‹ Madame FusterChapitre 8 sur 11 · ANTOINE BERNARD, FORGERON · texte numérisé non relu

ANTOINE BERNARD, FORGERON

Veuve Bernard^ successeur.

Des barreaux en fer, scellés dans les murailles, formaient une sorte de grillage redoutable et laissaient la

MADAME FUSTER i25

forge complètement à jour. Stéphane s'approcha; il plongea un regard à droite, puis à gauche en un trou obscur, bouleversé, brillant par place de limaille de fer, surchargé de suie qui lui mettait comme un revêtement de velours, des dalles au plafond. Les établis étaient là, écrasés sous le poids des limes, des poinçons, des vilebrequins, mordus aux bords par d'énormes boulons qui soutenaient les étaux terribles, la gueule ouverte, demandant quelque chose à mâcher; plus loin, la forge avec son cratère éteint, son soufflet immobile, où les araignées avaient suspendu de longues dentelles de deuil, par-ci par-là déchirées; enfîn, au milieu, assis sur un trône de chêne, le roi de céans, Tenclume, ayant à ses côtés ses serviteurs, autrefois bruyants et gais, aujourd'hui tristes et silencieux, les marteaux.

— Madame Bernard ! appela Nadalewski.

La devanture s'ouvrit, et une grande femme sèche, figée de soixante ans environ, droite sur son bois, se montra à l'une des extrémités de la forge.

— Je vous demande pardon de vous déranger, madame, lui dit notre philosophe. Pourriez-vous me dire ce qu'est devenu votre ancien ouvrier Kraft?

— Kraft? répondit la veuve Bernard, arrêtant un œil défiant sur celui qui l'interrogeait.

— Un Alsacien, qui travaillait chez vousT avant la guerre.

— Qui ôtes-vous?

— Je m'appelle Stéphane Nadalewski,

— Nadalewski?... Est-ce que... par hasard... vous seriez le père de cet officier mort à Sedan... et que Kraft et David?...

— Je suis le père de Daniel Nadalewski, mort au combat de la fabrique Bergonnier.

— Je ne vous dis pas si David va être content de vous voir !

— C'est justement David que je cherche, et si je vous parlais de Kraft... .

— Il est sûr et certain que, si vous cherchiez Kraft,

vous perdriez votre temps. Au jour de TAn, quand Crachette et David sont venus trinquer avec moi, on était encore sans nouvelles de Kraft. A-t-il été tué à Ghampigny? a-t-il été emmené en Prusse avec les autres prisonniers? Ni vu, ni connu.

— Mais il n'est rien arrivé à David?

— Pas si. bête de se laisser accrocher, lui!

— Pourriez-vous me donner son adresse ?

— C'est que, je vas vous dire... Certes, moi, je ne crois pas un mot des bruits que font courir les méchantes langues... Mais, vous savez, peut-être David n*aimerait-il pas qu'on lui mit comme ça 1^ main dessus sans crier gare...

— Qu'y a-t-il?

— Il y a qu'on accuse David, depuis la mort de Kraft, de vivre avec Cruchette. Mais ça, c'est une histoire. David a de l'honneur gros comme lui. S'il a continué à loger avec la maîtresse de Kraft, c'est tout uninnent que Cruchette soigne Loulou et peut-être aussi qu'il aurait été honteux d'abandonner une femme sans ressources pendant le siège... Ohl je ne dis pas que Cruchette... Tenez, ça ne me regarde pas... Moi, dont les affaires vont de mal en pis, je puis avoir besoin de David, même de celte Cruchette, et je ne voudrais pas les désobliger, vous entendez:

— Madame Bernard, s'il vous fallait quelque argent pour remettre votre forge en train, je suis tout disposé...

— Vous, monsieur Nadalewski?

— Venez me voir demain matin , rue Barbet-de-Jouy, numéro 9... L'adresse de David, s'il vous plaît.

— Alors, c'est convenu, s'il y avait quelque chose entre eux^ vous n'auriez l'air de vous apercevoir de rien?...

Stéphane tira un portefeuille de la fausse poche de sa redingote. Un billet de banque de cinq cents francs parut au bout de ses doigts. La veuve Bernard écarquilla les yeux, et ses joues blafardes, réduites, ridées, où toutes les privations, du siège se trouvaient inscrites à coups de griffes, se colorèrent soudainement.

•^ Voici un acompte «sur ce que je dois vous prêter pour relever votre établissement, lui dit Stéphane.

— Il faut bien que je sois ruinée de fond en comble, sanglota-t-elle, prenant le billet... Ohl la guerre I la guerre!... Monsieur, vous trouverez David et Loulou chez mon neveu Merlot, nourrisseur, rue de la Félicité, 6, aux Batignolles.

Nadalewski, enlevé de terre, s'était élancé hors de la forge. 11 volait.

A la pensée qu'elle allait, embrasser sa Loulou, voir David, Madeleine éprouva plus que de la joie.

— Vite ! vite I fît-elle, jetant un cbâle sur ses épaules.

— David et Loulou sont retrouvés, c'est l'important, dit Nadalewski. Mais tu comprends, je dois aller seul rue de la Félicité. Nous ignorons dans quelle situation le siège a mis David : peut-être est-il malheureux, dans la misère, et ta brusque visite pourrait le contrarier.

Elle tira le cordon d'une sonnette.

— Marchand, ordonna-t-elle, s'adressant au domestique qui venait d'ouvrir la porte du petit salon, il faut que vous nous découvriez à l'instant une voiture. M. Nadalewski la payera le prix qu'on voudra. — Et vous pensez, s'écria-t-elle se retournant vers Stéphane, que j'ai besoin de vous pour aller rue de la Félicité? Me croyezvous capable d'avoir peur, par exemple ! Paris pourrait bien être rempli de Prussiens, que j'aurais le courage de le traverser pour rejoindre ma filleule...

Nadalewski la suivait à travers le salon, marchant à grands pas, portée par un contentement qui lui communiquait tous les héroïsmes. Une voiture roula dans la cour de l'hôtel.

— Enfin I soupîra-t-elle avec un élan de toute son âme. Le fiacre allait au pas à travers les rues désertes. La

neige, fondant sous un coup de soleil, avait transformé les chaussées en ruisseaux sordides, chargés de détritus immondes, qui barraient les bouches des égouts. La place du Palais-Bourbon s'étalait clnp'^tante comme un lac.

— Mais nous n'arriverons jamais, dit Madeleine.

— Allons donc I cria Nadalewski au cocher.

Le véhicule eut une secousse, et le cheval, sur qui tombèrent des coups drus et pressés, traversa la rue Royale au galop.

— Voyez-vous, mon bon père Stéphane, moi, j'ai dans ridée qu'il s'est passé, entre le R. P. Canitrot et David, des faits plus graves que ceux qu'on nous a rapportés. J'incline à croire que David, à qui la mort de Rosalie avait troublé la tète, aura dépassé toute mesure. Mon Dieu! il n'est pas méchant; notre dragon; mais, il vous ressemble , il n'aime pas les prêtres , et il aura débité à ces dames et à ces messieurs du Jugement-Dernier quelque long chapelet d'injures, après lequel il n'aura plus osé reparaître rue Vaneau... Enfin, tous nos ennuis vont finir... Quand je songe pourtant que, dans moins de quelques minutes, il me sera permis de dévorer ma Loulou de baisers ! Mon Dieu ! mon Dieu !...

Stéphane se retourna; il vit Madeleine, les mains jointes, à genoux sur le paillasson de la voiture.

— Cher ange, lui dit-il, la relevant, tout à l'heure ton enfant te sera rendue.

Le fiacre s'arrêta.

— La rue de la Félicité! cria le cocher.

La petite mèrey dévorée d'impatience, abandonna Nadalewski et se mit à courir le long des maisons qui bordent chaque côté de cette misérable ruelle. Elle arriva devant le n° 6. Là, saisie de terreur et de joie, elle demeura plantée. Une large porte charretière, au-dessus de laquelle un pinceau maladroit avait tracé ces mots par -ci par -là effacés : — Lait chaud ^ matin et soir, Merlot, logeur-nourrisseur, — s'ouvrait à deux battants devant elle. Madeleine n'osa pas entrer. Elle regarda. Une brouette était échouée contre un tas de fumier. Le purin suintait de ce ramassis d'immondices et promenait librement des filets fétides entre les pavés mal joints de la cour. Pas une poule, pas un coq, pas un chant. La neige jetait çà et là, sur mille objets disloqués, ruinés, à

peine distincts : — des bêches, des pelles, un râtelier foin désarticulé, tout l'attirail rustique d*une vacherie, — des points d'un blanc sale, crotté.

— Ciel! s'écria Madeleine.

Elle s'était précipitée en avant et avait ramassé, sur le sol fangeux, un morceau de bois qu'elle essuyait soigneusement avec son mouchoir.

— Ma filleule est ici l Voilà la tète de Cathe. — Loulou I Loulou I ne put-elle s'empêcher d'appeler.

Personne ne répondit,

— David ! cria la voix énergique de Nadalew^ski. Même silence morne. Notre philosophe courut à une

porte entre-bâillée. C'était une étable vide.

— Interrogeons les voisins, dit-il.

Au moment où nos deux chercheurs rentraient dans la rue de la Félicité, un homme d'une cinquantaine d'années, à lourde moustache grise coupée en brosse, de haute taille, affublé d'une capote de soldat noire à. boutons de métal blanc, les aborda.

— Que voulez-vous, vous autres?

— Est-ce que vous ôtesM. Merlot ? lui demanda Stéphane.

— Certainement... Eh bien, après?...

— Monsieur, intervint Madeleine d'une voix supplicante^ pourriez-vous nous dire si David demeure ici?

— David?... Seriez- vous par hasard M^^® Fusler?

— Oui, monsieur.

Le nourrisseur se tourna vers Stéphane.

— Je sais bien que vous n'êtes pas le général Fuster, vous. J'ai servi au 4* dragons...

— Non, je suis un ami du général.

— Peut-être ce Polonais?...

— Justement.

— Je vous connais.

— Vous me connaissez?

— Votre fils n'est-il pas mort à Sedan ?

— En eff'et.

— Nous sommes logés à la même enseigne, car le mien s'est fait tuer au Bourget.

^ii

Les deux pères se prirent la main douloureusement. Ils demeuraient immobiles au milieu de la cour.

— Et David? insista. notre petite mère.

— Parbleu I David y a laissé la peau, comme les autres.

— David est mort ! s'écrièrent simultanément Madeleine et Stéphane.

— Trochu a contenté les gardes nationaux, qui réclamaient toujours la sortie; on en a fiché vingt mille par terre à Buzenval ou à Montretout. David a eu sa balle dans le ventre. Voilà.

— Et sa petite fille? soupira Madeleine, expirante.

— Loulou?... Ahl pour celle-là, mademoiselle, elle se porte bien, je vous en réponds.

— Quel bonheur !

-— Entrez donc I... Je vous en conterai, si vous voulez en entendre.

Ils suivirent Merlot dans un rez-de-chaussée sale, bouleversé.

— Ma foi, dit l'homme, c'est pas très propre , la maison... Excusez-moi... Que voulez-vous? depuis la mort du garçon, la femme n'a plus de courage à rien... Elle passe son temps chez les voisins à parler du matin au soir de son malheur... J'ai un peu plus de nerf que ça, moi, et si on ne m'avait pas mangé mes quatre vaches pendant le siège, je les soignerais...

— Est-ce qu'elle est là, Loulou? interrogea Madeleine, se laissant tomber sur une chaise.

— Mais non, parbleu! elle n'est pas là.

— Où est-elle?

— Dans le pays de Cruchette, avec Gruchette... Je vas vous vider mon sac... Quand, après Sedan, Kraft, à qui on avait promis du travail aux ateliers de l'Ouest, vint loger chez moi, je le reçus avec plaisir. Je savais par ma tante Bernard et par moi, qui l'avais connu au régiment, que, malgré sa vie avec Gruchette, Kraft était un honnête garçon, qu'il payait régulièrement son loyer. Je les pris donc, lui et Gruchette... Tout allait pour le

mieux, et parmi le branle-bas général, nous vivions ici fort tranquillement, quand un soir Kraft et Gruchette remorquèrent jusqu'à la rue de la Félicité David et la petite Loulou. David venait d'enterrer sa femme, et il était triste, vous sentez. Pourtant, de minute en minute, tandis que nous causions tous dans cette pièce, lui, bec cousu, laissait tomber son poing fermé sur cette table et la battait comme il aurait battu l'enclume avec un marteau. Las de ce tapage^ Kraft porta la parole et lui dit de finir sa musique, qui nous ennuyait. A ces mots de Kraft, David se leva. Non, jamais je n'ai vu pareille colère. Les yeux lui sortaient de la tète. David en voulait surtout à des curés qui demeurent chez le général Puster, paraît-iU Il leur reprochait de lui avoir fait mille misères, d'avoir maltraité sa fillette, d'avoir laissé sa femme mourante manquer de tout. Enfin, Gruchette caressa si bien Loulou, que David se calma et que chacun reprit son train de chaque jour.

