ABRÉGÉ
DES DEVOIRS d'UN CHRÉTIEN Pour le cours de chaque journée.
« Chrétien,
« Souviens-toi que tu as aujourd'hui :
« Un Dieu à glorifier,
f Qui t'a créé pour Taimer,
c Jésus à imiter,
€ Son sang à t'appliquer,
« Ton âme à sauver,
« Tes passions à dompter,
€ Une mort peut-être à souffrir,
« Et un jugement à subir... »
Le livre s'échappa de sa main défaillante et, s'étalant à ses pieds, laissa fuir du milieu des pages un ruban rouge parsemé de petits points bruns et noirs.
— Oh! s'écria Nadalewski, affreusement pâle. Madeleine ramassa le livre et le ruban.
— Mon pauvre Daniel î se lamenta-t-elle d'un ton déchirant.
Elle se mit debout, puis s'éloigna par un étroit sentier encombré de branches et de feuilles mortes. Nadalewski se jeta sur ses pas.
— Où vas-tu?
Elle lui montra le tronc d'un hêtre sur l'écorce duquel se trouvaient tracés ces mots : Allée de Loulou.
— C'est ici, dit- elle, que ma filleule s'amusait, avec sa pelle, sa brouette, ses petits seaux de zinc, à charrier du sable... Tenez, ces trous, c'est elle qui les a faits... Si je l'avais à la Maisonnette!...
— Tu sais bien qu'il était impossible de l'amener.
— Je le sais; nous ne pouvions arracher son enfant à Rosalie mourante... Mais qui nous dit que Rosalie n'aurait
pas supporté Je voyage ?... Sans compter que, si sa femme était venue, David l'aurait suivie, tandis qu'avec le cœur que je lui connais, il est capable de reprendre du service pendant le siège de Paris et de se faire tuer, lui aussi... Cette guerre! cette guerre!... Oh! puis si je vous racontais à quel point Loulou aimait Daniel!... Enfin, on a refusé d'amener ma filleule en Touraine... Sans doute le R. P. Supérieur a voulu que, dans mes épreuves, j'eusse Dieu, Dieu seul pour consolateur...
— M. Phalippou s'est donc opposé au départ de Rosalie?
— Pas précisément. Mais, le R. P. Canitrot ayant fait observer que, dans l'état de faiblesse où se trouvait la malade, une catastrophe en route était à redouter, le R. P. Supérieur a déclaré- tout de suite qu'il ne fallait pas penser...
— Moi qui m'étais figuré que c'était sur l'ordre des médecins...
— C'est sur Tordre du R. P. Supérieur.
— Cela saute aux yeux, le Jugement-Dernier a tenu à te séparer de Louise David.
— Et pourquoi, Seigneur?
i— Parce que tu l'aimes.
— Non, c'est pour me mortifier. Une vie où n'abondent pas les mortifications, n'est d'aucun mérite devant Dieu.
On se remit à marcher.
Le parc était silencieux. Pas un cri d'oiseau. Soudain, des croassements déchirèrent l'air tranquille et, à la cime de branches dénudées, une bande de corbeaux se posa. La venue de ces bêtes sinistres dans une promenade d'un caractère presque funèbre, ïtfTecta Madeleine. Ce fut avec une persistance inouïe qu'ayant fait encore une halte, elle attacha les yeux sur les oiseaux noirs, immobiles là-haut, les uns tout ronds, énormes, repus, les autres plus minces, plus allongés, plus maigres, mordillant les écorces flétries pour se faire le bec à la prochaine proie.
— Jetez-leur des pierres, je vous prie, finit par dire la jeune fille.
Elle était impuissante à dominer des impressions superstitieuses, des idées folles, celle-ci par exemple : — Qui sait, peut-être ces corbeaux, avant-garde des Prussiens, dont on annonce un premier mouvement vers la Loire, viennent- ils de la fabrique Bergonnier? — Nadalewski lança nombre de cailloux dans les éclaircies des ramures, puis se mit à battre des mains bruyamment, à pousser des cris aigus qui ressemblaient à des cris de détresse, de désespoir. De grandes ailes s'ouvrirent, et les oiseaux de mauvais augure s'éloignèrent d'un vol mesuré et lent.
