<n« Reiss, née Bernheim, la fille unique de la plus jeune sœur de sa mère. — Angélica fait tourner le général comme une toupie, disait le gros Georges Reiss. — Il est certain que, si cet honorable fabricant de toiles peintes représentait aujourd'hui le département du Ba3-Rhin au Corps législatif, c'était bien à sa femme qu'il devait cet honneur. Angélica avait traîné le général au ministère de l'intérieur, et, trois mois après, Georges Reiss, candidat officiel de l'administration, était nommé député.
Un des chagrins de Fuster, ajouté à tous ceux que nous connaissons, avait été l'insurmontable répugnance que, dès les premiers jours, avait manifesté sa femme pour les Eauffmann, les Kœnigswarter, les Schussel, les Reiss, les Bernheim. Il fallut la maladie qui le conduisit aux portes de la mort pour que Angélica Bernheim, devenue depuis plus de dix ans M°^® Reiss, trouvât le courage de franchir la porte de l'hôtel Trémière, où elle
n^engageait presque jamais le pied. Les relations se renouèrent durant cette épreuve, et, dès sa sortie, le général se hâta d'aller embrasser Angélica au quartier de la Chaussée-d'Antin, rue Joubert.
La baronne refusant de le suivre au bal des Tuileries, Fuster ne songea nullement à se plaindre de son abandon. Le mardi gras venu, il donna ses ordres à David, çt, acconq)agné de ce serviteur fidèle, qu*à cause du froid très vif il fit monter dans Tintérieur de son coupé, il quitta l'hôtel Trémière vers les onze heures du soir. A ce môme moment, Phalippou, en chaire, prononçait, pour l'inauguration de TAdoration perpétuelle, un discours sur la Présence réelle, dans le parfait recueillement de la Paroisse au grand complet.
— Alors, mon général, nous ne filons pas directement chez l'Empereur? demanda David, remarquant que la voiture, après avoir traversé le pont de Solférino, se dirigeait vers la place de la Concorde.
— Non. Je vais aux Tuileries avec M"»« Reiss.
— Ahl c'est ça, c'est bien ça...
— Que veux-tu dire avec ton c'est ça, c'est bien ça?
— Parbleu t mon général, quand on ne peut avoir sa femme, on prend sa cousine. Voilà.
— Tu sais bien, mauvaise langue, que M™® Fuster est occupée ce soir.
— Oui, je le sais : elle est occupée avec sa sacrée bande du Jugemen t-Dernier. . .
— Veux-tu te taire I
— Il me semitle, mon général, que ma langue est au fourreau depuis assez longtemps, et quand elle vous piquerait un peu à la fin des fins!...
— Tu n'es qu'une vieille béte.
— Possible, mon général, possible; je ne dis pas... Je suis un simple troupier, moi... Mais on a du cœur au ventre, je vous en f... mon billet... Si ce n'était pas à cause de Mademoiselle, on aurait bientôt fait de rejoindre Kraft chez la veuve Bernard ou Merlot aux BatignoUes... Enfin...
— David, je ne te reconnais plus.
— Je n'ai pas changé pourtant. M. le R. P. Phalippou m'a bien corné son boute-selle aux oreilles, mais je ne suis pas devenu cagot pour ça...
Dans son accent vibraient les éclats d'une colère péniblement domptée, Fuster fut remué.
— Nous causerons demain, lui dit-il.
— A demain donc, mon général... Et surtout, si je vous embarrasse dans votre église, ne vous gênez pas pour me flanquer à la porte... On a des bras... Je ne regretterai que Mademoiselle...
La voiture s'arrêta. Ils descendirent.
— Tu restes avec moi, David, dît Fûster. El, levant la tête vers le cocher :
— Rentrez rue Vaneau. M. Reiss me ramènera. Avant que le dragon eût pu lui jeter un manteau sur
les épaules, le général était entré dans le salon.
— Eh bien, vous êtes gentil, mon cousin, de vous faire attendre depuis une heure! lui dit une charmante jeune femme, assise boudeuse sur un canapé qu'elle inondait des âots de son éblouissante toilette.
— Ma chère enfant, je suis, en effet, bien coupable.
— Je gage qu'avant de vous donner votre liberté, ma cousine vous a imposé robligation d'assister à la cérémonie de... de...
— L'Adoration perpétuelle.
M^^ Reiss s'était mise debout et minaudait devant une immense glace enflammée du rayonnement de cent bougies.
— Gomment me trouvez- vous? demanda-t-elle.
— Ravissante I... A propos, et Georges qu'en as4u fait?
— Cherchez et vom trouverez, mon cher dévot, dit Angélica se caressant dans le miroir.
— Reiss 1 appela Fuster de sa voix de commandement.
Un gros homme aux larges favoris grisonnants surgit vers le fond du salon.
— Ah ! vous voilà, -général, dit-il. Quelle déplorable
MADAME P.USTER 269
habitude j'ai contractée!... En vous attendant, je ronflais un brin...
— Comme à la Chambre. Je ne vois pas de mal à ça. — Eh bien, Angélica, y sommes-nous?
La jeune femme s'était encore une fois rapprochée de la glace et tapotait légèrement ses bandeaux.
— Vous voyez, général, jamais prête I gémit Reiss. D'autorité, il jeta sur les épaules nues de la coquette
une fourrure épaise et lourde.
— Allons I allons I lui cria-t-il en l'entraînant. Angélica se dégagea d'un mouvement leste, et, reculant :
— Je vous permets de m'accompagner jusqu'à la voiture; mais, je vous en préviens, c'est au bras de mon cousin que je veux faire mon entrée aux Tuileries. Avec votre uniforme de député, vous avez l'air d'un arlequin; tandis que le général, avec sa riche ceinture, ses épaulettes, puis ça!...
Bu bout de son petit doigt, elle toucha la plaque de grand-ofScier de la Légion d'honneur qui étincelait sur la poitrine de Fuster.
— Êtes- vous drôle, Angélica I dit Reiss, comme on remontait la rue Caum.artin. Ne croirait-on pas que vous n'avez jamais vu ma croix de chevalier l Jeudi, au bal du ministère de Ja guerre, vous n'avez pas dédaigné pourtant de paraître dans les salons au bras d'un simple chevalier de la Légion d'honneur, et Dieu sait s*il manquait des commandeurs, des grands-officiers, des grands-cordons...
— J'aime les militaires, moi, riposta-t-elle, et M. Nadalewski est capitaine d'état-major.
— Daniel I murmura Fuster.
— Pauvre garçon I... Ah çà ! mais il paraît que vous le désespérez, ma cousine et vous.
— Les Nadalewski ne sont plus les amis de ma maison.
— Pourquoi?
— Stéphane Nadalewski a exercé sur moi une in-
i70 MADAMK FUSTER
fluence funeste, et, la nuit de Noël, Daniel Nedalewski m'a presque outragé.
La calèche s'arrêta. Toutes lea fenêtres du premier étage des Tuileries, du pavillon de Flore au pavillon de Marsan, dans l'obscurité brune, brillaient comme eDflammées intérieurement par un incendie. Des xeflets ronges tombaient dans la cour spacieuse du palais, toute grouillante d'hommes, de voitures, de chevaux. Ici, pareil à un éclair furtif, glissait la casaque bosselée d'or d'un sénateur; plus loin, sous la baie du pavillon de l'Horloge grande ouverte, dans l'illumination intense d'une lumière blanche, sur les épaules nacrées des femmes, les diamants semaient des étoiles qui aveuglaient. Et puis, partout, quel remue-ménage de gens empressés, se bousculant, s'interpellant, sans parler de la curiosité redoutable des passants, qui, dans les damiténèbres de la place du Carrousel, se dressaient sur la pointe des pieds pour dévorer des yeux, ce luxe étalé, cette richesse éblouissante, toute cette splendeur qu'ils ne connaîtraient jamais t Dans ce fond, où lestâtes ondulaient semblables aux vagues moutonnantes, ce n'était ni une voix de duchesse partant comme une fusée dans l'air sonore de la nuit, ni l'apostrophe véhémente d'un cocher à son attelage récalcitrant qu'on entendait, c'était quelque chose comme un murmure étouffé, mais terrible, le mugissement sourd de la mer sur les grèves, dans l'immensité.
— Georges, si vous descendiez et tâchiez de nous faire arriver un peu avant notre tour, dit M"»« Reiss.
Le député de Mulhouse sauta à terre et se perdit dans l'inextricable fouillis des voitures et des gens.
— A propos, mon cousin, et Madeleine? demanda Angélica, jouant avec la dragonne du général.
— Madeleine?...
— Va-t-elle mieux?
— Elle n'est pas malade, je suppose?
— Tiens I tiens!...
La lanterne allumée d'une calèche jeta ses feux su'*
le visage de M"* Reiss, et le général y démêla un trouble subit.
— Angélicay je t'ordonne de parler. Qp'y a-t-il?
— Mon Dieu... je ne savais pas qu'on vous eût caché l'état de Madeleine...
— L'état de Madeleine I
— Il y a près d'un mois qu'elle souffre... Mais cela ne sera rien, rassurez-vous...
Elle se mita la portière, cherchant son mari. La main de Fuster la saisit au bras avec rudesse et la contraignit à se rasseoir.
— Parle, lui cria-t-il, parle I
— Ce matin, pendant ma visite à l'hôtel Trémière, où j'étais allée pour m'excuser auprès de ma cousine de ne pouvoir assister à la cérémonie de l'Adoration perpétuelle, Madeleine, qui est très faible, s'est trouvée mal devant moi, dans le petit salon...
Georges Reiss reparut.
— Nous passerons dans cinq minutes, dit-il. Puster s'élança hors de la voiture.
— Faites votre entrée sans moi, mon cher Reiss, dit-il. Je vous rejoindrai bientôt...
Puis, agrippant David installé sur le siège :
— Suis-moi, toi, et au galop f
Ils traversèrent le pont Royal en courant et s'enfoncèrent dans la longue rue du Bac à peu près déserte. Au loin, le bruit énorme de Paris qui, cette nuit-là, ne voulait pas se coucher; puis, détonnant çà et là aux portes des restaurants, les fanfares d'un cor de chasse enroué.
— Est-ce possible I est-ce possible I répétait le général.
A la hauteur de la rue de Grenelle-Saint-Germain, Fuster ralentit le pas tout à coup. Le dragon, aux aguets, le crut fatigué, et, comme un fiacre passait, il en héla le cocher.
— Je ne veux pas de ta voiture 1
— Mais, mon général, vous n*en pouvez plus. Puster demeura fixe; puis, regardant David d^un air
menaçant :
— Et tu prétends aimer ma fille, toi?
— Certainement, je le prétends... Si je n*aimais pas Mademoiselle, il y a beau temps que je vous aurais planté là.
— Tu n'es qu'un butor 1
— Sacré nom de Dieu, si vous n'étiez pas le général Puster!
— Eh bien?
— Tenez, mon général, bûchez-moi tant que vous voudrez, je ne me fâcherai point... Vous êtes trop malheureux à cette heure pour que je compte les coups. J'ai entendu ce que vous a dit M°* Reiss.
Ils s'engagèrent dans la rue de Varennes.
— Alors, ma pauvre Madeleine s'est trouvée mal oc matin? reprit Puster.
— Elle s'est trouvée mal, oui.
— Et pourquoi ne me Tas-tu pas dit?
— Vous croyez donc qu'il est facile de vous parler, à vous, mon général?... Depuis deux mois, sauf M. le R. P. Phalippou, qui vous ferait prendre un bouton de ma veste pour un louis de vingt francs, est-ce que vous écoutez quelqu'un dans la maison ?
— Elle est donc tout à fait malade?
— Vous, au moins, vous appellerez des médecins, et l'on saura à quoi s'en tenir.
— Aucun médecin ne l'a vue?
— C'est le Jugement-Dernier qui la soigne, autrement dit le R. P. Canilrot... En voilà un qui me tarabuste avec ses tisanes et ses pommades l
Puster frappa un coup à la porte de son hôtel.
— Je n'ai pas besoin de toi, dit-il au dragon.
— Pourtant, mon général, pour vous déshabiller...
— Va te coucher, m'entends-tu I
Le vieux soldat mit aux mains de son maître un bou^ geoir allumé et se retira.
Fuister respira longuement. La présence de David, en lui reprochant trop directement ses torts, le gênait, le contraignait, l'opprimait. Il se sentit soulagé et gravit le grand escalier. Il paraissait plus calme, presque rassuré. Après le vacarme étourdissant de la cour des Tuileries, la paix de l'hôtel Trémière le ressaisissait, l'enveloppait, le pénétrait d'un charme capiteux, et il sentait une à une tomber ses poignantes inquiétudes, et le cercle de fer qui lui étreignait les tempes s'était soudainement élargi, et son front, rigide et froid, recouvrait la moiteur douce de la vie reconquise, tout entière renouvelée. Plein d'une sécurité qui l'avait envahi dès le seuil de sa demeure, comme si, après l'installation de l'Adoration perpétuelle à l'hôtel Trémière, de nouvelles grâces partout épandues l'avaient touché au passage, lui, qui tout à l'heure n'aspirait qu'après sa fille, qui voulait absolument voir sa fille , interroger sa fille , savoir de sa fille ce qu'elle éprouvait , ce qu'elle avait souffert, ce qu'elle souffrait encore, se décida à renvoyer au lendemain la longue enquête projetée sur la situation de son enfant. Sans plus ample délibération, il traversa le palier d'un pas rapide, tirant droit vers la chambre des Tapisseries... Il fit tourner une poignée de cuivre... La porte s'entre-bâilla... Tout à coup, il referma cette même porte avec épouvante et reparut au milieu du palier, la face égarée, les membres tremblants.
Que se passait-il? Hélas I la douleur, après l'avoir lâché une seconde, venait de le harponner à toutes griffes, ^t il était là déchiré, pantelant, n'osant entrer dans sa chambre, d'où des craintes lancinantes le chassaient, î^'osant pénétrer dans la chambre de Madeleine, que son imagination effarée lui montrait mourante, peut-être loorte. Il eut une minute d'angoisse horrible. Depuis l'époque où l'anémie lui diminuait le sang goutte à goutte, Puster n'avait enduré pareilles trépidations de toute sa machine, n'avait perçu dans sa tête pareil chaos.' En sa pitoyable détresse, il se demanda s'il n'allait pas
succomber. Il regretta d'avoir renvoyé Davîd. — Seul, mar cherait-il jusqu'au lit où reposait Madeleine? — Ayant subi la torture de ces terreurs effroyables que les tempéraments énergiques seuls ont le privilège de connaitre, quand une fois la maladie les a ébranlés ou la passion y a mis la pioche, il parvint à décoller ses pieds, devenus de plomb et à pousser en avant. 11 tàta une petite porte enfouie en une embrasure profonde, à gauche du maîtreescalier et Touvrit. G^était comme un étroit sanctuaire tendu de soie rose. Une lampe d'albâtre répandait sur les objets une lumière voilée, égale et blanche.
Fuster s'insinua dans ce nid sur la pointe des orteils. D'amples rideaux de mousseline, lourds de broderies, drapaient le lit de la jeune fille, une nacelle en bois des îles gracieusement allongée, dont la proue lauçait en avant un ange d'or aux ailes éployées. — Quel silence 1 quel repos! comme Madeleine dormait paisiblement!— Le malheureux père, heureux enfin, réellement heureux, s'assit sur une chauffeuse, à côté de Télégante couchette, ravi d'assister au sommeil de sa fille bien-aimée, de cet être adorable qu'il avait tant négligé, dont il s'occuperait désormais exclusivement Tout à coup, ne résistant plus à une curiosité cuisante, il passa sa main dans les plis des grands rideaux de mousseline et les écarta discrètement.
— EUe n'y est pas ! s'écria-t-il.
11 sauta à la porte et courut vers la chambre de sa femme, où sans doute Madeleine avait été transportée. Personne. Gomme fou, il s'élança dans l'escalier.
Le petit salon était désert aussi; seulement, le long du tapis, se déployait une large raie lumineuse. Cette clarté, indice de vie, filtrait par la porte de la chapelle entr'ouverte. Fuster se précipita. Le sanctuaire du Jugements-Dernier étîncelait de l'éclat des cierges, et, au milieu de fulgurations multiples venues des candélabres, du marbre, de L'or répandu partout à profusion, *le Saint-Sacrement, exposé dans la niche au-dessus du tabernacle, resplendissait comme le soleil à son lever.
Le général marcha devant lui, se dirigeant vers deux prie-Dieu recouverts de velours cramoisi et disposés dans le chœur, l'un à droite, Vautre à gauche du maître-autel. Prosternées sur le marchepied de ces prie- Dieu, deux femmes se tenaient dans Fattitude de l'adoration. Il reconnut d'un côté sa femme, de l'autre sa fille. Soit saisissement produit par le Saint-Sacrement, où rhostie consacrée était visible dans sa lunette de vermeil, soit émotion trop vive quand il retrouvait son enfant, Puster s^arrêta. Durant cette minute d'hésitation, ses yeux allèrent de la baronne, raide, immobile, le front incliné sur ses deux mains jointes, noyée dans cet océan sans rivage qu'on appelle la contemplation^ à Madeleine, affaissée sur elle-même, relevant la tète, la penchant pareille à un beau cygne blanc qui enfouirait son col sou 3 l'aile, puis né bougeant plus. A pas de fantèmeil s'approcha. 0 surprise I après le malaise d'une lutte, qui peut-être avait été bien longue, la pauvre enfant venait de s'endormir.
— Ma fille ! murmura-t-il.
Doucement il la releva et la serra contre sa poitrine, où son cœur résonnait avec le bruit d'un battant de cloche.
— Toi, mon papa, mon cher papa? soupira-t-elle.
— Oui, moi, moi...
— Tu m'avais abandonnée, mais j'ai tant prié durant cette belle cérémonie de l'Adoration....
— Viens I interrompit-il
Fuster portait son enfant plutôt que son enfant ne marchait.
— Ma fille I ne cessait-il de balbutier, ma fille I... Gomme ils traversaient le petit salon, elle s'échappa
de ses bras et glissa sur un canapé.
— Je suis un peu fatiguée, murmura-t-elle. Tu comprendS) depuis onze heures...
— Pourquoi avez- vous troublé notre Adoration ? denèanda soudain une voix sèche et dure.
Il se retourna et vit la baronne plantée au seuil de la
chapelle, les traits convulsés, les yeax pleins d^éclairs.
— Vous voulez donc tuer Madeleine? lui diUil.
— Il n'est que deux heures moins un quart, repritelle froidement, et à deux heures les sœurs Euphrasie et Bernardine doivent nous relever. Laissez-nous tranquillement achever notre garde au pied des autels.
Elle s'avança vers le canapé, sa main droite projetée en avant pour saisir sa fille et la ramener. Ce geste d'une rapacité épouvantable délia l'âme paternelle de Fuster. Il s'élança au-devant de sa femme et, s'emparant de son bras levé :
— Vous ne voyez donc pas qu'elle s'endort?
— Eh bien! il faut la réveiller, répondit-elle, ne sentant pas, inondée de grâce, la main rude de son mari qui lui broyait le poignet.
Le général l'attira, la traîna à l'extrémité du salon.
— Qu'avez-vous, mon ami? interrogea-t-elle avec une extrême douceur.
Une comprenaitpas.il la laissa aller. Libre, la baronne, que l'idée fixe de clore l'Adoration perpétuelle avec Madeleine n'avait pas abandonnée, se précipita irrésistiblement vers sa fille. Mais^ avant qu'elle l'eût touchée de ses ongles avides, le général se ruait à son tour, l'agrippait de nouveau et la renversait sur le parquet.
— Vous êtes donc une bête féroce ? s'écria-t-îl avec un rugissement formidable et se plantant en avant du canapé pour protéger son enfant.
La baronne s'était redressée.
— Mon Dieu, dit-elle, je vous rends grâce, si c'est le martyre que vous m'envoyez.
Pourtant, au bruit de la chute de sa mère, Madeleine s^était réveillée. Cherchant â deviner ce qui se passait, elle s'essuyait le front lentement, quand les sœurs Euphrasie et Bernardine parurent. Splendidement vêtues d'amples manteaux rouges galonnés d'or, qui balayaient le tapis à plusieurs mètres, elles traversèrent le salon non sans majesté. En les voyant s'engouffrer dans ja chapelle indifférentes et superbes, le général les rappela.
— Mesdames, leur dit-il, mademoiselle est souffrante et je vous invite à Taider à se mettre au lit tout de suite.
Les deux religieuses s'inclinèrent jusqu'à terre; puis la sœur Euphrasie, s'adressant à la baronne :
— Madame nous permet-elle de laisser ici les manteaux de l'Adoration?
— Oui, oui, répondit Fuster avant que sa femme eût ouvert la bouche.
Elles dépouillèrent leurs vêtements de cérémonie avec force gestes, force grimaces de pudeur effarouchée.
— Mademoiselle... gloussèrent-elles.
Soutenant la jeune fille, elles sortirent.
Le général avait pensé que sa femme, quand Madeleine se retirait, se hâterait de la suivre, et sa femme ne bougeait aucunement.
— Eh quoi ! vous n'allez pas voir comment va votre fille? s'écria-t-U.
— Vous ignorez donc que le Très Saint-Sacrement est exposé? Dieu ne peut rester seul.
Ces mots sortis de sa bouche comme un souffle en* flammé, elle s'élança à travers la chapelle.
— J'ai épousé un monstre 1 gémit Fuster.
Il se sentit fr61é aux coudes. Les sœurs Bernadine et Euphrasie, tralnaat leurs manteaux rouges, repassaient. Il détourna la tète et se sauva- vers la chambre de son enfant.
Le docteur Guibal, mandé dès le lendemain, fut très rassurant» Madeleine n'était pas sérieusement malade; l'état de faiblesse où on la voyait disparaîtrait sous l'influence d'un régime approprié : vin de quinquina, viandes Irôties, promenades à pied. Du reste, l'hiver tirait vers sa fin, bientôt on pourrait partir pour la campagne, où l'action du grand air, en remontant tout l'organisme,
achèverait la guérison. Fuster respira. Il accompagna le médecin jusqu'à la porte de Thôtel, buvant la consolation à plein cœur. En remontant le grand escalier, il rencontra la baronne, qui le descendait marche à marche, lentement. Il passa sans lui rien dire, pressé de rejoindre sa ûUe, de dissiper ses craintes, de la remercier de ne pas être malade sérieusement.
Cependant, ]e général, qui exigeait que son enfant se levât tard, bien tard, fut bien surpris de la trouver debout, presque habillée.
— C'est ainsi qu'on m'écoute? s'écria-t-il.
— Je m'ennuyais tant au lit i
— Il fallait m'obéir.
Et, s'adressant à la sœur Aimée-de-Jésus, laquelle ne cessait de tourner autour de Madeleine, lui rendant les services d'une femme de chambre :
— Qui vous a permis d'entrer ici?
— M"' la baronne m'a sonnée tout à l'heure, pépia-telle, et...
— Et vous avez tiré mademoiselle du lit ?
— J'ai l'habitude de réveiller mademoiselle à six heures ; or il est huit heures.
— A partir d'aujourd'hui, vous laisserez mademoiselle dormir jusqu'à midi, si cela lui plaît.
— Je ferai mon rapport au R. P. Supérieur.
— Votre rapport?
— La règle nous prescrit de ne rien cacher au R. P. Supérieur, balbutia-t-elle, se glissant jusqu'à la porte, qu'elle réussit à franchir.
Madeleine s'était assise boudeuse sur une chaise. Quand son père vint à elle pour l'embrasser, elle le repoussa doucement.
— Va-t'en I lui dit-elle... Traiter ainsi une sœur du Jugement-Dernier !
— Tu les aimes donc, les sœurs du Jugement-Dernier, toi?... Je croyais...
— C'est cela, tu croyais que j'étais incapable de me corriger de mes défauts... J'ai bien changé depuis deux
mois. Il ïaut ajouter vite que maman s'est donné du mal... Regarde-moi, et dis si je ne ressemble pas à une jeune fille tout à fait sérieuse.
— Il me parait, en effet, que tu n'es plus la même. Seulement, je te préférais comme tu étais.
:— Impie f
— Pourquoi, par exemple, t'affubler de ce bonnet ridicule qui te cache les cheveux?
— N'est-ce pas que j'ai l'air d'une petite religieuse ?
— Une religieuse, toi, ma fille I
Chacun de ces mots avait été un cri. Gomme s'il eût crsdnt qu'on ne la lui enlevât^ il l'enveloppa de ses deux bras.
— Madeleine, m'aimes-tu?
— Ce n'est pas gentil de m'adresser cette question.
Il dénoua les brides de son bonnet et lança qe chiffon à quelques pas,
— Ah ! mon Dieu ! soupira-t-elle.
— Madeleine, m'aimes-tu?
— Oui, oui, oui.
— Eh bien, promets-moi de ne jamais te faire religieuse.
— Si Dieu le voulait, pourtant...
. v^ Dieu? s'écria-t-il avec l'accent de la fureur.
La porte de la chambre s'ouvrit, et la longue figure blanche de la sœur Ëuphrasie se coula dans l'entre- )>aîllement.
— M"»* Ja baronne, annonça-t-elle, me charge de pré venir M. le baron, ainsi que mademoiselle, que l'office va commencer.
La religieuse disparut. Madeleine ramassa son bonnet sur le tapis et en noua précipitamment les brides sous son menton. Elle iie s'approcha même pas d'une grande table où brillait une glace noyée dans un nuage de mousseline.
— Viens 1 dit-elle.
— Où donc?
