QUATRIÈME PARTIE
Cependant, TAllemagne victorieuse poursuivait, à travers la France abattue, son œuvre de dévastation effroyable. Les catastrophes , où le sang de notre pays coulait à flots, se succédaient rapides, foudroyantes, comme les coups de tonnerre en un ciel orageux et noir. A la suite de l'investissement de Paris, la capitulation de Metz, et entre ces deux désastres, la prise d'Orléans, arraché, il est vrai, pour une heure à l'ennemi, mais ressaisi par lui violemment et désormais sa proie. En vain, la victoire de Coulmiers avait-elle montré ce qu'il nous restait de vaillance, après tant de coups accablants; en vain la résistance de Châieaudun en flammes avait-elle montré que, malgré la fortune coniraire, l'héroïsme demeurait une vertu française, encore une fois nous étions contraints de reculer, de laisser la lourde semelle du Germain fouler plus avant le sol sacré de la patrie.
Après des mouvements de révolte dont Madeleine triompha, Stéphane se résigna à vivre en paix avec Phalippou. I)'ailleurs, le moine, très exact à venir chaque jour à Saint- A ver tin pour la célébration de la messe, sous un prétexte ou sous un autre refusait le plus souvent de monter au Pertuis. — Pourquoi, chaque matin, irait-il à la Maisonnette? Que gagnerait-il, que gagnerait
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son Institut à des visites quotidiennes? Ni lui, ni son Œuvre n'avaient rien à recueillir d'une assiduité trop empressée là-haut. Il fallait se réserver, au contraire, et éviter à tout prix un conflit avec l'auteur de ï Essai sur /es mirac/es, conflit que rendaient inévitable des contacts trop répétés. Sans parler de ce qu'il y aurait de cruel de sa part à engager une lutte quelconque avec un homme à qui son malheur ^e laissait pas l'entière possession de s*on esprit, à quels excès de langage le désespoir du père, augmenté des haines du philosophe, n*était-il pas capable d'emporter M. Nadalewskil...
Un scandale à la Maisonnette ! Phalippou frissonna, et, sur l'heure, prit la résolution très ferme de ne fournir aucun prétexte à une discussion sur des sujets trop délicats. Le prisonnier deMayence revenu, il n'hésiterait pas à livrer une bataille du gain de laquelle résulterait le salut de tous : le salut de Madeleine, retenue à la terre par le souvenir de Daniel; le salut du général, toujours un peu chancelant dans des voies trop nouvelles pour lui; le salut du Jugement-Dernier. L'importance que de telles pensées prirent dans les préoccupations de ce moine, lui communiqua la force, non seulement de ne paraître au Pertuis qu'à de longs intervalles et comme, en passant, • mais aussi celle de refuser d'une manière absolue la création de la chapelle que M"*® Fuster aurait voulu implanter dans sa maison.
En plusieurs rencontres, la baronne, que tous les chemins menaient à l'idée fixe d'un autel à édifier dans le grand salon de Touraine comme dans le grand salon de Paris, était revenue à la charge, et toujours la même fin de non-recevoir catégorique avait accueilli sa requête. Pourtant, il n'entrait pas dans cette nature gouvernée par le sentiment religieux, le plus entêté, le plus obstiné, le plus résistant des sentiments humains, de connaître le découragement, et, un matin, après la messe, où elle étaitaccourueseulepar une affreuse journée de décembre, elle s'élança encore une fois à l'assaut pour obtenir, sous son toit, cette présence habituelle de Dieu qui transforme
la demeure humaine en une sorte de tabernacle, en fait un oratoire où la prière peut s'épancher des âmes nuit et jour.
— Madame, dit Phalippou, non sans quelque sévérité, j'ai déjà eu l'honneur de vous faire observer que, dans l'heure si triste que nous traversons, il ne convenait pas de donner suite à ce projet. Il faut attendre. Savons-nous, quand l'ennemi nous enveloppe de toutes parts, où nous prendrons gîte demain ? Le Gouvernement de la Défense Nationale, ne jugeant plus Tours assez protégé par nos lignes, s'est replié sur Bordeaux. Mon Dieu! ayez pitié de la France très chrétienne!