Il y eut un silence d'une minute. Sur une invitation de Stéphane, le logeur reprit :

— Mais les Prussiens étaient toujours là, et il fallait se battre, nom de Dieu I Je n*ai jamais vu deux hommes plus heureux que Kraft et David, au moment où leur bataillon partait pour Ghampigny. La proclamation de Ducrot les avait grisés, comme elle avait grisé tout PariSé Ah! si les ponts sur la Marne s'étaient trouvés de longueur, quelle bousculade d'Allemands! David revint de là -bas. Malheureusement, Kraft ne revint pas. Je crus que Gruchette deviendrait folle.

— Si vous nous disiez tout de suite où nous allons retrouver Loulou? demanda Stéphane.

— Puisque ça vous embête que je vous défile mon affaire par le menu, j'arrive droit à Buzenval. Donc, dans Paris, où pleuvaient les obus prussiens, une rumeur circulait : on répétait, à tous les secteurs, qu'un grand coup était préparé et que la trouée qu'on n'avait pu effectuer sur Ghampigny, on l'effectuerait sur Versailles. Vous comprenez s'il y eut du contentement à revendre I On irait

dégoter Guillaume et Bismarck là-bas. C'était superbe !...

— Monsieur Merlot, je vous serais bien obligée... osa interrompre Madeleine.

— Non ! poursuivit le logeur, qui n'avait pas entendu, enflammé d'enthousiasme guerrier, non! malgré le pain qui manquait, malgré le bombardement, Paris n'a jamais éié plus beau que ce matin-là. Il fallait voir les troupes défilant sur le boulevard. Étaient-ils crânes, nos mo- Mots!...

— Et David ? hasarda Stéphane.

— ' David était fidèle au poste. En avant du 116* bataillon, au milieu de quelques vieux lapins d'Afrique rentrés avec Vinoy...

— Il fut blessé? insista notre philosophe, se refusant à entendre un récit de la journée du 20 janvier.

Merlot regarda ses visiteurs, étonné, ébahi qu'on ne lui permit pas des digressions si naturelles. Depuis le commencement de ce siège horrible, qui lui avait enlevé son fils, qui avait consommé sa ruine, pour la première fois peut-être il lui était accordé de laisser couler librement son cœur. Son cœur débordait de misères, de chagrins, d'amertume, de désespoir. Décontenancé, il se tut.

— David n'est donc pas mort sur le champ de bataille? demanda Nadalewski.

— 11 est mort à l'ambulance de la rue du Quatre-Septembre.

— Et qu'est devenue Loulou?

Merlot, dompté par le ton impératif de Nadalewski, résolu à obtenir de haute lutte les renseignements qu'il était venu chercher, courba la tète.

— M'apprendrez- vous ce qu'on a fait de Loulou? insista Stéphane.

— Elle est avec Gruchette.

— Où?

— Dans le pays de Gruchette.

— Quel pays?

— Ah I dame I monsieur...

— Vous connaissez le nom de ce pays, je suppose?

— Vous vous trompez, je ne le connais point. Nadalewski craignit que le nourrisseur, intimidé, ne

commençât à ruser. Il regretta d'avoir effrayé ce paysan parisien, le plus retors, le plus dissimulé des paysans, et poursuivit d'un ton moins absolu :

— Pourquoi Cruchette, qui ne peut ignorer rintérét que M^'® Fuster porte à Louise David, ne Ta-t-elle pas conduite rue Vaneau, au lieu de remmener avec elle?

— Elle l'y a conduite, rue Vaneau...

— Alors, ma Loulou est à l'hôtel Trémière? s'écria Madeleine, se levant égarée et marchant vers la porte.

— Attendez une minute, mademoiselle; je vas tout vous conter. Tenez, votre chagrin me fait un mail... Si je connaissais seulement de quel côté a tiré cette malheureuse Cruchette !... En partant, elle m'a dit : — « Père Merlot, je vas faire un tour au pays avec la petite. » — Elle m'aurait bien laissé la gamine, si elle avait deviné que vous la réclameriez. Mais, quand elle a vu que, làbas, au faubourg Saint- Germain, on ne la voulait pas, elle s'est décidée à la prendre avec elle.

— Cruchette se sera trompée de maison.

— N'est-ce pas le numéra.29?

— En effet...

— Votre concierge ne s\appelle-t-il pas?... Ah ! diable ! c'est un drôle de nom, et difficile ! Uni... Unigenitus.

— Le frère Unigenitus, de l'Ordre du Jugement-Dernier, articula Stéphane.

— Depuis quinze jours, reprit le logeur, David agonisait. La balle demeurait logée dans le ventre. Les médecins se regardaient, puis s'en allaient sans faire l'opération. Cruchette était là, aidant à soigner le blessé. Moi, j'y allais aussi entre temps. Un matin, David demanda Loulou. Il embrassa la petite, puis il dit à Cruchette : -w € Cours rue Vaneau. Mademoiselle est arrivée sans doute depuis l'armistice. Laisse-lui Loulou et recommande-lui de venir me voir au plus vite... »

— Ëh bien? demanda Madeleine haletante.

— Eh bien, Cruchette partit... Quand elle revint à Tambulance, David était mort.

— Et ma Loulou ?

— Cruchette la ramenait. Votre concierge leur avait jeté la porte au nez en criant : — < Nous n'avons pas besoin d'enfant ici... » Le surlendemain, Grnchelte, dont le Mont-de-Piété avait avalé le linge et les habillements, vendit à un brocanteur, au père Trognon, de la rue Cardinet, quatre chaises, une vieille armoire, une table, une machine à coudre, tout son bibelot pour quatre-vingt-six francs, et détala avec Loulou pour aller prendre le chemin de fer.

— Quel chemin de fer, monsieur Merlot?

— Si je le savais I... Mais tranquillisez-vous, mademoiselle, et espérez tout de moi. Sans parler du père Trognon, qui pourra peut-être me dire quelque chose, je connais les amis de Kraft, de David, de Cruchette. Je vas me mettre en campagne, et ce serait bien le diable si je ne découvrais pas vers quel endroit Cruchette a filé.

— Et vous courrez nous le dire à Thôtel Trémière?

— Je vous le promets.

Le paysan reconduisit ses hôtes vers la porte charretière. En traversant la cour fangeuse, cet homme, à qui le spectacle de sa ruine devenait plus poignant à mesure que, la guerre finie, à chacun incombait le devoir de reprendre son train de vie habituel, ne sut se défendre de tendre un bras vers son étable vide. Puis il gémit ces mots lamentablement :

— Regardez donc çà un peu en passant^ mademoi'^ selle. Est-ce assez triste I

Madeleine jeta un coup d^œil sur la mangeoire béante, sur la litière qui conservait encore le creux des bètes, traînées dernièrement à l'abattoir.

— Mes pauvres vaches ! pleura le nourrisseur.

— Vous en aviez quatre; je vous en donnerai dix^ si vous m'aidez à retrouver Loulou, lui dit la petite mère.

— Si je vous aiderai!...

Stéphane et Madeleine redescendirent vers Paris.

Ni le soir, ni le lendemain, ni les jours suivants, on ne put rien apprendre sur Cruchette. En vain Merlot fouillat-il d*un œil acharné les maisons où Kraft avait habité avec sa maîtresse ; en vain la veuve Bernard partitelle en expédition à travers l'immense Paris, ces émissaires intéressés ne rapportèrent à Thôtel Trémière que des indications vagues, des on-dit auxquels il était difficile d'attribuer la moindre valeur. — A la Villette. un marchand de vin, de Saverne, le pays de Kraft, apprit à Merlot que Cruchette, laquelle de son nom s'appelait Albertine Cruchet, était Belge, d'un village près de Mons, ou de par là. Malheureusement, presque à la noême heure, au Gros-Cailiou, rue Duvivier, un loueur en garni, qui avait logé Kraft, à l'époque où celui-ci travaillait à l'usine Cail, déclarait que Cruchette était Bourguignonne, née à Dijon, ou dans les environs.

Le Jugement-Dernier resta fort insensible au nouveau malheur qui atteignait Madeleine. Ni la baronne, ni le R. P. Supérieur ne se détournèrent de leurs préoccupations habituelles pour lui faire entendre un simple mot d'encouragement ou d'affection. L'indifférence cruelle à travers laquelle elle marchait, elle se consumait, la glaça. Cette pauvre et si noble jeune fille en arriva à ce point de gène horrible que, décidée à chercher une occasion d'entretenir sa mère pour lui demander le renvoi du frère Unigenitus, considéré par elle comme coupable d'un crime odieux, elle renonça à son projet.

Mais, par cette blessure qui le faisait saigner, pénétrèrent dans le cœur de Madeleine certaines inquiétudes.

Elle qui n'avait jamais douté de la haute sainteté du Fondateur, elle qui, en toute occasion, avait mis comme un élan pieux à le protéger contre les attaques de Stéphane Nadalewski, en arriva à se demander si le R. P. Phalippou était vraiment le saint qu'elle avait cru, si elle n'avait pas été un peu naïve de le défendre avec cette persistance entêtée. Une 1 umière subite Tinonda de rayons, et, dans un éblouissement, elle découvrit tous les ressorts cachés, toutes les machinations enfouies, tout le travail souterrain du Jugement-Dernier.

Le premier résultat de cette terrifiante vision , qui lui avait montré sa mère abaissée sous un joug écrasant, son père humilié , vaincu , elle-même diminuée de toutes les expansions libres de la jeunesse, tremblante, presque avilie, le premier résultat de cette terrifiante vision fut la résolution de ne pas se laisser lier jusqu'au bout, de ne jamais appartenir à l'Ordre nouveau. — Que ferait-elle? que deviendrait-elle? — Elle l'ignorait. Une chose était certaine, c'est que le Supérieur du Jugement Dernier, parti, disait-on, pour Lormières, afin d'y donner les premiers soins à la construction d'un noviciat sur les bords de l'Arbouse, ne devait pas songer à faire bâtir une cellule pour elle, car elle n'irait jamais à Lormières, elle n'irait jamais.

Madeleine, dont l'oppression terrible de toute une communauté, la harcelant sans cesse, avait fini par déprimer l'être moral, à ce point que sa langue, paralysée, ne pouvait plus répondre que ce monosyllabe oui aux ordres, aux injonctions dont on l'assiégeait sans relâche, se redressa sous le coup atroce du frère Unigenitus. Quoi! ce domestique, ce valet s'était arrogé le pouvoir de rejeter hors de l'hôtel Trémière Loulou, dont le père agonisait, sa Loulou, déjà orpheline! Le misérable!... Mais qui sait, peut être cet homme avait-il des instructions?... De qui?... Du R. P. Canitrot, sans doute...

La jeune fille, à la lueur intense de son amour maternel, s'engageant toujours davantage dans les cercles obscurs de sa situation, vit le Jugement-Dernier, dès les

commencements, hoslile à la famille David. Elle se souvint des menaces adressées plus d'une fois à sa chère filleule par le Fondateur. Dans une sorte d'hallucination, elle entendit les paroles dures dont les religieux, les religieuses, comme à Tenvi, accablaient David, sans épargner sa malheureuse femme, depuis plusieurs mois en train de mourir. Alors, elle conclut, des renseignements qu'une mémoire implacable lui fournissait en foule, que Texpulsion de Cruchette et de Loulou , quand elles s'étaient présentées à la rue Vaneau, répondait à quelque plan secret de l'Ordre, qu'elle n'était le fait ni du frère Unigenitus, ni du R. P. Canitrot, instruments passifs de la Corporation , mais du R. P. Supérieur, maître absolu de toutes les volontés.

« Le R. P. Supérieur I répéta-t-elle à plusieurs reprises, le R. P. Supérieur! »

Elle pleura longtemps dans sa chambre fermée à double tour. Puis, se trouvant dans des dispositions à prier, elle rouvrit sa porte et descendit vers la chapelle de ce pas léger que les peintres du xv* siècle, Fra Angeîico de Fiesole particulièrement, ont su donner aux anges, ces adorables messagers qui honorent la terre quand ils la touchent, car ils pourraient déployer de grandes ailes et voler.

M"*» Nadalewska, voyant M"' Fuster noyée dans les préoccupations grandes et petites du Jugement-Dernier, avait fini par s'emparer de Madeleine et par devenir sa mère exclusivenaent. Le matin, après la messe, elle l'attirait rue Barbet-de-Jouy et ne la ramenait à l'hôtel Trémière que très avant dans la soirée.

— Je crois tout de même que si le R. P. Supérieur était à Paris, nous ne serions pas aussi libres, dit Madeleine, un soir qu'elle s'était retardée encore plus que de coutume chez sa maman de Bellevue.

— Dix heures! s'écria celle-ci. Vite, partons!

— N'ayez donc pas peur, murmura Nadalewski.

— Alors, c'est convenu, mon bon père Stéphane, vous

partirez demain pour T Allemagne? demanda Madeleine, lui saisissant le bras pour sortir.

-— Demain matin; et après-demain soir, je serai à Mayence.

— Avec quelle impatience nous allons vous attendre ici I... Ah I revoir mon père !...

— Pourvu que je puisse entretenir la mère, à cette heure induel

— Avant de partir pour Lormières, le R. P. Supérieur a rétabli l'Adoration perpétuelle; nous retrouverons maman à la chapelle.