— Comment, toi, si pieux, tu ne sais pas que c'est aujourd'hui le Mercredi des Cendres?
— Je ne veux pas te voir à la chapeUe en bonnet, comme une de ces pauvres filles du Jugement-Dernier. Mets ton chapeau.
. — Mais voilà plus de quinze jours que j'y vais en bonnet à la chapelle. Tu ne t'en es donc pas aperçu?
Fuster courba la tête, et ce fut à peine si, après un silence assez long, il put articuler ces deux mots :
— Ton chapeau !
— Vraiment, tu es bien singulier avec tes caprices... Si tu étais fatigué comme moif... Couchée à deux heures, levée à sept. Tiens-tu beaucoup à mon chapeau?
— Ni à ton bonnet, ni à ton chapeau. N'as-tu pas dit que tu es fatiguée?
— C'est le Démon qui m'a soufflé ça ; il est fin, et s'il pouvait m'empécher d'assister aux offices!...
Le bruit de plusieurs voix, assourdi par l'éloignément, pénétra dans la chambre. On chantait dans la chapelle.
— Écoute! fit-elle levant undoigt... Ah I voilà maman... En efi'et, la baronne se trouva tout à coup au milieu
d'eux. Fuster frisonna, et s'adressant à sa femme :
— Qu'on ne nous attende pas pour la cérémonie des Cendres : ni Madeleine ni moi, nous ne pouvons y assister.
— Pour vous, agissez à votre guise; mais je ne permettrai point à ma fille...
— Votre fille, qui est la mienne aussi, n'a pas dormi deux heures cette nuit, et, dans l'état de santé où l'a réduite votre régime de jeûnes, de prières, d'adorations, elle a besoin des plus grands ménagements.
M"*® Fuster sentit se réveiller en elle les colères, les ressentiments, les répugnances d'autrefois. La source de la haine, tarie par un instant d'amour, recommençait à sourdre au rocher de son cœur.
— Madeleine, allons ! se contenta-t-elle de dire.
— Oui, maman,
Le général ne fut plus maître de lui : comme Madeleine s'éloignait sur les pas de sa mère, qui marchait en avant, raide, orgueilleuse, triomphante, il s'élança, saisit son
enfant chancelante, l*enleva et courut la déposer sur eon lit.
-^ Je n'en puis plus, maman, balbutia Tadmirable jeune fîlle, cherchant à excuser son père.
La baronne vint à elle.
— Pauvre petite, lui dit-elle, rassure-toi : je saurai par le R. P. Supérieur s'il n'existe pas quelque moyen de te faire recevoir les Cendres.
Elle s'éloigna.
M*"* Fuster n'avait pasrejoint les ouailles de la Paroisse du Jugement'Demier, que Madeleine, harassée, s'endormait. Le général se plut à suivre le sommeil de sa fille. La respiration, bien que lente et courte, lui sembla assez énergique. La poitrine de la petite mère se levait, s'abaissait par un jeu régulier qui le remplit d'espoir. Pourtant il était fort heureux que David d'abord, puis Angélica Reiss lui eussent révélé le mal avant qu'il précipitât ses ravages. Si David eût moins aimé Madeleine, et si lui-même, la veille au soir, il ne fût pas allé rue Joubert, qui sait s'il n'aurait pas usé encore un mois, deux mois à se rouler dans les cruels déchirements de sa passion? Un mois, deux mois sans regarder du côté de Madeleine! Dans quel état Teût-il retrouvée?...
Il eut un tremblement de tous ses membres; puis, vaincu, succombant à une fatigue qui lui engourdissait le cerveau, à son tour il reposait sa tête sur le dossier delà bergère, où il se tenait comme etigoufiré, et fermait ses paupières humides de pleurs, quand Madeleine, se dressant à moitié, s'écria :
— Mon père?... mon bon petit père?..# Il la soutint.
— N'est-ce pas?... articula- t-elle, le considérant aveo des yeux effroyablement dilatés et vides.
— Quoi, ma Madeleine chérie?
— N'estKîe pas?... répéta-t-elle.
Et, s'affaissant sur l'oreiUer, elle murmura : — M. de la Livinière...
Fuster fouilla .avidejnent son visage. Ce fut ea vBin. Jl ne put saisir sur ses traits la plus fugitive nuance srà d'enthousiasme, soit de répulsion. ÂimaiUelle le viciomte? le déteslait-ellç î C'est ^iors seulement que l'idée lui vint de tous les sacrifices qu'il avait faits à sa femme, à sa dévorante folie. Il éprouva une humiliation profonde, comme une sorte de dégoût, de soi. Que. de chemin parcouru, presque à son iàsu»,sous la, verge dç ce maître qui portait le nom si doux de Thérèse l Da-ns le court espace de dix-huit mois, on l'avait érigé en un fervent adepte de l'Ordre du Îugement-Dernier, oa l'avait séparé de ses amis,, on lui avait arraché un demi-coifseiitement... Il fit un nœud au fil de tant de réflexions pénibles et de nouveau cloua son regard au visage de Madeleine endormie.
« Et si elle aimait toujours Daniel? » murmura-t-il.
Il demeura un long moment sur cette pensée; puis insensiblement ses paupières trop lourde s'abaissèrent Tout était fini. , ,
Il y avait une heure que le général dormait, quand la porte de la chambre de Madeleine s'entr'ouvrit discrètement. Deux personnages s'insinuèrent sur la pointe des pieds : Phalippou, xevètu de la chasuble, leâ traits graves, l'œil au repos, le^ dèuXL;mains allongées, ,app'*' quées l'une contre i'auirç et portées un i^eu en ayant; w baronne, habiliée^d'une longue robe de cachemire ^^^' à plis droits, rsans le moindre agrément, tenant un petit vase eh vermeil à xebords polis et très brillants, l^ Su" périeur du Jugement-Dernier, alla . devàrit lui jusqolau général. Il s'arrêta. Lii baronne lui. tendit le vase^n vermeil. Le prêtre y plongea le pouce et l'index déjà lïrain droite,^ qu'il retira iloirs: de cendres,. ; . >: ^ -
€ Mémento, honu)^ qum p^Ivù es etin pultmemrevfrt^ ris, » murmura-t-il des)giri»ht/uné.croiit,surrl^irorit^^*" vagé de Fuster. .-1. ; i.y -i'-': .,,...; i^....-^
Il marcha, vers. Madeleine. : ij.i/î i ja;;..' .:i /" »
« Mémento, home, quia pulvis.es.etm ptûvséremr&f^^'
MADAME PUSTER 283
ris, » répéta-l-il,. décrivant le même signe sur le front lisse de la jeune fille.
Cela fait, ils sortirent à pas comptés, dignement, majestueusement, pompeusement.
: Malgré les paroles vives échangées, dans la première nuit de TAdoration perpétuelle, entre la baronne et le général, celui-ci, le ressentiment de cette âpre lutte apaisé par le diagnostic rassurant du docteur Guibal^ revint à son cher supplice, à Thérèse, dont rien ne pouvait le détacher. —Au bout du compte, pensa-t-il, si Madeleine était malade, on ne pouvait accuser de sa maladie qu'elle-même. Était-ce la faute de sa mère, si à table^ quand on la pressait de manger, cette enfant terrible, obstinée dans sa volonté, becquetait à peine son pain comme un oiseau, oubliant toujours )a viande à peu près intacte au fond de son assiette? -> Fuster, depuis plus de quinze jours, grattait à la porte de sa femme, et cette porte, qu'une main blanche entre-bâillait autrefois sans le moindre grincement ni des gonds ni de la boiserie, demeurait obstinément fermée. La pénitence rude où on le contraignait, il la supporta la première semaine avec une certaine crânerie stoïque, qui lui rappela Fépoque char* mante de sa vie où, plus jeune, à Tours, à Nancy, à Besançon, il avait plus d'une fois croqué le marmot. sous la fenêtre de la bien-aimée, peu empressée de faire le signal convenu. Mais la seconde semaine, comme il revenait à la charge et trouvait toujours visage de bois, il faillit se fâcher, et sa machine ayant repris à la longue, par l'expulsion momentanée du rhumatisme, la solidité^ la puissance des. anciens jours, l'idée lui traversa le cerveau d*appuyer sa robuste épaule contre l'obstacle et de le foire sauter. Il eut assez d'empire sur lui-même pour ne pas tenter l'aventure, et ne songea qu'à une chose : puisque Thérèse lui échappait, essayer de la reconquérir par deaicohcéssipns nouvelles, plus grandes, plus com-^
plètesy plus décisives. ^ '■'
'. '. Fu^er ne pouvait s!y méprendre, le ïnariagede Uade-»
leine avec le vicomte delaLivinièreétait affaire arrangée entre la baronne et le R. P. Phalippou. Pourquoi, lorsqu'on Tavait questionné à ce sujet, s'était-il obstinément retranché derrière des demi-réponses, des paroles éva* sives? Pourquoi, tout dernièrement encore, au lieu de prêter franchement les deux mains à une entreprise où chacun devait trouver son intérêt, lui tout le premier, pour gagner du temps, s'était-il réclamé de la nécessité où l'on était, avant de marier Madeleine, de lui refaire la santé? Rendons cette justice au général : si un consentement bien formel à l'union de sa fille avec le vicomte Eustazade n'était pas encore tombé de seslèvres^ ce n'est pas qu'il n'eût tenté les plus honorables efforts pour se résoudre à le donner. Vingt fois, il s'était promis de livrer généreusement son enfant à Thérèse et au Supérieur du Jugement-Dernier; un dimanche même, après la messe, il avait pris par la main Madeleine, ignor rante du sacrifice où elle marchait, et l'avait conduite pour l'immolation vers sa mère et vers le religieux, en attente dans le petit salon. Mais toui à coup, saisi d'une peur effroyable, au lieu de l'abandonner au couteau, il avait pressé dans ses bras la douce victime et avait couru la cacher dans la chambre des Tapisseries.
Un matin, le général, brûlé par une fièvre intense, fil seller Luxor et partit. Il avait besoin d'air. Luxor, qui ne se sentait guère dirigé, — les premières fraîcheurs piintanières si douces achevaient de griser le cerveau de son maître, — Luxor franchit au trot l'esplanade des Invalides, gravit le Trocadéro, traversa Passy au galop et entra, par la porte de la Muette, dans le bois de Boulogne qui se réveillait. Ici, la noble bête ralentit le pas ; elle s'engagea dans l'avenue d'Auteuil, dont les beaux arbres, touchés par la baguette du renouveau partout soufflant son haleine attiédie, étalaient de jeunes panaches verts encore humides des gommes embaumées du bourgeon. Fuster allait en paix, l'œil mi-clos, dormant presque, au milieu de cette nature renais: santé, aux énergiques senteurs, aux jets vigoureux, le
MADAME FUSTEft 285
sommeil qu'il n'avait pu dormir à rh6tel Trémière, déchiré qu'il était par ses désirs comme par autant de Furies. La terre, dont le sein, en avril, s'entr'ouvre pour la génération éternelle, l'étourdissait de ses exhalaisons robustes, lui, pauvre homme perdu dans le fort travail de son réveil, l'anéantissait, l'absorbait, le supprimait. Fuster passa à la cascade, fit deux fois le tour du lac, entra au Jardin d'Acclimatation , vagua à droite, à gauche, respirant à pleins poumons l'air jeune de l'année nou« velle, et finalement, ressaisi par son inquiétude : le souci de voir Thérèse, de s'expliquer avec elle, le sang d'ailleurs rafraîchi, la tête tempérée, redescendit vers Paris. Justement, comme il livrait à Marchand les rênes de Luxor, la baronne, qui, elle-^ aussi, avait de bon matin déserté la maison,, parut au seuil de la grande porte de l'hôtel Trémière.
— Gomment, déjà levée et sortie? s'écria Fuster, heureux de la rencontre.
— 11 est dix heures, rép( dit-on sèchement.
Notre homme, un peu rouble de l'accueil, laissa retomber inerte le long de son corps le bras qu'il arrondissait déjà pour l'oflnr à sa femme, et, à une distance respectueuse, gravit derrière elle le perron. Quand ils furent dans le vestibule, hora de la vue de Marchand et du frère Unigenitus, M"^* Fuster se retourna et foudroya son mari d'un regard qui fut un véritable coup de feu.
— Qu'y a-t-il? demanda celui-ci.
La baronne, vibrante d'une indignation dont on ne pouvait deviner l'objet, se précipita vers le petit salon. Lui, l'oreille basse, la suivit. Il laissa aller, plutôt qu'il ne la déposa, la cravache qu'il tenait à la main.
-^ Savez-vous, monsieur, quelle fête on a célébrée hier? lui demanda Thérèse de la Sylve, droite devant lui dans une attitude de hautaine, d'insolente provocation.
— Si vous voulez que je vous réponde, retirer tout de suite le mot de monsieur, qui m'ofi'ense.
— Savez-vous quelle fête nous avons célébrée hier? •— La fête des Rameaux, parbleu !
i^^ MADAME FUSTER
— La fêle- des Rameaux ne vous rappelle rien?
— Elle me rappelle rentrée de Jésus-Ghrîst à Jérusalem, monté sur une ânesse, ou sur un âne, je ne sais pas an juste...
— Et voilà tout?
— Si vous. daignez le permettre, j'irai consulter, dans l'a salje d'études* de Madeleine, le Tableau des fêles^ chrétiennes éin vicomte Walsh..,
—T Ce persiflage est inconvenaiit... Puisque vous vous jouveiiiez que c'était hier le dimanche des Rameaux, vous souvenez -vous que c'est aujourd'hui- le lundi de la Seniaine Sainte?
] — Saint-Séverinl... Ah I diable!...
— Oui, Saint-Séverin ; et je m'étonne que, précisément ce matin, quand nous devions ensemble aller entendre, à huit heures, l'instruction du R. P. Supérieur, vous soyet monté à cheval dès l'aube. • . ;
— Excusez-moi, ma chère, j'ai eu tort... Je n'ai plus pensé...
, -— ^ Vous pensez si peu à ce qui devrait être votre jaréocujation unique, le salut I ,j Fuster se rapprocha d'elle. .
. — Sois indulgente pour cette fois, Thérèse, lui dit-il d'un accent plein de contrition caressante; si tu me pardonnes, je me corrigerai de toute négligence, de tout manquement. Compte que, ce m'eût ét^ une joie bien douce de t'accompagnera Saint-Séverin, où le R. P. Supérieur nous .a .conviés à ses instructions durant cette Semaine bénie... ^ — La cérémonie a été si belle t soupir«f-t-eUe rouvrant ses ailes de mystique. ^
— Je t'accompagnerai demain,,*»
. — Nous voici entrés dans le temps le plus triste à la fois et le plus glorieux de l'Église. Le Sauveur des hommes meurt sur la crpix et ressuscite des morts t , Le général, dont les idées ne suivaient pas le cours divin des idées de la baronne, tandis que celle-ci, les regards fixés dans le vide, où ils s'enivraient sans doute de la contemplation de V Agneau, s'abimait dans l'extase,
doucement Tavait attirée vers une causeuse en un coin du salon, lui avait passé un bras autour de la taille, et Thérèse, Tâme, le jcœur avieuglés par des rayonnements intérieurs, s'était laissé conduire sans la plus légère résistance, sans la moindre hésitation. Elle était assise à côté de son mari, toujours un peu raide dans ses mouvements, toujours absorbée, mais charmante de grâce véritablement féminine, belle d'une beauté sublime, au-dessus de rhumanité. Lui la dévorait de ses deux yeux agrandis par une sorte de stupeur, n'osant articuler un mot de crainte de dissiper le rêve, retenant de toutes ses griffes la béte hurlante de sa chair qui tirait sur sa chaîne et menaçait de bondir en avant.
Cependant la baronne, séduite peut-être par quelque aspect nouveau de sa vision, sourit à son mari. Ce sourire fit voler en éclat les résolutions où se cramponnait Fuster. Avant qu'il se fût avoué que toute résistance était impossible, il avait saisi sa femme, légère à la force de sa passion comme une piumule d'oiseau, l'avait enfouie dans sa poitrine, et, sur son front renversé par un affaissement de fleur penchée, il versait un torrent de baisers furieux. Elle, supportant l'averse effrénée, continuait à sourire et demeurait blottie au cœur du biensLÎtné, poussant des cris à peine perceptibles de colombe blessée, transportée, heureuse, pâmée.
— Oh f que je t'aime \ balbutia-t-il. ^
Ce fut le réveil. D'un brusque efl'ort elle se dégagea, se trouva debout au milieu du salon. Sa splendide chevelure blonde flottait dénouée sur ses épaules. La vue de cette nudité lui communiqua un frisson d'horreur, et, rappelée à la vérité de sa situation, elle s'élança vers la porte pour s'échapper. Mais le général lui barra la retraite* Elle, le maintenant par un regard d'une hauteur superbe qu'accompagna un geste impérieux de reine offensée :
— Je veux sortir! dit-elle.
Fuster, en qui pas un muscle ne tressaillit, pétrifié dans ce repos formidable, avant-coureur des grandes explosions dans la nature comme chez l'homme, demeura
fixe à son poste oontre la porte du salon. Son œil attaché sur Thérèse^ dont le profil pâli, en se découpant au vif sur le fond doré de ses cheveux en désordre^ lui restituait tous les charmes, toutes les séductions de la jeunesse, il attendait. Qu'attendait-il? Il n*en savait rien, ne pouvant débrouiller une pensée au milieu des éclairs fulgurants, qui, par leur succession rapide, faisaient alternativement la nuit et le jour dans son cerveau. Tout à coup et d'un mouvement de rapacité atroce, ses deux mains se portèrent ensemble vers la baronne. C'était le premier grandement de la passion, ce tonnerre dont le tumulte allait mettre en fuite tous les scrupules, toutes les timidités, toutes les hésitations.
— Je vous répète que je veux sortir! reprit-elle, le frôlant presque.
Il la saisit avidement. Elle se délivra de Fétreinte, et, par un bond de panthère, se rejeta à Pautre extrémité du salon. Yètue chastement d'une robe de soie noire montante, pour la façon de laquelle on avait répudié les aiguilles et les ciseaux maladroits du Jugement- Dernier, la baronne empruntait à ce costume sombre une grâce dans l'attitude, une fraîcheur dans le teint, quelque chose dans toute sa personne de suave à la fois et de fier qui, en la faisant rayonner d*un éclat surhumain, portait au comble la folie du général.
— Thérèse, mon adorée Thérèse l ^ Vous êtes un lâche.
— Moi!
— Puisque vous ne voulez pas que je sorte^ je vous ordonne de sortir.
-* Voyons, Thérèse...
— Sortez I
— Me prenez- vous pour un laquais, madame I
— Vous ne vous conduisez pas autrement que ne le ferait un laquais.
— Pardonne-moi, je t'aime I
— Et moi, je vous hais.
«^ Alors, entre nous, tout est fini ?
— Fini, à jamais fini.
— Eli bien, nous allons voir ça, la belle! dit Fuster, la joue rouge sous tant de soufflets.
Il glissa les deux mains dans les poches de son pantalon, prit la pose abandonnée du soldat en maraude amoureuse, et, goguenardant, marcha sur l'ennemi.
Devant le cynisme de cette attitude, la baronne devina les dangers qu*elle courait. Sa fierté si impérieuse ne lui servirait de rien. Elle se redressa dans son angoisse suprême, appela Dieu par un soupir d'ardente prière et, se cantonnant contre la muraille, elle se disposait, nouvelle martyre, à livrer bataille aux tigres et aux lions du péché, quand, sur le canapé, son œil, en quête de quelque ressource miraculeuse, avisa la cravache que son mari y avait déposée en entrant. La saisir, la lever, ce fut l'affaire d'une demi-seconde, un éclair.
— Un pas de plus, et je vous coupe la face en deux ! fit-elle, l'arme haute.
11 éclata de rire et poursuivit vers elle, les lèvres sardoniques, avec une insouciance dédaigneuse et tranquille qui l'écrasait.
— Vous l'avez mérité! s'écrla-t-elle.
Et de toute la vigueur de son bras, elle cingla le visage de Fuster.
— Vipère I geignit-il douloureusement.
Sa main lourde s'appesantît sur l'épaule de la baronne, qui tomba terrassée sur le tapis.
— Au secours! au secours! appela-t-elle d'un accent désespéré.
La porte de la chapelle s'ouvrit incontinent. Les frères Evariste et Edélestand,'qui alternaient avec les Sœurs du Jugement-Dernier pour l'Adoration perpétuelle, parurent. Gomme les sœurs Bernardine et Euphrasie, ils traînaient derrière eux de longs manteaux de cérémonie. A cette apparition inattendue, Fuster hocha formidablement la tête, et, redevenu tout à fait soldat :
— Sacré tonnerre ! s'écria-t-il levant sur les Frères un bras menaçant.
21^0 MADAME FUSTKH
La baronne s'était remise debout. Elle se sauva vers la chapelle, dont Ëvariste et Edélestand refermèrent la porte avec fracas.
Elle avait dit : — t Entre nous, tout est fini, à jamais fini. » —Tout fut fini, en effet. A partir de ce jour, le général ne rencontra plus sa femme. Du reste, au profond silence qui enveloppait la maison, on eût dit que, non seulement la baronne Tavait quittée, mais que l'Ordre du Jugement-Dernier lui-même avait prit son vol. Un soir, Fuster vit glisser comme une ombre, à travers le palier du premier étage, Phalippou qui sortait de la salle d'études de Madeleine. Il fut au moment de l'appeler; puis il réprima son envie, jugeant peu digne de réclamer l'assistance d'un homme qui semblait le fuir, avec lequel il ne tarderait pas à avoir quelque terrible démêlé.
A la solennité de Pâques, le général ne parut pas à la chapelle, et, chose inouïe ! le frère Ëvariste, chargé de lui annoncer le commencement des offices, ne monta pas à la chambre des Tapisseries. Il eut un soubresaut de révolte. Mais ce transport ne fut qu'un éclair, et le malheureux, affolé de tristesse, saturé d'amertume, sentit peu à peu son irritation tomber... Dans le fauteuil où il se tenait à demi couché, il eut un tressaillement soudain qui le planta droit sur pieds. Il venait d'entendre ce mot latin chanté par plusieurs voix : ResurrexL II ouvrit son paroissien romain , le consulta. 11 lut : Resurrexi et adhuc tecum sum» C'était V Introït de la grand'messe. 11 pâlit. Malgré tout, il avait espéré qu'on n'oserait pas commencer sans le prévenir. Alors, on ne le jugeait même pas digne de prier? Une douleur cuisante lui révéla la profondeur de sa foi. La tète droite, Tallure fière, martiale, il descendit le maître-
MADAME FUSTEK 2Î>1
escalier de Thôtel Trémîère, retentissant d'Alléluias triom^ phants. Trouvant les portes ouvertes, il arriva sans truit jusqu'au petit salon. Des nuages d'encens, échappés du sanctuaire, y flottaient de toutes parts. En cette minute, les cérémonies du culte lui parurent douces, presque enivrantes, et il se laissa comme imbiber à leur pénétrante poésie. Tout d'un coup, avant d'arriver à la porte de la chapelle aux battants largement étalés, par conséquent avant d'être aperçu, il lui sembla voir quelqu'un marcher à son côté. 11 s'arrêta saisi. Il regarda. Ses cheveux taillés en brosse se hérissèrent sur son crâne en reconnaissant le personnage debout devant lui, qui l'examinait, l'étudiait, le dévisageait. Ce personnage, grand et raide dans sa redingote noire militairement coupée, à moustache grise, à mine inquiète, ravagée, n'était autre que lui, lui-même le général baron Fuster, réfléchi de la tête aux pieds en une immense glace encastrée dans les boiseries. Il porta la main droite à son visage, toucha une longue raie bleuâtre qui le balafrait d'une joue à l'autre, puis recula avec épouvante.
— La cravache ! grommela-t-il.
Avec ce stigmate qui le défigurait, il ne pouvait affron* ter les regards de la Paroisse du Jugement- Dernier. Il revînt. vers l'escalier et en gravit les marches lentement. Le lutrin, soutenu par les voix des fidèles, entonna la prose magistrale :
Victimœ paschali laudes...
Gomme ces rois que l'excommunication isolait du monde et condamnait à errer dans des palais déserts, Fuster vagua longtemps à travers l'hôtel Trémière, allant de la chambre des Tapisseries à la salle d'études de Madeleine, de la salle d'études au jardin par un couloir détourné, ne s'arrêtant nulle part, parce que nulle part il ne trouvait le repos, poursuivi sans relâche par la fête pascale qui le flagellait impitoyablement* Eff'aré, ne sachant plus ou chercher un refuge pour éviter les voix
hurlant après lui, U enfila Tétroit escaUer de la lingerie. Une porte était ouverte au bout du corridor; il courut et pénétra dans une pièce assez vaste que Loulou emplissait de cris perçants.
— Te tairas-tu ! te tairas-tu I lui répétait David.
— Poupée! poupée I geignait Louise, tendant les bras vers un paquet de chiffons.
Fuster s'empara d'un monstre au nez cassé, dont la robe de soie rouge pendait lamentablement déchirée, et le remit à Tenfant.
— Eh bien, pour une fameuse bêtise, voilà une fameuse bêtise, mon général, articula le dragon.
— Au lieu de te hérisser comme un porc-épic, toi, tu ferais mieux de me saluer quand j'entre ici.
Le soldat porta la main à son front, dessinant le saliit militaire; puis, comme Loulou, avec son cher fardeau, s'échappait à toutes jambes à travers la chambre, il s'élança pour la saisir. Fuster arrêta le dragon.