— C'est égal, reprit-elle, parfois je crains de ne pouvoir supporter l'épreuve jusqu'au bout.
— L'épreuve?
— Le R. P. Supérieur a bien raison de répéter que le sentier du salut est hérissé de ronces et d'épines... Moi, je n'ai pas beaucoup de courage pour avancer dans ce sentier... C'est pour cela que je n'ai pas suivi maman à Saint -Avertin, aujourd'hui... Vous comprenez bien, vous, qu'il y ait des moments où la force manque?
— Si je le comprends!...
— Je veux tout vous avouer, comme j'avouerais tout à mon père, si mon père était ici... Ce matin, à la messe, au moment solennel de YÉlévation, quand je tenais mon front courbé vers les dalles, la tète d'un homme, qui avait placé une chaise derrière la mienne, s'est allongée jusqu'à moi...
— Un homme?
— Le vicomte de la Livinière. Il a suivi la Délégation du gouvernement à Tours, pour les Cultes...
— Et que t'a-t-il dit?
— Oh î pas grand'chose. Il m'a seulement demandé de mes nouvelles... Mais, après... ce qui s'est passé, je trouve...
— Il ne t'adressera plus laparole, je te le jure!...
Quand je songé que j'ai empêché ton père d'écraser cette bêle venimeuse sous son talon !
Pour regagner le Pertuis, ils avaient pris un étroit sentier à gauche. Madeleine avisa' un banc rustique et s'y laissa tomber accablée.
— Qu'il fait bon ici! soupira- t-elle.
Nadalewski promena un long regard circulaire. Il reconnut l'endroit. C'était là que, six mois auparavant, la jeune fille lui avait ouvert son cœur, tout son cœur plein de Daniel. Il courut plutôt qu'il ne marcha vers le banc, et, à son tour, fut heureux de s'y asseoir pour respirer. Madeleine lui sourit.
— MéchantI méchant! lui dit-elle.
— Méchant, moi?
— Certainement. Quand il prit fantaisie à mon père d'aller souffleter M. de la Livinière, je lui sautai au cou et je Tarrétai... Faut-il que je fasse la même chose?
— Ton père m'a chargé de le remplacer.
— Voilà pourquoi je me suspends à votre cou, comme je me suspendais au sien.
— Ne parlons plus de cela.
— Au contraire, parlons-en, afin que vous ne vous exagériez rien avec votre tête qui monte, monte comme une soupe au lait... Du reste, il faut que je sois bien inconsidérée pour vous avoir raconté mon aventure de ce matin. Moi, je croyais que vous alliez rire. C'est si béte à la fois et si drôle, un homme qui profite de Y Élévation pour s'informer de la santé des gens...
— Ne te tourmente pas, interrompit Stéphane, désarmé de son courroux. Va, partout et toujours je te.serai encore plus docile que ton père.
— Maintenant, mon cher père Stéphane, je veux vous rapporter tout ce que j'ai appris, tout, tout... D'abord, M. de la Livinière n'est pas resté longtemps à Saint-Avertin. Dès la messe finie, il a suivi le R. P. Barandon dans la sacristie, où j'étais entrée avec maman pour plier les ornements sacerdotaux. A peine le R. P. Assesseur a-t-il eu dépouillé la chasuble, que le vicomte lui a remis
une dépêche du R. P. Supérieur annonçant son arrivée à Tours pour aujourd'hui.
— A qui était adressée cette dépêche?
— Au R. P. Assesseur de l'Ordre, sans doute.
— Mais alors, comment était-elle tombée aux mains de M. de la Livinière?
— Je ne sais pas.
— Cette dépêche, assurément, portait l'adresse du vicomte, car il est évident pour moi que M. Phalippou, malgré les illusions de ton père, n'a jamais cessé ses relations avec le chef du bureau des Cultes.
— Vous pourriez avoir raison. Un souvenir me revient : au moment où le R. P. Assesseur parcourait le papier bleu, j'ai remarqué sur le revers, ces mots en grosses lettres : A C Archevêché.
— C'est bien cela. Le Journal d' Indre-et-Loire nous a appris que M. Crémieux, ministre de la justice et des cultes, s'est installé au palais de l'Archevêché... Ah! M. Phalippou nous revient !
— Et de bien loin, si je ne me trompe.