Ils entrèrent dans la rue Gbanaleilles.

— Tiens! fit M™« Nadalewska, montrant Thôtel Trémière, voilà bien du monde devant la porte.

— Une voiture ! s'écria Nadalewski.

Us hâtèrent le pas et pénétrèrent dans la cour.

— Qu'y a-t-il donc, maman? interrogea Madeleine, haletante de frayeur, en voyant sa mère au milieu de la Paroisse du Jugement-Dernier au complet comme aux grands jours.

La baronne courut vers un fiacre arrêté devant la première marche du péristyle.

— Frère Unigenitus ! frère Évariste ! frère Édélestand ! appela la voix claire de Phalippou, descendant du véhicule.

Les trois Frères se précipitèrent.

— Vous allez m'aider à porter le général dans son lit; il ne peut marcher.

— Le général 1 hurla Stéphane...

D'un bras furieux, il éloigna la tourbe gémissante du Jugement-Dernier, et parut à la portière du fiacre. Fuster, soutenu par la baronne, par le R. P. Supérieur, par les Frères, avait franchi le marchepied.

— Mon père I mon père ! sanglotait Madeleine.

Elle se jeta à son cou d'un irrésistible élan. Fuster, debout, hâve, décharné, absolument méconnaissable, promenait des yeux vagues à travers la cour de Thôtel, où des lampes tenues par les sœurs Bernardine , Euphra-

sie, Aîmée-de-Jésus faisaient trembler des lueurs fantastiques, et n'articulait pas un mot. ^

— Tu ne reconnais donc pas ta fille? ne put s'empêcher de lui crier Stéphane.

— Si, murmura-t-il.

— Et moi, me reconnais-tu ? ^ " Fuster, des griffes de Phalippou, dégagea péniblement

une de ses mains et la lui tendit.

— 0 mon ami, mon pauvre amil... balbutia notre philosophe, passant de Textréme colère à un extrême attendrissement.

Le cortège funèbre se dirigea vers le petit salon. Fuster fut étendu sur un canapé.

— David? murmura-t-il, où est David?

— David est à Versailles, répondit Nadalewski. 11 a repris du service...

Marchand annonça que la chambre des Tapisseries était prête. On enleva de nouveau le général, et, une minute après, on le couchait dans son lit.

La forteresse de Mayence avait accompli son œuvre : on lui avait donné un homme, elle rendait un cadavre. Il est certain que Fuster, étendu sur son lit, y conservait une attitude impassible, qui faisait songer à la rigidité cadavérique. Les premiers jours, tentant un effort surhumain, il avait essayé de répondre par une parole, un geste, à Tempressement affectueux dont il était l'objet de la part de tous ; bientôt, il ne desserra plus les lèvres et ne hasarda plus un mouvement.

Cependant, Pamitié a sa jalousie, et Nadalewski avait fait des observations qui le remphssaient d'un désespoir furieux. Attentif plus que jamais à son ami, qu'i voyait déjà la proie de la mort, il avait remarqué que Fuster récupérait un semblant de vie dès que la baronne ou le Supérieur du Jugement-Dernier l'approchait. Pour eux seuls, la machine, que Tâme fouettait d'un dernier souffle, recouvrait une passagère vigueur. Il souffrait encore plus pour Madeleine que pour lui-même de cette

atroce indifférence du général. Pauvre enfant si idolâtrée, elle devait donc épuiser la coupe des amertumes humaines I

Le 2 avril, un hasard hien inattendu fit que le philosophe et la jeune fille se trouvèrent seuls dans la chambre des Tapisseries. C'était le dimanche des Rameaux , et la Paroisse du Jugement-Dernier^ oublieuse de la Commune, chantait la Passion selon saint Mathieu. Madeleine, malgré un signe de commandement de sa mère, une parole absolue du R. P. Supérieur, lequel jugeait le malade suffisamment gardé par Nadalewski, surtout par nombre de Frères et de Sœurs rôdant par là, l'oreille aux écoutes, n'était pas descendue à la chapelle. Peut-être notre petite mère caressait-elle le dessein de saisir l'occasion aux cheveux, et de provoquer, avec son père, une explication qui lui soulagerait le cœur.

— Quand je songe, dit-elle à voix basse, pour ne pas être entendue de la sœur Aimée-de-Jésus, prosternée au fond de la chambre et marmottant des patenôtres, quand je songe quV/ne m'a pas une fois demandé des nouvelles de ma filleule t

Stéphane, croyant voir la tète de la religieuse du Jugement-Dernier se redresser, prit la main de Madeleine et l'attira vers le point de la pièce qui les éloignait le plus d'Aimée-de-Jésus.

— Ma chère enfant, lui souffla-t-il, cesse de te tourmenter à cause de Louise David. Je suis allé rue de la Félicité hier soir, et Merlot croit que, si Cruchette n'a pas encore reparu avec Loulou, c'est uniquement la peur de la Commune qui les relient loin de Paris. D'ailleurs, réfléchis à ceci : sauf le chemin de fer du Nord, occupé par les Prussiens, toutes les lignes sont coupées.

— Mais cette Commune ne sera pas éternelle?

— Non; le peuple de Paris a souffert, il aurait voulu vaincre, et notre abaissement le rend fou...

— Enfin, pourquoi mon père est-il si singulier avec moi?... Lui qui m'aimait tant!

— Il t'aime toujours»..

— Si je rioterrogtiais ?

— Essaye, chère enfant.

— D*abord, je vais prier la sœur Aimée-de-Jésus de se retirer.

Elle marcha vers la religieuse, la toucha à l'épaule et lui parla. Aimée-de-Jésus sortit.

— Mon pèrel... s'écria Madeleine dans un transport où passèrent les détresses de son âme.

La tète de Fusler, enfouie dans la blancheur des oreillers, eut un mouvement; puis, au fond des orbites ronds et grands comme des gouffres, une vague lueur s'alluma.

— André !... appela Stéphane.

Le moribond, galvanisé par une puissance inconnue, eut un bond dans son lit et se dressa sur son séant.

— Ah ! tu vas mieux, mon père 1 lui dit Madeleine. Le général, ramassant le demeurant de ses forces :

— Le canon... artîcula-t-il, le canon...

Le canon, en effet, grondait sur Paris, dans le lointain.

— On se bat, reprit Puster, dont une dernière goutte de sang colora le visage terreux, comme écaillé.

De nouvelles détonations ébranlèrent l'air. L'hôtel Trémière rendit un gémissement sourd.

— Sur qui tire-t-on, Stéphane? demanda-t-il, recou- ' vrant l'entière liberté de la parole.

— Sur les Prussiens, répondit Nadalewski.

— Alors, la guerre recommence ?

— Oui.

11 eut la force de rejeter ses couvertures.

— Je veux y aller ! dit-il.

La porte de la chambre s'ouvrit avec fracas. La ba ronne et Phalippou parurent; derrière eux, se montra la silhouette de la sœur Aimée-de-Jésus.

— Mais, mon cher André, que faites-vous?

— Je ne puis pas... murmura-t-il, épuisé.

— Me direz-vous, monsieur, pourquoi, ayant laissé mon mari si calme, je le retrouve dans cette agitation ? demanda M"°* Fuster, se tournant vers Nadalewski.

— Madame, je le regrette, mais je n*ai pu empêcher le général d'entendre le canon.

— C'est la guerre de nouveau , ma bonne Thérèse, c'est la guerre !... répéta Fuster, satisfait, presque joyeux.

— En effet, intervint Phalippou, la guerre contre les scélérats de la Commune...

— C'est donc à des Français qu'on livre bataille?

— A des Français que les fausses doctrines ont fait le rebut de la nation.

— Les mauvais livres portent leurs fruits, articula la baronne.

Le général arrêta sur Nadalewski ses deux yeux, où progressivement la lumière s'éteignit, et prononça ces paroles horribles :

— Tu m'as toujours trompé.

Désormais, il fut bien difficile à notre philosophe d'arriver jusqu'au général. Autrefois, il entrait à l'hôtel Trémière comme il serait entré dans sa propre maison ; maintenant, dès son arrivée dans la cour, le frère Unigenitus frappait trois coups sur la cloche de la Paroisse, et le visiteur, car il avnit cessé d'être l'ami, rencontrait quelqu'un posté pour le recevoir et l'introduire cérémonieusement dans le petit salon. Là, on le laissait de longues minutes seul, rongeant son frein, en proie à tous les dépits, à toutes les fureurs. Enfin, un Frère, quelquefois une Sœur le précédant, il parvenait jusqu'à la chambre des Tapisseries, qu'il trouvait encombrée d'une multitude de fidèles de la Paroisse, les uns à genoux et priant, les autres debout le chapelet à la main, tous formant autour du lit de Fuster mourant une ceinture qu'il ne devait pas songer à franchir.

Mais les jours s'écoulaient, et il n^apprenait pas que

Puster eût songé à lui, eût articulé son nom. Un pareil oubli lui était une cruelle blessure. Il s'efforça néanmoins d'étouffer le cri que lui eût arraché la douleur, redoul ant d*ètre entendu de Madeleine, laquelle, aux trois coups d'Unigenitus, ne manquait jamais d'accourir pour lui rendre supportables les heures du petit salon. Du reste, la pauvre enfant, à qui ni sa mère, ni Phalippou, de garde au chevet de l'agonisant, ne permettaient nul épanchement avec son père, avait fini par éprouver, dans la chambre des Tapisseries, d'incroyables lassitudes, et c'était avec un soulagement de tout son être qu'elle se précipitait au-devant de Stéphane, son père de Bellevue, son unique père, son unique ami. Quels entretiens, souvent entrecoupés de sanglots, entre notre philosophe, martelé par un malheur incessant, infatigable, et cette enfant sublime, mise au pressoir de l'infortune comme la grappe des Livres-saints !

— C'est M. Phalippou qui nous chasse de la chambre des Tapisseries, grondait un jour Stéphane dans l'exil du petit salon.

— Mon cher papa Nadalewski...

— Il avait besoin d'être seul pour réaliser son coup, ton R. P. Supérieur... M. Phalippou est pauvre, et il n'aura de cesse qu'il n'ait fait main basse sur la fortune de ton père, sur la tienne...

— Ahl ils peuvent bien tout prendre... Si la fortune de mon père m'échappait, ne suis*je pas votre fille, et votre fortune ne m'appartient-elle pas?

Stéphane ne sut que la saisir et la garder un long moment dans ses bras.

— Aussi, poursuivit-elle, se dégageant enfin, lorsque, il y a deux heures, le notaire du passage Sainte-Marie-' du-Bac, M. Roussillon*Barbotte, qui ne quitte plus^ la chambre des Tapisseries, m'a annoncé que j'étais majeure depuis trois semaines et que je pouvais signer son papier...

— Quel papier?

— Je ne sais pas*

*4l MADAME FUSTER

— Tu as signé?

— Comment résister? Mon père me faisait signe et ma mère me tenait la main.

— Et tu ignores ce que contient ce papier?

— Je l'ignore.

— On ne te Ta pas lu ?

— Le R. P. Supérieur, je dois rendre cette justice à sa loyauté, insistait pour que M. Roussiiion-Barbotte me lût son grimoire; mais ma mère est intervenue aussitôt et a dit : — c C'est inutile, monsieur. » — J'ai signé sans regarder.

— Tu as signé ta ruine.

— Qu'est-ce que cela me fait?... Certainement j'aurais désiré être riche pour assurer une existence convenable à ma Loulou, quand Cruchette me la ramènera... Moi, je ne me marierai jamais... Mais ma filleule, elle, il me faudra bien l'établir plus tard...

— Tu n'aimes donc que ta Loulou?

— Oui.

— Et nous autres?

— Pour vous, vous n'êtes rien. Vous faites partie de rnoi-même, les trois Nadalewski, et je ne vous compte pas plus que je ne me compte. Vous comprenez?...

— Je comprends que tu es un ange, le plus beau, le plus noble des anges.

— Peut-être vous demanderai-je, avec le temps, un sacrifice bien cruel... Mettons qu'après la perte de Daniel, je sois condamnée par la divine Providence, qui m'épure pour le ciel, à voir encore la perle de Louise David, que voulez-vous que je fasse dans le monde?

— Quoi ! si tu ne retrouvais pas ta filleule, tu nous quitterais?

Madeleine leva une main vers la porte entre-bâQlée de la chapelle.

— Dieu est là, et c'est lui qui, par tant de coups répétés, me montre le sentier où je dois marcher.

— Après ton argent, c'est toi qui deviens la proie du Jugement-Dernier!

MADAME FUSTEU 445

Je me suis confessée hier à ma chère maman de Bellevue, et je lui ai assuré que jamais, - jamais, vous m'entendez, — Madeleine Fuster n appartiendrait a l'Ordre du Jugement-Dernier... Que penseriez-vous de moi voyons, si je me faisais sœur dé chanté ? ±ïe Jen^erais que tu as tort de t'éloigner de tes

narents et de nous. ...

^ De vous, soit! s'écria-t-elle , laissant ruisseler sur son visage des larmes qui le noyèrent complètement. Et ton père?