— Je t'ordonne de laisser Louise tranquille.
— Cette poupée est à M"® Madeleine.
— La belle affaire, imbécile t
— Une affaire plus sérieuse que vous ne croyez.
— Parle !
— Puisque vous me forcez la langue, vous saurez celte histoire tout de même.
Et, s'adressant à Loulou, laquelle déshabillait la poupée à belles griffes :
— Si tu l'abîmes I...
Il offrit une chaise au général.
— L'histoire est bien simple, dit-il. Cette poupée, c'est la poupée du capitaine Nadalewski.
— Le capitaine Nadalewski s'amuse donc à la poupée?
— Allez-vous faire le malin avec moi, mon général ! Ça ne prendra pas, je vous en préviens... Ne savez-vous pas que le capitaine Nadalewski, quand Mademoiselle était petite, ne cessait de lui envoyer des cadeaux? Étaitil en garnison à Rouen, c'était un sucre de pomme; à
Marseille, un nougat; à Niort, une boite d'angélique; à Metz, une poupée. Et toujours comme ça... ^ Eh bien?
— Eh bien, voici, mon général... Mademoiselle qui, à force de gaminer avec elle, avait éreinté cette poupée au point que le son lui sortait par la bouche et par...
Fuster, que les noms de Daniel et de Madeleine prononcés simultanément troublaient, tenta un effort pour se lever. David posa sa main sur Tun des genoux de son maître.
— Gomment, mon général, vous battez en retraite?
— Ton histoire m'endort..
— Faut-il vous réveiller, mon général?... Alors, je découvre le pot aux roses?
— Découvre le pot aux roses.
— C'est que cela ne me regarde. pas, mon général, et, si vous, me recevez mal, je suis capable d'en avoir un chagrin!...
— T'expliqueras-tu, nom de Dieuî s'écria Fuster, essayant de se défendre par la colère contre l'émotion qui l'inondait à flots.
— Mon général, vous souvenez- vous de la guerre de Crimée?... Pardon... excuse... si je suis obligé de vous rappeler que j'eus la chance de vous sauver la vie.
— Il fallait me laisser larder par les Russes... .
— Et Mademoiselle, que serait-elle devenue?... Enfin, voici bien longtemps que j'ai un service à vous demander. Chaque matin, je me répète comme ça : — « Ce € sera pour aujourd'hui », — et, quand je vous rencontre, je reste bec cousu, sans salive et quasiment sans voix. Ces sacrés Jésuites vous ont tant changé!... Mon général, ne vous fâchez pas : je vous demande le service de marier Mademoiselle avec M. le capitaine Nadalewski.
— De quoi te mêles-tu I
— Un jour que je vous soignais, ne me dites-vous pas : — « Jei te reconnais le droit de t'occuper de mon enfant? » — Si à présent il vous plaît de me reprendre ce droit, vous êtes libre; seulement vous me permettrez
de ne pas pousser de plus longues racines à l'hôtel Trémière. J'en ai assez, de votre couvent.
— Alors, pour te retenir ici, il faudra que je refuse Madeleine à M. le vicomte de la Livinière, qu'elle aime?
— Et vous croyez que Mademoiselle aime ce grand escogriffe de M. de la Livinière?
— Madeleine me Ta avoué.
— Si Mademoiselle vous a avoué ça, Mademoiselle vous a menti...
— David, il me semble...
— Il vous semblera ce que vous voudrez, mon général. Je suis solide sur mes étriers, moi, et, lorsque j'avance quelque chose, je tiens des preuves dans mon sac... Regardez ça!...
Il allongea le bras vers les chiffons de Loulou.
— Encore la poupée? dit Puster.
— Cela se passait dans les premiers jours de décembre, le lendemain de notre arrivée de Believue. Moi, que Mademoiselle a fait tourner en bourrique, j'étais dans sa chambre, où je l'aidais à remettre un peu d'ordre dans ses affaires. Loulou était avec nous, fourrageant dans un tas de menus paquets. Tout d'un coup, la mioche se met à crier : — t Poupée ! poupée!.., » — Mon général, Mademoiselle était devenue blanche comme une latte. Elle saute de la chaise où elle était grimpée pour poser je ne sais quoi sur une étagère, ne dit mot et arrache à ma fillette la poupée qu'elle venait de découvrir. — c C'est une guenille, ça, mademoiselle, lui dis-je. — Une guenille, ma Catherine, la Cathe de Daniel ? Quel cœur, mon Daniel I... Ahî je suis bien contente de retrouver cette Cathéy que maman m'avait confisquée!... Lui ai-
je donné des coups, à cette bonne amie I... J'étais méchante autrefois; mais maintenant je deviens plus sage de jour en jour... C'est que je dois me préparer à épouser Daniel... En voilà un brave soldat, mon Daniel I... Va, va, ma belle Cathe ^ tu assisteras à ma
noce... » — Elle la baise, puis renferme dans le tiroir dé sa commode, où elle est restée jusqu'à ce matin...
— Et ce matin?
— Vous avez prévenu tout le monde qu'on devait se préparer à partir pour la campagne. Mademoiselle étant malade encore, je suis entré dans sa chambre avant la messe pour lui annoncer que je me chargeais de lui arranger sa malle... Mademoiselle, contente de s'échapper au Pertuis, avait déjà vidé ses armoires, sa commode, ses cartons sur le tapis. Mais qu'est-ce que j'aperçois couché de son long dans un coffret à gants? Catherine, mon général, la Catherine du capitaine Nadalewski. — t "Poupée, petite mère, poupée pour moi!» s'écrie Loulou. — Mademoiselle a pâli comme la première fois, et, comme la première fois, elle a pris sa Catherine. Mais, au lieu de l'embrasser et de la garder, elle l'a donnée à Loulou en lui disant : — c Oui, tu as raison : pour toi, mon ange, pour toi seule. » — T^om d'un tonnerre t jamais je n'ai rien entendu qui m'ait fait tant de mal. Mademoiselle ramassait à pleines brassées ses affaires jetées à terre, et ne me regardait même pas. Mais ses bras se sont arrêtés. Je la guignais du coin de l'œil. Mon général, elle pleurait à chaudes larmes...
— Elle pleurait?
— Moi, je m'approche, je mets ses deux petites mains dans les miennes et je lui dis : — c C'est M. Daniel que vous aimez, non pas M. de la Livinière. — Le R. P. Supérieur et maman me permettront de me faire religieuse, si je n'ai pas de dispositions pour le mariage, » me répond-elle.
— Religieuse I
— Pardi I quand Mademoiselle sera enfermée dans un couvent et que vous aurez tortillé de l'œil, vous, M™® la baronne et M. le R. P. Phalippou n'auront qu'à planter leurs dents dans le gâteau... Ah I ces curés!...
— Ces curés sont des misérables !
— Chut! mon général. Voici Mademoiselle.
— Tant mieux!... Je l'interrogerai...
— Entrez dans celle pièce.
Le dragon ouvrit une porte.
— Je te répète que je veux interroger ma fille.
— Si c'est moi qui lui parle, vous en apprendrez plus long... Vous nous entendrez, du reste, de cette chambre... Vite!
Loulou, bien que très absorbée dans le dépouillement de Catherine, se retourna à Tarrivée de sa marraine, puis courut à elle.
— Voilà dans quel état tu as mis ma jolie Cathe^ lui dit Madeleine.
Elle s'approcha de la chaise où gisaient, noyés dans le son, les membres épars de la poupée, et les regarda avec une expression de singulière mélancolie. David Texaminait avidement. Il lui sembla, quoique la souffrance l'eût pâlie depuis longtemps, qu'elle était plus pâle que jamais, et il crut remarquer que le bout de ses doigts tremblait.
— Je suis sûr, mademoiselle, lui dit-il, qu'on vous a encore fait de la peine aujourd'hui?
— Es-tu bête, toi!
— Mettons, si on vous a causé du chagrin, que cela ne me regarde pas ; je connais quelqu'un que cela regarde.
— Quel est ce quelqu'un?
— Il demeure rue Barbet-de-Jouy,
— Tû m'ennuies 1... Y a-t-il longtemps que tu ne Tas vu?
— M. de la Lîvînière ?
— Non.
— Qui donc, mademoiselle?
— Tu sais bien!... Daniel, voyons.
— A la bonne heure! voilà qui s'appelle parler... Estce que, depuis Noël, j'ai manqué un seul jour d'aller porter de vos nouvelles à M. Daniel, à son père, à sa mère...
— T'a-t-il appris qu'il m'a rencontrée à Saint-Sé vérin?
— S'il me l'a appris !
— Éh bien, tu lui diras de ma part que c'est mal d'aller dans les églises avec les dispositions qu'il y apporte. Je suis certaine qu'il ignore sur quoi le R. P. Supérieur a prêché ?
— Cette farce I... Est-ce que vous croyez que c'est pour se convertir que le capitaine Nadalewski va à Saint- Séverin? Pas si jobard, le particulier! C'est pour vous, pour vous tout uniment, et puis... pour trouver l'occasion peut-être de gifler... M. de la Livinière.
— Comment Daniel oserait I...
— Il osera certainement, si votre père consent à vous donner pour mari un homme que vous détestez.
— Je ne déteste pas M. de la Livinière.
— Mais vous aimez M. Daniel.
— Aussi, quand on m'appellera tout à l'heure, je suis bien décidée à crier par-dessus les toits : — t Je ne veux pas me marier! je veux me faire religieuse !... »
— Vous pensez donc qu'on va vous appeler tout à l'heure?
— Maman, le R. P. Supérieur, MM. de la Livinière sont réunis au salon, et j'ai entendu maman dire : — « Il faut en finir... » <— J'ai deviné qu'il s'agissait de moi, et je me suis sauvée.
Elle fixa ses yeux bleus, limpides comme l'azur céleste, sur les yeux de Cathe.
— Pourquoi, s'il m'aiine tant, soupira-t-elle, n'a-t-il pas trouvé le courage de venir faire des excuses à mon père?... Je sais bien que pour un militaire...
— Le capitaine, dans la nuit de Noël, quand vous n'étiez plus là, demanda presque pardon au général, et le général ne lui répondit pas. Il s'en alla alors. Que vouliezvous qu'il fît?
— Qu'il revînt.
— Alors, cela vous arrangerait que M. Daniel caponnât encore un brin?
— Mon père lui pardonnerait peut-être,
— Gela vous arrangerait-il ?
- Oui.
— Il viendra... D'abord, vous l'aimez, n'esi-il pas vrai?
— Oui.
— Il sera votre mari.
Les larmes que le dragon refoulait depuis un moment montèrent à ses yeux d'une impulsion brusque et inondèrent son visage.
— Tu m'aimes trop, toi, lui dit Madeleine, dont les longs cils laissèrent paraître quelques gros pleurs épars et brillants.
Et, après un instant de silence accablé :
— Va, mon David, poursuivit-elle en sanglotant, renonçons à nos projets. Il vaut mieux quej'obéisseàmamère et au R. P. Supérieur, à qui mon mariage avec Daniel ferait de la peine... Je n'épouserai pas M. de la Livinière. Oh! non, non !... Je serai sœur de charité. Je te confie mon secret... En me voyant m'occuper toujours de Loulou, tu as pu juger si j'aime les enfants... Figuretoi que, l'autre jour, maman m'a conduite à la crèche de la paroisse Saint-Séverin, rue Saint-Julien-le-Pauvre. Quelles jolies petites filles et quels jolis petits garçons j'ai vus là! Ils sont soixante. Je les ai embrassés tous l'un après l'autre. Jamais de la vie je n'ai été si heureuse... Puis j'ai admiré ces saintes fiûes de Saint- Vincent, la sœur Bénédicte surtout, qui dirige la crèche. Gomme tous ces marmots l'écoutent, lui obéissent sur un signe! Maman m'a appelée trois fois pour partir, et je restais, les yeux attachés sur ces enfants, qui m^envoyaient des caresses avec leurs grands yeux étonnés et leurs bras tendus. Enfin, nous avons quitté la rue Saînt- Julien-le-Pauvre. Franchement, il me semblait, en retournant à l'hôtel Trémière, que mon ange gardien, satisfait de moi, me prêtait ses ailes. Bien que nous fussions à pied, j'allais à côté de maman sans entendre le bruit de mes pas. Je volais sans doute... Non, non, ne dis rien à Daniel... Si, dis-lui de ne plus songer à moi...
— Mademoiselle, interrompit une voix aigre, madame la baronne vous prie de descendre au salon.
C'était la sœur Euphrasie qui avait parlé. Madeleine la suivit.
Fuster reparut.
— Va prévenir MM. Nadalewski, dit-il à David, que je serai chez eux vers les deux heures.
— Vraiment, mon général!... Ohl mon général!...
— Il est probable que ma femme et le R. P. Phalippou vont monter dans la chambre des Tapisseries. Je cours les attendre.
Une fois dans sa chambre, le général essaya de se recueillir. Vains efforts! sa pensée affolée vaguait à l'aventure, incapable de s'arrêter à personne et à rien. Il se jeta dans un fauteuil et demeura immobile, rigide de la tète aux pieds comme une statue. Peut-être le désordre de ses idées céderait-il à ce calme de ses membres, à cet anéantissement profond. Peu à peu, en effet, une faible lueur brilla, et le général, avisant toutes ses fautes, qui se dressèrent devant lui pour l'accuser, courba le front honteusement. Pour la première fois, il tâta les abjections intimes de sa nature, les dépravations dont il n'avait jamais songé à mesurer l'étendue. En revenant au souvenir des Nadalewski, il éprouva combien avaient été puérils, ridicules, les motifs de brouille auxquels la haine de sa femme d'abord, l'ingéniosité perfide de tout le Jugement-Dernier ensuite, avaient su donner naissance pour le séparer de ses meilleurs amis, et il eut un bondissement de révolte qui le porta gesticulant et jurant au milieu de la chambre des Tapisseries.
— C'est infâme ! répétait-il, c'est infâme 1 Après cette explosion , Fuster retourna vers son fauteuil à pas mesurés et lents. Il s'assit de nouveau, et de
noaveau prit une attitude impassible. Il réfléchit alors qu'une lutte serait engagée, que, sur le terrain où l'attaqueraient et sa femme et Phalippou, il aurait besoin de sang-froid. Quel duel, dans son passé, pouvait être comparé à celui dont la vie de sa fille devenait l'enjeu! D'un geste brusque de soldat sur le point d'essuyer le feu de son adversaire dans une rencontre, il boutonna sa redingote et, relevant la tête fièrement, regarda du côté de la porte par où paraîtrait l'ennemi. Il était vraiment beau dans cette pose de combat... Il crut percevoir des bruits vagues... On approchait... On frappa discrètement.
— Entrez I
La baronne parut. Derrière elle, marchait le colonel delà Livinière, plus raide que jamais dans son frac, plastronné d'un gilet blanc, portant au cou sa croix de commandeur de la Légion d'honneur. Venait ensuite le Supérieur du Jugement-Dernier, le ruban de Saiht-Grégoire-le-Grand sur son scapulaire de religieux. Les visages étaient graves, solennels, apprêtés comme les costumes. Le colonel de la Livinière, développant ses jambes longues et maigres, qui arpentèrent le tapis semblables aux deux branches d'un compas, s'avança vers Fuster.
— Général, dit-il grimaçant un sourire, je me plais à croire que vous avez deviné le motif de la visite pompeuse que nous vous faisons.
— Je vous prie de m'excuser, colonel, riposta Fuster d*un ton glacé; voici longtemps que je ne suis plus tenu au courant des choses de la Paroisse et j'ignore ce qui me vautPhonneur...
— M™® la baronne a dû vous dire...
— Si vous n'étiez un ami de la maison, colonel, j'hésiterais à vous apprendre que, depuis lundi, ma femme ne m'a pas adressé la parole.
— LeR. P. Supérieur a dû vous entretenir...
-— Le R. P. Supérieur, durant la Semaine Sainte, a insisté à plusieurs reprises pour me voir. Je regrette que
les dispositions où je me trouvais dans ces derniers temps ne m'aient pas permis de le recevoir.
La baronne fit un pas ; mais le Supérieur du Jugement- Dernier s'élança en avant et la cacha derrière lui.
— Mon ami, intervint le religieux, en maintes circonstances, il a été question entre nous d'un établissement pour M"' Madeleine...
— Alors, c'est de ma fille qu'il s'agit?
— C'est d'elle.
La brèche étant ouverte, M. de la Livinière se précipita à l'escalade.
— Général, dit-il de l'accent le plus simple et le plus noble, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre fille, M"® Madeleine Fuster de la Sylve, pour mon fils, le vicomte Eustazade de la Livinière.
— Colonel, répondit Fuster du même ton de simplicité et de noblesse, bien que votre démarche doive m'honorer beaucoup, veuillez me permettre de ne pasy faire l'accueil que méritent les qualités éminentes de M. le vicomte Eustazade de la Livinière, votre fils. Ma fille est jeune encore, et...
— Madeleine a dix-huit ans, interrompit la baronne, qui, se dégageant de l'ombre, parut en plein champ de bataille.
— A dix-huit ans, on peut se marier, général, insista Phalippou.
— Moi, j'avais à peine seize ans quand je vous épousai, reprit M™« Fuster.
— Vous, madame, vous possédiez une santé superbe, tandis que Madeleine souff're, et je ne compte pas la marier avant son rétablissement complet.
— Général, insista Phalippou, j'ai vu ce matin encore M. le docteur Guibal; il trouve M"® Madeleine infiniment mieux.
Fuster considéra le moine avec une attention à la fois ironique et indignée.
— Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, de ces bonnes nouvelles; je vous remercie également de l'afl^ectionque,
dans des vues fort désintéressées sans doute, il vous convient de marquer à mon enfant.
— Générai, vos paroles m'affligent autant qu* elles m'étonnent. Je ne croyais pas avoir fait quoi que ce soit qui put vous donner le droit de soupçonner mes intentions.
— Mon Révérend Père, je vous respecte. Permettezmoi seulement de vous faire observer qu'il est un terrain que j'ai ledevoirde défendre contre tout envahisseur indiscret : le terrain muré de la famille. Certainement, je marierai ma fille, mais pour cela plusieurs conditions sont nécessaires : il faut d*abord que Madeleine soit bien portante, ensuite que j'aie eu le temps d'entendre parler son cœur.
— Entendre parler son cœuri s'écria la baronne. Une jeune fille bien née reçoit des mains de ses parents le mari que ceux-ci ont jugé convenable de lui choisir.
— Je veux que Madeleine choisisse elle-même.
— Vous vouiez!... Est-ce que j'ai choisi^ moi, à Saint- Pétersbourg?
— Madame, vous me révélez un secret que je suis bien honteux d'avoir ignoré jusqu'ici. Je ne savais pas que M. de la Sylve vous eût imposé un mari, j'avais même la faiblesse de croire qu'avant d'épouser le chef d'escadron André Fuster, vous l'aviez librement élu.
Incapable de surmonter une trépidation de tous ses membres, il s'assit. Soit que, subitement saisie de 'remords, elle eût le dessein de panser la blessure qu'elle venait de faire, soit qu'au contraire elle voulût porter un nouveau coup, la baronne essaya un pas vers son mari,
— Madame, lui cria le général, n'ajoutez pas un mot: je ne serais plus maître de moi.
Des cinq doigts de sa main droite, il se laboura le sommet de la tête, dont quelques cheveux gris, rudes comme des crins, tombèrent.
— Mon amil... murmura Phalippou épouvanté et s'insinuant entre les deux adversaires.
Malgré la rage qui exaltait jusqu'aux moindres muscles de sa machine, Fuster, mis à même de fondre sur ce premier ennemi, l'écarta doucement et se retrouva en face de la baronne.
-^ Madame, articula-t-il , nous allons nous séparer encore une fois, et ce sera pour toujours. Je partirai demain pour la Touraine avec ma fille.
— Alors, vous comptez disposer exclusivement de Madeleine?
— Je compte me conformer à l'ordonnance de son médecin et lui faire respirer Tair de la campagne. Du reste, il y a de la place au Pertuis pour vous, et, s'il vous est agréable d'y suivre notre enfant, nous pourrons y vivre sans nous rencontrer. Quelques portes à condamner, et tout sera dit.
— Non, monsieur, je ne vous y suivrai pas, à votre Pertuis.
— Cependant, madame, intervint le religieux, votre devoir...
— Mon devoir. Révérend Père Supérieur, est de demeurer attaché à votre Œuvre, de ne la déserter jamais.
Ces paroles avaient été lancées avec une exaltation furibonde. Le général se planta contre la cheminée et demeura bouche close. La situation devenant des plus embarrassantes, Phalippou tendit la main à son pénitent, une semaine auparavant si docile à ses conseils, si soumis à son autorité, et balbutia, au moment de se retirer, une phrase où il eut le malheur de s'empêtrer un peu.
— Un mot, Révérend Père, lui dit le général, l'interrompant. Vous n'avez pas oublié peut-être qu'à mon arrivée à Paris, je ne fus pas médiocrement surpris de trouver ma maison transformée en une communauté religieuse. Durant ma maladie, je n'ai pu m'occuper de faire faire ici des réparations indispensables. Cependant les murailles de l'hôtel Trémière crient ruine par mille brèches béantes, et je les livrerai aux maçons cet
été. J'éprouve un vrai chagrin à vous communiquer des résolutions qui porteront, je le crains, quelque trouble dans votre vie si calme; mais le Saint-Sacrement exposé dans le grand salon deviendrait un embarras pour mon architecte, et je vous invite, dans un délai prochain, à transporter ailleurs le siège de la Paroisse du Jugement- Dernier.
— Ciel 1 s'écria la baronne atteinte d'un coup de poignard au cœur.
Le moine était atterré. Il se remit, et, avec le plus aimable des sourires :
— Je me plais à croire, mon bien cher ami, que ce n'est pas un congé définitif que vous donnez à Dieu, et que, les réparations terminées..,
— Je suis désolé, mais...
— Si Ton refuse à Dieu la porte de ma maison, moimême j'irai la lui ouvrir toute grande, déclara M°*Fuster, dont le visage convulsé avait revêtu une expression tragique.
A tant d'attaques diverses, parties de tant de passions et d'intérêts opposés, Fuster, lassé, répondit par un énorme éclat de rire. L'effet fut foudroyant. Phalippou, décontenancé, regarda le colonel de la Livinière, qui alla vers son chapeau, le saisit, et s'inclinant :
— Général!...
— Colonel I...
— Je vous prie, général, d'agréer l'hommage de mon respect, articula très distinctement et très cérémonieusement le Supérieur du Jugement-Dernier.
— Veuillez me permettre, mon Révérend Père, de vous faire mes adieux. Je pars demain.
— Je n'aurai donc pas l'honneur de vous revoir?
— Je le crains.
Le moine ne se hâtait plu«r de se retirer. Le général devina que le Supérieur du Jugement-Dernier n'attendait qu'une défaillance de sa volonté pour s'emparer encore de lui.
— Adieu ! dit-il.
A ce moment, un grand bruit de pas se fit entendre dans Tescalier, et ces mots éclatèrent tout à coup :
— Je le dirai à mon père ! je le dirai à mon père I
— Qu'y a-t-il? s'écria le général.
Sur le palier principal de l'hôtel Trémière, un singulier spectacle attendait nos quatre personnages de la chambre des Tapisseries : Madeleine, le visage bouleversé, gémissante, se tenait accroupie contre la base d'une colonne.
— Mon père I mon père ! répétait-elle.
Fuster l'enleva dans ses bras et courut la déposer sur un canapé, où la jeune fille, harassée de fatigue et de petLV, se laissa aller de tout son long. Ses traits juvéniles, creusés par la maladie, peut-être aussi par quelque inquiétude inconnue, offraient çà et là un inextricable réseau de petits sillons livides.
— Ma pauvre enfant! bredouilla Fuster.
Phalippou était morne ; la baronne paraissait détachée d'une scène inexplicable pour tous, et, ses deux yeux ardents fixés sur le général, ne s'occupait en aucune façon de Madeleine, ne la voyait même pas; quant au colonel de la Livinière, lequel était rentré avec tout le monde dans la chambre des Tapisseries, il avait rétrogradé à pas de loup jusqu'à la porte, et finalement s'était esquivé sans bruit. La petite mère, dont la respiration reprenait son jeu régulier, laissa tomber ses pieds mignons de fillette sur le tapis et s'assit en rabattant, par un geste de modestie adorable, les plis un peu bouffants de sa robe.
— Que je suis bien ici I soupira-t-elle. . . C'est la chambre de mon père...
Le généraldéposasursonfrontleplus tendre des baisers. Cette caresse agaça la baronne. Les natures qui ne veulent pas ou ne peuvent pas aimer souffrent malaisément que l'on aime.
— Eh bien, mademoiselle, denianda-t-elle, s'insinuant pour les séparer entre sa fille et son mari, nous apprendrez-vous ce qui vous est arrivé ?
— Vous vous souvenez de vos promesses, n'est-ce pas, maman? articula Madeleine. Vous m'avez promis, si je ne me souciais pas de me marier... Je vous Tassure, là, devant Dieu, je ne me soucie pas du tout de me marier... Je serais si heureuse d'être sœur de Saint-Vincent, comme la sœur Bénédicte de la rue Saint-Julien-le- Pauvre!
-r- Mademoiselle , hasarda Phalippou , soyez sans crainte : si Dieu vous accorde la faveur de la vocation religieuse, vous ne trouverez personne ici pour contrarier vos dispositions... et, quand le moment sera venu, je vous revêtirai moi-même, au pied des autels, du saint habit dont j'ai revêtu les sœurs Bernardine, Euphrasie, Aimée-de- Jésus...