— € Pardonnez à votre peuple, Seigneur, parcCt Domine, parce populo tuo, » murmura Barandon, accroupi devant le tiroir du vestiaire, où il serrait les ornements sacerdotaux.
— Mais un sanctuaire de plus élevé à la gloire de Dieu serait une voix de plus qui monterait vers lui pour apaiser son courroux, insista la baronne.
Le Supérieur du Jugement-Dernier ne sut maîtriser un mouvement d'impatience.
— Madame, à Paris, nous eûmes tort de créer une église en l'intérieur de l'hôtel Trémière, sans au préalable avoir obtenu l'autorisation, l'agrément, si vous préférez, de votre mari. Nous devons nous garder de la même faute en Touraine.
— Une faute, Révérend Père Supérieur? dit Thérèse de la Sylve avec un redressement d'orgueil.
— Quand j'ai le courage de m'accuser, madame, peutêtre devriez-vous avoir l'humilité de reconnaître que vous ne fûtes pas toujours sans reproche. Si quelque chose, à mes yeux, peut excuser la violence avec laquelle j'envahis autrefois votre maison et en fis la Paroisse du Jugement Dernier, c'est la vie peu édifiante qu'à cette époque menait le général. Il n'était pas mauvais que Dieu, offensé à Bordeaux, fit irruption à Paris dans la demeure du voluptueux pour la purifier et préparer au pêcheur ce gîte de salut dont parle l'Apôtre, et où votre
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mari, en eiïet, a trouvé le pardon de ses erreurs, la quiétude de la grâce, 1^ certitude heureuse de la rédemption. Comblé des faveurs célestes, le général, désormais, a repris dans sa lamille la haute situation dont un égarement passager Tavait fait déchoir : il est redevenu le chef...
— Le chef?
— Votre chef, madame.
— Je ne reconnais d'autre chef que Dieu.
— Pour moi, madame, bien que je place au-dessus de tout ce qui est mon obéissance à Dieu, je reconnais pour mes chefs légitimes ceux auxquelsilluiaplude déléguer la moindre parcelle de son autorité. J'^obéis à Notre-Saint- Père le Pape, soutien de la doctrine, gardien infaillible de rÉglise, vicaire de Jésus-Christ parmi nous.
— Dans la sainte hiérarchie de l'Église, tout est acceptable, parce que tout découle de la souveraine justice de Dieu. Dans le mariage, au contraire...
— Madame, en d^autres temps, j'ai touché avec vous le chapitre si scabreux du mariage. Il ne me convient pas d'aborder encore une fois cette matière ardue. A remuer rhomme trop profondément, la vase monte vite. Je m'abstiens. D'ailleurs, pourquoi vous cacher qu'après plusieurs années de relations quotidiennes, je ne sais rien sur vous, absolument rien. Vous êtes le sphinx antique qui garde son énigme éternellement.
— Comment, à propos d'une femme chrétienne, pouvezvous évoquer une image empruntée aux horreurs du paganisme?... £t si le sphinx antique, c'était vous I
— Je ne vous entends point.
— Oui, gémit-elle douloureusement, comme Jésus attaché à la croix, je puis m'écrier aussi : — t Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonnée? » — Depuis la conversion de mon mari, vous vous êtes tout entier tourné de son côté, rangé dans son parti, et ne comptez plus avec la misérable pécheresse sans laquelle vous n'eussiez jamais vaincu.
*— Madame!... articula le Supérieur du Jugement-Der-
nier, portant une main à son long scapulaire noir, qu'il comprima contre sa poitrine, à Tendroit du cœur.
— Je suis simple, moi, et, sans regarder la terre, je vais droit à mon but, qui est le ciel. Je veux voir Dieu, voilà où tendent les efforts de ma vie. Vous, quand l'audace m'est venue de regarder vos actes, de scruter vos pensées, j'ai toujours cru à la sainteté de vos motifs, mais je ne vous ai pas toujours compris.