— Mon père va mourir.

— Et ta mère? ,. , , ^,

Mon père mort, - la sœur Aimee-de-Jesus ne me l'a pas caché, - ma mère part pour Lormières, prend le voile entre au noviciat et devient plus tard Supérieure des religieuses du Jugement-Dernier... On espère m emmener là-bas; mais on ne m'arrachera pas de Pans.

Stéphane respira bruyamment. , ., . .

Chère enfant bien-aimée, murmura-t-il, je te sais gré de vouloir rester à Paris...

— Si Dieu me refuse ma filleule, je supplierai la sœur Bénédicte de me prendre auprès d'elle à la crèche Sa.nl- Julien-le-Pauvre et de m'initier à la vie de Fille de la Charité...

Nadalewski, auquel, la veille, le docteur Guibal n'avait laissé aucun espoir relativement à Fuster, s était résigné iTe nouveau coup du sort. Une Pensée allégeait d'avance sa douleur : Fuster mort, Madeleine lui resterait. N elaitil pas de la dernière évidence que, son mari parti pour le ciel, la baronne s'adonnerait de plus en plus a la Fondation dévorante de Lormières, s'y anéantirait pour ainsi dire et comme mère consommerait son abdication?

Hélas 1 en embrassant ces espérances radieuses d une seconde paternité, Stéphane, à qui Madeleine venait d'ouvrir son âme feuUle à feuille ainsi qu'une fleur devina qu'il avait embrassé des nuages, et que le bonheur entrevu lui échappait. Ce qu'il avait redouté un mstant,

4i6 MADAME FUSTER

l'entrée de la jeune fille dans l'Ordre du Jugement-Dernier, n'arriverait pas : la petite mère, frappée au cœur par le renvoi de Louise David de l'hôtel Trémîèrp, par rindiiïérence de son père mourant, ne subirait jamais le joug de Phalippou. Mais qu'importe I le mal de la religion l'avait touchée, et, elle aussi, comme ses parents, succomberait sur les marches de l'autel, victime résignée de son Dieu. Criblé de blessures par Timpitoyable destinée, Nadalewski avait pu jusqu'ici, abreuvant ses lèvres à la source cachée d'un espoir tenace, contenir sa douleur, la maîtriser au grand effort de tout son être pantelant. Désormais, la lame lui déchirant le cœur fibre à fibre, il essaya vainement de retenir ses larmes et ses cris. Notre philosophe, abasourdi par les grondements de sa rage, était debout au milieu du petit salon, déchiré par mille griffes, quand il crut entendre prononcer son nom. Il se retourna et vit devant lui, lui parlant d'un ton obséquieux, la sœur Aimée-de-Jésus. Cette femme tombant du plafond, d'où elle l'espionnait sans doute, l'exaspéra.

— Monsieur Nadalewski... disait -elle.

— D'où sortez- vous?

— J'étais là, dans le jardin.

— Et cette porte était restée ouverte, n'est-il pas vrai? Il montrait la porte vitrée du salon.

— Elle était ouverte, peut-être...

— Et vous avez écouté ma conversation avec M"* Madeleine?

— Il fait un soleil de printemps magnifique... Je récitais mon rosaire, accroupie là sur les marches du perron.

— Mais vous nous avez entendus?

— J'ai entendu le canon du Mont-Valérîen... Monsieur Nadalewdkij repartit-elle, peut-être désirez-vous voir monsieur le baron ?

On avait lu dans sa pensée.

— Je veux le voir, en effet, dit-il , et je ne conseille pas au Jugement-Dernier de se mettre entre le général et moii

MADAME FUSTER 4i7

— Je cours prévenir madame la baronne.

Il lança un bras en avant pour la retenir, mais elle avait franchi la porte prestement et montait déjà le maître escalier de l'hôtel.

Stéphane demeura confondu. Il savait que le Jugement- Dernier rôdait partout autour de lui, respirait partout autour de lui, prêchait, travaillait, trafiquait partout autour de lui; mais jamais il n'avait soupçonné qu'il fût à ce point suivi, serré de près, enveloppé, étranglé par les mains rapaces de Phalippou. Il eut un haut-lecorps énergique pour échapper aux doigts invisibles, appliqués si rudement à sa peau ; puis, d'un pas résolu, qui eut à la fois quelque chose de redoutable et de solennel, il marcha vers l'appartement du général: Gomme il traversait le palier du premier étage, le Supérieur du Jugement-Dernier, se précipitant à sa rencontre :

— Monsieur Nadalewski, lui dit-il, madame la baronne, prévenue que vous demandez à entretenir le général, vous prie de vouloir bien différer votre visite de quelques minutes.

Stéphane arrêta sur le prêtre un œil irrité, et d'un ton rogue :

— Je ne demande pas à entretenir le général, monsieur, et la sœur Aimée-de-Jésus vous a mal édifié sur mes dispositions. Je veux voir le général, et je le verrai.

— Personne ne songe, ici, à vous priver du plaisir douloureux de voir voire ami, monsieur; on vous supplie seulement d'attendre...

— Attendre quoi?... Attendre que Puster soit mort?

— Les médecins n'ont pas renoncé à tout espoir...

— Les médecins ont renoncé à tout espoir.

— Dans ce cas, il reste Dieu.

— Dieu ne sauvera pas le* général, vous savez cela aussi bien que moi, monsieur Phalippou.

— Monsieur, dit le religieux, sentant une première flèche lui trouer la chair, si la sœur Aimée-de-Jésus nous a mal édifiés, madame la baronne et moi, sur vos dispositions.

448 MADÀMB FUSTËR

VOUS commencez à me les faire connaître. Je devinais bien, à la hautaine réserve de votre attitude, qu'un jour ou l'autre vous me contraindriez à tirer du fourreau cette épée de justice dont Dieu arme ceux qui le servent fidèlement; mais j'étais loin de prévoir que l'impatience de la lutte vous pousserait à me venir poursuivre jusqu'au chevet de votre ami mourant. Qu*il en soit donc comme vous l'avez voulu, et bien que j'eusse préféré, pour le combat, une heure moins triste que l'heure actuelle, je me servirai du langage des gens du siècle, et je vous dirai : — € Monsieur Nadalewski, je me mets à votre disposition. »

En articulant ces phrases amples, un peu ronflantes, Phalippou avait reculé à pas imperceptibles jusqu'à la porte de la salle d'études de Madeleine et en avait franchi le seuil. Stéphane, ravi de saisir aux cheveux l'occasion tant de fois cherchée de se mesurer avec son ennemi, s'élança sur ses traces,

— Voudriez-vous me dire, monsieur, lui demanda-t-il, de quelle nature est la pièce que le notaire Roussillon- Barbotte a fait signer à M''« Fuster?

— C'est le général lui-même, monsieur, qui a mandé M. Roussillon-Barbotte. Quant aux actes au bas desquels il a pu convenir à M"» Fuster d'apposer sa signature, je n'ai pas qualité pour vous en parler.

— Je me doutais bien que je n'obtiendrais pas un mot de vous.

— Pour obtenir des éclaircissements sur des points que je ne me crois pas autorisé à toucher, c'est à M"® la baronne Fuster que vous devez vous adresser.

— Vous étiez là, pourtant, quand le générai a arrêté ses dernières dispositions.

— J'étais là, en effet.

— Peut-être votre réserve tient-elle à l'embarras où vous met le rôle que vous avez joué en cette circonstance?

— Je n'éprouve aucun embarras, monsieur. J'estime seulement que je ne vous dois pas la confidence d'affaires

MADAME ï'USTER 449

arrangées sans vous. S'il fût entré dans les vues du général de vous inforoïer des dispositions qu'il lui a plu de prendre, en sollicitant ma présence à son chevet, il aurait aussi sollicité la vôtre. L'attitude de M. le baron Puster vis-à-vis de vous me prévient de ce que doit être la mienne.

— L'attitude du général vis-à-vis de moi a été ce que vous l'avez faite.

— Si le général s'est séparé de vous, prenez-vous-en à vos écrits, dont lui, catholique convaincu, ne pouvait, par la continuation de relations intimes quotidiennes, accepter la solidarité.

— Vous comprenez bien, monsieur, que je ne vais pas entamer avec vous une discussion doctrinale in forma, pour me servir de Texpression de vos théologiens. Des objets plus précis me préoccupent. Trop longtemps, par un excès de tendresse qui me faisait redouter de déplaire à Madeleine, je vous ai donné le droit de me prendre pour une sorte de grand enfant qu'on pouvait distraire, leurrer avec les bagatelles du sentiment. A la fin, il faut que rhomme se montre, et, vous ne tarderez pas à le reconnaître, si la Providence vous a suscité un adversaire pour vous éprouver, Stéphane Nadalewski n'était pas indigne de croiser le fer avec vous. Ne m'en veuillez pas de remonter en arrière.

— Je vous écoute, monsieur.

Phalippou, qui à plusieurs reprises avait lancé un coup d'œii furtif vers la porte, coula encore un regard de ce côté ; puis il s'assit paisiblement. Notre philosophe l'imita.

— Dès notre première rencontre, monsieur, dit-il, il fut évident pour moi que ce que vous veniez chercher ici n'était pas la conversion de M"**' Fuster, convertie dès les entrailles de sa mère. Étreint par les nécessités d'une entreprise où abondaient les seules bénédictions du ciel, une main généreuse vous avait ouvert cette maison, et d'enthousiasme vous vous y étiez précipité. Je m*'en souviens, tout en vous trahissait le besoin. J'oserai ramener

4î>0 MADAME FUSTER

votre mémoire au ton hésitant, presque troublé de votre voix. Le général arriva. J'acquis alors la certitude de votre puissance à Thôtel Trémière. Je vous observai désormais, et je vis de quelle main légère tout ensemble et acharnée vous accrochiez à tous les angles des murailles les fils de la toile compliquée où la baronne se trouvait prise déjà, où se débattrait bientôt Madeleine, où le général un jour périrait.

— La création de cette vaste toile d'araignée fait le plus grand honneur à votre génie inventif...

— Veuillez me laisser poursuivre mon réquisitoire.

— Réquisitoire! Qu'est-ce à dire?

— Pour moi, monsieur, je ne puis vous considérer que comme un coupable, un très grand coupable, et j'espère vous convaincre de vos crimes, si vous avez le courage de m'entendre jusqu'au bout.

— Ne vous méfiez pas de mon courage, je vous en supplie. Toutefois, il est douteux que j'abaisse le caractère dont je suis revêtu jusqu'à une justification. Dieu m'abrite, il me fortifie : Dtus fortitudo mea et refugtum meum.

— De la part d'un ecclésiastique de votre situation et de votre cerveau, de la part du Fondateur de l'Ordre du Jugement-Dernier, je ne devais pas m' attendre à de si pitoyables faux-fuyants.^ Quelle opinion voulez- vous que j'emporte de vous, de l'Église elle-même, si, invité à vous expliquer sur les faits graves accomplis à l'hôtel Trémière, vous vous contentez de courber la tête, de vous frapper la poitrine, de vous réfugier dans le sein de Dieu? Que faudra-t-il que je pense de vous, que je pense de tous ceux qui portent votre robe, si, quand je vous accuse de vous être glissé dans une famille honorable pour la piller, pour y porter le fer et le feu , pour y répandre la désolation, le désespoir, la mort, au lieu de m'opposer une parole, honnête, loyale, vous ne savez que tendre les bras vers le ciel et soupirer?...

— Monsieur Nadalewski ! s'écria le moine se dressant sur ses jarrets.

Stéphane s'était mis debout de son côté.

— A la bonne heure, monsieur Phalippou! lui dit-il. Puisque enfin vous voilà disposé à vous défendre, défendez-vous. Est-il vrai, oui ou non, que des raisons purement humaines vous ont poussé jadis vers cette maison ?

— Les raisons de ma première entrée à l'hôtel Trémière furent tout ensemble humaines et divines : humaines, par l'aumône que j'y venais recueilhr; divines, par la foi inébranlable que mes prêtres, sauvés du besoin, rendraient d'éclatants services à la religion , à la religion catholique, apostolique et romaine, c cet arôme qui, aux termes du philosophe Bacon, conserve la société et l'empêche de mourir » .

— Vous convenez donc que vous avez reçu de l'argent de M"^« Fuster?

— Madame labaronne donna aux pauvres pour l'amour de Dieu, et les pauvres reçurent ses dons avec humilité.

— Mais si les sommes versées par M"^' Fusler ne lui appartenaient pas, si elles appartenaient à son mari?

— Madame la baronne pouvait disposer à sa guise de la rente qu'en se séparant d'elle lui avait assurée le général.

— Ne trouvez-vous pas que, pour un homme, il y a quelque chose... quelque chose de peu délicat à accepter de l'argent d'une femme , môme quand cet argent s'enveloppe de ce mot : secours ?

— Le prêtre n'est pas un homme, monsieur Nadalewski, s'écria le religieux d'un accent fier, presque triomphant.

— Comment!...