— De Lormières, parbleu 1
— Non, non, de plus loin... Peut-être ai-je mal entendu, mais il me semble qu'en entrant dans la sacristie, M. de la Livinière s'est écrié : — « Une dépêche de Genève ! »
— M. Phalippou en Suisse!
— Quelle joie était celle de maman! Elle m'a embrassée 1 Sans compter que, moi aussi, j'étais très contente par l'espérance de revoir bientôt le R. P. Supérieur. Je ne vous ressemble pas, vilain. Gageons que le retour du R. P. Supérieur vous ennuie.
— Peut-être bien...
— Aïe ! souffla Madeleine d'un ton très bas.
Des voix venaient de retentir derrière eux dans le sentier de Saint-Avertin, et la jeune fille avait reconnu ces voix. Elle courut vers sa mère, entourée de Barandon, de M™® Nadalewska, du frère Édélestand, de la sœur Aimée-de-Jésus, et suivie, à une distance respectueuse, de tout son domestique pieux, depuis Marchand jusqu'à
Tarabel, moins réfractaire à la religion depuis le départ du général.
Les soleils d'automne sont splendides en Touraine. Rien ne fait obstacle aux ondes lumineuses épandues des hautes voûtes à travers un pays dont les premières gelées matinales ont dégarni les arbres, rasé les gazons, refroidi le sol. Hélas I le lait ne monte déjà plus au sein de la grande nourrice, et la voilà, la gorge nue, affaissée sur ellemême, n'ayant plus une goutte de sève à donner à tous ces enfants de ses entrailles qui la regardent avec mélancolie : les rameaux durcis des forêts, les herbes rousses des prairies, les moindres graminées des chemins.
La baronne, peut-être fatiguée, peut-être sensible au spectacle d'une nature attristée et dessinant de maigres silhouettes dans les derniers rayons d'un couchant rougeàtre, s'assit sur le banc de pierre de la Maisonnette et demeura silencieuse. Sauf Stéphane, dont l'idée tenace ne sut se déprendre des préoccupations suggérées en lui par la brusque apparition de M. de la Livinière, par l'arrivée promise de Phalippou, et qui osa demeurer debout, chacun imita M°^^ Fuster. Cette sorte dé souveraine despotique, par l'irrésistible ascendant de son caractère indomptable, broyant toutes les volontés sous la sienne, avait répandu autour d'elle la servitude. Avec la bonne foi naïve des dominateurs, convaincus à la longue qu'ils grandissent ce qu'ils abaissent, M"° Fuster, sur les forces détruites de son entourage humilié, surgissait orgueilleuse, triomphante, se consolant de sa victoire par cette pensée : — Je sauve les âmes et j'accomplis une œuvre agréable à Dieu.
— Alors, vous vous trouvez mieux à présent, mademoiselle? s'informa la sœur Aimée-de-Jésus, assise sur le banc à côté de la petite mèi^e,
— Je me trouve tout à fait bien, répondit Madeleine.
— J'étais sûre que sainte Philomène vous guérirait. Gomme la baronne, les yeux attachés tantôt sur Tours,
tantôt sur le pont du Cher, en quête du R. P. Supérieur,
n'avadt pas une parole, la sœur Aimée-de-Jésus, intimidée sans doute par ce silence que sa voix aurait pu troubler, prit le bras de Madeleine et l'attira un peu en avant du Pertuis, du côté de l'Allée de Loulou.
. — J'ai tant prié pour vous, à Saint-Avertin! lui dit la religieuse.
— - Eh quoi! vous priez pour moi, vous?
— Vous croyez donc que je ne vous aime point?
— J'ai été si méchante à l'hôtel Trémièrel Combien de fois, lorsque le R. P. Supérieur et ma mère vous avaient chargée de me faire des lectures pour me préparer à la sainte vie chrétienne, je me suis montrée indocile, découragée, peu aimable!
— Je ne me souviens d'aucun de vos petits torts, parce que... je vous aime.
— Vous m'aimez?...
— Si vous le permettez, je vous aimerai comme on aime une sœur plus jeune.
— Ohl aimez-moi comme une sœur, comme une amie; aimez-moi beaucoup... Ni ma mère, ni M. Nadalewski, ni même M®« Nadalewska ne sauront jamais combien, en ce moment, j'ai besoin d'être aimée...