— Il était donc nécessaire que vous me comprissiez? dit-il avec toute la hauteur du dédain sacerdotal.
— Puisque, par l'effet d'une extrême charité, il vous avait plu de me choisir comme coopératrice de votre Œuvre, il était nécessaire que je comprisse pourquoi, le général Puster converti, je suis devenue la branche morte de l'Évangile, qui ne peut plus porter de fruits et quil faut désormais jeter au feu.
Le moine ne s'était pas attendu à tant et de si rudes coups. Si, dans la solitude de sa cellule, il n'avait pas pénétré les fonds très enveloppés, très obscurs de sa pénitente, celle-ci, l'œil aiguisé par une jalousie sainte, puisqu'elle prenait sa source dans un besoin supérieur de se dévouer exclusivement, l'avait au contraire deviné, fouillé, aperçu dans l'intimité discrète de chacune de ses démarches, de chacun de ses pas. Ce prêtre, aussi entreprenant qu'habile, éprouva une humiliation profonde, puis un dépit qu'il s'efforça de maîtriser, mais qui jaillit en dehors de lui-même violemment par ses deux yeux, ces miroirs superbes où, malgré qu'il en eût, son âme ardente, par instants, venait se refléter. Dans le regard qu'il lança comme une flèche aiguë et vibrante à M»»® Fuster, se trouvaient amalgamés ensemble la colère, le mépris, la haine, La baronne méritait sa colère, parce qu'elle avait été perspicace; son mépris, parce qu'elle avait été sa dupe docile ; sa haine, parce qu'elle était femme, et que, pour ce religieux austère, la femme, c'était le mal, le mal éternel et persistant.
— Madame, dit-il, vous avez prononcé un jour ces mots terribles : — t Je déteste l'homme, il me fait à la
« fois épouvante et horreur. » — Comme Job, je vous parlerai dam Vamertume de mon âme, et je vous confesserai que, placé vis-à-vis de la femme, je ne suis pas loin de ressentir la même horreur et la même épouvante. En vérité, vous me voyez tremblant de la pénétration, de la subtilité de cet être faible, doué, pour le malheur du genre humain, de toutes les finesses enveloppantes, de toutes les séductions perfides, de tous les charmes pervers, surtout d'une acuité à percevoir où Tenfer jeta les rayonnements de son feu...
— Révérend Père Supérieur...
— Certains poètes ont comparé la femme à un ange. Si la femme est un ange, en effet, elle est Fange des ténèbres, qui mène Thomme à la révolte, au néant, à son domaine qui est la nuit.
— 0 Révérend Père Supérieur, par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mort indistinctement pour tous, ayez pitié de moi!
A cette prière, lancée d*un accent qui navrait, le religieux répondit par ces mots articulés d'une voix altière:
— Madame, au chapitre septième de VEcclésiastej on lit ce verset : — « J'ai considéré toutes choses avec les yeux de mon âme, et j'ai trouvé la femme plus amère que la mort. »
Il marcha vers la porte de la sacristie.
— Révérend Père Supérieur! Révérend Père Supérieur! s'écria-t-elle, affolée.
Se précipitant, elle rouvrit la porte qui venait de se refermer et parut au dehors, acharnée après la pieuse proie qui lui échappait.
Les gros nuages blanchâtres, qui, depuis plusieurs jours, voyageaient à travers un ciel obstrué de blocs informes, venaient de se fendre, et, par des crevasses noires^ laissaient pleuvoir des flocons de neige énormes et pressés. Cet obstacle n'arrêta pas la baronne; brûlée par un feu qui défiait toutes les froidures, elle alla jusqu'au bout de l'allée de Saint- Averlin, où stationnait la calèche du Pertuii.
— Mon Révérend Pèreî... appela-t-elle d'une voix étranglée, au moment où ]e Supérieur du Jugement- Dernier escaladait le marchepied de la voiture.
— Ma fille, que la paix du Seigneur soit avec vous I lui répondit- il.
Il releva la glace pour se mettre à Tabri de la neige, et les chevaux partirent.