— Une des grandeurs de notre mission dans le monde, c'est de pouvoir le traverser en mendiant. Nous allons les mains ouvertes pour recevoir, parce que nous allons les mains ouvertes pour rendre. Là où je verrai la déloyauté, la honte, et, comme vous l'avez dit vous-même, le crime, ce serait si le prêtre, dépositaire de charités innombrables, détournait la moindre miette du trésor

4o2 MADAME FUSTER

des pauvres à son bénéfice exclusif. Que celui-là soit maudit, qu'on Tarrache de l'autel, qu'on le dépouille de la tunique sainte, c'est un prévaricateur! Il hasarda un pas vers la porte. Nadalewski l'arrêtant :

— Surtout, n'allez pas croire, lorsque je vous tiens, que je vais vous permettre de vous échapper. Vous me direz, avant de sortir d'ici, pourquoi vous m'avez rendu la baronne hostile ; pourquoi vous m'avez brouillé avec Fuster; pourquoi vous m'avez privé de la joie si douce d'aller chercher mon ami à Mayence; pourquoi, par la sœur Aimée- de- Jésus, vous vous êtes efforcé de me ravir jusqu'au cœur de Madeleine; pourquoi je vis à l'hôtel Trémière environné de vos espions ; pourquoi vous m'avez chassé de la chambre des Tapisseries et persistez à m'en fermer la porte, quand le général peut-être touche à son dernier moment?...

Phalippou l'interrompit d'un geste; puis, avec un calme souverain :

— Il existait plusieurs moyens, monsieur, de m'amener, avec vous, à un entretien dont l'un et l'autre nous fussions demeurés satisfaits. Il vous a plu de choisir le pire de tous. Du moment que vous avez cru devoir adopter vis-à-vis de moi une attitude menaçante, il n'y aurait de ma part ni dignité ni honneur à répondre à vos questions. Je me tais.

Il rapprocha le siège déserté tout à l'heure, et s'y rassit impassible, les mains noyées dans les manches de son habit.

— Parbleu î s'écria Stéphane furibond, je comprends que vous vous taisiez. Il est commode de se réfugier dans ce fier silence, quand on ne saurait trouver un mot pour se justifier. Je vous ai connu éloquent devant la baronne et le général passés sous le joug, devant le peuple béat du Jugement-Dernier. Comment se fait-il que votre langue si fertile se colle à votre palais devant moi?

— Monsieur, la résignation avec laquelle je vous écoute devrait vous pousser à apporter dans ce débat des ménagements qui le rendissent possible. Voyez

comme il me serait facile de rester là, sur cette chaise, immobile, sans parole, et de laisser passer bien haut par dessus ma tête, qui ne fléchit pas, le pauvre petit orage que vous déchaînez tout seul. Soyez-en convaincu, vos emportements ne me sont nullement redoutables, et il y aurait quelque chose de puéril de la part d'un homme de votre valeur à y persister. Je suis prêtre par la grâce de Dieu, et vous iie pouvez rien contre moi.

Le sang-froid hautain de ce petit discours déconcerta notre philosophe. Il regarda le moine avec stupeur, puis balbutia ces quatre mots :

— Parlez donc, alors; parlez!

Une effroyable détonation ébranla Tair. Les vitres vibrèrent dans les châssis des croisées.

— Toujours la bataille... murmura Phahppou.

Il se leva, ouvrit la porte de la salle d'études et regarda à travers le grand vestibule de l'hôtel, où le canon du Mont-Valérien avait eu des grondements de tonnerre. Il revint vers Nadalewski.

— Monsieur, lui dit-il d'un ton paisible, détaché, j'oublie toute la première partie de cet entretien, d'un tour si offensant pour moi, et j'ouvre la seconde, à laquelle il dépendra de vous qu'aucun mot d'amertume ne soit mêlé. Tout peut être abordé, discuté entre nous, sans qu'il y ait motif au plus petit déchaînement de fureur. Veuillez vous rappeler seulement, s'il se trouve dans ma conduite des démarches, des actes qui vous paraissent blâmables, que vous êtes laïque et que je suis prêtre. La diversité de nos situations a été , selon moi, la source des malentendus qui nous ont divisés d'abord, et finalement séparés.

— Un prêtre est-il dispensé d'être un honnête homme?

— Il peut se présenter des cas où un prêtre se trouve dispensé d'être un honnête homme selon le monde, l'honnêteté selon le monde n'étant pas toujours l'honnêteté selon Dieu. Mais un prêtre ne se trouve jamais dispensé d'être un honnête prêtre... Tenez! le général Fuster est mourant; vous vous présentez pour le voir, et

moi je vous attire dans cette pièce, où nous nous chamaillons à nous faire mutuellement pitié. N'est-il pas clair qu'en privant un ami d'adresser à son ami Tadieu suprême, je me mets dans un tort fort grave aux yeux du monde, à vos yeux? Toutefois, si le monde, si vousmême, monsieur, voulez examiner la puissance, la supériorité des raisons qui déterminent ma conduite, peutêtre l'excuserez- vous.

— Je vous sais gré de dire peut-être.

— Après une prostration de quarante-huit heures, le général s'est tout à coup réveillé, et ces mots admirables sont sortis un à un de sa bouche : — c Je veux prier, aidez-moi à prier, » — Madame la baronne a ouvert son formulaire de prières aux psaumes de la Pénitence. Mais elle n'avait pas récité trois versets du : Ne in furore tuo^ que la sœur Aimée-de-Jésus entre et nous annonce votre volonté d'entretenir le général. — Que faire? Qucmd M. le baron Fuster n'a plus qu'une minute pour élever son âme à Dieu, pour mériter une éternité glorieuse, fautil lui ravir cet instant précieux et exposer son esprit, recueilli dans la pensée du ciel, à de chétives préoccupations terrestres capables de lui faire manquer le salut? — L'homme, en moi, a tout de suite entrevu ce qu'il pouvait y avoir de cruel pour vous, pour le général lui-même, à vous tenir éloigné de la chambre des Tapisseries; mais le prêtre, tout entier acquis à la gravité des circonstances, a estimé que rien ni personne ne devait troubler le suprême entretien du chrétien mourant avec le Dieu rémunérateur, et je me suis levé aussitôt, et aussitôt j'ai trouvé le courage de paraître dans le vestibule et de vous arrêter... Comprenez- vous maintenant la différence qu'il y a?...

Stéphane ne lui permit pas d'achever; comme le moine persistait à se tenir contre la porte entr'ou verte, l'oreille aux écoutes, d'un geste il voulut l'éloigner pour passer. Mais il fut bien surpris de voir Phalippou, dont la grêle machine venait de se tendre rigide et forte au contact d'une riiain étrangère, lui opposer une résistance tout à

MADAME FUSTER 4oo

fait inattendue. Ce petit homme était devenu comme une borne de fer que notre philosophe ne franchirait pas commodément.

— Monsieur, dit Nadalewski avec un dernier* effort pour empêcher ses deux mains de saisir l'ennemi, de Fécharper s'il ne cédait, monsieur, vous m'apprenez que le général est au plus mal, je veux le voir à Tinstantl

— Tout à Theure,

Cinq doigts de fer tombèrent sur Tépaule droite du Supérieur du Jugement-Dernier.

— Je vous préviens, monsieur, dit celui-ci, froid et blanc comme un marbre, qu'ayant enduré les déportements de votre langue, les déportements de vos bras ne me sont de rien. Quand celui qui fut votre ami aura fini de prier, on vous préviendra, et il vous sera loisible de pénétrer dans la chambre des Tapisseries. En attendant, vous me trouverez la sentinelle fidèle, résolue jusqu'à la mort, du salut du général.

Nadalewski, dans un transport de rage qui Taveuglait, d'un mouvement brutal se rua sur lui, le repoussa avec une violence atroce et, ouvrant la porte, s'élança à travers le vestibule.

Parvenu à deux pas de la chambre des Tapisseries, Stéphane s*arrêta terrifié. Entre les hautes colonnes qui faisaient une entrée solennelle à l'appartement de son mari, dans Tombre presque noire projetée par la saillie des corniches. M"*' Fuster, livide, creusée aux tempes et aux joues, se tenait immobile comme une statue.

— Le général est mort, articula-t-elle d'une voix profonde.

-^ Madame, dit Phalippou s'inclinant, allons prier pour le repos de l'âme de votre mari.

Et psalmodiant le De profundis, il se dirigea vers la chapelle. M"*" Fuster le suivit. Au verset du moine, elle répondait par l'autre verset sans le moindre balbutiement des lèvres, sans la moindre hésitation de la mémoire. Au moment où ils disparaissaient dans le petit salon »

4o3 MADAME FUSTER

Stéphane, demeuré au milieu du vestibule, muet de saisissement, entendit la voix nette, bien timbrée du Supérieur du Jugement-Dernier lancer aux échos de Thôtel Trémière :

Sustinuit anima mea in verbo ejus^ speravit anima mea in Domino.

Huit jours après les funérailles du général Fuster, funérailles auxquelles la situation tragique de Paris ne permit de donner aucune solennité, ce fut un grand remueménage à rhôtel Trémière. Partout des malles que Ton bouclait, des paquets que Ton ficelait, des caisses que Ton clouait C'étadt merveille de voir avec quelle habileté Unigenitus, Évariste, Édélestand s'escrimaient du marteau, avec quel art Euphrasie, Bernardine, Aiméè-de- Jésus nouaient les cordes autour des ballots crevant la peau tant ils étaient pleins.

]y|me Fuster, silencieuse, rigide, présidait à ce travail qui, par la précipitation avec laquelle on TaccompUssait, révélait le caractère malhonnête d'un pillage. Pourquoi tant se hâter? Avait-on peur que le général, revenu tout à coup des hauteurs du Père-Lachaise, ne surgît au milieu de cet emballage universel?

Le Supérieur du Jugement-Dernier^ à genoux devant un immense canapé, sur lequel on avait étendu de toute sa longueur la chape des Solennités majeures, pliait avec soin cet ornement magnifique, dont la pèlerine était décorée d'un agneau couché sur une croix, Fagneau en perles fines, la croix en or massif. Cette splendide orfèvrerie, que le religieux recouvrait précautionneusement de feuillets de papier de soie, avait des fulgurations éblouissantes.

— Je croyais, madame, dit Phalippou, montrant de menus objets brillants qui attendaient leur étui sur une

table, je croyais être agréable à M"® Fuster en la chargeant de prendre soin des vases de l'autel. Au milieu de nos occupations grossières, c'était une occupation supérieure, presque sacrée. Il ne parait pas que M"' Fuster soit très sensible à un privilège qui devait la toucher. Voilà deux jours que le saint ciboire, le calice, la patène, Fostensoir, les burettes sont abandonnés là comme des objets vulgaires et sans prix. Gela n'est pas convenable... Et, se tournant vers Aimée-de-Jésus :

— Si M"' Fuster est dans sa chambre, priez-la de descendre au salon.

— Révérend Père Supérieur, M"* Nadalewska est venue tout à l'heure et a emmené Mademoiselle.

— Oh! ces Nadalewski! murmura M"' Fuster entre les dents. . . Mademoiselle avait-elle fini ses paquets, au moins ?

— Mademoiselle ne les avait pas commencés.

— Mais, alors, qu'a fait ma fille durant toute la matinée?

— Mademoiselle est restée assise dans un fauteuil...

— Et vous ne lui avez pas reproché sa paresse?

— Je n'ai pas osé : Mademoiselle pleurait à chaudes larmes.

— Pourquoi pleurait-elle, s'il vous plaît?

— Il y a si peu de jours que son père est mort !

— C'est juste, articula Phalippou d'un air pensif.

— En voyant Mademoiselle si accablée, reprit la religieuse, je lui ai proposé d'arranger moi-même, dans une malle, ce qu'elle désirait emporter à Lormières ; mais elle s'est mise debout aussitôt, et d'un accent de violente colère : — t Je vous défends de toucher à quoi que ce soit! » s'est-elle écriée.

Abasourdis par ces nouvelles inattendues, la baronne et le Supérieur du Jugement-Dernier échangèrent un regard rapide. Durant une minute, chacun d'eux parut réfléchir. Tout à coup, la dévote, avec autorité :

— Sœur Bernardine, allez rue Barbet-de-Jouy et prévenez ma fille que je l'attends, que je lui ordonne de venir tout de suite.

Bernardine partie, Phaiippou^ qui voulait entretenir ]a baronne sans témoins, fit un signe. Unigenitus, Évariste, Édélestand se retirèrent. Ëuphrasie et Aimée-de- Jésus les suivirent de près.

Le Supérieur du Jugement-Dernier hasarda un pas vers la baronne, et de ce ton lent, solennel, où sa voix et son esprit se complaisaient :

— Madame, lui dit-il, je vous prie, et puisque, sauf les vœux que vous devez prononcer, vous comptez parmi mes religieuses, j'exige que, lorsque votre fille va entrer, vous ne lui adressiez nul reproche. Si votre enfant nous montre, pour s'engager dans l'Ordre du Jugement-Dernier, des hésitations qui, un moment, à Bordeaux, sont allées jusqu'à la répugnance, peut-être est-ce moins à elle qu'il faut s'en prendre de Téloignement qu'elle manifeste pour la vie religieuse qu'à nous-mêmes, aux efforts maladroits que nous avons tentés pour l'y attirer. Dieu demande qu'on persuade les âmes, il ne veut pas qu'on les lui amène la corde au cou. La religion est amour, et qui dit amour dit liberté.