— Mais ce ne sera pas, je présume, sans mon autorisation! s'écria Fuster.
— Auriez-vous le dessein de vous y opposer, général?
— Alors, mon cher papa, tu veux, toi aussi, que j'épouse M. de la Livinière?
— Pourquoi ne le voudrais-je point? dit Fuster, désireux de contraindre Madeleine à manifester ses répugnances devant tous.
— Si tu savais!... J'en suis encore toute tremblante... • — Je t'ordonne de parler I
— C'est M. Eustazade de la Livinière, c'est lui...
— Prenez garde à ce que vous allez dire, mademôîelle ! intervint la baronne violemment.
— M. de la Livinière fils est un honnête homme, géné^ rai, s'empressa d'ajouter Phalippou, et si M"® Fuster devait articuler quoi que ce soit de nature à porter atteinte ù. la considération...
— Mon Révérend Père, interrompit Fuster, j'ai besoin de recevoir de ma fille, sur des faits que j'ignore, des aveux absolument francs. Gomme le respect que Ton doit à votre caractère serait capable d'intimider Madeleine, veuillez, pour cinq minutes, vous retirer dans le petit salon.
Le Supérieur du Jugement- Dernier [sortit.
— Et moi ? demanda la baronne, se dressant de toute sa taille, qui parut démesurée.
Faster ui montra la porte de la chambre des Tapisseries.
— Satan I cria-t-elle avec un geste de malédiction.
Madeleine demeurait immobile, ses deux mains collées au visage,
— Raconte-moi tout, lui dit son père.
— Lorsque maman, le R. P. Supérieur et M. le colonel de la Livinière sont montés te trouver, balbutia- 1- elle hésitante, moi, je suis restée dans le petit salon... Pendant que Ton venait ici te demander ma main, j'étais chargée de tenir compagnie à M. le vicomte Eustazade, qu'on avait consigné en bas. Les première minutes, tout a bien marché : M. de la Livinière se tenait dans son coin, et moi, enfoncée dans un fauteuil, je ne bougeais pas plus qu'une bûche... Tout d'un coup, M. de la Livinière s'est avancé vers moi... Gomme il m'approchait de trop près et que cela me paraissait peu convenable, j'ai sauté de mon fauteuil sur une chaise. Mon saut ne m'a servi de rien... Tenant de ton côté, je ne suis pas peureuse. Pourtant, je tremblais, val C'est qu'aussi cet homme, par-dessus ses lunettes, me regardait avec des yeux que je n'ai vus qu'à lui... Je pense bien, père chéri,, que tu ne veux pas savoir toutes les bêtises qu'il m'a débitées?
— Au contraire, je veux savoir toutes ces bêtises.
— Il m'a parlé d'abord de la belle fête que nous célébrons aujourd'hui. Il m'a dit combien il avait été heureux d'avoir accompli son devoir pascal avec moi. Il est certain qu'une heure auparavant le hasard nous, avait placés l'un à côté de l'autre à la Sainte-Table... Tu devines ce que je répondais, moi. Je répétais toujours comme une sotte : — « Oui, monsieur! oui, monsieur I oui, monsieur!... » — Et je reculais, je reculais... Enfin j'ai touché la muraille. Ce n'était pas amusant... Qu'a-t-il fait alors? Il m*a pris la main, que
je n'ai pas osé lui refuser, et m'a conduite vers la causeuse. C'est à ce moment qu'on m'en a chanté une chanson I...
— Que t'a-t-on dit?
— M. de la Livinière m'avait déjà saisi la main droite ; il s'est emparé de la gauche tout à fait à mon insu... J'étais là sans force, ne sachant ni m'en aller ni rester... C'est dans cet instant que j'ai entendu le vicomte me parler. Il me disait : — t Madeleine... »
— Il a osé t'appeler Madeleine comme cela tout court?
c — ... Madeleine, je vous aime... Il y a bien longtemps que vous occupez mes jours et mes nuits... Vous verrez, quand nous serons mariés, quel bonheur sera le vôtre!... Le mariage a des joies saintes, délicieuses... » — Tout en continuant sur ce ton, il portait mejs mains à ses lèvres et les couvrait de baisers... J'avais beau lui redire : c — Laissez-moi, monsieur! » — il ne faisait cas de mes défenses et s'arrangeait pour que je ne pusse pas lui échapper. C'est alors qu'espérant me débarrasser de lui, je lui ai crié : — t Je ne vous aime pas, moi I je ne vous aime pas! — Vous aimez sans doute Daniel Nadalewski? — Oui! oui! je Taimel... »
Elle hésitait à poursuivre. Le général la supplia du regard.
— Sans que je m'en aperçusse, tant j'étais troublée, continua-t-elle, M.' de la Livinière avait faufilé ses doigts autour de ma taille. J'ignore par quel prodige je l'ai repoussé... Puis...
Elle s'arrêta, et sa blonde tête, que le pinceau du Corrège eût immortalisée, se courba.
— Puis?
— Puis, se penchant à mon oreille, il a murmuré : — c Comme vous êtes bien faite, Madeleine! » — Pour Je coup. Dieu m*a donné le courage de m'élancer vers la porte du salon et de l'ouvrir. Malheureusement, au moment où, n'en pouvant plus de tant d'horreurs, j'allais appeler du secours, M. de la Livinière m'a ressaisie,
a essayé àe m'embrasser... J'ai fini par me dégager et j'ai pu enfiler rescalier...
Elle sanglotait.
Fuster, les muscles de la face tordus, saillants, bouleversés, les sourcils hérissés, Tœil farouche, se tenait devant sa fille. Il marcha vers la porte. Madeleine, épouvantée, voulut le retenir.
. — Où vas- tu, père chéri?
— Rue Barbet-de-Jouy.
— Pourquoi, mon bon petit père ?
— Il faut bien que je tire les oreilles à M. le vicomte Eustazade.
— Mais M, de la Livinière ne demeure pas rue Barbet-de-Jouy.
— Et s'il me plait que mon ami Stéphane et ton ami Daniel aillent, rue Rousselet, prévenir M. le vicomte Eustazade que les doigts me démangent?
— Tu ne te battras pas I je ne veux pas que tu te battes ! Elle ne trouva pas d'autre ressource, pour le retenir,
que de se suspendre à son cou.
— Je viens avec toi I s'écria-t-elle.
Il lui délia les bras et s'élança hors de la chambre des Tapisseries.
— Maman I maman ! criait Madeleine.
— Eh bien I qu'y a-t-il? articula une voix dont le timbre connu fit tressaillir Fuster.
Il se retourna et vit Stéphane Nadalewski.
— Toi I toi !... 0 mon ami ! dit-il.
-^ Oui, moi, ton ami, toujours ton ami. . Nadalewski ouvrit ses bras, et Madeleine s'y précipita. Au même instant, le général aperçut Daniel, pâle, inquiet, ses deux yeux tristes arrêtés sur le groupe charmant de son père tenant Madeleine embrassée. Devant l'attitude de son ancien aide de camp, qui n'osait ni faire un pas, ni lui adresser un mot, Fuster eut le sentiment entier de ses torts envers ce noble jeune homme, coupable d'un seul crime, d'aimer sa fille.
— G mon fils!... lui dit-il simplement.
Si Ton sort de Toars par l'avenue de Grammont, et si, le pont sur le Cher franchi, on s'aventure à gauche le long du joli chemin qui côtoie les hords de la rivière, on découvre un pays charmant, aux aspects les plus pittoresques, les plus variés. Ici d'énormes amoncellements de feuillages, plus loin des éclaircies vertes du milieu desquelles surgissent des tourelles, des pignons, des toitures bleuâtres, des girouettes aiguës. En bas, Beaugaillard; en haut, Gange. Vers 1861, le général Fuster commandait la dix-huitième division militaire, et comme, Tété venu, la chaleur à Tours était intolérable, il avait acquis, à cinq kilomètres de la ville, sur les rives du Cher, à deux portées de fusil du village de Saint-Avertin, la maisonnette du Pertuis, La maisonnette du Pertuis, appelée la Maisonnette tout court dans la contrée, peutêtre à cause de l'exiguïté de ses proportions, peut-être parce que, se dressant seule à l'entrée d'un parc immense, sans ce luxe de communs qui accompagne les constructions seigneuriales des siècles passés, elle parait plus petite, fut bâtie vers 1441 par Jean Xaincoings, contrôleur général des finances de Charles VIL Ce manieur d'argent, qui a laissé à Tours un monument, l'hôtel de M. Gouin, avec lequel le Pertuis offre des analogies manifestes, ne songea jamais à augmenter la Maisonnette d'une écurie ou d'un chenil.
Si le printemps est beau partout, on peut affirmer que c'est surtout en Touraine qu'il faut l'aller voir, le sentir, le respirer. Il réserve, pour ce coin de terre béni, des grâces particulières, des richesses qu'il n'étale nulle part avec cette profusion. Un mois de mai, observé des coteaux de Saint-Avertin , du Pertuis, apparaît comme
une merveille, un enchantement. Hier encore, le Cher paresseux se traînait languissamment entre deux rives dénudées; hier encore, on pouvait compter du doigt les n)aisons du village, sales et laides au milieu des enclos dévastés; hier encore, au loin, la cathédrale de Saint- Gatien, de Tours, élevait péniblement, vers des nuages de plomb chargés . de froidure, de neige, de pluie, ses tours jumelles, et dans le fond du tableau la ligne bleue de la Loire demeurait effacée. Aujourd'hui, tout se trouve changé. Sous Tinfluence du soleil qui vient de renaître aux cieux attristés de son absence, et qui, jeune et superbe, envoie d'en haut de vivifiants et tièdes effluves, la terre, cette abandonnée, se pare de son ample robe verte et en laisse se dérouler mollement les plis.
Lorsque les magnificences de la saison printanière débordaient partout épandues, Fuster et Madeleine, accompagnés des trois Nadalewski et d'Angélica Reiss, arrivèrent au Pertuis. C'était le soir, et les voitures gravissaient lentement le sentier raide qui, de Saint- Avertin, monte droit à la Maisonnette.
— Décidément, dit Stéphane, assis à côté du général, cette Touraine est une contrée ravissante et tu n'as pas été maladroit de t'y bâtir un nid.
Fuster, absorbé, n'entendit pas.
— Dors-tu? lui demanda Nadalewski..
— Sommes-nous arrivés? s'informa-t*il.
— Oui, mon général, lui répondit Daniel.
David et Rosalie attendaient devant la grande grille du Pertuis.
— Ah! mon général, s'écria le dragon, se précipitant au secours de son maître, lequel s'engageait non sans peine sur le marchepied.
— Me voilà plus patraque que jamais, dit-Puster. '— C'est le voyage, pardi I mon général.
David s'était emparé de la main droite de Fuster, et, tout en cheminant dans l'avenue de la Maisonnette, la Itu pressait fortement.
— Enfin, dit Madeleine, je ne vois pas ma filleule.
M'apprendrez-vous ce que vous avez fait de ma filleule?
— Je la tenais du bout des doigts, répondit David. Je vous l'amenais; mais c'est si menu, cette mioche, qu'elle a fini par me glisser de la main. - Loulou! Loulou I appela-t-il.
Rien.
— Elle s'amuse par là, dit Rosalie. Elle est devenue si gamine I
Gomme Fuster pénétrait dans le salon du Pertuis, dont M°*®Nadalewska, M«»o Reiss et Stéphane avaient déjà pris possession, Daniel, dégringolant le maître -escalier de la Maisonnette, parut tout essoufûé dans le vestibule.
— Eh bien? interrogea la petite mère,
— Elle n'est pas là-haut.
— Mon Dieu 1 mon Dieu I... Il n'y a pas de puits, au moins, par ici ?
Et, s'adressant à Daniel :
— Si nous la cherchions dans le parc?
Us traversèrent une pelouse et pénétrèrent sous une large arcade de feuillage vert-clair, à travers laquelle les rayons obUques du soleil couchant enchevêtraient, sur le sol, des rayures tour à tour blanches, brunes, dorées.
— Petite masque ! disait Daniel.
— Pourvu que je la tienne une fois, elle est sûre d'une fouettée!... grondait Madeleine.
— Marraine! marraine! chanta la voix flûtée d'une linotte.
Daniel porta les yeux aux branches.
— Quelque oiseau jaseur, murmura-t-il.
— Voyez-vous l'espiègle! s'écria la petite mère... — Où es-tu, ma Loulou? où es-tu?
— Marraine ! marraine I répartit la linotte, tapie dans un fourré de bruyères roses.
— Viens !
— Coucou ! coucou !
Madeleine s'élança. Mais Daniel, qui redoutait pour elle une chute sur un terrain inégal , obstrué de feuilles et de branchages morts, la devança et saisit Louise David,
MADAME FUSTER 3i3
au moment où, ennuyée d'être découverte, elle fuyait vers une autre cachette sous bois.
— Donne-la moi, donne-la-moi!
Il la déposa rieuse et folle dans ses bras. Madeleine la dévora de baisers.
— Et la fouettée? demanda Daniel.
— Elle est si gentille I
Ces mots articulés, elle s'élança avec sa charge vers le Pertuis.
Daniel revint seul, lentement. Il songeait. Ainsi que cela lui était arrivé déjà, l'automne précédent, à Bellevue, lorsque, comme le cavalier de la légende, monté sur Diamant, il allait à perdre haleine, sa rêverie Tégara. Il fit plusieurs fois le tour du parc et escalada les collines qui se profilent jusqu'à Véretz. Là-bas, sur Tours, le soleil, à son déclin, faisait des prodiges, revêtant Saint- Gatien, dont il incendiait les vitraux, d'une cuirasse d'or ; allumant par toute la ville des éclairs fugitifs, parsemés de points lumineux intenses qui brillaient pareils à des astres soudainement tombés du ciel ; se retirant enfin làhaut dans une gloire de nuages pourpres, dont l'orbe immense se développait de plus en plus large à mesure que le roi s'avançait davantage pour le traverser.
Daniel ne vit rien de ces splendeurs éblouissantes. Ni le firmament transformé en une mer de vermillon; ni Tours envahi par les claires ténèbres du crépuscule, éteignant un à un ses phares; ni les vallées de la Loire et du Cher, d'où s'élevaient des vapeurs flottantes, n'atti rèrent ses regards. Tout son être visuel", âme et corps, était replié en dedans, absorbé dans la contemplation aussi enivrante que douloureuse de la femme aimée. Volant à travers les bois du Pertuis, s'arrêtant aux crochets des allées, ses deux yeux admiraient Madeleine, adoraient Madeleine éperdument. Dans les derniers jours, à Paris, et aujourd'hui même, durant un voyage de plusieurs heures, Daniel, incapable de s'arracher à des préoccupations invincibles, avait fait des observations
314 MADAME FUSTEH
nombreuses. Une chose Tavait frappé surtout : le chan* gement d'humeur de Madeleine. Combien elle, si vive, si enjouée, si folâtre, était devenue plus grave depuis quelque temps 1 II chercha la raison de la transformation singulière du caractère de Madeleine, et crut la découvrir dans Tamour qui s'éveillait enfin au cœur ingénu de la jeune fille et y apportait ces troubles délicieux dont le premier effet est de prédisposer à la mélancolie. Oui, la tristesse de Madeleine, c'était de Tamour; son ennui, c'était de l'amour; son mutisme, c'était de l'amour!
Ce furent de délicieuses promenades à travers le pays. On partait de bonne heure, Fuster, Stéphane, M*"® Nadalewska douillettement assis sur les coussins d'une calèche, Madeleine, M°*®Reiss, Daniel cavalcadant aux alentours de la voiture précédée de David, auquel le général avait accordé l'honneur insigne de chevaucher Luxor.
— Alors, c'est décidé, tu ne veux plus monter à cheval? dit un jour Madeleine à son père, le lutinant.
— Je suis mieux ici.
— C'est joli, vraiment, pour un général de cavalerie... Je le dirai à l'Empereur.
On rit.
— Parbleu ! crois-tu qu'il te chargera d'un commandement," si tu es incapable de te tenir en selle !
— Il est de fait... bredouilla Fuster.
— Il est de fait que tu es un paresseux, et que je te trouve moins de courage à la campagne qu'à Paris.
— L'air de la Touraine est humide...
— Et l'air de Paris est empesté, voilà... Moi, quand je pense à Paris, c'est pour penser à maman...
— Tu penses à elle?
— Pourquoi maman n'est-elle pas venue au Pertuis avec nous? Ce serait si gai si nous étions tous réunis I
— Il faut lui écrire cela, ma Madeleine chérie.
— Je lui ai écrit deux fois depuis quinze jours, et je
n'ai pas encore obtenu de réponse... Pourvu que le R. P. Supérieur n'ait pas lu mes pauvres lettres I
-^ Cela te contrarierait donc, si M. Phalippou avait fourré son nez dans ta prose? demanda Stéphane.
— Il n'est pas tendre pour les fautes d'orthographe, lui!
— En fais-tu beaucoup ?
— Une, toutes les fois que le mot est difficile, lança Daniel.
Madeleine le toisa d'un regard furieux.
— Je voudrais avoir à te* soumettre au Cours de dictées de madame Bebierne ^ toi, s'écria-t-elie : nous verrions, tout officier d'état-major que tu es, s'il ne t'échapperait pa& plus d'une bévue!... Quelle prétention, en vérité I Ne croirait-on pas, à voir les airs vainqueurs du capitaine Nadalewski, que l'armée a le monopole de l'orthographe I — David! appela-t-elle.
— Mademoiselle... dit le dragon, accourant.
— Tu sais ce qu'on entend par hydrothérapie?
— Certainement, mademoiselle. L'hydrothérapie, c'est de l'eau froide qu'on vous jette sur le corps, comme à Bellevue.
— Pourrais-tu écrire le mot : hydrothérapie?
— Je puis écrire .tous les mots, mademoiselle.
— Attention, je commence... La première lettre
— /, mademoiselle.
— Parfait !... La deuxième ?
— />, mademoiselle.
— A la bonne heure !... La troisième?
— R, mademoiselle.
— Bien I... La quatrième?
— 0, mademoiselle.
— A merveille I... La cinquième?
— r, mademoiselle.
— Admirable !... La sixième?
— É^ mademoiselle.
— De mieux en mieux I... La septième?
— /? encore, mademoiselle.
— Bravo !... La haitième?
— A, mademoiselle.
— C*est juste... La neuvième?
— P^ mademoiselle.
— Tu as raison... La dixième?
— /, comme la première, mademoiselle.
— Superbe I... La onzième?
David compta sur ses doigts.
— Ce mot, dit-il, n'a que dix lettres, et je les ai fait défiler toutes les dix devant vous, mademoiselle.
— Alors, c'est ainsi qUe tu écris hydrothérapie : I^D'R-O-T-É'R-A-P'l?
— Parbleu !
Madeleine, au milieu des éclats de rire, se redressa sur son poney, et, dévisageant Daniel :
— Mesdames et messieurs, je viens de vous fournir un échantillon de l'orthographe de l'armée I
Nadalewski eut beau faire, déplacer incessamment son ami, lui imposer des excursions à l'abbaye de Marmoutiers, à l'église de Sainte-Radegonde, aux châteaux d'Amboise, de Ghambord, de Blois, il ne parvint pas à l'arracher à la mélancolie qui l'avait envahi dès son premier pas en Touraine. Le général, dans la sérénité de sa vie nouvelle au Pertuis, regrettait - il les luttes de l'hôtel Trémière? regrettait-il sa femme? regrettait-il Phalippou? Acharné à découvrir l'explication de ce qui lui paraissait inexplicable, notre philosophe se précipita en de minutieuses recherches, tira des conséquences subtiles d'arguments ingénieusement échafaudés, bref, perdit le sommeil en un labeur compliqué qui ne lui apporta aucunement la solution du problème posé. Cet homme, que l'abus du travail intellectuel, peut-être aussi les combats livrés pour l'idée, avaient fait grave, taciturne, sauvage, portait au cœur une passion ardente : il idolâtrait son fils. Il laissait à d'autres les démonstrations bruyantes de l'affection paternelle, et nul au monde ne l'avait ouï parler à Daniel
qu'avec ub« discrétion, une réserve qui communiquaient à ses rapports avec lui je ne sais quelle noblesse, quelle délicate nuance de respect. Eh bien, Daniel, l'objet si cher .des préoccupations de son cœur et de son esprit, pâlissadt, traînait une mine languissante, des airs abattus. Le matin, s'entretenant avec lui, il avait flairé comme un morne désespoir sous les monosyllabes qull lui avait arrachés non sans effort. Évidemment son fils se lassait de trop longues, de trop dures attentes, et le découragement le gagnait.
Tiraillé par des appréhensions cruelles, Nadalewski s'arrêta au parti de provoquer une explication définitive avec Fuster. Si la baronne, si Phalippou, dont visiblement le souvenir tenait son ami en servage, avaient les bras assez longs pour empêcher un mariage qu'il pensait conclu, il fallait au plus vite séparer Madeleine et Daniel. Il ne poussa pas le général à de nouveaux vagabondages à travers le pays. Malgré les bouderies de Madeleine, laquelle, étant parvenue à faire remonter son père à cheval, ne connaissait pas de plus grande joie que de cavalcader autour de Luxor, il alla plus loin : il assura que le repos devenait une nécessité.
— Alors, pesta la petite mère, désormais, il va nous falloir demeurer au Pertuis à nous regarder comme des chiens de faïence?
— Ce que je dis pour les vieux, dont je suis, je ne le dis pas pour les jeunes, dont tu es, chère enfant.
— Donc, c'estbien décidé, vous donnez votre démission?
— Je la donne.
— Et toi aussi? fit-elle apostrophant son père.
— Ma foi, je t'avouerai...
-- Tu marcheras I
— Madeleine, ton père est fatigué, et je pense que tu ne voudrais pas le voir retomber malade, intervint M°»« Nad^lewska.
— Tant pis 1
Elle frappa du pied le parquet du salon où tout le monde se trouvait réuni,
— Mademoiselle ! s'écria la mère de I>aniel. '
La jeune fille pâlit, demeura interdite. Puis, bondissant à travers chaises et fauteuils, elle se sauva. Chacun se leva déterminé à poursuivre la fugitive; mais Nadalewski, s'interposant :
— C'est une affaire entre Madeleine et moi, et je vous supplie de me permettre de la régler avec elle tout seul.
Pareille à une biche qui redoute la venue des chasseurs, Madeleine, d'un élan emporté, s'était élancée sous bois. Stéphane l'avait vue s'engager dans un étroit sentier , vers Saint-Avertin ; il se jeta dans ce sentier et le parcourut de haut en bas sans rencontrer âme qui vive. Où s'était-elle tapie? Il consulta le sol détrempé par une de ces pluies de printemps qu'on croirait tombées du ciel tout exprès pour lustrer les feuilles nouvelles; mais s'il démêla, dans la poussière humide, les ongles effilés de quelques oiseaux, il ne sut découvrir les traces de Madeleine, qui avait volé, elle, au lieu de marcher. Il rentrait au Pertuis d'un pas lourd, mesuré, quand, arrivé à un carrefour, le Carrefour des Ormes^ aux confins du parc, il s'arrêta pour reprendre haleine. Quel charmant endroit, et quelle vue sur Içs vallées de la Loire et du Cher, peuplées de villas pittoresques, d'interminables rangées de peupliers I
Tout à coup, le bruit à peine perceptible de branchés qui se replient effleura l'oreille de Stéphane. C'était Madeleine qui débouchait d'un taillis épais. Se croyant seule, avec des gestes fébriles elle s'arrangea une place sur un banc rustique fiché en cet endroit, puis s'assit. Nadalewski retint son haleine. La jeune fille demeurait inimobile. Le chasseur, voyant le gibier atterri, profila de cette seconde propice : il s'élança et le saisit.
— Eh bien? dit-elle.
— Alors, tu veux que nous soyons brouillés?
— Cela m'est bien égal 1
— Cela ne m'est pas égal, à moi, tu le sais bien.
. — Je sais que vous m'avez lancé des choses fort dé-
sagréables. Où a-t-on pris qu'en invitant mon père à aller visiter le château de Langeais et les grottes Gouttières, j*eusse envie de le rendre malade?
— Qui t'empêche d'essayer ces parties avec M°^® Reiss, M"* Nadalewska, Daniel...
— Daniel I interrompit-elle, haussant les épaules.
— S'il t'est agréable que Daniel reste au Pertuis, il y restera.
— Vous avez l'air de croire, vous, que votre Daniel m'amuse. Votre Daniel ne m'amuse pas du tout, et je me moque bien qu'il me suive ou ne me suive point.
Elle avait croisé ses bras sur sa poitrine et regardait Nadalewski fixement. Dans ses yeux, le père de Daniel discerna je ne sais quel vague trouble, puis tout au fond une buée humide, — la première larme d'amour qui montait du cœur.
— C'est convenu, reprit-il : Daniel demeurera à la Maisonnette avec ton père et moi.
^ Si vous vous figurez que Daniel est nécessaire à quelqu'un ici!...
— Ton père ne le voit pas avec déplaisir.
— Oh I mon père, pourvu que Ton porte l'épaulette...
— Toi seule fais mauvaise mine à mon fils.
— Il m'agace, votre fils.
— Le pauvre garçon! s'il savait cela...
— Eh bien?
— Eh bien, il s'en irait.
— 11 s'en irait? s'écria-t-elle sautant de son banc comme atteinte par la morsure de quelque couleuvre dans l'ombre de la futaie... Je suppose que vous lui défendriez de s'en aller, s'il en avait la tentation ?