Aussi pâle que les flocons qui mouchetaient ses vêtements de la tête aux pieds, M™® Fuster demeura une minute immobile. L'œil sec, le menton serré, il était difficile de dire si, dans cette femme à la merci de Dieu, ne venait pas de souffler quelque vent impétueux de tempête, quelque terrible tentation de secouer le joug. Un jour, elle avait dit au li. P. Supérieur: — f Flagellezmoi jusqu'au sang. » — Elle ne se figurait pas alors combien était dure la flagellation. Elle l'éprouvait maintenant. Ainsi que Jésus-Christ lié à la colonne du prétoire, elle avait senti les lanières du fouet, elle avait enduré les outrages, les afl^ronts, les crachats, et toute son âme saignait.
Thérèse de la Sylve craignit Torgaeil, l'ennemi habituel de son salut, et comme l'ouragan lui avait depuis longtemps dérobé la calèche où sa pensée irritée et tenace demeurait attachée, elle rentra dans l'église de Saint-Avertin. Elle n'était pas à genoux depuis un quart d'heure, qu'elle recouvrait sa complète sérénité. Le recueillement intime d'une église, par les visions dont il peuplait son cerveau, la pénétrait, en dépit d'elle, d'un irrésistible frisson qui allait jusqu'à l'attendrissement. Là, Thérèse de la Sylve, hautaine, impérieuse, absolue, fondait comme la barre de fer mise à la fournaise, et pleurait. Une heure avant de mourir, saint Bonaventure disait : — t Le nom do Dieu est comme une rosée bienfaisante; toutes les fois que je le prononce, je m'en sens rafraîchi, et la fièvre qui me consume diminue. » — Il en allait ainsi de M"' Fuster» Un Pater y et elle se rendait à merci*
Mais les fenêtres de Téglise de Saint- Avertin, obstruées parraccumulation de la neige, ne laissant filtrer qu'une lumière obscure, s'illuminèrent d'un jour plus clair. La baronne, surprise du brusque éclat des choses, porta ses regards vers la porte demeurée ouverte. Pas le moindre point blanc dans l'espace; Tair paraissait limpide, calme, comme lavé. Elle sortit.
La baronne dirigea ses yeux du côté du pont du Cher. La calèche^ qui, revenant de Tours, devait la ramener au Pertuis, ne paraissait pas. Impatiente, elle s'aventura à travers un sentier dont les sabots des paysans, en la comprimant, avaient durci la neige, et grimpa vers la Maisonnette, haut perchée dans les futaies. En escaladant la côte raide, par endroits très encombrée, de temps à autre elle demeurait fixe. Certes, ce n'était pas l'essoutflement de sa poitrine qui la contraignait à ces haltes fréquentes, c'était sa pensée, inquiète du R. P. Supérieur. — Les chevaux s'étaient-ils abattus sur la route, au milieu des tourbillons? Qui sait, peut-être les raalheureuses bêtes, trop cruellement fouettées par la tourmente, avaient-elles pris le mors aux dents, et, affolées, s'étaient-elles précipitées dans le Cher? — Elle s'arrêtait de nouveau, et, encore une fois, des hauteurs qu'elle avait atteintes sans s'en apercevoir, elle scrutait la route confondue avec les champs voisins, que de rares peupliers, de rares maisons clairsemées de distance en distance, Taidaient à démêler du nivellemeot universel. Mais ses yeux, que les blancheurs épandnes jusqu'aux extrêmes frontières de l'horizon avaient fatigués, refusèrent peu à peu de servir la passion pieuse de la dévote enthousiaste et torturée. Maintenus ouverts par une volonté qui ne connaissait pas les défaillances, à force de s'acharner sur des surfaces éblouissantes, ils ne perçurent bientôt que barres rouges, zones violettes, espaces brunâtres, puis ils n'aperçurent rien. Ce fut la nuit.