— Je vous assure, Révérend Père Supérieur, que je n'ai jamais songé à contraindre Madeleine...

— Nous la contraignîmes tous. Trop pénétrés des dangers que courait sa foi dans la famille Nadalewski, nous crûmes qu'en la précipitant au plus vite dans mon Institut, nous la sauvions, nous la conquérions à jamais, dette hâte a été une faute.

— Maudite enfant 1 gronda la dévote, dont l'éternel obstacle de sa fille sur la ligne droite de son salut portait l*exaspération au comble.

Phalippou, qui, peut-être, en condamnant ses entreprises sur Madeleine, ne faisait qu'exprimer un remords cuisant de son cœur, à l'interruption si amère de la baronne, eut un frisson.

•— Vos paroles sont mauvaises, madame^ et vous m'af* fligez au delà de ce que je pourrais dire^

— Pourquoi aussi) quand ou serait si heureux de

MADAME FUSTER 4o9

prendre son élan vers là-haut, faut-il que quelque entrave nous retienne toujours ici-bas! répliqua la mystique, obligée de replier ses ailes ouvertes pour cingler vers Lormières, cette dernière étape avant le ciel.

— Madame, la situation est plus grave que vous ne le pensez. Je ne veux pas douter que voire fille ne se montre disposée à nous suivre à Lormières; mais poussons les choses au pire : si elle refusait?

— Si elle refusait, je saurais l'y contraindre.

— Par quels moyens?

— Par la violence au besoin.

— Jelteriez-vous M"* Fuster pieds et poings liés dans un wagon ?

— Dieu me communiquerait ce courage.

— Et comment Tempêcheriez-vous de crier?

La baronne, en proie à un désespoir farouche, divin, se calma soudainement. Elle avait perçu, dans les dernières paroles du prêtre, un vague silflement d'ironie. Elle demeura muette.

— Vous le voyez, madame, il faut en revenir à la persuasion... Voulez-vous me permeltre de mener les choses moi-même et d'essayer, quand elle va paraître, de j)ersuader M*« Fuster. J*ai pénétré votre fille...

— Prenez garde, c'est une enfant terrible...

— J'ai affaire à une enfant , en effet , une enfant que le malheur a meurtrie, mais pleine de noblesse, de droiture et pourquoi n'ajouterais -je pas? de piété.

— Vous vous méprenez : Madeleine n'a jamais eu de sentiments religieux.

— Madame, des erreurs qu'il m'est arrivé de condamner aveuglent votre jugement. Moi qui vous parle, je vous le dis en vérité, je suis descendu dans la conscience deM"« Fuster et mes yeux ont été éblouis, tant il rayonnait là d'innocence touchante, de candeur adorable, de céleste pureté. Le cœur de M>'« Madeleine a été déchiré par la plus atroce des douleurs humaines; je l'ai visité quand le sang coulait à flots, et je l'ai trouvé toujours digne de devenir le tabernacle de Notre-Seigneur Jésus-

460 MADAME PUSTER

ChrisL Voulez- vous connaître jusqu'où va, chez elle, rhumilité, cette vertu qu'il vous serait si précieux d'acquérir?

-— Je vous en supplie.

— Je l'avais quelque peu malmenée, un jour, à Bordeaux. Ce jour-là, j'enfonçai plus d'un trait cruel dans l'âme de votre tille : je blâmai son attachement pour les Nadalewski, sa tendresse pour Louise David, j'osai même, élargissant une blessure saignante, l'inviter à oublier Daniel Nadalewski. Sous tant de coups, M^^^ Fuster eut un éclair de révolte, et, le caractère impétueux d'autrefois reparaissant, elle se précipita vers la porte de mon cabinet de rOuvroir et la franchit en me jetant ces mots : — t Je n'aurais jamais cru qu'un prêtre pût être si méchant! »

— Vous voyez I

— Je n'attachai pas grande importance à ce désaccord, et, la veille de notre départ de Bordeaux, je l'avais oublié. Cependant votre fille se souvenait de tout, elle, et comme, après ma dernière messe à l'autel de saint Grégoire de Nazianze, je me disposais à sortir de la chapelle, M"^ Fuster me demanda s'il me plairait de lui faire la grâce de Tentendre en confession.

— Le ciel lui envoyait le remords de son péché.

— Madame, si les saintes lois de l'Église exigent du prêtre siégeant au tribunal sacré de la Pénitence le secret absolu sur des aveux qui s'adressent à Dieu seul, il n'est pas interdit au prêtre, lorsque, dans les fonctions divines de son ministère, il a trouvé quelque sujet singulier d'édification, de le proclamer discrètement pour l'édification de tous. Aucun mot ne saurait vous traduire le repentir de votre fille. Durant un épanchement ineffable, Madeleine Fuster, par la profondeur de sa foi, me rappela la foi de sa mère, cette foi virile et forte qui, au jour du Jugement, sera, madame, le plus solide soutien de votre éternité.

— 0 ma bien -aimée Madeleine I

-7 Je renvoyai votre enfant lavée de toute souillure.

Gomme elle s'éloignait, les yeux humides, je me dis qu*il fallait à tout prix sauver cette jeune sainte du contact du siècle... Décidons-la à nous suivre à Lormières...

— Et si ma fille répugnait trop à la carrière où il nous serait si doux de l'engager ?

— Dans cette extrémité, il faudrait songer pour elle à un établissement.

— Vous ne parlez pas d'un mariage, je suppose?

— Je parle d'un mariage.

— Marier Madeleine!..: A qui la marier? à qui?

— Le jour des funérailles du général, au risque de se faire arrêter et d'aller, à la prison Mazas, grossir le nombre des otages^ un homme est arrivé à Paris...

— M. de la Livinière?

— Lui...

Un coup sec retentit à la porte du petit salon. Phalippou se précipita et ouvrit.

Madeleine parut.

— Entrez, chère enfant, lui dit le Supérieur du Jugement-Dernier.

Et, chose inouïe! il eut un mouvement qui annonçait l'intention évidente de prendre la main de la jeune fille pour l'introduire dans le petit salon. Mais, soit que Madeleine craignit de se méprendre sur cette avance brusque, soit qu'il lui plût de ne point la remarquer, elle n'y répondit en aucune façon et passa devant le moine d'une allure vive, les yeux baissés.

— Vous me demandez, madame? interrogea-t-elle, s'adressant à sa mère.

Le ton était bref. M"* Puster regarda sa fille un long moment. Puis, avec un sourire contraint :

— Pourquoi m'appeler madame^ ma chère petite?

— Parce que vous l'avez voulu ainsi.

— Et cela ne vous coûte pas? insista la baronne avec un efTort pour se montrer aimable.

— Gela m'a coûté beaucoup, mais à la longue...

— Vous vous y êtes habituée?

— Hélas ! j'ai dû sabir bien d'autres tortures. .

— Et si je vous permettais de me donner désormais le nom si touchant de mère!

— Je n'userais pas de la permission, répondit-elle avec une intrépidité farouche.

— Alors, mademobelle, intervînt Phalippou, vous n'aimez plus votre mère?

— Vous l'ignorez peut-être, Révérend Père Supérieur, mais ma mère est morte.

— Morte ! s'écria M°»' Fuster.

Madeleine, d'un accent pénétré, déchirant :

— Madame, avant de perdre mon père, avant de perdre mon Daniel, avant de perdre ma filleule, il y avait longtemps que j'avais perdu ma mère. Je puis ajouter même que je ne l'ai jamais connue.

Tandis que le religieux et la dévote, stupéfiés, demeuraient fichés dans le parquet, immobiles, sans paroles, Madeleine, parfaitement paisible, — l'immensité de leur infortune communique comme une impassibilité sereine aux grandes âmes qui soutirent pour la justice, — Madeleine allait vers la table, amenait à elle les étuis destinés à recevoir les vases sacrés, essuyait soigneusement, respectueusement le calice, la patène, le saint ciboire, roslensoîr, les couchait avec précaution dans les écrins capitonnés de velours cramoisi et fermait les mignonnes serrures avec de microscopiques petites clefs.

— Vous voyez, mademoiselle, lui dit Phalippou, qu*on ne vous a pas réservé le plus pénible de la besogne, mais le plus délicat et le plus saint.

— Je vous remercie. Révérend Père Supérieur.

— Est-ce que vous ne vous sentez pas heureuse d'être admise à toucher de vos doigts les objets que des cérémonies quotidiennes ont mis en contact avec le corps divin de Notre- Seigneur Jésus-Christ?

— Je me sens très heureuse.

— Du courage, mon enfant, pour roinpre les derniers liens qui vous enchaînent au monde et vous empécheot de voler vers Lormières, vers la patrie.

-iHADAME FUSTER 4bJ

— J'en aurai, du courage, j'en aurai.

Le ton avait été très énergique, et Phalippou, un peu rassuré, prit peur.

— Je comprends que vous éprouviez un vrai chagrin à vous séparer de la famille Nadalewski...

— Et qui vous dit que j'aie l'intention de me séparer delà famille Nadalewski? interrompit-elle, relevant la tête d'un mouvement altier.

— Alors, mademoiselle, vous ne me suivrez pas à Lormières? demanda la baronne.

— Non, certes, madame, je ne vous y suivrai pas.

— Vous comptez donc rester à Paris?

— J'y resterai.

— Seule?

— Si tout le monde m'abandonnait, je serais capable d'y rester seule pour attendre ma filleule; mais tout le monde ne m'abandonne pas...

— C'est cela, vous avez les Nadalewski.

— Oui, j'ai les Nadalewski, s'écria-t-elle orgueilleusement, les Nadalewski auxquels mon père me confia quand il partit pour cette guerre fatale, d'où je puis affirmer qu'il n'est jamais revenu.

— Vous êtes folle, et je vous ordonne, pour couper court à des impertinences qu'il ne me convient pas de supporter plus longtemps, de monter dans votre chambre et d'y faire vos paquets. La sœur Aimée-de-Jésus vous aidera.

Puis, avec un grincement des dents, elle ajouta :

— Je vous prouverai que votre mère n'est pas morte. Elle tendit la main vers un cordon de sonnette; mais,

comme elle allait le saisir, Madeleine, qui s'était élancée, s'en empara et le retint despoliquement.

— Il est inutile, madame, dit-elle, d'appeler la sœur Aimée-de-Jésus, que je déteste. Je ne veux, pas faire mes paquets et je ne les ferai point.

Privée de parole par l'indignation qui l'étranglait, la baronne posa une main âpre, nerveuse, sur les doigts crispés de sa fille et, d'un brusque eflbrt, les détacha du gland de soie. La sonnette emplit le vestibule de tinte-

ments désespérés. Ce carillon durait encore, que la religieuse entra.

— Soeur Ainaée-de-Jésus, luidit M"*® Fuster, impérieuse, tragique, emmenez mademoiselle dans sa chambre et contraignez-la à emballer ses affaires.

La religieuse hasarda un pas vers Madeleine. Celle-ci, sa jolie couronne de cheveux blonds hérissée, les bras portés en avant, se réfugia derrière la table où reposaient les vases sacrés; puis, s'adressant à Aimée-de- Jésus, qui marchait sur elle :

— Prenez garde à vous!

Et cette enfant éperdue, happant un couteau qui avait servi à couper les ficelles des paquets, Tarme haute, attendit. La religieuse s'arrêta.

— Vous avez donc peur? lui dit la baronne haussant les épaules.

D'un geste violent elle l'élolgna, et s'avança, muette, glacée. Madeleine fut prise d'un tremblement indicible: le couteau glissa de sa main; et, courbant la tête sous un regard dont elle ne put soutenir le poids, elle balbutia :

— Pardon, madame, pardon...

Elle tomba à genoux sur le parquet.

— Vous êtes une criminelle, lui dit sa mère.

— Je ferai pénitence, madame, je ferai pénitence... Pardonnez-moi...

— Non.

— Si vous saviez ce que j'ai souffert!...

Elle tourna des yeux suppliants vers Phalippou.

— Révérend Père Supérieur, sanglota- t-elle, vous qui connaissez mes chagrins, mon désespoir, je vous en conjure par Notre-Seigneur Jésus-Christ, rédempteur de nos fautes sans exception, contez tout à ma mère afin qu'elle me pardonne... J'étais folle...

Le moine ne put en entendre davantage. Sans hésiter, il alla vers la jeune fille et lui tendit ses deux bras ouverts,

— 0 mon père ! murmura-t-elle, se blottissant au sein du prêtre comme en un abri divin.

Ce cri bouleversa Phalippou, et ses lèvres émues laissèrent tomber sur le front de la jeune fille le plus doux, le plus paternel des baisers.

— Altez en paix, mon enfant I lui dit-il : tous vos péchés vous sont remis.

Madeleine, qui ne se soutenait plus, s'assit.

— Sœur Aimée-de-Jésus, ordonna le Supérieur du Jugement- Dernier, retirez- vous.

La religieuse n'avait pas quitté le petit salon, que le moine, s'adressant à M™® Fuster :

— Madame, Dieu vient d'absoudre votre fille coupable. Vous montrerez-vous plus inflexible que Dieu?