— Après ce que tu viens de m'avouer de tes sentiments, au lieu de l'y retenir, ma main le poussera hors du Pertuis.
Madeleine, droite, blanche comme l'écorce des bouleaux dont les tiges élancées apparaissaient sous bois, arrêta sur Nadalewski un regard farouche.
— Vous, je vous hais !
— Ma chère Madeleine...
— De quoi vous mêlez-vous? Est-ce que vous avez besoin de dire à Daniel de quitter le Perluis? Que voulez-vous que je devienne, alors?
Des larmes en abondance coulaient de ses yeux. Il la saisit, l'embrassa; puis, l'ayant contrainte à se rasseoir, il essuya ses pleurs à mesure qu'ils se détachaient de ses cils emmêlés.
— Enfin, tu Taimes, mon Daniel, tu Taimes?
— Oui.
— Beaucoup?
— J'ai honte...
— Tu fais bien de Taimer ainsi.
— Non, je fais mal... Mais c'est plus fort que moi, voyez-vous, monsieur Nadalewski... Souvent, quand je pense comme je deviens de jour en jour grâce à Daniel, j'entre en des colères si 'fortes qu'il me semblg que je vais le détester... Je suis bien malheureuse, allez, moi qui étais à la veille de devenir religieuse, d'aimer un homme avec celte ardeur, car, vous aurez beau dire, vous, avec vos longues phrases, votre Daniel est un homme après tout... un homme comme les autres...
— Comme les autres! Ah! pour cela, non... Daniel est un homme beau, intelligent, qui t'aime; et les autres hommes sont laids, bêtes, et n'ont pas un cœur comme le sien capable de t'aimer jusqu'à la mort...
— Vous avez entendu ? interrogea-t-elle.
— Entendu quoi?
— Des pas sur la mousse. Pourvu que ce ne soît pas luit
Daniel, se dégageant d'un bouquet de jeunes chênes, parut sous la futaie. Madeleine voulut fuir; mais, les jambes coupées, ce fut tout au monde si elle put retourner au banc qu'elle avait déserté pour s'y laisser tomber à moitié évanouie. Daniel les avait rejoints, et comme la jeune fille demeurait immobile, insensible à
force d'émotions accumulées, il put atteindre un des pans de sa robe, qu'il couvrit de baisers.
Des hauteurs du parc, ils descendirent tous trois vers le Pertuis sans échanger un mot.
Vers les derniers jours de juin, un beau matin, la Maisonnette se remplit d'agitation, de bruit, de clameurs. 11 était cinq heures à peine, et Ton n'entendait que portes se refermant avec fracas, que gens empressés escaladant quatre à quatre l'escalier et le dégringolant de même. Sous la spacieuse vérandah, dont le soleil allumait le vitrail de couleur comme une rosace de cathédrale, piaffaient plusieurs chevaux sellés et bridés ; puis, à dix pas, dans l'allée de Saint-Avertin, attendait la calèche attelée, astiquée, prête à partir. Madeleine, en amazone, un élégant petit chapeau de paille planté à la cime de ses cheveux ébouriffés, parut, pimpante, jolie, aussi fraîche qu'une fleur dans la rosée. En sautillant avec la grâce d'une bergeronnette-lavandière voletant, à l'aurore, le long de quelque ruisselet perdu, elle hasarda vingt pas en avant parmi le sable, puis, se retournant vers la façade du château :
— Eh bien ! eh bien I on n'est donc pas prêt encore?... — Madame Reiss, vous êtes une coquette !... — Madame Nadalewska, vous en êtes une autre I...
— Madeleine! cria Fuster à une fenêtre.
— Toi, puisque tu es fatigué, tu ferais mieux de rester couché que de boire à plaisir l'humidité du matin. Nous allons à Chenonceaux, nous autres.
Elle appela son monde de plus belle. Enfin Daniel se montra sur la pelouse; puis M^^ Reiss et M'"^ Nadalewska surgirent au seuil de la Maisonnette. On partit.
Cependant, tout en haut du Pertuis, dans le voisinage des combles, une fenêtre s*était ouverte et un point blanc y avait paru. Ce point, c'était Stéphane Nadalewski agitant un mouchoir. Occupés à des sensations intimes délicieuses, ni Daniel ni Madeleine ne virent ce père heureux de leur bonheur et leur envoyant son adieu. Nadalewski quitta la fenêtre et s'assit. Sous le poids des réflexions graves qui visitaient son cerveau, la tête de notre critique-philosophe s'inclina doucement. Méditait-il un nouveau chapitre à ajouter à YFssai sur les miracles, dont il préparait une édition déOnitive et dont les épreuves, criblées de corrections hiéroglyphiques, voltigeaient sur le parquet, encombraient les tables., embarrassaient les fauteuils? Il demeura longtemps absorbé. Enfin, il tendit la main vers une tasse de chocolat déposée sur un guéridon et la vida d'un trait; puis il reparut à la fenêtre demeurée grande ouverte. 11 laissa son regard distrait errer une minute à travers le paysage. Il ramenait ses persiennes pour mettre sa chambre à Tabri du soleil, quand, au moment de les accrocher, il crut entendre parler dans le sentier étroit de Saint-Avertin. De sa position élevée, il dominait tous les chemins du parc. Il lança un coup d'œil. 0 surprise! il vit Fuster recevant plusieurs lettres des mains du facteur rural, les enfouissant dans ses poches d'un air de mystère, puis s'éloignant sous les arbres, tandis que l'homme de la poste achevait de grimper vers le château. Stéphane eut envie de descendre, d'aller surprendre Fuster en je ne sais quel réduit solitaire du parc et d'aborder coup sur coup l'explication pour laquelle il avait de bon matin vidé le Pertuis, pour laquelle il s'était donné rendez-vous à lui-même aujourd'hui. Après une hésitation qui ne dura pas cinq secondes, il dégringola les deux étages de la Maisonnette, enfiévré par son dessein, capable de tout brusquer. Gomme il venait de franchir le perron, Loulou, accroupie sur les marches, se jeta dans ses jambes.
— Marraine? où est marraine?
— Elle reviendra.
Il passa outre; mais il se trouva en face de Rosalie, qui buvait le soleil, à demi couchée sur un banc de pierre rivé à Tantique muraille du Pertuis. La femme de David osa s'emparer d'une de ses mains.
— Que me voulez-vous? demanda-t-il durement.
— Oh! rien, monsieur Na,dalewski, rien...
Il la regarda et vit ses yeux pâles noyés de larmes.
— Enfin, vous avez à me parler, puisque vous m'arrêtez? ' — C'est de M"® Madeleine et de M. Daniel... Quel mal
heur si ce mariage ne réussissait pasi
— Il réussira.
— J'ai bien peur que non, moi...
— Vous avez peur, vous, Rosalie? demanda-t-il, tournant vers la mère de Loulou un visage où la froideur avait fait place à l'inquiétude.
— Vous ne savez pas tout, monsieur Nadalewski.
— Alors, vous avez appris quelque chose? Rosalie, qui longtemps s'était tenue debout, sentant
ses jambes fléchir, se laissa couler sur le banc de pierre. Stéphane s'assit à côté d'elle.
— Voyons, contez-moi ça, dit-il.
La malade ouvrit la bouche; mais, au lieu de parler, elle toussa. La quinte dura de longues minutes. Elle fut terrible, écrasante pour cette malheureuse à qui il ne restait plus qu'un souffle, tout ce qu'il fallait juste de forces pour endurer le plus cruel des martyres. Une profonde pitié paralysait Stéphane; pour se donner une contenance, il avait mis Louise à califourchon sur ses genoux et, le bras tendu, lui montrait au loin les tours de Saint-Gatien.
. — Petite mère est là-bas? s'informait l'enfant, impuissante à se distraire de Madeleine.
— Oui, oui, lui répondait Nadalewski... — Eh bien? demanda-t-il à Rosalie, apaisée.
— Figurez-vous, murmura-t-elle, que, pour montrer à ma Loulou sa marraine s'en allant à Ghenonceaux avec M. Daniel, nous étions montées toutes deux vers le haut
du parc... Que voulez-vous? cette petite se désolait... Elle a vu les chevaux sur la route beaucoup plus longtemps... Moi, je me suis assise par terre, et la gamine a fini par s'amuser à cueillir des fleurettes dans les buissons... Mais voilà que j'entends un bruit léger. Je regarde. Je vois le général debout dans un fourré; il lit une lettre et, en la lisant, il agite le papier, ne cesse de l'agiter... J'ai courbé la tête. Je tremblais que le général, s'il me découvrait, ne pensât que j'étais venue là pour savoir ce qu'il faisait. Tout d'un coup...
— Tout d'un coup?...
— Tout d'un coup, le général a fait un geste de colère, puis il a replié ses lettres, car il en tenait plusieurs, et s'est assis sur une pierre. Comme quelqu'un qui a du chagrin, beaucoup de chagrin, il se cachait la tête dans les deux mains... Moi, je n'osais pas bouger... Pourtant
a laissé retomber ses mains... Jésus -Dieu! quelle figurai... Il s'est levé, et, un moment, il est demeuré là immobile, comme un homme qui ne sait de quel côté tirer... — t Ah! ils ne veulent pas que ce mariage se fasse ! s'est-il mis à dire se parlant à lui-même, ah I ils ne veulent pas que ce mariage se fasse... » — Il marchait déjà en prononçant ces mots, et, à un tournant du bois, je l'ai perdu de vue...
Stéphane n'en pouvait douter : Fuster, dans son habitation champêtre de la Touraine, était en proie aux mômes démons qu'à l'hôtel Trémière, à Paris. Pourtant il sut gré à son ami de son geste de colère et trouva qu'il n'était peut-être pas si coupable de cacher à tous les yeux la lutte où il se débattait. Nadalewski se détermina à attendre avant d'aborder son ami. 11 l'aborderait certes; mais il convenait de lui laisser le temps de se remettre des trop vives émotions qu'avec la brusquerie d'une décharge électrique la poste venait de lui apporter de Paris.
Le déjeuner se passa tristement : le général touchait à peine du bout de sa fourchette aux plats que lui présen-
tait Marchand, et Stéphane mangeait avec indolence, sans s'en apercevoir.
— Le temps se couvre, dit-il ; nous aurons de l'orage avant ce soir.,
— C'est possible, mâchonna Fuster.
— Diable! mais nos enfants sont en route...
— Bah t Madeleine a du sang dans les veines, et ce n'est pas le tonnerre qui Teffrayera beaucoup.
Soudain la salle à manger se trouva plongée en d'épaisses ténèbres. Le général se mit debout. Nadalewski en fit autant. Marchand ouvrit une porte vitrée, et les deux amis s'aventurèrent dans la grande allée développant, comme une ceinture, son cercle grisâtre autour des gazons verts de la pelouse.
— C'est bien mauvais signe lorsque, d'ici, on n'aperçoit pas les tours de Saint-Gatien, dit enfin Fuster.
— Pourvu que Madeleine soit retirée en lieu sûr I... repartit Stéphane.
— David est avec elle.
— Alorâ, tu comptes pour rien ma femme?
— . Ta femme ! Ses gâteries touchantes ne lui ont permis de prendre nulle autorité sur Madeleine...
— Et Daniel?
— Oh ! celui-là, s*il osait parler, c'est lui par exemple qu'on enverrait promener avec enthousiasmé I
— Tu te trompes : si celui-là parlait, c'est celui-là qui serait écouté.
Et, montrant un banc au général :
— Veux-tu en savoir plus long sur ta fille et sur mon fils?...
— Écoute donc ça, philosophe de Bellevue, lui cria Fuster, allongeant sa tète attentive vers Tours.
— Je le connais, ça : c'est le tonnerre, parbleu I
— Et il ne te prévient de rien, le tonnerre?
— 11 me prévient qu'il pleuvra bientôt.
— Je me sauve... Tu comprends, avec mon rhumatisme...
326 MADAME FUSTEB
Nadalewski, plus ingambe, s'était élancé d'un mouvement impétueux, et, se plantant devant lui :
— Fuster, lui dit-il, j'ai besoin de te parler, et je tiens à ce que ce soit tout de suite.
Le général tenta de passer à côté fle son ami. Mais celui-ci, le saisissant à bras-le-corps :
— Tu ne t'en iras pas I
— Stéphane 1 gronda le vieux soldat.
Nadalewski, honteux, lâcha prise.
— Va-t'en ! lui dit-il. Ce n'est ni la pluie, ni le rhumatisme que tu redoutes, c'est une explication avec l'honnête homme que tu as trompé.
— Je t'ai trompé I
— Est-ce pour marier nos enfants que nous sommes venus en Touraine ?
— Ai-je prétendu le contraire?
— Tu le prétends chaque jour, le contraire, par ton incroyable attitude. Depuis plus de deux mois, m'as-tu entretenu une fois, une seule fois, de ce qui devrait être le sujet si doux de nos conversations? Non seulement tu n'articules pas un mot, mais tu passes ton temps à me fuir, à disparaître, à te cacher...
— A me cacher?
— Crois-tu que je ne me sois pas aperçu de ta promenade de tous les matins vers le village, à l'heure du facteur? As-tu peur, par hasard, que les lettres de M. Phahppou ne tombent en des mains infidèles etqu'on ne connaisse tes secrets?
— Je n'ai pas de secrets.
— Alors, pourquoi?...
Un coup de tonnerre épouvantable coupa la parole à Nadalewski. Nos deux hommes, remués par l'ébranlement de la colline, qui venait de recevoir une secousse, s'entre-regardèrent; puis Stéphane marcha vers la Maisonnette, recueillie, presque noire sous les arbres terrifiés aux approches de l'ouragan.
Cependant Fuster, fiché en terre, ne bougeait pas du milieu de l'allée. Laface tournée vers Tours, splendide sous
les éclairs, il promenait ses yeux, aveuglés parles brusques explosions de la tempête en travail, d'un coin à l'autre du ciel, sur Vouvray, Saint-Symphorien, Plessis-les-Tours. Du reste, aussi calme, aussi paisible sous les détonations du firmament bouleversé par un incendie intérieur et bavant des flammes par mille crevasses béantes, qu'il l'avait été sur le champ de bataille, quand la mitraille fauchait les hommes comme des épis.
— Eh bien, tu ne rentres pas à présent? lui cria Stéphane.
Il s'élança de nouveau à travers l'allée, le saisit au bras et l'entraîna.
Sous la vérandah, dont le vitrail s'illuminait à chaque minute de reflets fantastiques, des sièges de diverses formes, en rondins de hêtre, en treillis de fil de fer, en bambou, se trouvaient rangés autour d'une table rustique. Puster s'étendit dans un immense fauteuil se développant comme une chaise longue, et Nadalewski s'assit sur une chaise en face de lui.
— Si David, dit-il, en voyant l'orage, avait eu l'excellente idée de leur faire rebrousser chemin!...
— Et sais-tu ce que me demande le R. P. Phalippou ? interrompit le général.
— Que te demande-t-il?
Fuster passa la main dans la fausse poche de sa redingote et jeta un paquet de lettres sur la table.
— Lis!
— Comment, tout ça?
— C'est mon courrier de ce matin. Lettres du R. P. Supérieur, du duc de Vialemont, de M™« de Mérifons, du général de Roquebrun, de M. de Kermareck...
— Et Thérèse?
— Elle ne m'écrit pas, elle... Voici le poulet un peu gros du R. P. Phalippou... Lis doncf
Nadalewski se rendit avec empressement au désir de son ami.
f "Mon cher général,
€ J'ai eu tout à l'heure, avec madame la baronne, l'entretien dont vous attendez des nouvelles. Je regrette infiniment que ces nouvelles ne soient pas aussi satisfaisantes que je l'avais espéré. Vainement, ainsi que vous m'y aviez engagé, j'ai mis en avant le caractère si honorable de M. le capitaine d'état-major Nadalewski, vainement j'ai insisté sur les sentiments de tendresse que votre enfant semble avoir voués à ce jeune homme et contre lesquels on ne lutterait peut-être pas sans exposer la santé de M^'® Madeleine, M"® Puster a rétorqué mes arguments et paraît devoir persister dans ses résolutions.
t — Si j'étais capable, m'a-t-elle dit, d'accepter ce qu'on me propose, je me considérerais comme abandonnée de Dieu, comme damnée. Que ma main se dessèche, avant d'apposer mon nom au bas d'un contrat qui lierait ma fille à l'enfer !
t Naturellement, mon cher ami, j'ai jeté beaucoup d'eau froide sur le feu pétillant d'une religion si vive.
« — Qui peut assurer, lui ai-je répliqué, qu'un jour, les prières de la Parois$e^ de tout l'Ordre du Jugement-Dernier ne recevront pas leur récompense? Savons-nous si un ange de lumière ne sera pas dépêché d'en haut pour dessiller les yeux de M. Stéphane Nadalewski, comme furent dessillés les yeux de saint Paul, lequel avait été, lui aussi, un persécuteur de la foi, avant de devenir la plus solide gloire de l'Église de Jésus- Christ?
« Sans répondre aux espérances d'un retour possible à la vérité du père de M. Daniel, soudainement madame la baronne a porté le débat sur un autre terrain.
« Encore sous le poids des bienfaits de votre main prodigue, ce n'est pas sans un embarras fort pénible que je touche oe point de ma longue conversation avec
Mme Fuster. J'ai pour habitude de fuir tout ce qui, de près ou de loin, peut ressembler à une question d'argent. Selon moi, un prêtre perd toujours quelque chose de la dignité, de la hauteur divine de son carac tère, à effleurer seulement les combinaisons où la fange des gros sous se trouve amalgamée. Pour quel dessein caché Dieu, qui, par Tordination, allégea notre misérable chair dé tant d'obligations impures, la laissa-t-il asservie aux dégradantes nécessités du toit, du vête ment, du pain? Pourquoi n'a-t-il pas fait des anges des ministres de ses autels? Qu'il eût été doux, consolant pour nous, sortis du sanctuaire les mains pleines de bonnes œuvres, de traverser le monde sans éveiller le soupçon I
« Madame la baronne a donc parlé de votre fortune, mon cher général, et elle n'a pu réprimer un frémissement à la pensée que, dans nos temps calamiteux où l'argent sert à tant d'entreprises contre la religion, vos richesses, dont M^i® Fuster deviendra Tunique héritière, serviraient peut-être un jour à la propagation des écrits de M. Stéphane Nadalewski, à la divulgation de l'impiété. Je n'ai pas hésité à interrompre madame la baronne, à rassurer que M. Stéphane Nadalewski, à qui ses découvertes dans la mécanique rapportèrent jadis d'énormes bénéOces, n'avait pas besoin de la dot de W^^ Madeleine pour répandre ses ouvrages, en tout cas qu'il fallait se préoccuper de l'afifectîon mutuelle des jeunes gens et non des ressources qu'ils mettraient en commun. Madame la baronne m'a laissé dire; mais, tout en poursuivant le développement de mes idées, la sondant de temps à autre du regard, je constatais avec regret, à la seule inspection de ses traits immobiles, qu'aucun de mes arguments ne lui imposait la conviction.
« — Fih bien! me suis-je écrié en me levant, que dois-je répondre au général?
« — Répondez-lui que rien ne réussira à me détacher de l'Ordre du Jugement-Dernier. Ma fille mariée à M. Daniel Nadalewski, c'est l'Ordre du Jugement-
Dernier chassé de Thôtel Trémière, c'est ma poche vide pour mon Orphelinat de la rue Saint-Sé vérin, pour tant d^œuvres charitables...
€ — Madame, quelle injure vous faites au général ! Gomment pouvez-vous le croire capable de vous priver de Targent nécessaire à vos aumônes?
« —Et si M. Fuster venait à mourir? Tout alors appartiendrait à ma fille, à M. Daniel Nadalewski, car moi, je me suis mariée sans fortune et je ne possède rien en propre. Ici-bas, je ne veux dépendre que de Dieu.
t — Eh bien, lui ai-je répliqué, invitez M. Fuster à vous assurer, dès aujourd'hui, par devant votre notaire, M. Roussillon-Barbotte, une situation indépendante, et consentez au mariage de M^'® Madeleine avec M. Daniel.
« — Une situation indépendante?
t — Voyons, madame, on évalue la fortune de votre mari à six millions. Puisque, malgré la santé toute neuve du général, des prévisions funestes assiègent votre esprit, pourquoi ne m'autoriseriez- vous point à inviter M. Fuster à vous assurer le capital de la rente qu'il vous a servie durant vos trop longues années de séparation?... Au fait, de combien fut cette rente?
t — De cinquante mille francs, quand je m'éloignai de mon mari pour la première fois, à Toulouse; elle s'éleva à cent mille après la mort de M. Théodore Fuster, mon beau-père, le général étant entré en pleine possession de ses biens de famille.
< — Je ne me dissimule pas combien serait délicate la question que j'aurais à traiter avec votre mari. Mais une chose me rassure tout de suite : sa générosité, que j'ai vue à l'œuvre. Ainsi donc, madame, s'il vous était agréable qu'en lui écrivant...
« Elle m'a interrompu aussitôt.
« — Rien ne presse, m'a-t-elle dit... Ah! il n'est pas commode à une Trémière de la Sylve de tendre la main.
« Je l'ai quittée incontinent.
€ Le soir même, au monastère de la rue Oudinot, en notre salle capitulaire, j'ai réuni mes deux très vénérables Assesseurs, nos amis de la Paroisse du Jugement- Dernier^ et, pour me conformer à votre lettre datée du 5 juillet, j'ai eu l'honneur de solliciter leur conseil. Général, l'avis unanime de l'assemblée a été que vous deviez quitter la Touraine et rentrer à Paris.
« — Ma conviction est, a ajouté M°^® de Mérifons, que, pour vaincre, il n'a qu'à se montrer.
« A propos de cette excellente et sainte marquise, je ne veux pas oublier de vous transmettre une réflexion qu'elle a faite, au moment où j'allais lever la séance, et qui me paraît des plus judicieuses. Après avoir parlé de M. Stéphane Nadalewski avec une indulgence qui lui communiquait une vague odeur de fagot; après avoir touché un mot fort discrètement de la piété douce de M"^^ Nadalevs^ska; après avoir poussé l'enthousiasme pour vos amis jusqu'à prononcer une manière de panégyrique de M. Daniel Nadalev^ski, M°^« de Mérifons nous a rapporté l'impression fâcheuse qu'avaient produite sur madame la baronne vos promenades un peu folles à travers la Touraine.
€ — Quand je songe, aurait dit M""® Fuster à la marquise, qu'ils ont trouvé le temps de visiter Plessis-les- Tours, Marmoutiers, Sainte-Radegonde, Ghambord, les grottes Gouttières, et qu'ils n'ont pas eu une minute pour voir la colonie de Mettrây, cette œuvre admirable de charité I Dieu ne les occupe donc jamais?
€ Mon ami, comme préparation à votre retour ici et afin que le ciel bénisse vos projets, visitez Mettray et ouvrez votre main aux jeunes colons de M. de Metz.
« Maintenant j'entends, général, la double question que vous m'adressez :
€ — Tout cela accompli, obtiendrai-je le mariage de Madeleine avec Daniel?
t Je crois pouvoir vous répondre : — Oui.
f — Obtiendrai-je de rentrer dans l'union où doivent vivre les époux?
« — Eq son évangile, saint Mathieu raconte que Notre- Scigneur, interrogé souvent, souvent aussi se taisait : — Jésus autem tacebat, . « Je vous embrasse selon la terre, dans Tespérance du Paradis, où nous sommes attendus.
i Grégoire, S. 0. J.-D.
« En notre monastère du Jugement-Dernier, ce 10 juillet 1870. .
— Eh bien, philosophe de Bellevue, trouves-tu que le R. P. Supérieur ait mal défendu notre cause?
— Je trouve qu'il a très bien défendu la sienne... Un jour, à rhôtel Trémière, tu criais que la religion était tombée sur ton toit comme la foudre et que ta maison brûlait. Faisons la part du feu, et n'en parlons plus...
— Les enfants I les enfants I interrompit Fuster.
La calèche, en effet, venait d'apparaître à l'un des détours de la route de Vérefz,
Quelques jours après, par une ravissante après-midi de soleil clair, nos personnages du Pertuis gravissaient au petit trot la Tranchée et gagnaient le haut pays, audessus de Tours, David, ferme et droit sur ses étriers, allait en éclaireur; puis venaient Fuster et Nadalewski; puis enfin roulait la calèche, aux portières de laquelle cavalcadaient Madeleine et Daniel. Malgré une conversation fort animée entre le général et le philosophe, ce n'était pas eux qui faisaient le plus de tapage; la voix qui dominait toutes les voix, le rire qui dominait tous les rires, c'était la voix et le rire de Madeleine penchée sur la calèche et agaçant Louise David , que M"** Nadalewska tenait sur ses genoux.
— Petite mèreî petite mère! répétait Loulou, tendant ses jolis bras nus.
— Non ! non ! non !
— Aller à dada, implorait l'enfant, dont les yeux gonflés d'envie se gonflaient aussi de larmes.
— Pleurez à présent, mademoiselle!... Tune vois donc pas, sotte, que, si je te prenais sur mon poney, je serais capable de te laisser tomber...
— Petite mère! petite mh^e! gémissait Loulou.
Madeleine toucha la bride 'du poney et s'effaça derrière la calèche. Louise fut surprise et voulut sauter des genoux de M™* Nadalewska sur ceux de M"^^ Reiss, pour rejoindre sa marraine d'un bond. Mais elle se sentit reténue. Désespérée, furieuse, elle raidit les jambes; puis, levant la main, elle allait frapper un coup sur le visage placide de M™® Nadalewska, quand Daniel Tenleva d'un tour de bras et la campa en selle devant lui.