M"*® Fuster, aveugle, ne bougea pas. Elle attendit, paupières baissées, la fin de ces ténèbres qu'un peu de repos
allait dissiper. Soudain, sur la peau délicate de son front, de ses joues, de ses mains, elle reçut Timpression d'un contact frais, léger. La neige recommençait à tomber sans doute. Elle rouvrit un œil timidement. Le ciel, en effet, avait changé d'aspect. Une teinte grisâtre, s*abaissant sur la terre, embrumait tout, obscurcissait tout, supprimait tout. La bourrasque, qui avait enveloppé la Loire, s'avança vers le Ghefr, dont les peupliers superbes disparurent. Saint-Avertin fut abordé et pris d'un coup de filet. La baronne redoubla le pas. Enfin, à travers le voile épais encombrant l'air, la Maisonnette s'estompa vaguement. C'est au moment où la pensée si douce du gîte, en dépit d'elle-même, lui procurait, dans son angoisse, un peu de cette paix qu'en la quittant lui avait souhaitée Phalippou, que, pour la vingtième fois, elle demeura immobile au milieu du chemin. Il n'y avait pas à en douter, elle venait d'entendre le canon. — Le canon à Tours f.. Et si quelque obus éclatait sur la Résidence Saint-Ignace?... L'Ordre du Jugement-Dernier perdu I... — Son cœur ne battait plus, et, malgré les flocons s'accumulant sur elle, pour ne pas défaillir, elle s'assit sur une pierre au bord du sentier.
Les natures énergiques ont des redressements brusques. M°** Fuster se releva et marcha vers la Maisonnette, marquant de traces imperceptibles la toison blanche douillettement épandue comme un manteau sur la terre glacée. Elle allait droite, mince, fluette sous les branches chargées et pliantes, l'œil non plus égaré sur les routes désertes à la recherche du Fondateur, mais attaché sur le Pertuis, qu'elle touchait déjà de la main. — Qui sait si le canon, dont, par intervalles, elle croyait entendre le fracas terrible à travers une atmosphère presque noire, n'avait pas ramené la pensée de cette femme, harcelée par des souffrances mystiques, à des souffrances plus actuelles et plus vraies : à son mari prisonnier dans une forteresse allemande, à son enfant sans espoir dans la vie depuis le combat de la fabrique Bergonnier, aux Nadalewski blessés jusqu'à la mort dans le coup qui avait
alteint Daniel, à la France noyée dans le sang? — Elle gravit le perron de la Maisonnette. Avant d'entrer dans le salon, elle ne sut empêcher ses yeux de promener un dernier, un suprême regard dans la direction de Tours. Rien à travers le steppe incommensurable. Elle se retourna donc et franchit le seuil du Pertuis. Mais, vivement, elle recula. Elle avait perçu comme un craquement. Quelque branche qui, trop accablée de neige, se brisait sans doute. Son œil aigu fouilla le sentier de Saint-Avertin. 0 bonheur I la calèche.
— Et le R. P. Supérieur? demanda-t-elle au cocher. Les chevaux s'arrêtèrent; puis, la portière s'ouvrant,
Phalippou sauta sur le perron.
— Vous, mon Révérend Père, vousl
Il pénétra dans le grand salon sans entendre.
— Madame la baronne, dit-il, tout à l'heure j*aî trouvé Tours dans la consternation. Des uhlans ont paru au haut de la Tranchée. Les bruits les plus sinistres circulent. On croit que le prince Frédéric-Charles ou le grandduc de Mecklembourg, lancés à la poursuite du général Ghanzy, tenteront un coup de main contre la ville en passant. Tours n'est pas en mesure de se défendre. On fera des efforts pourtant ; mais on redoute le bombardement. Notre barbare ennemi brûle tout ce qui lui résiste. Sauf deux frères laissés à la Résidence Saint-Ignace, tous les RR. PP. Jésuites sont partis pour leur maison de Poitiers. J'ai accompagné à la gare le R. P. Assesseur de rOrdre avec le frère' Édélestand. Ils seront ce soir à Bordeaux...
. — Et vous venez chercher la sœur Aimée-de Jésus? . — La sœur Aimée-de-Jésus I s'écria-t-il, froid, presque dédaigneux.