Elle considéra la religieuse de tous ses yeux et remarqua que son visage, d'une ligne pure, distinguée, avait pâli sous la cornette blanche qui l'ombrageait.
— Ma sœur, lui dit-elle, ma sœur bien-aimée, voulezvous que je vous embrasse?
La fille du Jugement -Dernier ouvrit ses bras, et la petite mh^e s'y précipita. Aimée-de-Jésus, le cœur dilate, laissa tomber ces paroles, peut-être à son insu :
— Le R. P. Supérieur désire que ce soit moi qui vous attire à l'Ordre du Jugement-Dernier... On m'a menée en Touraine dans ce dessein... C'est un secret que je vous confie...
— La voiture ! la voiture I
C'était la baronne qui avait poussé ce cri. La religieuse et Madeleine, surprises dans les délices d'une expansion qui les ravissait pieusement, portèrent ensem-
ble leurs regards vers le fond de la vallée. En effet, làbas, entre le pont du Cher et Beaugaillard, une calèche volait dans la poussière au galop de deux magnifiques chevaux, dont les hennissements prolongés, aux envi, rons du gîte, venaient de dénoncer Tattelage du Pertuis à Toreille attentive de M"« Fuster.
— Allons I dit-elle , mettant tout son monde debout.
Et Ton s*achemina, avec je ne sais quel pompeux recueillement, au-devant du R. P. Supérieur.
C'était lui I
Il descendit de voiture, usant de quelques précautions pour ne pas s'entraver dans sa robe trop longue; puiss'inclinant, prit des nouvelles de ces dames, même de Madeleine, qu'il sut découvrir derrière la sœur Aiméede-Jésus. Ce devoir rempli envers les femmes, il s'avança vers Stéphane Nadalewski et lui tendit la main d'un geste de cordial empressement.
On arriva jusqu'au perron de la Maisonnette sans échanger d'autres paroles que ces mots obligés que s'adressent les gens bien élevés en se retrouvant après une séparation. Une fois, la baronne, comme si elle avait hâte d'être instruite des résultats d'un voyage dont peut-être seule elle connaissait l'objet, pencha sa tête en avant, prête à interroger le moine. Mais ce pxétre, à qui rien n'échappait, qui creusait tout, devinait tout, se contenta de lever la main et de montrer la haute muraille du Pertuis. Ce geste , à peine perceptible à qui n'eût pas été initié à la vie d*obéissance absolue que crée la religion , renfermait un ordre pour M™« Fuster. Elle se précipita et ouvrit la porte du salon. Le religieux passa le premier.
— Madame la baronne, dit-il, je ne soumettrai pas
38i MADAME FUSTER
votre impatience à une plus longue attente. Bénissez Dieu, auteur de tout bien : le général est sorti sain et sauf de cette horrible guerre et Tétat de sa santé est satisfaisant. . .
— Mon père vous a donc écrit? osa interrompre Madeleine.
— Votre père m'a parlé, mademoiselle.
— Vous avez vu le général? s'écria Nadalewski.
— Je reviens de Mayence.
— Monsieur, avant d'entreprendre un pareil voyage, peut-être auriez-vous dû m'en informer. Je n'aurais pas hésité à me joindre à vous. Vous n'êtes pas le seul ami du général.
— Non certes, monsieur Nadalew^ski I Le général en a d'autres, et parmi ceux-là, au premier rang, vous qu'il aime toujours comme un frère. Avez-vous remarqué avec quelle chaleur sympathique, tout à l'heure, je vous ai serré là main?
— Monsieur... balbutia le philosophe.
— Ce n'est pas moi qui vous donnais cette preuve si douce d'amitié, c'est le général Fuster. Au moment où je le quittais, il m'a dit : — « Surtout, Révérend Père Supérieur, après vous être employé à relever le courage de ma femme, de mon enfant, consolez M"^« Nadalewska, consolez mon cher Stéphane. Tenez, transmettez-lui cette poignée de main où je mets tout mon cœur. »
Nadalewski marcha vers le religieux,
— Mon Révérend Père, lui dit-il, que le témoignage d'affection que vous avez bien voulu me donner me vienne du général ou de vous, je l'accueille avec reconnaissance. Des adversaires ne sont pas des ennemis.