— Daniel! bon. Daniel! cria-t-elle.
Diamant, qui, dans les mouvements de son maître, avait éprouvé quelque contact aigu, se cabra, et, naseaux ouverts, crinière au vent, s'élança de toute la vitesse de ses jarrets.
— David ! appela Madeleine, épouvantée.
, Et le poney fit feu des quatre fers. Mais, avant que la jeune fille et le dragon eussent rejoint Daniel, celui-ci rétrogradait vers la calèche, souriant à Loulou qui le lui rendait.
— Si vous voulez que je la prenne, mon capitaine? disait David, dont le cœur paternel battait haut.
— As-tu peur pour elle?
— Oh! non, mon capitaine... Je sais bien que ma gamine ne risque rien,..
— Va-t'en voir si ces dames de la calèche ont besoin de toi. Loulou, mademoiselle et moi, nous prenons la tète de la colonne.
Madeleine et Daniel piquèrent des deux.
En cet endroit, la grande route de Tours au Mans se
334 iMADAME FUSTER
déploie rase, dépeuplée. C'est à peine si de maigres arbustes poussent çà et là à la pente des talus. Nos cavaliers allaient silencieux, écoulant le babil de Louise David, laquelle, rayonnante, manifestait sa joie en baragouinant toute espèce de questions tantôt au poney de Madeleine, tantôt au cheval de Daniel.
— Tu es bien fatigué, Diamant? disait-elle.
— N'est-il pas vrai qu'elle est ravissante, ma filleule ? demanda tout à coup la jeune fille.
— Ravissante ! répondit le jeune homme.
Et, se penchant comme pour respirer une fleur, il baisa le baby.
— Oh t que ça me fait plaisir que tu aimes les enfants, mon Daniel! murmura Madeleine.
— Il faut bien que j'essaye de vous ressembler un peu !
— Alors, tu trouves qu'il y a quelque chose à imiter chez moi?
— Tout.
— Tout, ce n'est pas grand'chose... Dis-moi quoi.
— Votre cœur d'abord, si bon, si doux, si...
— Tu t'arrêtes! Gageons que tu allais lâcher une sottise?...
— Si... aimant.
— Aimant t. .. Crois-tu que j'aime tout le monde !
— Vous aimez Louise David?
— Ah! pour celle-là I...
— Et moi? lui demanda-t-il, s'inclinant vers elle. Elle rougit.
— 0 mon Dieu I s'écria-t-il fou de joie.
Madeleine n'osa pas le regarder, et, tandis que Daniel, infléchissant à gauche, prenait le sentier entre les haies vives de Mettray, elle, ne gouvernant plus sa bête, ne se gouvernant plus elle-même, poursuivait sans y voir la grande route du Mans. Daniel courut au-devant d'elle, et rabattit le poney vers le sentier de la colonie. Madeleine fut d'une docilité admirable : sans parole, elle laissa sa monture marquer le pas à côté de Diamant, qui rongeait
son frein. Ils allèrent ainsi silencieux, lui, haletant, presque étouffé par l'espoir que Tamour, ainsi qu'une flamme, allait s'élancer du cœur de Madeleine enfin sensible, enfin ouvert à la passion; elle, heureuse, défaillante de trouble, bouleversée par mille sensations délicieuses, mais ressentant en même temps comme la soufïrance d'une blessure qu'on venait de lui faire et qui saignait.
— Petite mère! appela Loulou.
La jeune fille regarda sa filleule.
— Vilain Daniel I s'écria Louise David.
— Pourquoi suis-je vilain? lui demanda-t-il.
— Tu fais pleurer petite mhe,
— Loulou ! dit la marraine.
Daniel, qui ne pouvait apercevoir les yeux de Madeleine, celle-ci tenant sa face tournée du côté du chemin opposé au sien, devina, en effet, des larmes dans les notes singulièrement assourdies de sa voix.
— Vous m'aimez? vous m'aimez? implora-t-il.
— Oui, Daniel, je vous aime !
— 0 Madeleine!...
Il sentit une pluie chaude baigner ses joues, et lui aussi, tout honteux, tourna la tête de l'autre côté du chemin.
A une portée de fusil apparurent les maisonnettes de la colonie.
Mettray, comme chacun le sait, est une colonie pénitentiaire de jeunes détenus, créée vers 1839. Un homme de grand cœur, M. de Metz, conseiller à la cour de Paris, frappé d'une pitié douloureuse à la vue de tant d'enfants condamnés chaque jour pour des fautes commises sans discernement, et qu'on jette dans des maisons de correction d'où ils sortent rarement corrigés, songea à ouvrir à ces infortunés un asile aux champs. Là, non seulement on les appliquerait à la culture de la terre; là, selon leurs aptitudes, ils pourraient non seulement être exercés à des métiers qui les mettraient à même
plus tard de gagner leur vie honorablement; mais, sous rinfluence d'une direction douce, bienveillante, religieuse, on travaillerait à les délivrer peu à peu de la lèpre des mauvais instincts. Aidés par Idi Société patet^neile du département de la Seine, surtout par les dons généreux de M. de Bretignères de GourteiJles, M. de Metz choisit un terrain au pays de Touraine, et la colonie agricole de Mettray fut fondée.
En arrivant, Fuster, Adèle au souvenir de sa femme et de Phalippou, se dirigea vers la chapelle qui occupe le fond d'un grand espace, entre deux rangées de maisons dites Maisons de famille, Madeleine le suivait rayonnante d'intime joie, entraînant avec elle W^^ Reiss et M°*« Nadalewska, embarrassée de Louise David cousue à ses jupons.
— Quanta vous, monsieur 1... articula-t-elle s'adressant à Daniel et lui montrant la modeste sanctuaire de la colonie.
— Je viens! je viens!
Il se précipitait, lorsque Stéphane, le retenant :
— Il me semble que Madeleine t*a dit vous?
— Oui, mon père.
— C'est donc une transformation î
— Une transformation complète.
— Alors, elle t'a'dit?...
— Qu'elle m'aime ! qu'elle m'aime I...
Stéphane laissa aller son fils. Libre, Daniel ne fit qu'un bond et touchale seuil de l'église de Mettray; mais, comme il en franchissait la porte, le général reparut avec sa fille.
— Trop tard, monsieur, dit-elle au jeune officier. Fuster, muet, passa le bras de Madeleine au bras de
Daniel, et les jeunes gens s'élancèrent à travers un sentier herbu, pittoresquement encombré de rameaux, qui se trouva là tout exprès ouvert pour les recevoir.
Us allèrent quelques minutes sans trop savoir où, enlacés, confondus pour ainsi dire l'un dans l'autre,
rasant le sol, ravis, ne sentant plus la vie à force de vivre, heureux comme on ne saurait l'être qu'une fois ici-bas «ans mourir. Les pieds noyés dans les gazons abondants ainsi que dans une mer verte, les yeux perdus aux profondeurs des bois moutonnants comme des vagues, ils glissaient, mollement bercés par toute la nature qui se faisait la complice de leur amour enfin épanoui dans sa fleur et les enivrait de ses parfums capiteux.
— Assez l assez ! soupira Madeleine.
Et, par un geste alangui, elle parut repousser de ses lèvres une coupe qu'une main invisible lui aurait tendue et 'dont elle refusait d'épuiser la liqueur.
Daniel s'arrêta; puis il la regarda avec des yeux vagues, des yeux où l'âme, épandue à trop d'idées, de sensations, de désirs, avait besoin d'être rappelée. La jeune fille, inquiète, presque éperdue, eut un frissonnement. Piquée, au fond des bois, par le dard aigu de la passion, elle mesura de l'œil les sentiers broussailleux où ils s'étaient égarés, et eut peur.
— Mon Dieu ! soupira-t-elle, appelant du secours contre elle-même.
— Madeleine 1 ma Madeleine î...
— Nous sommes seuls... Retournons...
— Retournons.
Cette docilité extrême empourpra les deux joues de la jeune fille qui, d'un mouvement de la main, énergique et brusque, cassa une branchette de noisetier et s'en fit une manière de voile sur le front. Ils rétrogradèrent vers la colonie par le chemin déjà parcouru, Daniel modérant l'ardeur de Madeleine, acharnée à allonger le pas.
— Pas si vite I pas si vite ! suppliait-il, plongeant ses regards à travers le feuillage qui ne cachait qu'à demi les traits de la jeune fille, et lisant l'amour allumé partout sur son visage transfiguré.
Au détour d'une allée ombreuse, il essaya d'arracher le rameau de noisetier pour voir, voir encore, voir toujours Madeleine qu'il lui semblait n'avoir jamais vue. Elle se prit à courir pour sauver ces feuille» qui l'abri-
talent. Il la rejoignit d'un élan insensé et tendit de nouveau les bras vers la branchette.
— Je vous en conjure!... articula-t-eile péniblement.
— Pourquoi vous masquer ainsi?
— Je ne sais pas.
— Puisque je dois vous épouser, il faut bien que je sache si vous êtes jolie.
— Je suis laide.
— Ce n*est pas vrai... Moi, je vous trouve...
— Daniel, interrompit-elle avec un soupir de détresse, ô Daniel!...
— Madeleine!... s'écria-t-il, atteint parce cri.
— Vous dites que vous devez m'épouser...
— Puisque je t'aime beaucoup, ma Madeleine, et que tu m'aimes un peu.
Le rameau de noisetier glissa de sa main. Elle était fort pâle, et ses yeux humides paraissaient noyés de mélancolie.
— Si vous m'épousez, croyez-vous, Daniel, que nous serons heureux ?
— J'en suis sûr ! j'en suis sûr !
— Je pensais à cela dans la chapelle de Mettray, et je me disais : — « Qui sait si je ne ferais pas mieux d'entrer, en qualité de sœur de Saint- Vincent, à la crèche de la rue Saint-Julien-le-Pauvre?.,, »
— Sœur de Saint-Vincent !
— Combien peu de mariages tournent bien I
— Oh ! pour le nôtre I...
— Tenez, Daniel, voyez ma cousine Reiss. Elle n'est contente que lorsqu'elle est loin de son mari...
— M""® Reiss est une femme à la mode, et, tu sais, ma Madeleine, ces femmes-là...
11 osa lui prendre une main et l'entraîner. Après quelques pas, pliant sous le faix de pressentiments douloureux, encore une fois elle demeura fixe.
— Et David? dit-elle.
— David ?
— La vue de cet intérieur me navre... Un si brave
homme I... Est-ce parce qu'il lui a accordé la plus ravissante des enfants, que Dieu, chaque jour, le menace de lui ravir Rosalie?...
— Cher ange, que tu es triste et que je suis malheureux de ne rien trouver qui farrache à tes inquiétudes ! Ne m'en veuille pas. Je t'aime si complètement, et depuis tant d'années, qu'à la longue, à force de vivre en toi et par toi, j'en suis arrivé à ne pas savoir réagir contre l'impression, si fugitive soit-elle, de tes sentiments ou de tes pensées. Si je te vois gaie, je deviens fou; mais, en retour, si sur ton front passe le plus léger nuage, je suis comme atterré du coup. Oublie M™® Reiss. Qu'as-tu de commun avec cette poupée qui s'habille, se déshabille, se rhabille, et ne sait faire que cela. Oublie un peu cette pauvre Rosalie. Avec elle aussi tu n'as rien de commun, maintenant que la campagne t'a rendu la santé, et que te voilà la plus fraîche, la plus brillante, la plus belle fleur de ce bois...
— Et mon père, et ma mère, faudra-t-il les oublier également? se récria-t-elle, courant dans la direction de Mettray.
Il la rattrapa vite,
— Ecoute-moi, lui dit-il.
— Il est tard ; on nous attend sans doute.
Daniel, ne sachant plus à quel argument recourir, en proie à un désespoir immense, ne sut que plonger ses yeux débordant de toutes les émotions de son cœur dans les yeux grands ouverts de Madeleine. Celle-ci, éblouie, domptée, charmée, ne bougea plus, et ses lèvres, à son insu, balbutièrent :
— Parle, mon Daniel, mon ami, mon frère.,. — Ton frère, ton ami, ton...
— Fiancé, interrompit-elle.
— Oui, oui, murmura-t-il oppressé.
Puis, se remettant peu à peu à mesure qu'il l'admirait davantage posée devant lui, attentive, tendre, rougissante, doucement inclinée :
— Madeleine, dit-il avec une gravité singulièrement
courageuse, je ne jugerai point ton père et je ne jugerai point ta mère. Tous les deux me sont ciiers à cause de toi, et, si l'affection que je leur ai vouée dès Tenfance me fait regretter de ne pas les voir heureux, un sentiment bien naturel de respect m'oblige à ne pas m'immiscer en ce qui a pu les désunir. Certes, pressé de dire mon sentiment sur un point si délicat, je n'hésiterais pas à t'a vouer que, d'après moi, les plus grands torts viennent de j^me Fuster, entêtée à ne laisser à son mari aucune indépendance morale, à le murer dans sa religion comme dans un cachot. Mais encore un coup, ce n'est pas de tes parents que je demande à t'entretenir, c'est des miens. Regarde mon père, regarde ma mère...
— Oui, ils s'aiment bien.
— Nous nous aimerons comme ils s'aiment, murmura-t-il laissant déborder de ses paupières de grosses larmes délicieuses.
— Mon Daniel!...
Ils se remirent en marche, 'ne trouvant pas une parole et n'en cherchant pas, heureux de ce qu'ils ressentaient en eux-mêmes l'un pour l'autre, le cœur ouvert, aspirant l'amour qui autour d'eux se dégageait de toutes les choses et de tous les êtres, des oiseaux perchés sur les branches qui les regardaient passer en chantant, des arbres même, qui, pour leur créer un chemin triomphal, paraissaient écarter leurs troncs, leurs ramures, et leur découvraient le ciel s'arrondissant sur leurs têtes comme une arcade démesurée, faite de blocs de vermillon, d'azur et d'or; Noyés dans la pleine satisfaction d'euxmêmes, aux applaudissements de la nature emplie de la fête de leurs âmes, ils seraient ainsi allés éternellement à travers les sentiers de cette forêt propice, si, tout à coup, une voix, aux sommets qu'ils avaient atteints à grands coups d'aile, ne fût venue les frapper. Cette voix partait de la terre, qu'ils n'habitaient plus. Leurs yeux, aveugles d'extase,'s'ouvrirent, et, à quelques pas, ô douleur! ils aperçurent David.
— Mademoiselle I... criait le dragon.
Ils accoururent.
Fuster et Nadalewski, immobiles, s'entretenaient au beau milieu de la colonie. Us paraissaient impatients. Madeleine alla vers son père. Peut-être eût-elle balbutié quelque excuse à propos d'une absence trop prolongée; mais le général, dont la conversation avec Stéphane, sans que la jeune fille devinât pourquoi, avait un caractère d'animation qui frisait la violence, s'écria, s'adressant à son interlocuteur :
— ... Et je te répèle, moi, que, si ces Prussiens font les récalcitrants, nous passerons sur leurs casques pointus et irons à Berlin sans débrider nos chevaux.
— Toujours chauvin.
— Crois-tu les Français tombés si bas qu'ils ne soient plus capables de se battre ?
— Je crois qu'on ne fait plus la guerre avec du courage seulement.
— Et avec quoi la fait-on, la guerre?
— Avec de la science.
— « La guerre est un drame passionné et non une science exacte. » C'est Jomini qui a dit ça... Courons aux nouvelles : ce que nous apprend M. de Metz m'inquiète.
Ils bondirent en selle et partirent au galop.
— Eh bien I où vont-ils si vite ? demanda Daniel, lequel , ayant aidé sa mère à monter en voiture, s'était rapproché de Madeleine.
— Ils parlaient de la guerre, répondit-elle.
— De quelle guerre ?
— Je l'ignore.
La calèche avait franchi la porte charretière de Mettray, David s'était éloigné, et nos deux jeunes gens ne se décidaient pas à pousser leurs montures hors de la colonie. Enfin Diamant s'élança. Le poney le suivit.
— Trop vite I s'écria M°™« Nadalewska les voyant passer.
— Je veux avoir des nouvelles, répondit Madeleine. La Tranchée, le pont sur la Loire furent traversés en
volant. A l'entrée de la rue Royale, Madeleine et Daniel
découvrirent David tenant les chevaux de Stéphane et du général. Pauvres bêtes I le mors blanc d'écume, elles fumaient, elles haletaient.
— Où est mon père? demanda la jeune fille.
David montra une maison au coin de la rue. Aux murailles de cette maison un homme, un pinceau à la main, collait des affiches. Fuster et Stéphane se détachèrent du groupe compact des badauds. Le général rayonnait; le philosophe paraissait abattu, consterné.
— Qu'y a-t-il ? interrogea Daniel.
— Capitaine, la guerre est déclarée ! s'écria Fuster transporté d'enthousiasme.
— La guerre I
— Oui, mon fils, la guerre, articula Nadalewski gravement,
— Mon Dieu ! murmura Madeleine.
Et d'abondantes larmes, s'échappant du réservoir de son cœur qui crevait de toutes parts, noyèrent son beau visage, devenu subitement livide, glacé, comme si la mort, la hideuse, l'efl'royable mort, venait de le toucher de son doigt.
Dès le lendemain, tous nos personnages de Touraine arrivaient à Paris. La réception fut cordiale. La Paroisse du Jugement -Dernier, prévenue dès le matin, moins le comte et le vicomte de la Lavinière, se trouvait sur pied tout entière.
— Enfin, je vous revois I s'écria Thérèse.
Elle embrassa Fuster, puis Madeleine, et tendit la main à Daniel Nadalewski, lequel, ayant laissé ses parents gagner seuls la rue Barbet-de-Jouy, avait voulu arriver jusqu'à la rue Vaneau.
— Alors, général, vous venez pour reprendre du service? demanda M. de Roquebrun.
— J'espère bien, général, qu'on me permettra de me battre encore une fois pour mon pays.
— Mais, ce rhumatisme?...
— Je voudrais voir que le rhumatisme m'empêchât de monter à cheval I
— Affreuse décrépitude que la mienne 1 gémit M, de Roquebrun.
Le hasard avait placé Daniel à côté de ce vieillard, qui, en son temps, avait été un rude soldat. Remué par une douleur dont il comprenait l'étendue, bien qu'il connût peu M. de Roquebrun, il osa lui saisir la main, et, la lui serrant avec énergie :
— Mon général, lui dit-il, c'est un malheur pour la France d'être obligée, en ce moment, de se passer d'un officier vaillant et expérimenté à la guerre comme vous l'êtes. Mais, soyez tranquille, les exemples des anciens profiteront aux nouveaux.
— Messieurs, voilà le mari que je donne à ma fille! s'écria Fuster avec un élan d'orgueil magnifique.
On se regarda de toutes parts, et l'on se tut.
Enhardi par ce qu'il venait d'entendre, tandis que, dans divers groupes, on s'entretenait à voix chuchotante, mystérieuse, Daniel traversa le petit salon d'un bout à l'autre et rejoignit Madeleine, debout contre la porte vitrée du jardin. La petite mère sourit à celui que désormais elle avait le droit d'appeler publiquement son fiancé.
— 0 mon Daniel I... lui dit-elle, laissant transparaître quelque angoisse.
— Qu'as-tu, ma Madeleine?
— Vous vous souvenez de mes balsamines, de mes héliotropes, de mes géraniums, de mes reines-marguerites, qui s'annonçaient si bien avant notre départ?... Regardez !
— Tu sais, des prêtres... Il ne faut pas leur en vouloir, ces gens-là n'aiment pas les fleurs.
— Ça me cause une peine!...
On murmurait à la cantonade, et Ton ne paraissait nullement prendre garde à eux. Daniel, préoccupé de dérober à tant d'yeux profanes le visage bouleversé de la bien-aimée, poussa un des battants de la porte vitrée et entraîna Madeleine dans le jardin. Deux fois ils descendirent et remontèrent la grande allée du milieu sans prononcer une parole. La jeune fille contemplait les ruines^ le dépérissement de tout ce qu'elle avait planté, et le jeune homme, impuissant à arracher un mot à ses lèvres, s'appliquait à lancer son regard dans la direction du regard de Madeleine, essayant ainsi de se fondre plus intimement en elle, d'éprouver les mêmes sensations qu'elle et, avant de partir pour là-bas, d'où l'on ne revient pas toujours, de vivre une seconde de sa vie.
— Pourtant!.., murmura -t-elle enfin.
— Pourtant?
— Pourtant, si...
De gros pleurs se détachèrent de ses cils un à un, pareils à des diamants énormes, et tombèrent.
— Je te le jure, il ne m'arrivera rien.
— C'est que moi...
— Ohl parle...
— Ma mère m'aime, je le crois, et je l'aime aussi, je le crois... Mais mon père part... mais vous partez...
— Pour quelques jours.. •
— Gomme je vais prier pour vous deux !
Ils avaient quitté l'allée maîtresse du jardin, et suivaient un sentier serpentant dans le voisinage de la haute muraille de clôture. Daniel s'arrêta.
— Madeleine, lui soupira-t-il à l'oreille, c'est toi maintenant qui me dis vous,
— Mais...
— 7m, je t'en prie.
— Tu veilleras bien sur mon père au moins, puisque tu redeviens son aide de camp ?
— Avant que la mort ait atteint ton père, je l'aurai reçue.
— Oh! non... Non, non, je ne veux pas!
Elle se suspendit à son bras. Daniel la baisa cbastement au front.
— Une violette ! dit-elle, s'échappant.
— Gomme dans l'Allée du Roi, balbutia-t-il, immobile au milieu du sentier.
Madeleine, à moitié noyée dans les berbes hautes de ce coin perdu, où Tombre des grands murs entretenait quelque bumidité, rechercbait les touffes de violettes. Elle revint à Daniel, et, lui tendant sa récolte :
— Tiens! lui dit-elle.
Un bruit de voix, d'abord assourdi, puis s'accentuant davantage, résonna dans le lointain. On chantait.
— On célèbre donc les offices dans la chapelle? demanda Daniel.
— Écoute! répondit Madeleine.
Ces pauvres vers parvinrent jusqu'à eux :
« De Marie
Quon publie Et la gloire et les grandeurs.
Qu'on rhonore,
Qu'on IHmplore, Elle règne sur nos cœurs!... »
— Ce n'est pas ici, dit le jeune homme.
— Non, c'est dans le jardin de la maison mère des Filles de la Charité, dont nous ne sommes séparés que par cette muraille... J'aime un peu mieux les sœurs de Saint- Vincent que les so^rs du R. P. Phalippou, ajoutât-elle, attentive au chant.
— Et moi aussi, je les aime mieux.
— Si tu connaissais la sœur Bénédicte I A la crèche Saint-Julien-le-Pauvre, elle est la mère de cent enfants au moins...
— Et tu voudrais peut-être avoir une si nombreuse famille, toi?
— J'ai ma Loulou toujours...
— En attendant...
— En attendant?
Daniel n'eut besoin que d'un regard pour laisser deviner une pensée qui le transportait.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! soupira-t-elle, portant une main à son cœur.
Ils étaient parvenus à l'endroit le plus solitaire, le plus épais du haut taillis qui, bien avant les murailles, clôture le jardin de l'hôtel Trémière.
— Mon Daniel, lui dit-elle, demain peut-être tu partiras... Permets-moi de te faire un cadeau... Des violettes, ça se fane comme toutes les fleurs... Je veux te donner quelque chose qui ne se fanera jamais, et qui, je le sais, te sera une protection au milieu des dangers. . . Acceptes-tu mon présent?
— Si je l'accepte î
— Prends garde, il va t'imposer des devoirs, ce présent de ta Madeleine.
— Vitel vilel
Elle disparut derrière un tronc, et lui, dont l'œil transperçait Fécorce épaisse des arbres; la vit défaire trois ou quatre boutons de son corsage, puis, des profondeurs de sa jeune poitrine haletante, amener par un fil deux petits carrés de drap brun.
— Ton scapulaire? dit-il.
— Oui, répondit-elle, le lui tendant tout chaud d'ellemême, de son amour ensemble et de sa foi.
Il le couvrit de baisers et le serra parmi les violettes parfumées.
— Ma mère, dit-il, te remettra mon présent, car moi aussi je veux t'en faire un. C'est une bague très ancienne dans ma famille. Tu la recevras, n'est-ce pas?
— Oui.
— Ohl comme je conserverai ton scapulaire!
— Tu me promets de réciter, chaque matin, un Pater et un Ave?
— Je te le promets.
— N'oublie pas la sainte Vierge... surtout avant la bataille...
Madeleine, en jetant ces phrases entrecoupées, regagnait à tire d'aile, ainsi qu'un oiseau blessé, la maison ouverte là-bas, qui allait l'abriter comme un nid.
— Comment, le général n'est plus là? demanda Daniel, étonné de voir le salon désert.
— Non, mon capitaine, lui répondît David; le général est avec madame la baronne et le R. P. Phalippou... Il n'était pas descendu de voiture, que tout le Jugement- Dernier lui tombait sur le dos.
— Nous devions aller ensemble au ministère de la guerre...
— Alors, mon capitaine, vous comptez servir sous les ordres du général Fuster?
— Certes!... Et toi donc, est-ce que tu ne seras pas de la partie, mon vieux?
— Par exemple I je les déteste bien trop, ces sacrés Prussiens de la Prusse! Ohl puis moi, voyez-vous, je ne suis content que lorsque je flanque des coups à quelqu'un... Tenez, mon capitaine, pour en revenir à ces meurt- de-faim du Jugement-Dernier, croyez-vous que je n'aurais pas débarrassé l'hôtel Trémière de cette racaille, si le général m'avait laissé mettre la main à la trique? Il s'en passe des choses ici I...