— Elle est une de vos religieuses.
— Et vous, n'êtes-vous rien pour l'Ordre du Jugement- Dernier?...
Stéphane, Madeleine, M™° Nadalewska, la sœur du Jugement-Dernier, qui avaient aperçu la calèche, entrèrent dans le salon.
— ... Ce n'est pas seulement pour la sœur Aîraée-de- Jésus que j'accours, articula fortement le prêtre ; c'est aussi pour vous, madame^.pour M"® Fuster, pour M'"' Nadalewska, et, s'il m'est permis d'aller jusqu'au bout de mon sentiment, car un sentiment seul de respectueuse amitié me ramène, pour M. Nadalewski.
— De quoi s'agit-il donc? demanda Stéphane. Phalippou reparla de la situation de Tours.
— Mais les Prussiens ne viendront pas au Pertuis, je pense? dit le philosophe.
— La barrière de la Loire franchie, sait-on jusqu'où l'armée allemande, qui ne rencontrera plus d'obstacles sérieux devant elle, peut étendre ses ravages, répliqua le religieux avec une visible épouvante... Non, non, répritil chaleureusement, personne désormais n'est en sûreté ici, et je vous adjure tous de me suivre aujourd'hui même à Bordeaux. Dans la paix de i'Ouvroir Saint-Grégoire de Nazianze, nous prierons pour qu'il plaise à Dieu d'avoir pitié de la France, pour qu'il veuille l'arracher du milieu des batailles, pour qu'il daigne panser ses blessures et lui rendre la vie.
. — Nous sommes prêts à partir, Révérend Père Supérieur, dit la baronne.
— Quant à moi, madame... articula Stéphane.
— Quant à vous, vous partirez avec votre femme et votre fille, interrompit Madeleine.
Elle fit trois pas, et, d'une secousse énergique ouvrit un des battants de la porte vitrée du salon. Les cicux continuaient à se vider sur la terre en lourds amoncelle ments de neige. Les flocons énormes, liés les uns aux autres, formaient dans l'air une nappe immense à travers laquelle passait péniblement un jour indécis et blafard. Le canon, comme un tonnerre sourd, grondait longuement dans ces vagues confuses.
— Nos soldats! nos pauvres soldats! sanglota Nadalewski,
Les fronts se courbèrent; puis des larmes parurent dans tons les yeux.
La maison que Phalîppou possédait à Bordeaux, rue Thiac, était très petite. Elle avait deux étages seulemeot. Au rez-de-chaussée, quatre pièces sombres affectées à divers services : la cuisine, le réfectoire, les ateliers de couture ; au premier, les chambres destinées à la Supérieure et aux Sœurs dirigeantes; au second enûn, le dortoir mansardé, où s'alignaient les couchettes des jeunes ouvrières, — des enfants de dix à seize ans, orphelines de père et de mère pour la plupart. La façade de TOuvroir du Jugement-Dernier, donnant sur la rue, délabrée, tachée de rayures de plâtre qui annonçaient de nombreuses lézardes fraîchement bouchées, malgré la statuette de saint Grégoire de Nazianze décorant l'imposte de la porte d'entrée communiquait à toute cette maçonnerie quelque chose de triste, de résigné qui serrait e cœur. Toutefois, si on franchissait le vestibule obscur de cette demeure morose, on comprenait que le Fondateur de TOrdre n'eût pas hésité à en faire l'acquisition. Dans l'étroite rue Thiac, en voyant une ruine, on se sentait pénétré de je ne sais quel ennui poignant; maintenant, en face d'un vaste jardin plein d'arbres, d'air, de lumière, cette première impression s'effaçait. Phalippou, homme d'affaires peut-être à son insu, avait pensé qu'un jour viendrait où la vente de plusieurs emplacements sur la rue Lebrun lui fournirait les moyens d'édifier une nouvelle maison qui serait telle qu'il la voudrait, telle qu'il l'avait rêvée.