La voix de l'auteur de V Essai sur les miracles trennblait. Phalippou paraissait troublé. Tout à coup, préoccupé de dissimuler une émotion qui allait jusqu'au malaise, il s'assit. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Le Supérieur du Jugement-Dernier releva sa tête lourde de pensées. .
— Aller à Mayence, en dépit des voies ordinaires barrées par les armées française et allemande, n'était pas chose impossible, dit-il. Mais une difficulté se dresserait peut-être insurmontable : arrivé à Mayence, comment pénétrerais-je dans la forteresse où se trouvait détenu le général? L'idée d'un obstacle qui ne m'avait pas frappé d'abord s'empara à ce point de mon esprit, qu'elle devint ma préoccupation unique. J'avais pris un billet pour Genève. A Ambérieux, on s'arrêta. Gomme je me promenais sur le quai, tâchant de secouer mes inquiétudes, un train descendant de la Savoie, fit halte à son tour avant de gagner Lyon. Soudain, une voix intérieure me cria distinctement : — « Monte, va à Lormières. »
Après une pause, Phalippou reprit :
— Il existe à Lormières un saint qui, dès les premiers jours, prodigua à l'Ordre du Jugement-Dernier les témoignages de la plus touchante sympathie, de l'intérêt le plus haut et le plus magnifique. N'ayant jamais entrepris quoi que ce soit d'important sans avoir sollicité le conseil du T. R. P. Trézel, j'avais eu le tort de le négliger en cette grave conjoncture...
— Mais, mon Révérend Père, si nous arrivions tout de suite à Mayence? interrompit Stéphane.
— Tout à l'heure, monsieur Nadalewski... Le T. R. P. Trézel m'entendit avec bienveillance. — t Vous verrez le général, me dit-il. Je vous remettrai une lettre pour le R. P. Doërr, provincial de notre province de Mayence. — 0 mon Très Révérend Père, quelle reconnaissance!... — Ne m'avez-vous pas dit que le général Fuster a été utile à l'Œuvre du Jugement- Dernier? G'est pour cela, uniquement pour cela, que j'écrirai au R. P. Doërr. » — Trois jours après, j'étais à Mayence.
— Enfin ! articula Stéphane.
— Si le T. R. P. Trézel est avare de paroles, le R. P. Doërr est muet ou peu s'en faut. Il lut la lettre dont j'étais porteur, et, la repliant, me dit ces simples mots : — t J'aviserai. » — En même temps, ayant fait un signe,
il me confia à un Frère, chargé de prendre soin de moi... Après une attente cruelle de huit jours, on me prévint que le R. P. Provincial demandait à m'entretenir. Je le trouvai debout, tenant à la main une enveloppe. — «Voici, me dit il, une lettre pour le commandant de la forteresse. Soyez prudent. Surtout, si le général Puster vous touchait un mot de ce qui a déterminé la mesure si rigoureuse dont il est Tobjet, gardez-vous de rien lui conseiller qui puisse exalter les sentiments où vous allez le trouver. » — La lettre du R. P. Doërr en contenait une autre signée d*un ministre de la cour catholiquei de Bavière. Le commandant de la forteresse, un personnage rogue et dur, lut celle-ci, et donna Tordre à un officier subalterne de me conduire vers le général.
— 0 mon père 1 sanglota Madeleine.
— Après une promenade interminable à travers les glacis de la citadelle, puis les corridors humides d'un immense bâtiment noirâtre, hérissé de redoutes, de bastions, de défenses de toutes sortes, nous arrivâmes dans une cour étroite où Therbe pousse entre les pavés. Une sentinelle se promenait de long en large dans une bande de soleil qui, d'en haut, tombait au fond de ce gouffre. Mon guide dit un mot à ce soldat, qui m'ouvrit une porte basse au rez-de-chaussée. Le général était devant moi.