— Que se passe- t-il?
— Moi, mon capitaine, je ne suis pas aussi bête qu'un conscrit, et j'y vois clair dans les manigances de ces genslà. Le Jugement-Dernier en veut à la bourse du général, et, puisque vous devez épouser Mademoiselle, veillez au sac; autrement...
— Autrement?
— Autrement, vous le trouverez vide à votre retour, parbleu !
— Cela m'est bien égal I
— Bon, bon... Suffit... N'en parlons plus... Laissons plumer le général à ras de la peau, comme une volaille chez Tarabel, laissons-lui faire son testament...
— Comment, on a osé!...
— Ah I ah ! ceci vous réveille 1
— Tu n'es qu'un insolent, toi ! Que m'importe le testament de M, Fusterî Est-ce que j'ai besoin de la fortune de M. Puster? Ce qui m'est douloureux, imbécile, ce qui me navre comme toi, plus que toi, c'est de voir notre pauvre général, à peine arrivé, redevenir la proie de M. Phalippou. Si, quand il n'avait qu'une idée en tète : courir avec moi au ministère de la guerre, ce prêtre a pu le conduire ailleurs, l'occuper d'autres affaires que de l'énorme affaire qui nous amène à Paris, que n'ai-je pas à craindre pour mon mariage?...
— Us étaient plusieurs qui travaillaient à le dégoter, principalement madame la baronne, puis Ganitrot et Barandon... J'ai tout entendu, et, s'il vous plaît, mon capitaine, de fourrer le nez dans la marmite du Jugement-Dernier, je vas vous la découvrir... Quand nous sommes arrivés, Rosalie ne se soutenait plus. Tarabel a servi tout de suite à ma malade un consommé sur le bord de la grande table de la salle à manger... Rosalie se sentait si faible que je lui ai demandé de se reposer là un peu, avant de monter dans nos chambres... La porte de la salle à manger était entr'ou verte... Vous comprenez... Par exemple, quand j'ai entendu le général dire qu'il vous accordait Mademoiselle, peu s'en est fallu que je n'éclatasse de rire, tant j'étais content... Mais les autres ont parlé à leur tour. C'est la grosse voix de Ganitrot qui a commencé; puis c'a été un véritable feu de peloton. Ghacunaépaulé son arme...
— Que disaient-ils?
« — Il faudra peut-être prendre des dispositions... > Pan I G'était M. de Kermareck. t — On ne meurt pas pour faire son testament...» Pan! G'était le duc de Vialemont. « — Mon ami, agissez selon votcp cœur... » Pan! C'était madame la baronne. « — Les notaires n'ont jamais tué personne... » PanI C'était Barandon. t — Général, je prierai pour vous!» Pan! C'était M""« de Mérifons. t — Pourtant, si vous ne deviez pas revenir !,.. » Pan! Pan! G'était un second coup de madame la baronne...
— Et M. Phalippou?
— Ma foi, mon capitaine, celui-là n'a pas brûlé une amorce. Il est si malin î
— Et le général?
— Oh! pour lui, criblé comme une cible, il a lâché sa langue à la fin des fins. Il a raconté que, depuis longtemps, il avait comme ça dans la tète, en cas de malheur, d'assurer à sa femme la plus grosse partie de sa fortune...
Le roulement d'une voiture ébranla le pavé de la cour.
— Les voici, mon capitaine, murmura le dragon, la parole coupée et se sauvant.
Daniel, résolu à ne pas perdre de vue le général, à le surveiller, laissa tomber la main sur le dossier d'un siégé, l'amena à lui et s'assit. Il n'était pas seul depuis une minute, que la porte du petit salon s'ouvrit toute grande. La baronne passa, non de cette allure discrète, presque silencieuse, qui communiquait à sa démarche le caractère de je ne sais quelle hautaine réserve, mais bruyamment, avec fracas. Daniel, qui s'était mis debout, par un coup d'oeil rapide remarqua, sur le visage de la dévote, ordinairement pâle et froid, des couleurs vives qui le rajeunissaient d'un éclat inconnu.
— Madame... murmura-t-il.
— Gomment, vous êtes là, mon cher enfant?
Ces trois derniers mots étaient partis de rentier épanouissement de son cœur, sans qu'elle eût eu le temps d'y songer, peut-être de les retenir.
. — 0 madame, comme je vous remercie!
— N'avez-vous pas toujours été l'enfant chéri de la maison?
— Alors, je puis partir avec la certitude qu'à mon retour?...
— Vous pouvez partir avec cette certitude. Promettezmoi seulement d'être un parfait catholique. Mon mari, auquel je suis désormais incapable de rien refuser, tout à l'heure, devant le R. P. Supérieur du Jugement-Dernier, s'est porté garant de votre religion, et j'ai consenti sans
arrière-pensée à vous accorder la main de Madeleine.
— Madame, je tâcherai de devenir un parfait catholique...
— Le général est chez vous, rue Barbet-de-Jouy. II avait hâte de voir votre père, pour lui annoncer mon entier acquiescement à leurs projets.
Elle lui sourit gracieusement et lui adressa un geste de congé.
M°* Puster suivit Daniel des yeux.
— C'est un noble jeune homme, murmura-t-elle. Puis, rétrogradant vers le petit salon à pas réfléchis,
embarrassés pour ainsi dire de pensées, ces mots tombèrent de ses lèvres un à un :
— Le Jugement-Dernier î... Quelle Œuvre 1 .. . Le Jugement-Dernier vivra... Cent mille livres de rente assurées par-devant notaire, c'est quelque chose, cela...
Elle ne s'arrêta pas dans le salon , trop petit pour contenir les transports de son allégresse; elle gagoa le jardin, et prit plaisir à s'y égarer, rêvant du ciel, de l'Ordre du Jugement-Dernier, du R. P. Supérieur, entrevoyant la place qu'ils occuperaient, elle et lui, peut-être côte à côte, là haut, devant le trône de Dieu, dans le Royaume qui ne doit pas finir.
La guerre, qui soulevait tant d'enthousiasmes à la fois et tant d'anxiétés, laissait la Paroisse du Jugement-Dernier en une parfaite quiétude. Le départ du général, chargé du commandement d'une division dans le premier corps d'armée, et qui emmenait Daniel en qualité de premier aide de camp, se fit sans aucune solennité religieuse, comme on n'aurait pas osé l'espérer. Fuster, après avoir retenu longtemps dans ses bras Madeleine en larmes, s'était acheminé vers le péristyle de l'hôtel, où une voi*
rure l'attendait. Là, encore une fois, il embrassa sa fille, que Daniel couvait d'un regard ardent, sa femme, muette et pâle, le R. P. Supérieur, puis s'éiaiîça vers la gare de l'Est.
Nadalewski et sa femme passèrent désormais plus de temps rue Vaneau que rue Barbet-de-Jouy. M"' Fuster les accueillait avec une cordialité afiTectueuse qui leur fut comme une bien douce consolation, quand leur enfant unique venait de les quitter. Tout entière, d'ailleurs, à l'Œuvre du Jugement-Dernier, laquelle, disposant de ressources nouvelles, allait prendre , par la fondation d'un noviciat de Sœurs à Lormières un développement plus considérable ; réclamée à la crèche Saint-Julien-le-Pau vre, à l'Orphelinat de la paroisse Saint- Séverin, la baronne quittait quelquefois l'hôtel Trémière dès le matin et n'y reparaissait que le soir, ne se soutenant plus de fatigue et de faim.
— 0 maman, maman, vous vous tuerez! lui dit un jour Madeleine.
— Qu'importe! répondit-elle.
— Et moi, maman? et moi?
Mme Fuster, avec son consentement au mariage de sa fille, avait donné comme sa démission de mère. Aux doléances de Madeleine, elle montra les Nadalewski.
— Ils me remplacent, dit-elle, et ils continueraient à me remplacer, si...
— Oh! maman, je vous en prie, vivez I
— Vivre, ma pauvre Madeleine, c'est mourir un peu à chaque heure, et mourir, c'est...
— Ma chère amie, je vous en conjure, ne parlez pas de la mort, implora la mère de Daniel.
— ...Et mourir, poursuivit la mystique, c'est renaître, c'est voir Dieu...
— Pensez à mon père, maman, il vous aime tanti
— Votre père fait son devoir, et Dieu lui communiquera la force de vaincre.
Le noviciat de Sœurs à créer devint une si grosse affaire, il absorba à ce point la pensée de Phalippou et de ses adeptes, qu'ils n'entendirent ni le canon de AA^is^ sembourg, ni celui de Frœschwiller, ni celui de Forbach. Le 6 août, Tarmée allemande, noyant nos divisions incomplètes dans ses masses profondes et continues comme les flots de la mer, eut beau déborder notre frontière, la crever sur deux points, nos divins égoïstes de l'hôtel Trémière n'en continuèrent pas moins à discuter avec calme la construction de nous ne savons quelle piètre bicoque sur les bords de TArbouse, dans le plus misérable des diocèses pyrénéens. Que leur importait, à ces saints, que le prince royal de Prusse eût envahi la chère Alsace, si française; que Steinmetz foulât la Ijorraine, la terre classique de la vaillance, et poursuivît, mitraille aux reins, les troupes débandées deFrôssard; que leur importait la patrie terrestre, humiliée sous le pas lourd du Germain, criblée de boulets, saignant de mille blessures, puisque*, au-dessus de leur front, la patrie céleste gardait son immobilité sereine, radieuse, que rien n'y était troublé, que les pavillons éternels où ils se voyaient réunis par delà la tombe resplendissaient à jamais de magnificence et de gloire, et qu'ils pouvaient chanter toujours, mêlant leurs voix aux voix des anges : € — Quant dilecta tabernacula tua, Domine virtutuml »
Mais si les premiers désastres de cette épouvantable guerre laissaient inattentifs et froids les fidèles de la Paroisse du Jugement- Dernier, ils troublaient profondément Madeleine, M"« Nadalewska, Stéphane.
— Et dire que mon fils ne nous envoie pas un mot! gémissait M"® Nadalewska.
— Pourvu qu'il ne soit rien arrivé à mon père, à Daniel, à David I se lamentait Madeleine.
— On m'a donné de bonnes nouvelles d'eux au ministère de la guerre, disait Stéphane.
Et, en articulant ce mensonge, il éprouvait un véritable déchirement.
Une après-midi, l'hôtel Trémière se trouvait vide du
Jugement-Dernier, convoqué à TOrphelinat de la rue Sainl-Séverin. Après avoir dix fois monté, descendu, remonté, redescendu la large allée médiane du jardin, Stéphane et sa femme, fatigués, se disposaient à s'asseoir sur un banc, quand Madeleine :
— Ma mère Nadalewska, faites-moi un plaisir, un • grand plaisir, dit-elle.
— Ce que tu voudras, enfant, lui répondit-on.
— Menez-moi à Notre-Dame-des- Victoires.
— A Notre-Dame-des- Victoires I intervint Nadalewski. La jeune fille, intimidée, courba la tête.
— Ohl murmura-t-elle, vous, vous ne croyez pas aux choses saintes de la religion, je le sais ; mais votre femme y croit, elle, et...
— Que pensera ta mère, si, en rentrant, elle ne te retrouve pas à la maison? objecta M™* Nadalewska.
— Ma mère sera contente que j'aie pensé à faire brûler un cierge à Notre- Dame-des-Victoires, afin que la sainte Vierge préserve mon père et préserve mon Daniel...
— Partons I balbutia Stéphane.
L'église était pleine; çà et là, des femmes plutôt enveloppées que velues de longues robes noires, les traits cachés sous d'immenses voiles de crêpe. Dans le recueillement général, de temps à autre détonnait le sanglot d'une poitrine qui se brisait. Madeleine, courageuse malgré les deuils qu'elle heurtait au passage, tirant à elle Nadalewski, s'avança vers la chapelle de la Vierge. Les triangles, les cylindres dorés destinés à la crémation des cierges, étincelaient, chargés, surchargés, criblés. De la base au sommet, sur toute l'étendue des circonférences, ce n'était qu'une lumière, dans laquelle la cire fondait à vue d'oeil.
Tandis que leurs cierges se consumaient rapidement, Madeleine et M"*' Nadalewska, à genoux sur la dalle nue, récitaient, les yeux tournés vers la statue de la Vierge, la dizaine de chapelet obligatoire. Stéphane, demeuré debout, les bras croisés sur la poitrine, réflé-
chissait. Notre philolophe était confondu : lui qui, dans YEssai sur les miracles^ avait attaqué le culte des statues, des images, les processions, tout le côté pittoresque et décoratif du catholicisme, était confondu de se trouver actuellement dans une église. Certes, sa main ne s'était pas allongée jusqu'aux cierges étalés en une corbeille ; il n'avait rien accroché aux tenons des triangles et des cylindres enflammés. Madeleine et sa femme avaient tout fait. Mais eût-il fallu une longue prière de l'une ou de Tautre de ces deux personnes aimées, pour que Torgueil de son esprit sacrifiât à Tidolâtrie? Le sentiment qu'il acquit de sa faiblesse , lui procura la plus accablante des humiliations. Que valaient ses études, que valaient ses ouvrages, si, au premier échec de la vie, à la première menace de catastrophe, la religion, disparue, abolie, devait s'imposer à l'homme comme une consolation inévitable, nécessaire, si l'homme, chaque fois que le malheur lui mettait le poing sur la gorge, était voué à ce cri : — t Mon Dieu ! mon Dieu I »
Eh bien, noni il y avait mieux à faire qu'à se traîner dans la servitude de ce Dieu, si redoutable à la fois et si indispensable à tous : il y avait à se conserver homme, à se créer en soi et par soi des ressources capables de suffire dans les circonstances les plus tragiques... Rasséréné par ces pensées fortes, Stéphane releva son front superbe et promena des yeux paisibles sur les murailles de la chapelle de la Vierge, chargées à^ex-voto : cœurs d'or et d'argent, bracelets, scapulaires richement brodés, bijoux de toutes sortes. Il se sentit touché au coude* C'était Madeleine.
— Que veux-tu î
— Que vous récitiez cette courte prière dans mon livre. Un simple Ave Maria, ce n'est pas long.
Elle posa son doigt sur les lignes.
— Mais, chère enfant...
— C'est pour Daniel, mon bon père Stéphane, c'est pour mon Daniel.
Il la regarda. Elle était prête à fondre en larmes.
— Oh! ne pleure pas!..'.
Et, pliant les genoux, lisant sans y voir, il récita VAve Maria. Gomme il faisait mine de se retirer, Madeleine le retint.
— Ce n'est pas fini, lui-dit-elle.
— Quoi encore?
— Voyez-vous ce clou vide là-bas, à la muraille, à gauche deTautel?
— Eh bien ?
— Moi, je ne pourrais pas traverser cette foule, mais vous... Tenez, allez passer ma bague à ce clou.
— Y penses-tu?
— Je la donne à la sainte Vierge.
— La bague de Daniel I
— Ah! si, pour sauver mon Daniel, il ne fallait que suspendre mon cœur à ce clou!...
Elle eut un geste sublime vers Tautel.
Nadalewski saisit la bague qu'on persistait à lui tendre et courut l'accrocher au mur.
Stéphane passait son temps à lire les feuilles publiques, à quêter des informations de toutes parts. Sorti de bonne heure de chez lui, il n'y rentrait souvent qu'à la nuit, écrasé des coups qui écrasaient la patrie. Dans les premiers jours de la lutte à notre frontière de l'Est, toutes les préoccupations de sa tête, toutes les inquiétudes de son cœur avaient été pour son cher Daniel. Maintenant, ses angoisses empruntaient au caractère tragique des événements quelque chose de plus désintéressé, de plus noble, de plus grand.
— Mais, enfin, que dit-on? lui demandait sa femme.
— Dans Paris, on ne dit rien, on attend.
— Où est Mac-Mahon?
— Il a quitté Reims avec son armée.
— Pourquoi a-t-il quitté Reims?
— On pense qu'il marche au devant de Bazaine, rejeté sous Metz.
— Tout à l'heure, à l'hôtel Trémière, le R. P. Baran-
don lisait YOptnion catholique. J'entendais mal et je n'ai retenu que des noms propres. Qu'est-ce que Borny V
— Une bataille perdue.
— Et Gravelotte?
— Une bataille perdue.
— - Et Saint-Privat-la-Montagne? -
— Une bataille perdue.
— On ne s'était donc pas préparé à cette affreuse guerre?
— On a poussé la France nue au-devant d'un homme bardé de fer de la tête aux pieds.
— Et notre Daniel?
— C'est un homme. Comme il s'est battu à Frœschwiller, à travers ces affreuses vignes!... Tu vois ce que dit de lui Fuster dans chacune de ses lettres. Il Ta déjà proposé pour le grade de commandant... Noble et cher filsl...
Cependant Paris, cette mer immense et terrible, dont le bruit de nos premiers désastres, ainsi qu'un souffle d'orage, avait troublé la surface tranquille, commençait, par la persistance de nos malheurs, à soulever ses vagues profondes de tètes et à les entre-choquer violemment. Depuis Borny, Gra vélo t te, Saint-Privat, les ateliers, les usines, à moitié vidés déjà par l'organisation dé la garde mobile, avaient dégorgé le demeurant de leur personnel sur le pavé. On n'avait plus le cœur à travailler : il fallait se battre et sauver la patrie en danger. C'est alors que des multitudes, effarées par une douleur sans nom, roulèrent à travers la ville, implorant des fusils, des cartouches, hurlant la Marseillaise comme un cri désespéré vers le ciel, accompagnant jusqu'à la gare de l'Est, avec des applaudissements frénétiques, les régiments qui avaient la chance de partir pour là-bas, échangeant avec les soldats d'ardentes poignées de main où se mêlaient des pleurs.
Au milieu de cette situation générale des esprits, éclata, pareil à un glas de mort, la sinistre, l'épouvantable nou-
velle de la déroute de Sedan. Après la prostration de quelques heures, ce fut un déchaînement effroyable de colères, de haines, de fureurs. Le flot populaire, déjà grondant, subitement accru de tous ceux qui avaient espéré contre l'espérance, déferla sur les Tuileries et emporta l'Empire, effaré de sa prompte ruine, humilié du délaissement de la nation, qui, la veille encore, Tacclamait solennellement dans ses comices et désormais ne le connaissait plus.
Nadalewski avait assisté à ce spectacle d'un peuple se ruant contre un prince élevé tout dernièrement sur le pavois, et si l'homme de parti, le républicain, s'en tenant à la superficie des choses, se déclarait satisfait, rhomme de pensée, le philosophe, habitué à les pénétrer plus ayant, était navré. — Dans ce bouleversement périodique des institutions, quelle légèreté! pensait- il. La France se corrige sans cesse, ainsi qu'un auteur corrige ses épreuves. Quand l'œuvre de la Révolution sera-t-elle terminée? quand s'imposera-t-elle à tous?
Après des angoisses qui, à certains moments, leur laissaient à peine un souffle de vie, M™« Nadalewska et Madeleine, sans nouvelles du général, de Daniel, se résignèrent, comme Stéphane, comme M"' Fuster, à attendre une lettre patiemment.
— Sans doute ils font route vers FAllemagne et ne sont pas en position d'écrire, dit la marquise de Mérifons.
— Mais, madame, nous sommes aujourd'hui le 14 septembre, balbutia M™® Nadalewska.
— Et voilà douze longs jours qu'on s'est battu, ajouta Madeleine.
— Demain, conclut la baronne, le R. P. Supérieur célébrera dans notre chapelle une grand'messe des Morts pour les victimes de la guerre. Nous prierons Dieu de toutes nos forces, et Dieu nous rendra ceux que nous aimons.
Le lendemain, en effet, dès huit heures, les fidèles de la Paroisse se trouvaient réunis à Thôtel Trémière. Le
petit salon ne suffisant pas à contenir pareille affluence, le flot avait débordé jusque dans le jardin. La baronne parut sur l'esplanade du perron. Elle était entourée de Madeleine et de M"' Nadalewska, affaissées, se soutenant à peine. A quelque distance , les suivait Nadalewski, Tatlitude ferme, mais le visage bouleversé, presque livide. Ils descendirent les degrés du perron, marchant vers M*"® de Mérifons.
— Du courage, ma chère Thérèse! murmura la vieille marquise.
Puis, enveloppant de ses mains d'une blancheur de cire les deux mains de la mère de Daniel :
— Madame, vous ne tarderez pas à recevoir de ses nouvelles.
Enfin, pressant Madeleine contre sa poitrine : .
— Dieu garde le général et le capitaine, mon enfant.
Gomme la baronne, M"*^ Nadalewska, Madeleine acceptaient des sièges, la cloche de la Paroisse ébranla rhôtel.
— Le R.P. Supérieur entre dans la cour, dit M"** Fuster.
Avant que notre conciliabule d'élus, au repos à Tombre des charmilles, se fût remis sur pied, Phalippou, entouré de ses deux Assesseurs, se montrait au seuil de la porte vitrée du petit salon.
^ 0 mon Dieu I s*écria la baronne, qui, avant tout le monde, avait discerné Tair singulièrement contristé du R. P. Supérieur.
La Paroisse se rua vers le perron.
— Je vous en prie, monsieur, dit Nadalewski, arrivé le premier auprès du moine, s'il nous est arrivé malheur, ne parlez pas devant ma femme...
— D'irréparables malheurs, gémit-il. Le coup m'a été terrible.
— Mon père est mort, sanglota Madeleine.
— Non, mademoiselle, non!
— Alors c'est mon fils? s'écria M"*' Nadalewska.
— Non, non !
— Il y a quelque chose de cruel, monsieur... articula Stéphane, indigné.
— Monsieur, riposta le moine, si, en défendant la France contre ses ennemis, le général et le capitaine avaient été tués, le malheur serait immense pour M"' Fuster, pour M"* Nadalewska, pour vous. Mais, sans parler des consolations qui vous viendraient de nous tous, vous puiseriez quelque force contre la douleur dans le sentiment de fierté que laisse toujours après elle une mort glorieuse... Je dois vous avouer qu'en ce moment il ne s*agit pas de la France pour moi, il s'agit de Rome.
— De Rome? interrogea la baronne, atteinte.
— Son Éminence le cardinal Maffeï m'écrit ce matin des choses désolantes. Le roi de Sardaigne, Victor- Emmanuel II, marche sur Rome, et menace de s'en emparer. Or la Ville Éternelle, vide de nos soldats, appelés à la frontière, n*est pas en mesure de se défendre. Qu'arrivera-t-il? Garibaldi, ce fléau de notre civilisation, va-t-il renouveler à Rome les scandales de Naples et de Palerme? Que deviendra TÉglise dans ce tourbillon de tempêtes? Que deviendra le Souverain Pontife? Se trouvera-t-il quelqu'un d'assez saint t pour soutenir la face d'un Dieu irrité : Ante faciem frigoris ejus quis susti' nebit? »
Les fronts étaient courbés, les têtes humiliées, les cœurs contrits.
— Je retourne au ministère de la guerre, dit Nadalewski. Peut-être aura-t-on reçu des dépêches depuis ce matin.
Notre philosophe fendait les flots pressés des assistants, (juand le frère Unigenitus, effaré, cria :
— David, madame la baronne> David!
En efîet, un homme, enveloppé d'une longue houppelande grisâtre à brandebourgs effiloqués,. que retenait à la ceinture une sangle de cuir usée, entra. C'était David, mais David méconnaissable, la barbe inculte, les cheveux sales, la face terreuse, presque noire, tenant à la main une loque de fourrure qui lui servait de bonnet.
— Pardon... excuse... balbutiait-il... Vous savez, c'est comme ça...
M"' Fuster fit un pas vers lui.
— Quoi que vous ayez à m'apprendre, mon ami, parlez ! dit-elle.
Le vieux soldat regardait tantôt à droite, tantôt à gauche, et se taisait.
— Mademoiselle va bien au moins? demanda-t-il tout à coup.
— Et mon père? et Daniel? s'écria la jeune fille, s'éehappant des bras de M"' Nadalewska.
— Oh ! le général, il s'est tiré de la bagarre sans perdre un cheveu... Présentement, il se mange le sang à la citadelle de Mayence...
— Et Daniel? insista Madeleine, l'interrompant.
— On ne sait donc rien par ici? interrogea le dragon, saisi d'un trouble subit.
— Non, par ici, on ne sait rien, articula Stéphane.
— Eh bien... je vous raconterai tout ça, monsieur Nadalewski... J'en ai vu, allez, des choses, depuis Wissembourg jusqu'à Sedan... Pour le capitaine, — pardon, pour le commandant, car M. Daniel reçut la grosse épaulette après l'afl'aire de Beaumont, — une petite égratignure au front...
— Alorâ, mon lils vit? s'écria la mère de Daniel.
— Dieu de Dieut...
— Où est-il?
— Quant à ça, je n'y vois que du feu... Vous comprenez, on ne pouvait pas caserner toute l'armée française à Mayence. Les uns sont allés plus. loin, les autres plus près, d'autres sont encore à patauger dans la presqu'île d'Iges... Peut-être, à cause de sa petite blessure, Ta-t-on retenu dans quelque ambulance...