La baronne conserva une attitude pétrifiée, et nul son ne s'échappa de sa bouche close.

— Madame, comme Supérieur Général de TOrdre, je vous demande un retour entier vers votre enfant.

— Elle a levé un couteau contre une sœur du Jugement-Dernier, elle l'a levé presque contre sa mère, gronda cette femme terrible.

— Madame la baronne Fuster, je regrette de vous avoir entraînée si avant dans mon Œuvre. Je commence à craindre que certaines cruautés inéluctables dç votre nature ne fassent, d'une association qui m'était chère, la plus dangereuse épreuve de ma vie.

La dévote déroula sur ses yeux bleus, brillants et froids comme l'acier, ses longues paupières blanches, et elle murmura :

— Je pardonne à ma fille.

Gomme, après ce pardon imposé avec une rigueur menaçante, elle ne bougeait aucunement, le moine, hardi dans son devoir de pacificateur, lui prit la main et ramena vers le canapé où se tenait Madeleine, honteuse, le visage enfoui dans les coussins.

— Mademoiselle, relevez-vous, lui dit le prêtre; vous pouvez regarder votre mère, qui ne se souvient plus d'une seconde d'égarement.

— 0 ma4man, maman...

Elle se jeta au con de la baronne. Celle-ci reçut ces caresses poignantes avec tranquillité.

— Qu'allez- vous faire maintenant? lui demanda-t-elle.

— Tout ce que vous voudrez, maman, tout... Je n'ai qu'une faveur à implorer...

— De quoi s'agit-il î

— Il s'agit de ma filleule... Que je la retrouve, que j'aie le temps de la confier à M'"^ Nadalewska, et je serai ce que vous désirez que je sois... J'ai besoin de revoir ma filleule avant de mourir... Oh! je ne resterai pas longtemps avec elle... Je l'embrasserai... puis je partirai pour où vous voudrez, même pour Lormières, si M. de la Livinière ne doit pas me tourmenter là-bas.

— M. de la Livinière? interrogea Phalippou.-

— Savez-vous, dit-elle> avec un redressement subît, savez- vous que ce misérable a osé venir insulter mon père dans son cercueil. Oui, la présence d'un pareil homme aux funérailles du général Fuster constituait un outrage à sa mémoire...

— Mademoiselle!... s'écria la baronne.

— Quand je songe que dans ce salon^ où il plat à Dieu] de me protéger, comme je ne répondais pas un mot aux discours que M. de la Livinière me tenait l'autre jour à notre retour du Père-Lachaise, il m'a murmuré d'un ton de menace : — « Nous nous reverrons î »

— Vous vous êtes méprise, ma chère enfant, dit Phalippou, absolument méprise sur les paroles du vicomte. Elles n'avaient pas le sens que vous leur attribuez.

— Pourquoi me parlait-il? C'était déjà m'offenser... Je sais, maintenant que j'ai aimé fianiel Nadalewski, je sais ce qu'a eu d'infâme à mon égard la conduite de M. de la Livinière, et je veux ne plus le revoir, ne plus le rencontrer jamais.

— M. de la Livinière n'est pas un de mes religieux, et il n'a pas son domicile à Lormières.

— Attaché par mille liens à l'Ordre du Jugement- Dernier, il peut y venir, à Lormières...

— Alors, c'est une résolution arrêtée, vous ne voulez

pas vous séparer de la famille N«idalewski? interrompit la baronne.

— La famille Nadalewski? balbutia notre petite mère, dont les idées étaient ailleurs.

— Elle vous perdra, et le ciel m'impose le devoir de vous sauver.

— Mon salut est mon salut, madame, et moi seule en ai la charge.

Le moine vit la situation encore une fois compromise. Il ne sut réprimer ses nerfs, et, développant son bras droit de toute sa longueur, ainsi qu'une barre de fer infrangible et dure, il le jeta entre la mère et fenfant. M"»® Fuster, comme le fauve atteint par une correction du maître, recula de plusieurs semelles. Phalippou comprit que rbeure d'un grand, d'un énorme sacrifice était sonnée, et se résigna stoïquement. Il enveloppa les mains de notre petite mère, frémissantes et sentant la poudre, dans ses mains souples, tranquilles, et versant dans les yeux ardents de fièvre de la jeune fille la pure lumière de ses yeux reposés, infiniment doux :

— Madeleine, lui dit-il d'une voix qui était une harmonie et osant l'appeler par son prénom tout court, Madeleine, rassurez- vous, vous ne viendrez pas à Lormières, et vous serez libre d'attendre à Paris le retour de Louise David...

— Ah! Révérend Père Supérieur...

— Si vous nous avez vus, votre mère et mol, insister si fortement pour vous amener à mon noviciat, ce n'est pas qu'il entrât dans nos intentions de contraindre le moins du monde votre vocation. Nous songions à vous arracher aux dangers qu'une révolution sans exemple fait courir aux habitants de cette ville, en plein soulèvement contre les hommes et contre Dieu. 11 vous convient de rester ici, et vous affirmez votre volonté de telle sorte que nous ne devons pas songer à la fléchir. Yotre mère et moi, nous vous autoriserions à prolonger votre séjour dans cette capitale bouleversée^ à y établir même votre demeure définitive et permanente sur la terre^ si vous ne

nous refusiez pas une très légère concession... Vous savez le souci que nous avons de votre foi.

— Ma foi ne. court. aucun risque.

— Ne vous révoltez pas : nous redoutons M. Nadalewski... Est-ce rue Barbet-de-Jouy que vous comptez aller demeurer, après notre départ?

— Pourvu que vous me laissiez à Paris, j'habiterai l'endroit qu'il vous plaira de m'indiquer.

— Depuis notre retour de Bordeaux, êtes-vous allée voir la sœur Bénédicte ?

— Oui, plusieurs fois. L'autre jour encore je suis allée à la crèche Saint-Julien-le-Pauvre...

— N'avez- vous pas eu quelque velléité de prendre l'habit de fille de Saint-Vincent?... Je vous avouerai tout de suite que, ni votre mère ni moi, nous ne vous blâmerions de préférer à l'humble noviciat de Lormières le noviciat célèbre de la rue du Bac.

— Quoi! vous me permettriez de me faire sœur de charité? 0 maman, est-il vrai que, si je vous demandais de me conduire aujourd'hui même chez la sœur Bénédicte, vous m'y conduiriez?

La baronne répondit avec une gravité aflPectueuse :

— La crèche Saint-Julien-le-Pauvre est une maison sainte.

— 0 chère maman!... Là, auprès de la bonne sœur Bénédicte qui m'aime, j'étudierai ma vocation... Cruchette, certainement, me ramènera ma filleule un jour. Je la confierai à M™® Nadalewska, qui est pieuse, avec la recommandation de l'élever chrétiennement... Tenez, maman, je quitte le monde sans regrets...

— Vous connaîtrezHb^ntôt le charme captivant de la solitude avec Dieu, lui dit le prêtre.

— 0 maman, vite ! vite !

M"« Fuster la regardait avec des yeux agrandis, dont le bleu froid, dur, implacable, voilé d'une J)uée de larmes mystiques, venait de s'attendrir soudainement. Elle Tenveloppa d'une étreinte brusque :

— Mon Dieu, vous êtes bon, vous êtes grand, vous

êtes magnifique, vous m'avez rendu mon enfant! sanglota-t-elle.

Phalippou étendit ses bras sur elles et murmura ce verset du psaume cent treizième :

« — Soyez bénies par le Seigneur qui a fait le ciel et la terre, Benedicti vos a Domino qui fecit cœlum et ten^aml »

Le lendemain, Nadalewski, prévenu à l'hôtel Trémière, où il ne rencontra qu'Ëuphrasie vaguant à travers la maison vide, courut en toute hâte à la rue Saint- Julien-le-Pauvre; mais, dès les premières paroles échangées avec Madeleine^ il devina que Madeleine était perdue pour lui. Vainement notre philosophe, désespéré par le sentiment de la solitude où il tombait, insista-t-il pour ramener sa fille rue Barbet-de-Jouy ; celle-ci fit valoir mille raisons qui la déterminaient à demeurer auprès de la sœur Bénédicte, et, finalement, comme son père Stéphane s'indignait, osant à son tour élever la voix de plusieurs tons, elle déclara qu'elle refusait de sortir de la crèche, qu'elle n'en sortirait point.

Nadalewski se retirait navré, quand il entendit, dans les demi-ténèbres du vestibule, une voix pl3urarde qui disait : .

— ... Avec tout ça, la vie n'est plus tenable chez nous, et si vous ne venez pas calmer d\o'^ mari...

— Vous savez bien comment il m'a reçue hier, votre mari, répondit une sœur de charité.

— C'est vrai qu'il a été dur pour vous, bien dur... Que voulez-vous? ils font un si rude métier, les hommes, en ce moment 1... Toujours le chassepot à la main, quoi!... Ohl je vous prie de ne pas tenir rancune à Eugène de son coup de poing... Une taloche, ça part, puis c'est oublié...

— J'irai vous voir dans la journée,

»- Je vous porte la mioche... Elle braille que c'est à fuir la maison... et vous comprenez, sœur Bénédicte, si les cris impatientent Eugène !... Avec ça que sa blessure au pied Tempêche d'aller flâner à son bataillon...

La sœur Bénédicte marcha vers la porte de la crèche et l'ouvrit. Le grand, le joyeux soleil de mai, étendit une longue nappe blanche sur les dalles suintantes, plaqua des reflets tremblotants aux murailles verdâtres, où des boutons de cuivre soutenant des loques de diverses couleurs s'allumèrent, et enveloppa d'un jour rutilant le groupes des deux femmes penchées Tune vers l'autre. Stéphane, qui s'était assis sur un banc, vit la directrice de la crèche glisser la main dans la poche de son ample jupe grise.

— Voici toujours trois francs, dit-elle à son interlocutrice.

Celle-ci, une petite femme jeune, pâle, diminuée par la misère, reçut les pièces de monnaie et rendit en échange un paquet de linge sale, d'où se dégageait le minois frais, ravissant d'un baby.

— Je pense qu'elle sera plus sage chez vous, pleurnicha-t-elle. Oh I puis vous trouverez du lait pour elle, vous autres, et quand elle aura le ventre plein...

Gomme la sœur Bénédicte, ayant refermé la porte de la crèche, portant l'enfant dans ses bras, lui parlant, lui souriant, passait devant notre philosophe, celui-ci la salua respectueusement.

— Que désirez-vous, monsieur? lui demanda la Fille de la Charité, l'abordant avec une sorte de hardiesse.

— Je désire, madame, que, lorsque vous reverrez cette femme qui sort d'ici, vous lui remettiez ce secours.

Et il tendit uri billet de banque.

— Cent francs I s'écria-t-elle. Et vous croyez que je donnerai cent francs de but en blanc à M"^« Bernierl... Mais à qui ai-je l'honneur de parler?

— Je suis un ami de Madeleine Fuster*

— M. Stéphane Nadalewski, peut*étre?

MADAME FUSTER 47i

— M. Stéphane Nadalewski.

— J'ai le plaisir de connaître M'»^ Nadalewska, et je vois que vous lui ressemblez : vous aimez les pauvres comme elle...

L'enfant se prit à pousser des cris terribles.

— Elle a faim, dit la sœur Bénédicte, et si vous voulejç me permettre de la confier à une nourrice...

Elle disparut.

Les allures libres, dégagées de la directrice de la crèche étonnaient Nadalewski. En maintes rencontres, il lui était arrivé d'entendre parler de la sœur Bénédicte; mais comme on n'avait cessé de lui répéter : — « C'est une c sainte I c'est une sainte ! » — l'esprit défiant de notre philosophe était demeuré rétif à toute espèce d'enthou» siasme. Maintenant, devant l'attitude simple de cette Fille de la Charité, laquelle était de haute taille, un peu corpulente, un peu grasse; devant sa figure bien épanouie, son regard allant droit aux choses et aux êtres; devant son verbe franc, délibéré, Stéphane sentait tomber ses préventions. Non, jamais il n'eût supposé une religieuse capable de s'exprimer avec cette aisance de bonne femme dans son commerce avec les pauvres, avec cette ouverture maternelle dans ses contacts journaliers avec les enfants. N'ayant vu jusqu'ici que les dévotes mystiques du Jugement' Dernier, Fauteur de VEssai sur les Miracles, qui avait mis nous ne savons quel entêtement à ne considérer les choses multiples de la religion que par la lorgnette étroite de l'hôtel Trémière, ignorait que toutes les religieuses ne se ressemblent pas, qu'on ne saurait rien découvrir de commun entre la Carmélite et la Petite Sœur des pauvres, entre la Visitandine et la Fille de la Charité... Il se sentit touché au coude. C'était la directrice de la crèche qui venait de s'asseoir àcôté de lui.