— Mon Dieu, je vous rends grâces ! articula la baronne. Le religieux reprit avec tranquillité :
— Vous devinez Taccueil. Une longue minute nous restâmes dans les bras Tun de Tautre. — « Et ma femme? « et Madeleine? et mes amis?... » — 11 se mordit les lèvres ; puis, regardant Tofficier demeuré debout contre la porte entr'ouverte : — t Monsieur, si vous avez reçu des instructions pour écouter mon entretien avec le R. P. Supérieur de TOrdre du Jugement-Dernier, je n'ai plus à ajouter un mot. Vous pouvez reconduire le R. P. Phalippou. » — Comme il m'adressait un geste de congé, mon guide se retira. Le général courut à la porte et s'assura qu'elle était fermée, bien fermée. — « C'est horrible! » gémît-il. — Je Tinvitai à
la résignation. II ne m*écoutait pas : à travers une vitre obscurcie par des barreaux de fer entre-croisés, son œil suivait, dans la cour, la sentinelle, arpentant automatiquement le pavé. Enfin, ces paroles à voix basse s'échappèrent de ses lèvres : — t Et la France, mon ami? et la France?... » — Je lui appris Tinvestissement de Paris. Des larmes mouillèrent son visage, et, par la fenêtre, montrant le poing à la sentinelle de la cour :
— f Par exemple, gronda-t-il, ils se sont montrés avisés an m'enfermant, car, je vous le jure, mon Révérend Père, s'ils m'eussent laissé libre, je ne me serais pas engraissé avec leur pain. Comprend-on que, lorsque notre pays succombe, Mayence regorge d'officiers français se promenant en paix parmi l'ennemi, allant à la pension parmi l'ennemi, au café parmi rennemit:..
— Ils ont prêté serment de ne pas se battre contre l'Allemagne, hasardai-je. — Un soldat qui prête serment de ne pas se battre, est-ce un soldat? Il n'est pas de serment contre l'honneur, il n'en est pas contre le devoir. Prêter serment d'abandonner sa patrie!... »
Phalippou ramena ses bras et se recueillit. Chacun retenait son haleine.
— Dans le cellule du baron Fuster, poursuivit le religieux, contre la fenêtre donnant sur la cour intérieure de la forteresse, est placée une table de sapin. Le général, las de se tenir debout, se rapprocha de ce pauvre meuble et s'y assit. Une chose me frappa dans son élan pour sauter sur la planchette de la table : je ne sais à la fois quelle gêne et quelle lenteur dans les mouvements. — « Vous souffrez, mon ami? lui demandai-je. — Quelques légères douleurs aux articulations. — Il doit y avoir une infirmerie dans la citadelle, et si vous veniez à tomber malade, il faudrait... — Chez l'ennemi, on peut mourir, mais on n'a pas le droit d'être malade, et je ne serai point malade, je vous en réponds... Le rhumatisme! c'est bon en France, cela; mais en Allemagne!... » — D'un geste rude, il s'appliqua la main droite sur la poitrine. Ce mouvement, empreint d'une certaine violence,
détacha un bouton de Tuniforme usé; runiïorme s'entrebâilla et, sur la chemise du général, touchant sa chair, brilla une minuscule petite croix. — « Mon Dieu ! m'écriaije ému. — Mon Dieu ! » répéta-t-il. — Et, pour m'indiquer où il puisait, chaque jour, à toute heure, les forces nécessaires à sa longue épreuve, il saisit le signe de la Rédemption des hommes et le baisa.
Phalippou, se levant pour donner plus de solennité à la fin de son récit :
— Mesdames , messieurs, un baiser a notre divin Sauveur ne suffisait pas au général. Cette âme fervente laissa monter vers moi un soupir d*angoisse. Je compris ses inquiétudes, ses aspirations, car, cédant à son cœur embrasé du désir de se purifier, de renaître à la grâce, le général était tombé à genoux. J'entendis sa confession et lui appliquai, dans leur plénitude, tous les mérites du sacrement de pénitence. Quelle joie, quand il se remit debout ! Mais le pénitent, qui avait déposé le fardeau de ses fautes, ne pouvait supposer jusqu'où va la miséricordieuse bonté du Très-Haut. Aussi fut-il pris d'une sorte d'éblouissement, quand, retirant d'un mince étui un vase d'or qui contenait les saintes espèces, je lui dis: « — Encore à genoux, mon fils, pour recevoir votre Dieu qui daigne vous visiter. » — Au fond de cette prison humide et noire, ce fut une fête splendide... Comme l'auguste cérémonie finissait, la porte de la cellule s'ouvrit, et au seuil parut l'officier qui m'avait amené. Il me prévint que je devais le suivre à l'instant. Je laissai le général seul avec Dieu.