Les oreilles avides de Stéphane entendaient non seulement les paroles du soldat, ma;is elles étaient attentives au son de sa voix, laquelle, après un éclat bruyant, s'obscurcissait et semblait expirer sur les syllabes plutôt qu'elle ne les articulait. Habitué de longue main aux travaux minutieux de l'analyse physiologique, pour peu qu'un balbutiement se produisît dans l'accentuation, Nadalewski tremblait. Il entrevoyait là l'effet d'une émotion intime profonde; et d'où pouvait dériver cette émotion, sinon de la vérité qu'on refoulait et qui luttait pour éclater au grand jour? Une remarque encore qui lui apportait la conviction désespérante de quelque affreux malheur, c'est que, si le dragon pouvait regarder M"* Fuster en face, il s'en fallait qu'il eût cette attitude ouverte et franche quand lui-môme Tinterrogeait. Ce père, mordu par ses inquiétudes comme par les gueules envenimées d'une légion de serpents, puisait partout désormais la certitude d'une catastrophe. Pensant à sa femme, pensant à Madeleine, il se décida à ne pas soumettre la loyauté du soldat, capable d'un aveu brutal, à une plus longue épreuve, et, lui lauçant un regard chargé de toutes les angoisses de son âme :
— Nous vous remercions, David, lui dit-il, des bonnes nouvelles que vous nous apportez du général et de mon fils. Vous devez avoir besoin d'embrasser votre femme, votre enfant...
Le dragon sortit.
— Mesdames et messieurs, la messe ! articula Phalippou.
Il entra dans la chapelle, où le suivit, empressée, la foule de la Paroisse, M"*' Nadalewska tourna vers son mari un visage anxieux. Stéphane la rassura paf un sourire.
— Assiste à la messe en compagnie de Madeleine, luidit-il. Daniel vit, c'est l'important. Avec les indications que je tiens de David, peut-être pourra-t-on m*apprendre, au ministère, dans quelle ville est interné notre fils. Je cours rue Saint-Dominique.
En traversant le vestibule, Stéphane s'arrêta: la lêle lui tournait. Il projeta ses mains dans le vide, cherchant un appui contre cette défaillance subite. Le bout de ses doigts tendus toucha le dossier d'une antique banquette. Il s y assit. Il resta là plus de dix minutes, anéanti, mort. Use leva enfin, et, au lieu de gagner la cour de l'hôtel pour voler au ministère de la guerre, il marcha vers le grand escalier conduisant à la chambre des Tapisseries et plus haut jusqu'aux combles de la maison. L'escalier aux magnifiques proportions monumentales était désert, silencieux. On eût dit que Stéphane avait peur de franchir la rangée de marches devant lui. Privé de forces, il colla son dos contre la muraille et attendit. C'est à ce moment d'accablement suprême, d'absolue prostration de tout son être que ce père, déchiré par le sentiment invincible de la plus irréparable des. pertes, fut atteint d'un coup d'aiguillon terrible. Quand il se sentait mourir de la mort trop certaine, hélas t de son fils, des voix cruelles s*élevèrent, ébranlant l'hôtel Trémière des chants funèbres de la liturgie romaine.
Requiem xternam.,. entonnait le lutrin de la Paroisse du Jugement-Dernier.
Nadalewski, ayant gravi l'escalier d'un élan fou, erra longtemps à travers un labyrinthe de couloirs étroits, obscurs, s'entre-croisant sous l'immensité des toitures.
— David I David! appela-t-il.
Le dragon parut.
— Eh bien, David?
^ Eh bien, monsieur Nadalewski...
— Je veux savoir la vérité I
— Mais, monsieur Nadalewski, je.*. Venez donc un moment ici., •
Stéphane entra.
— Ah I mon bon monsieur Nadale wski î . .. gémit Rosalie, qui sanglotait.
— Mort, Daniel, mort! s'écria Loulou.
Stéphane tomba sur une chaise, balbutiant sans pieurer :
— Mon fils... mon fils...
David et sa femme Tentourèrent.
— Allons, monsieur Nadalewski, lui murmurait Rosalie, du courage... Pensez à M™« Nadalewska, à Mademoiselle...
— Si vous saviez comment est mort le commandant! dit David. Croyez-vous que tout le monde ait la chance de mourir comme ça à l'ennemi, après avoir lutté avec vingt-cinq hommes contre tout un régiment prussien!... Tenez, moi, j'ai femme et enfant, et, malgré tout, je voudrais être resté là-bas avec les autres dans le canal de la fabrique Bergonnier...
— Vous étiez donc de ces vingt-cinq hommes, vous? demanda Stéphane, ramené de sa stupeur.
— On s'en flatte, monsieur Nadalewski.
Ouvrant d'un coup de griffe sa houppelande, qui se déchira, il montra, collés à son flanc gauche, des linges sales et sanguinolents.
— J'ai des preuves, ajouta-t-il.
— Alors, vous avez vu mourir mon Daniel?
^ Voici comment la chose se passa... Depuis que Mac- Mahon avait été blessé, on ne savait pas qui commandait. Était-ce l'Empereur? était-ce le général Ducrot? était-ce le général Wimpff'en? Je t'en fiche ! Officiers et soldats n'y voyaient goutte, dans le commandement en chef. Par exemple, il était sûr et certain que les Prussiens étaient toujours là, car ils continuaient à cracher sur nous des balles, des boulets, des obus en veux-tu en voilà. Vous devinez si le général Fuster était embêté de demeurer, avec toute sa division de cavalerie, la latte à l'épaule! -- « Sacré nom d'un f... ! jurait-il, sacré nom d'un f... I » — A la fin, ayant appris que la cavalerie de Bonnemains
avait donné, il en eut plein le dos d'attendre des ordres et de se faire canarder à bout portant. — < Commandant Nadalewski, cria-t-il, prenez vingt-cinq hommes, et ventre à terre jusqu'au quartier général. Demandez à l'Empereur s'il faut se battre ou s'il faut mourir bêtement sur sa selle sans bouger, comme des cornichons. » — Vous comprenez, moi, je fis signe au commandant de m'emmener... Nous partons... A propos, il y avait Kraft dans notre petite troupe. Mais j'oublie, vous ne connaissez pas Kraft, vous...
— Vous partez donc.
— Et je vous flanque mon billet que nous ne cherchions pas des violettes en route... Il pouvait être dix heures du matin. Le feu de l'ennemi qui, la veille au soir, dans la nuit même, avait fait un tapage d'enfer, de notre côté se calmait sensiblement depuis le jour. Nous déboulions toujours vers Sedan. Le sale. trou!... Nous avancions sur un terrain où, je vous en réponds, on aurait ramassé plus de fusils, plus de sabres, plus de paquets de cartouches, plus d'hommes morts ou blessés, que de pièces de cent sous. Quelques-uns de ces pauvres diables, accrochés à la tète, à la poitrine, aux jambes, par les projectiles de l'armée prussienne, qui nous serrait toujours de plus près comme la corde au cou d'un pendu, criaient vers nous, quand les sabots de nos bétes frisaient leurs membres. Moi, ce^ cris me coupaient en deux, et Kraft, bien qu'il soit un fameux lapin, ne paraissait pas à son aise. Lui, le chef d'escadron Nadalewski, demeurait en selle, tranquille comme Baptiste, pâle si vous voulez un brin, mais aussi froid, aussi dur qu'une barre de fer. Plantez un sabre à cheval, voilà cet officier.
David s'arrêta deux minutes pour respirer.
— Et puis?
— Puis ce fut une bien autre histoire. Vous sentez que nous ne suivions pas un chemin droit comme un L Nous marchions où nous trouvions route ouverte, à travers un sol creusé par les boulets, encombré de matériel de
guerre, défoncé par les pieds des chevaux, les roues des fourgons... Mais nous n'avions rien vu... Tout d'un coup, par un coquin de sentier, aux environs deBalan, un faubourg dé la ville, nous débouchons sur'un grand espace entouré de murailles ébréchées, trouées, en quelques endroits renversées de haut en bas. Sur une planche, il y avait ces mots écrits en grosses lettres : Fabriqiie Bergonnier. Dans le fond, on voyait une large maison de trois étages, mais percée à jour par les boujets, une dentelle, quoi! Moi, qui suis forgeron et me connais .un peu aux machines en fer, j'aperçus des foulons, des tondeuses, des garnisseuses criblés, partagés, brisés par les obus. Nous étions dans la cour d'une fabrique de draps. Bigre! s'était-on bûché par là! Le terrain était couvert d'hommes et de chevaux, sans parler des casques, des képis qui avaient roulé des têtes, emportés par le vent des boulets. Connu, ce vent-là! On avait dû même se larder dans l'intérieur de la fabrique Bergonnier, car, à travers les fenêtres crevées, je remarquai plus d'un pantalon rouge sur le carreau. Mais, s'il y avait des Français couchés les quatre fers en l'air, les Prussiens ne manquaient pas à l'appel. A un endroit où un. canal, qui conduit l'eau de la rivière à la fabrique, s'ouvre large comme un fossé de fortification, les Allemands étaient empilés par paquets de dix, de vingt, de cent. C'était magnifique, ce petit coin!...
— Et Daniel?
— Par exemple, monsieur Nadalewski, je voudrais que, par un trou, vous eussiez avisé le commandant devant ce fossé débordant de casques pointus! Nous autres, encore que contents dans le fond de voir cette fricassée d'ennemis, nous avions un peu la chair de poule. Lui, Diamant au pas, regardait cette boucherie sans que rien dans sa figure bougeât, aussi calme qu'un jour de parade à Longchamps... Mais tout change à vue d'œil. Figurezvous qu'après avoir tourné des fourgons, des caissons démolis, nous nous disposons à reprendre élan vers la ville, quand, de derrière la haie épaisse de saules blancs et de têtards hérissés le long du canal de la fabrique Ber-
3GS MADAME FUSTKR
gonnier, un coup de feu part dans les jambes de nos chevaux, ïl y a donc des pèlerins allemands logés par là? Nous sautons sur les saules, sabres levés. Personne. Seulement un véritable feu de peloton est dirigé sur nous, et Kraft a le plumet de son casque emporté. Bon! — t En avant I » crie le commandant. — Les éperons au ventre de nos cbevaux, nous chargeons, mais un peu loin des saules et des têtards, contre lesquels nous ne devons pas nous laisser acculer. Ces sacrés feuillages masquent un long morceau du canal de la fabrique, et tomber dans le canal avec sa bête, c'est la mort dans Teau, dans la boue. Attention, Tamil... Nous roulons tous en avant, ainsi qu'avait ordonné notre chef, et nous sabrons, mais là sans mitaines et sans gants, un gros de cavaliers ennemis... Une prairie à traverser, et nous enfilions la grande route vers Sedan. Cette prairie de la fabrique Bergonnier I je vivrais cent ans et plus que je ne Toublierais jamais. C'est là qu'on en a dansé une danse comme on n'en danse pas souvent I Un peloton de Prussiens, des hommes superbes dont plus d'un a perdu le goût de la farine, était caché là plutôt pour espionner le pays que pour nous résister. Aussi la plupart des cavaliers, croyant que nous ne sommes que Tavant-garde d'un corps plus nombreux, se sont-ils repliés, tandis que les autres se mettent en quatre pour nous maintenir. Enfin nous leur passons sur le ventre, et la prairie se trouve balayée... Mais diable! je remarque que le commandant devient plus sérieux... C'est juste au moment où, ayant laissé derrière nous et la fabrique Bergonnier, et son canal, et sa prairie, nous arrivons sur le grand chemin... Monsieur Nadalewski, vous me croirez si vous voulez, mais ce grand chemin qui s'allonge vers Sedan aussi droit qu'une queue de billard, était farci comme un œuf. Excusez du peut tout un régiment de la garde royale prussienne. Nous sommes abordés!... Et allez donc, les enfants I... Nous rentrons dans la prairie pour ne pas nous trouver enveloppés, débordés. On nous poursuit. De part et d'autre, des hommes tombent. Nous nous formons en carré, et brus-
xMADAME FUSTER 367
quement, à fond de train lancés, nous entrons dans les cuirassiers de la garde comn)e un coin de fer entre dans du beurre...
David frotta Tune contre Tautre ses mains calleuses, dont l'épiderme rude rendit un son de métal.
— Cependant, reprit-il, nous avions beau tuer du monde, le chemin de Sedan ne finissait pas d'en dégorger sur nous, et nous perdions du terrain. Déjà, malgré notre commandant, toujours solide au poste, malgré nous qui luttions des bras, des dents, de nos chevaux droits dans la bagarre comme des quilles, on nous avait repoussés semelle à semelle vers le milieu de la prairie, et plus nous mangions de cuirassiers, plus aussi nous nous raprochions des saules et des têtards penchés sur le canal... Gare à la culbute, là-bas!... Le commandant, à qui un coup de feu reçu dans Tépaule n'enlève ni les idées, ni le sang-froid, a compris l'affaire, le gaillard! Il ordpnne aux quinze hommes qui lui restent un mouvement pour se dégager. 11 veut regagner la grande porte de la fabrique Bergonnier et rejoindre notre corps. Mais va-t-en voir s'ils viennent Jean! nous perdons quatre des nôtres, et nous reculons un peu plus vers les osiers et les têtards— t En avant! en avant! » s'écrie le chef d'escadron Nadalewski, debout sur son cheval. — t ForwartI » braille un officier allemand en son jargon. — La muraille des ennemis nous pousse, et voilà que le casque me tombe de la tête, l'ayant bousculé contre la branche d'un têtard. F... ! nous sommes au bord du canal de la fabrique, et il y a de la place encore pour nous dans ce bourbier... Monsieur Nadalew^ski, c'était le commencement de la fin* Nous étions nettoyés. Moi, je n'eus qu'une idée alors : sauver notre commandant pour Mademoiselle. Dieu de Dieu! comme il s'escrimait! En ce moment, il avait cinquante cuirassiers de la garde prussienne qui l'enveloppaient, et je voyais son sabre aller, venir dans la bataille comme un éclair. Nous n'étions plus que cinq ou six. — « Allons, les amis, encore un coup de collier! » criai-je. — Kraft, qui avait eu son cheval tué, grimpe sur
un autre qui passe, m*aide à rallier nos hommes, et nous sautons au combat de plus belle pour dégager notre chef. . . lia sont trop, nous ne pouvons pas, et, brisant les saules, les osiers, les têtards, de nos tètes, de nos corps, comme des paquets, hommes et chevaux, nous sommes précipités dans le canal de la fabrique Bergonnier, où nous restons cassés, défoncés, morts. Voilà.
— C'est dans ce canal qu'a péri mon fils?
— Oui, c'est là... J'ai pris sur sa poitrine sa croix avec le ruban... Son cadavre est resté dans le fossé de la fabrique Bergonnier.
— Alors, qu'est-il arrivé? demanda Stéphane, la tête perdue.
— Notre division, après avoir passé plusieurs jours dans la presqu'île d*Iges, parmi le pêle-mêle de tous nos corps débandés, étant une des premières arrivées, a été poussée une deâ premières aux wagons. Excusezl c'étaient des wagons à bestiaux. A la gare, j'ai entrevu le général. On embarquait les officiers avec nous. Ils ne voulaient pas quitter leurs hommes.
— Et alors?. répéta Nadalewski stupidement.
— Alors, nous somnâes arrivés à Mayence... Kraft m'a dit le lendemain de notre installation dans un camp, sur les glacis : — « As-tu de l'os?. — Parbleu ! le général m'a toujours bourré les poches d'argent... — Bon... Moi, j'ai battu le- fer à Mayence dans les temps, et, juste, l'officier qui nous garde, un capitaine de la landwehr, est mon ancien camarade de la forge Schultz. Demain, il nous donnera la permission d'aller en ville. Je connais un fripier juif. Il s'appelle Mathias. Mathias nous vendra un déguisement; puis, par la Suisse, nous filerons vers là France. — Sapristi! ça m'embête de détaler seul et.de planter là le général. — Mais le général est aux arrêts dans la citadelle pour outrage à un officier supérieur prussien, et tu ne pourras pas le voir.,. Veux-tu? — Oui, oui. » — Son plan a réussi, et ce matin, tous les deux, nous arrivions ici.
Il n'avait pas achevé, que Stéphane s'engageait à tra-
vers les couloirs tournoyant parmi les combles. Au moment où il traversait le vestibule de l'hôtel, ces mots, lancés à très haute voix par Phalippou officiant dans la chapelle, vinrent le frapper en pleine poitrine : « Requiescant inpace! »
Quelques jours après, le dernier train qu'avant Tinvestissement de Paris, la Compagnie d'Orléans dirigea sur Bordeaux, emportait vers la Touraine nos personnages de la rue Vaneau, sauf Phalippou parti pour Lormières oîi l'appelaient souvent les intérêts de son Institut. Grâce aux bonnes relations de l'inventeur de la locomotive- Nadalewski avec la haute administration de nos voies ferrées, dans le bousculement général de la gare, encombrée de gens empressés de fuir la grande ville menacée, . on put découvrir un salon et le faire ajouter à l'interminable file des wagons.
Le voyage fut morne, accablé. M'"® Nadalewska et Madeleine, assises à côté l'une de l'autre, leurs mains entrelacées, leurs yeux rouges perdus dans le vide, ne répondaient rien à Nadalewski, lequel, de temps à autre, leur adressait la parole avec effort. Pauvres femmes! elles faisaient pitié ainsi unies dans le même désespoir, le cœur percé par le môme trait. Vers la station des Aubrais, le premier Assesseur du Jugement-Dernier se leva' de son siège.
— Mesdames et messieurs, dit-il solennellement, il est midi!
Il récita les versets de VAngeluSy auxquels on répondit par des Ave,
Un des effets les plus immédiats de la prière, par la pensée seule que la prière met l'homme en communication intime avec Dieu, ce consolateur, ce réparateur, ce
bienfaiteur éternel, est de procurer une sorte d'attendrissement. Ce trouble, ce malaise divin qui agite la faible créature humaine toutes les fois que, dans les grandes détresses de la vie, il lui arrive de tendre des bras vers le ciel, ravagé les âmes tendres jusqu'à leur faire répandre des larmes. Il en fut ainsi pour Madeleine et pour M™*» Nadalew.ska. Quand, après la troisième salutation angélique, du milieu du salon où l'on s'était prosterné en cercle autour de Barandon, elles voulurent regagner leurs fauteuils, les yeux inondés, aveuglés de pleurs, elles ne purent hasarder un pas en avant. Stéphane se précipita; mais M°»« Fuster le prévint, et ce fut elle qui guida sa fille et son amie. Du reste, depuis l'affreuse nouvelle de îa mort de Daniel, il n'était pas de marque de sympathie, d'affection, que la baronne ne prodiguât à M. et à M"»» Nadalewski. Un jour, à Paris, comme le père et la mère de Daniel parlaient de rentrer à Bellevue et de s'y ensevelir dans le souvenir tragique de leur enfant perdu, ne leur avait elle pas dit, pour les attirer au Pertuis : — c Vous aurez Madeleine. Vous savez qu'elle est votre enfant. >
A Tours, Barandon et le frère Edélestand, chargés cha- * cun d'un petit sac de lustrine noire, au fond duquel ballottaient, avec d'autres menus objets, le bréviaire, les pinces à fabriquer les chapelets de l'ancien chanoine titulaire de Saint-Flour, son peigne en corne grossière, un pain entamé de savon de Marseille plié soigneusement en un fragment de Y Opinion catholique^ les Heures du sacristain intime du R. P. Supérieur, enfin tout le trousseau fort mince de deux religieux en mission, Barandon et le frère Edélestand présentèrent leurs hommages très humbles à la compagnie.
— Et où allez- vous, mon Révérend Père? demanda M"* Fuster au premier Assesseur de l'Ordre.
— Chez nos frères de la Compagnie de Jésus.
— Alors, vous ne nous suivez pas au Pertuis?
— Le R. P. Supérieur, avant de s'éloigner de Paris, a écrit et demandé l'hospitalité pour nous à la Résidence Saint-Ignace, rue du Gloître^aint-Martin.
— Que la volonté du R. P. Supérieur soit faite, non la mienne 1
La vie à la Maisonnette fut monotone et triste. Pour s'arracher à un chagrin accablant, Stéphane, bravement, se cramponna des deux mains au travail et reprit les corrections de la nouvelle édition de V Essai sur les miracles. Le matin, tandis que sa femme, Madeleine, la baronne descendaient à Saint-Avertin pour y entendre la messe basse du R. P. Barandon que de bonne heure la calèche allait chercher à Tours avec le frère Édélestand, lui, tenant à la main plusieurs feuilles de papier criblées de ratures, se perdait dans les bois d'alentour, quelquefois attentif à l'idée d'une modification à introduire dans son livre, le plus souvent attenif à son cœur, lequel intérieurement lui semblait verser des larmes de sang. Il ne pouvait jeter un regard sur Tours, endormi là-bas dans la transparence des premières vapeurs d'automne, sans penser à cette brillante après-midi de juillet où son Daniel avait reçu les si doux aveux de Madeleine, sans penser que ce jour-là tout avait commencé pour eux et que tout, hélas I avait fini.
Cependant, le promeneur solitaire retrouvait quelque énergie dès que. retournant, il apercevait à travers les hautes futaies les toits de la Maisonnette. Là, séjournaient deux êtres qui lui étaient chers par-dessus tout : sa femme et sa fille, car, depuis qu'il n'avait plus de fils, il ne pouvait s'empêcher d'appeler Madeleine ma fille, et, par son attitude autant que par ses discours, il devait tendre à alléger leurs souffrances. On ne saurait croire ce que l'esprit de Stéphane Nadalewski, plutôt fait pour l'argu* mentation philosophique, la déduction scientifique, que pour les épanchements de la sensibilité, trouva d'ingénieux, de délicat, de tendre en de douloureux entretiens où le nom de Daniel revenait sur ses lèvres. Sa femme pleurait, Madeleine pleurait; lui, refoulant ses larmes^ leur disait que la guerre aurait pu se montrer envers eux plus impitoyable : Daniel avait péri, mais le général
fc^rT^-'
vivait, et on le reverrait bientôt. Quand il serait ici, on goûterait de beaux jours. On parlerait de Daniel, mort pour son paya, comme tant d'hommes de sa race ensevelis dans les plaines de la Pologne, après des luttes de géants contre la Prusse, l'Autricbe, la Russie coalisées. Il se plaisait à évoquer tous les souvenirs de sa famille capables de grandir ce fils, si glorieusement tombé à la fabrique Bergonnier, ce représentant superbe de la tradition héroïque des siens, ce dernier guerrier d'une succession non interrompue de guerriers, à qui avait été réservé Thonneur insigne de se battre et de mourir pour la plus noble nation du monde, pour la France.
Une chose inquiétait notre philosophe pourtant : c'était de voir la place de plus en plus large que les exercices religieux prenaient dans les occupations de la joufnée. D'abord, il s'était agi de la messe simplement; bientôt, B&randon y ajouta les Petites Heures, qu'on dut réciter dans le salon, devant une statuette de la Yierge; enfin, trois fois par semaine, vers les quatre heures, le premier Assesseur donna le salut, pour lequel il était indispensable de retourner à Saint- Avertin. En ce qui touchait sa femme, Stéphane ne concevait guère de craintes; en ce qui touchait Madeleine, il avait peur. Ses appréhensions s'accusaient d'autant plus vives que, sous le manteau, à mi-voix, on parlait de l'arrivée prochaine du R. P. Supérieur, « lequel obtiendrait de l'archevêque de Tours les dispenses nécessaires à la création d'une chapelle au Pertuis ». Une chapelle au PertuisI Nadalewski entrevit le moment où la Maisonnette , comme l'hôtel Trémière, deviendrait la proie du Jugement- Dernier. Si du moins le général reparaissait pour s'opposer à cette recrudescence d'invasion monastique! Mais la citadelle de Mayence ne lâcherait son prisonnier qu a la paix, et la guerre continuait âpre, terrible, implacable, marchant sur la France couchée par terre, le flanc ouvert, les reins brisés.
Une après-midi, Stéphane, de sa fenêtre haut perchée
dans le voisinage des combles, suivait un groupe de cinq ou six personnes s'en allant par le sentier de Saint- Avertin. C'était l'heure du salut, et la baronne, d'une crispation de sa serre tenace, entraînait son monde vers les autels. Notre homme, agacé par le spectacle de dévotions sempiternelles, était sur le point de revenir vers sa table, quand, jetant un dernier coup d'oeil sur les beaux arbres, dont les frondaisons roussies se détachaient à chaque souffle, il crut apercevoir quelqu'un assis là-bas sur un banc. Il reconnut Madeleine. Il s'élança à travers l'escalier.
En entendant des pas, la jeune fille, qui tenait un petit livre ouvert dont Nadalewskl lui avait vu baiser les pages, le referma et demeura immobile.
— Eh quoi, ma chère enfant, tu n'es pas allée au salut aujourd'hui?
— J'ai demandé à maman de me dispenser de la bénédiction du Très Saint-Sacrement... J'ai un mal de tête!...
— Tu souffres?
— Ohl un peu de migraine...
— Et tu lis là ton paroissien pour dissiper ta migraine?
— C'est la Journée du chrétien.
— Est-ce que ça t'intéresse, la Journée du chrétien?
— Beaucoup... Et vous feriez bien mieux de la lire un peu, vous, que de travailler toujours à ce méchant ouvrage de Y Essai sur les miracles...
— Que je juge comment s'exprime ton joli bouquin. —-Non! fit-elle, cachant l'objet sous un pli de sa
robe.
— Alors, mes doigts ne sont pas dignes de toucher, mes oreilles d entendre, mes yeux de voir la Journée du chrétien?
— Certainement, ils n'en sont pas dignes.
— Tu ne peux pas me refuser de m'en lire toi-même une page, s'il ne m'est permis de contempler que de loin ce trésor de vérités.
Madeleine entre-bâilla discrètement la yowm^e du chretieuy et, d'une voix grave :