A peine descendus de voiture, rue Thiac, les hôtes du Pertuis se dirigèrent vers le jardin. La neige, qui couvrait monts et vallées le long de la Loire et du Cher, comme si contre nous les cruautés du ciel avaient voulu achever les cruautés de la fortune, n'avait pas laissé tomber à
Bordeaux le plus mince flocon. Bien plus, malgré janvier, dans Tair passaient des souffles attiédis, et les ormes de rOuvroir montraient des branches assouplies par les premiers élans de la sève qui bientôt gonflerait les bourgeons. Après la longue immobilité dans les wagons, on fit délicieusement quelques pas à travers les allées. M"° Puster s'entretenait des choses de la maison avec la Supérieure, une petite femme courte, à la langue bien pendue ; M"' Nadalewska prenait elle-même des renseignements auprès du R. P. Supérieur, plein de la plus respectueuse déférence; quant à Madeleine, appuyée au bras de Stéphane, elle lui parlait, puis lui souriait gentiment.
— Voyons, mon excellent père Nadalewski, je ne veux pas que vous ayez cette figure longue d'un mètre. Ça vous déplaît donc, l'Ouvroir du Jugement-Dernier?
— Pourquoi l'Ouvroir me déplairait-il, cher ange? Partout où il m'est permis d'être avec toi, je me plais.
Ses yeux errèrent au hasard; puis, comme s'ils ne trouvaient pas ce qu'ils cherchaient, ils s'élevèrent audessus des clôtures et insensible me ut jusqu'au ciel.
— Je suis sûr qu'il est là-haut, murmura Madeleine. Une trentaine d'enfants, vêtues de robes bleues, de
bonnets blancs très propres, s'élancèrent d'un vol à travers les allées.
— Les orphelines! les orphelines! cria Madeleine battant des mains et courant vers la bande emmêlée et galopante.
Notre philosophe, assis sur un banc, la suivait des yeux sautant avec les autres, jacassant, jouant. Elle revint vers lui.
— Le R. P. Supérieur, dit-elle, leur a accordé un jour de congé... Elles sont charmantes, toutes, toutes... Figurez-vous que la petite Flavie Réthel ressemble à Loulou, mais elle lui ressemble!... ■
— Et ta mère, et maman Nadalew^ska, où sont-elles?
— Là-bas.
Elle montra un clocheton pointu au fond du jardin.
— Les orphelines achevaient la prière du matin, quand le R. P. Supérieur leur a donné campa... Je les rejoins!
Hélas! cette première gaieté de Madeleine tomba vite, et Nadalewski ne tarda pas à la voir redevenir la pauvre victime désolée qu*il connaissait depuisla mort de Daniel. Mêlée désormais aux religieuses, aux orphelines de Saint- Grégoire-de-Nazianze, confondue, noyée du matin au soir dans FOEuvre du Jugement-Dernier, elle assistait, sous la direction tatillonne de la sœur Aimée-de-Jésus, sous rœil vigilant de la Supérieure, à tous les exercices de la chapelle, à tous les travaux de Tatelier. Depuis le commencement de la guerre, le R. P. Miquelard, qui faisait auparavant des visites hebdomadaires à certains magasins bien notés, dans le but d^obtenir de la besogne pour ses enfants, avait cessé toutes démarches auprès des négociants pieux de la ville. Mis en relation avec la Préfecture par rinfluence du vicomte de la Livinière, une énorme commande de charpie lui était échue en lot, et les petites ouvrières de la rue Thiac n'avaient cessé d'effiler du vieux linge et de plier des paquets.
Madeleine s'appliquait au travail avec les autres dans la salle basse, et entassait brin de fil sur brin de fil. Flavie Réthel, la mignonne fillette remarquée dès l'arrivée, assise sur un tabouret, trimait, elle aussi, de ses dix doigts. —Elle est ravissante ! pensait Madeleine. — Elle ne pouvait s'empêcher de la caresser d'un regard; mais elle se serait bien gardée de l'embrasser, de peur d'une réprimande de la Supérieure, quine savait supporter la moindre infraction au règlement. Ce règlement, affiché aux nïurailles nues de l'atelier, disait :