Le Supérieur du Jugement-Dernier marcha vers la porte ouverte à deux battants sur la pelouse du Pertuis. On se jeta sur ses traces avec empressement, et Ton ha^ sarda quelques pas à travers la grande allée circulaire, dont le ruban blanchâtre s'effaçait dans les premières ombres de la nuit. Cependant nos séràphiques de la Paroisse du Jugement-Dernier, où Madeleine se trouvait confondue, ayant longuement, délicieusement savouré la pensée de la communion du général dans sa
MADAME FUSTKR 387
prison, cette communion qui transportait M°^® Fuster en mettant un nimbe de saint au front transfiguré de son mari captif, commençaient à chuchoter, à piauler. Bientôt Nadalewski perçut des paroles très distinctes. Il se rapprocha. La baronne parlait.
— Mais, Révérend Père Supérieur, après les fatigues d'un si pénible voyage, vous ne pouvez rentrer à Tours sans prendre quelque chose. Pourquoi ne dineriez-vous pas avec nous?
Stéphane se mêla au groupe discret du Jugement- Dernier.
— Laissez-vous fléchir, mon Révérend Père, dit-il.
— Madame, à une autre époque, quand nous avions le bonheur de posséder le général, je n'ai jamais refusé de m'asseoir à votre table et d'autoriser les miens à s*y asseoir. Le ciel permettra que ces temps bénis reviennent. Aujourd'hui, le monde entier est à la tristesse, au deuil, à la désolation...
— Le monde entier, en effet, doit déplorer de voir la France... murmura Nadalewski.
— Monsieur, les malheurs de la France ne sont rien comparés auK malheurs de TEglise. Si vous l'ignorez, laissez-moi vous apprendre que, le 20 septembre dernier, le roi de Sardaigne a envahi Rome, et que, depuis plus d'un mois, le Saint-Père est retenu prisonnier dans le Vatican.
Stéphane allait riposter, mais Madeleine et M"® Nadalewska l'entraînèrent.
A travers l'Allée de Loulou, solitaire et sombre, ils aperçurent, dans l'intervalle des troncs^ une ombre mince et longue qui montait, redescendait, remontait, puis ils ouïrent des balbutiements.
— Qui va là? s'écria Nadalewski.
L'ombre se hâta vers eux. Ils reconnurent Barandon ; en sa main droite, le premier Assesseur tenait quelque chose qui cliquetait à petit bruit.
— Comment, vous! lui dit Stéphane.
•— Je suis un peu en retard pour mes prières, répondit Tancien chanoine de Saint-Plour, et je me suis réfugié en cet endroit écarté pour réciter mon chapelet.
Il finissait d'articuler ces mots du ton dolent et naïf qui lui était particulier, que le frère Édélestand arriva tout essoufflé.
— Mon Révérend Père, bredouilla- t-il, le R. P. Supérieur part.
Le moine s'inclina ; mais, au moment de développer ses jambes indéfinies, il sentit des doigts durs lui saisir le poignet qui retenait le chapelet ballant.
— Monsieur Nadalewski, le R. P. Supérieur... murmura-t-il.
— Monsieur Barandon, lui dit Stéphane d'une voix brève, une minute s'il vous plait. Il m'est revenu que
. M. de la Livinière s'était introduit dans l'Église de Saint-Avertin et avait poussé l'audace jusqu'à parler à M"' Fuster. Prévenez, je vous prie, cet individu que M. Stéphane Nadalewski lui défend d'adresser le moindre mot à M"* Madeleine, de diriger de son côté le moindre regard. Si M. de la Livinière ne tenait aucun compte des observations que vous ne manquerez pas de lui transmettre, il recevrait de ma main la correction qu'un honnête homme n'épargne jamais à un drôle, quand il a le malheur de le rencontrer sur son chemin... Bonsoir!
Barandon, tremblant dé tous ses membres, put s'échapper enfin. A la lueur claire de la lune qui se levait, nos trois promeneurs de l'Allée de Loulou virent la silhouette étirée du moine s'engoufi'rer dans la calèche, qui disparut au tournant de la descente de Saint-Avertin.