— Madame, lui dit-il, se levant avec une grande précipitation, veuillez m'excuser, je vous prie, si j'ai pénétré dans votre établissement sans au préalable avoir eu l'honneur de vous présenter mes devoirs.

i72 MADAME FUSTÉR

— Ne vous mettez donc pas en peine de cela, monsieur, lui répondit-elle, l'invitant d'un geste à se rasseoir. Venez nous voir tous les jours, si à chacune de vos visites vous devez ouvrir votre main comme aujourd'hui... Hélas! j'ai plus besoin d'argent que de politesses.

— Vous manquez d'argent?

— S'il ne fallait qu'entretenir la crèche, les dons des dames patronnesses , une légère allocation municipale, des quêtes faites dans les églises pour TCSluvre de Saint- Julien, me suffiraient à joindre les deux bouts; mais le bien qu'il faut faire au dehors me ruine. Par les enfants pauvres, nous connaissons leurs parents, et si vous saviez en quelle; misère croupit le quartier Saint- Victor ! Aussi n'est-ce pas aux Bernier seuls qu'iront vos cent francs...

— Il est vrai que si M. Eugène bat les sœurs...

— On se moque de cela. J'en ai bien vu d'autres ! Ce sont là les menues douceurs d'un métier très agréable à Dieu.

— Alors, on vous maltraite quelquefois?

— Oh! bien rarement, monsieur... Une fois pourtant, à l'hôpital militaire d'Angouléme, un artilleur, que je soignais d'uije plaie honteuse, m'allongea un soufflet, mais un soufflet!...

— Et que ntes-vous?

— Je fis un peu plus attention au pansement.

— Vous ne dénonçâtes pas cet acte de brutalité?...

— Ah ! par exemple !

Ce ah i par exemple i fit dresser la tête à notre philosophe de Bellevue. Il crut avoir entendu Madeleine en ses naïves, ses adorables indignations d'enfant. Le souvenir de sa fille s'empara de lui tout entier, et il ne sut rien tenter pour s'en divertir.

— Que pensez- vous de M"« Fuster? demanda- 1- il. Ferez-vous quelque chose d'elle ?

— Nous ferons d'elle ce que Dieu voudra, et Dieu voudra sans doute qu'elle se donne aux pauvres.

— Alors, décidément, Madeleine sera religieuse?

— Monsieur Nadalewski, nous n'avons pas la vanité, nous autres, de nous croire des religieuses. En des instructions qui nous ont été conservées, notre saint Fondateur dit : — « Mes filles, vous n*êtes pas des religieuses, car qui dit religieuses dit un cloître, et les Filles de la Charité doivent être partout. »

— Enfin, vous espérez que M"® Fuster pourra, un jour, s'engager dans votre Congrégation ?

— Madeleine, que je connais depuis plus de dix ans, possède la première de toutes^ les qualités pour nous appartenir : elle chérit tout ce qui est humble, petit, déshérité, tout ce qui soufl're. Du reste, laissez-moi vous assurer que personne, à la crèche, ne pèsera sur sa volonté. Nos devoirs auprès des enfants, des malades, des vieillards, des prisonniers, de tous les malheureux que la terre est capable de contenir, sont souvent pénibles; mais Dieu sema une telle abondance de charité au fond de sa créature que notre Ordre se recrute sans la moindre difficulté...

— Madeleine n'est pas une novice comme une autre, et encore que, par un testament qui n'est pas inattaquable, son père l'ait un peu dépouillée, elle pourra disposer plus tard d'un million, peut-être de deux, et vous comprenez...

— Monsieur Nadalewski, vous ignorez les lois de notre Compagnie. Sans entrer en des explications qui seraient longues et qu'il ne m'appartient pas de vous fournir, je tiens à vous dire que, si jamais Madeleine sollicitait la faveur de faire son noviciat en notre séminaire de la rue du Bac, sa fortune serait moins un titre qu'un obstacle à son admission. Il existe, dans la multitude des Filles de la Charité, des personnes issues de familles riches, nobles, princières; mais nous n'en voulons rien savoir. Nous sommes toutes les servantes des pauvres sans aucune distinction. D'ailleurs, je vous avouerai que, pour l'accomplissement de besognes toujours rudes, quelquefois répugnantes, nos Supérieures préfèrent, aux jeunes filles bien élevées, délicates qui leur

viennent des villas, les bonnes campagnardes simples, vaillantes qui leur arrivent des villages ? Voulez-vous que je vous montre le plus parfait modèle de la sœur de charité?

— Je vous écoute, madame.

— Saint Vincent, dans ses Conférences^ parle d'une jeune fille de Villepreux qui avait appris à lire toute seule, en gardant ses vaches. Gomment avait-elle fait? Elle priait les passants de lui nommer ses lettres et de l'aider à les assembler; puis, pendant que son troupeau paissait, elle étudiait sa leçon. Quand elle sut lire, elle voulut à son tour instruire les enfants de son endroit... Notre Confrérie se fonde, et la pauvre institutrice apprend que M. Vincent cherche des servantes pour remplir auprès des malades les plus grossiers emplois. Elle accourt. Elle est placée dans la paroisse Saint- Sauveur, où elle accomplit des merveilles. De là, elle passe à Saint- Nicolas du Ghardonnet. Elle y pousse la charité jusqu'à partager son lit avec une pestiférée. La contagion la gagne et elle meurt à l'hôpital Saint-Louis...

Un chant nasillard, intermittent, essoufflé, emplit le vestibule de la crèche.

— La récréation de mes bambins, dit la sœur Bénédicte.

— Gomment, cet orgue de Barbarie !...

— Vous ne sauriez croire à quel point il amuse nos enfants. G'est un cadeau de M"*^ Fuster... Mais, tenez^ venez avec moi.

Stéphane suivit la directrice jusqu'au fond d'un couloir long, étroit, tirant un jour de souffrance de lourds vasistas soulevés au bout de tiges de fer rouillées.

— Regardez, monsieur Nadalewski, lui dit-elle en entre-bâillant une porte avec précaution.

Quel spectacle t Au milieu d'une vaste salle très claire et très propre, s'agitait, criant, gambadant, riant, battant des mains et des pieds, une tourbe de petites filles et de petits garçons. Celui-ci, trop jeune encore et trop faible pour se mêler seul à la ronde, hasardait des pas turbulents, soutenu par une Sœur; on voyait

les efforts de ses mignonnes jambettes potelées, impatientes de la course. Celle-là, pâlotte, aux bras d'une servante, tenait ses grands yeux naïfs dilatés, et, la bouche mi-ouverte, buvait les notes de Finstrument.

— N'est-il pas vrai, monsieur, qu'on eut raison, à Saint-Denis, de surnommer Madeleine petite mère?

— Gela est vrai, murmura notre philosophe.

Et, caché derrière la sœur Bénédicte, il continuait à observer sa fille tournant la manivelle de Torgue de Barbarie, donnant le branle aux divertissements, interpellant entre deux ritournelles les babys, dont elle savait déjà les noms, indiquant à chacun la place qu^il devait occuper.

— Allons, s'écria Madeleine d'une voix joyeuse, Les petits Agneaux t

Tous les minois s'épanouirent, tous les jolis membres blancs et roses remuèrent, et la jeune novice, remplaçant d'un cri lancé à propos les notes absentes sur le cylindre de l'instrument édenté de vieillesse, joua jusqu'au bout Les petits Agneaux, cette chanson jadis populaire et que depuis longtemps les gamins de Paris avaient oubliée. Soudain, l'orgue de Barbarie se tut. D'eux-mêmes, les plus grands et les plus grandes de la crèche se rangèrent sur deux colonnes parallèles et sortirent par une porte, à droite, accompagnés de plusieurs maîtresses,

— Où vont-ils? demanda Stéphane.

— Ils vont apprendre à lire et à écrire.

— Que fait Madeleine à présent?

— Vous le voyez bien, elle prépare la couchette d'Eugénie Dernier.

— Je croyais que ces besognes revenaient aux domestiques de la crèche.

— Nous sommes toutes les domestiques des pauvres.

— M"° Fuster pourrait être dispensée...

— Dispensée I Groyez-vous qu'on lui ait intimé un ordre quelconque?... Je serai peut-être obligée de modérer son zèle... Mais chutl...

Madeleine, après avoir remué la paillasse de varech

d'un berceau perdu au milieu de cent autres berceaux rangés à la file, avoir battu de légers coups de poing le matelas, fait boufiTer Toreiller, étendu les couvertures, s'était avancée non loin du corridor où étaient postés et la directrice de la crèche et Stéphane Nadalewskî.

— Eh bien! nounou, ditrclle, s'adressant à une femme robuste, dont la gorge rebondie étalait des rondeurs nacrées, eh bien! elle n'adonc pas fini de teter, cette goulue?

La nourrice insensiblement détacha Eugénie Dernier de son sein, et la remit à Madeleine. Celle-ci Tadmira d'un long regard maternel ; puis, sur la bouche de Tenfant où brillaient éparses des gouttelettes blanches, elle posa ses lèvres, et courut vers le berceau.

— Petite mère! petite mère!,,, murmura la sœur Bénédicte.

Notre philosophe salua profondément et prît la fuite.

Cependant la Commune avait vécu, et Cruchette ne paraissait pas. En vain Nadalewski stimula-t-il le zèle avide de Merlot, de la veuve Bernard, les démarches les plus actives, les plus minutieuses recherches demeurèrent tout aussi infructueuses aujourd'hui qu'elles l'avaient été autrefois.

Vers les derniers jours de juillet, notre petite mètt était assise, dans le vestibule de la crèche, à côté de notre philosophe. Ils avaient touché le chapitre si douloureux de Louise David et se taisaient. Mais tout au fond, en un recoin obscur, s'élevaient des murmures assourdis. Là, s'entretenaient à mi-voix la sœur Bénédicte et M""® Nadalewska.

— Que voulez-vous, mon bon père Stéphane? dit Madeleine, nous devons, Tun et l'autre, nous résigner à la volonté de Dieu.

— Rien ne nous dit que ta filleule soit perdue pour toi, balbutia Nadalewski.

— Si Cruchette nous la rend jamais, vous me l'amènerez de temps à autre pour que je la voie, je l'embrasse...

— Il serait si simple d'attendre encore pour commencer ton noviciat.

— Et Dieu? Pensez-vous qu'il me soit permis de considérer le refuge qu'il, m'offre auprès de ses pauvres comme un pis-aller? Ce serait horrible I... Réfféchissez, du reste, que l'Ordre où je vais m'engager est le plus paternel de tous. Pourvu que je sois attentive aux pauvres, il me sera permis de vous voir souvent; et puis...

— Et puis?

— Vous vous souvenez quel'Ordre du Jugement-Dernier garde la fortune des Pères, des Frères et des Sœurs? Ici, rien de pareil. Saint Vincent refuse, quand elles en ont, la fortune des Filles de la Charité, et la sœur Bénédicte m'a expliqué que les biens de famille restent aux familles, que la Communauté n'a pas plus de droit sur le fonds que sur le revenu.

— Moi qui avais trouvé M. Phalippou généreux d'autoriser ton entrée dans un Institut où, je le croyais du moins, tu devais laisser ton argent!... Je comprends à présent.

— Qu'est-ce que vous comprenez?

^- Que le Jugement-Dernier héritera de toi.

— Non. Je n'aurai qu'une héritière : ma filleule, ma fille!...

— Alors, tu es résolue à nous laisser seuls dans le monde ?

Elle tourna vers lui un visage calme, qu'éclaira un sourire d'une résignation céleste, et ces mots tombèrent de ses lèvres :

— Vous le savez aussi bien que moi : Daniel est mort! Un sanglot retentit dans la paix du vestibule. M™® Na-

dalewska, appuyée sur le bras de la directrice de la crèche, s'avança vers Madeleine.

— Chère mignonne, dit-elle pleurant, puisque cela plaît à Dieu, ton père Stéphane et moi, nous consentons à te voir entrer dans la Congrégation de Saint-Vincentde-Paul. Seulement, pour que le coup ne nous soit pas trop accablant, nous te demandons de faire ton noviciat

ici, au lieu d'aller l'enfermer à la rue du Bac. A la crèche, il nous sera permis de venir t'embrasser chaque jour...

— Il faudra bien pourtant que j'entre à la maison mère, pour prendre l'habit, prononcer mes vœux...

— Tes vœux, ma fille ! s'écria Nadalewski.

— Ne vous alarmez pas, monsieur, intervint la sœur Bénédicte. Puisque Madeleine parle de vœux, je vous dois une courte explication. Nos statuts, différant en cela des statuts de tant d'autres Compagnies, non seulement n'autorisent pas les vœux solennels, mais ils nous refusent même les vœux simples à perpétuité. Nous ne sommes liées que par des engagements annuels, et encore ces engagements sont-ils tout intérieurs. Chaque année, le 25 mars, anniversaire du jour où M"* Legras prononça sa consécration, depuis nos établissements de la Chine jusqu'à nos hôpitaux de Paris, nous nous levons toutes libres, mais chacune de nous a hâte de courber son front de nouveau sous le joug des pauvres, des orphelins, des vieillards...

— Donc, si on le voulait, à ce terme du 25 mars, on pourrait sortir de la Congrégation ?

— Ces cas sont rares. Toutefois, il s'en produit de temps à autre.

— Vincent de Paul était un homme, un homme dans l'entière valeur du mot.

— Vincent de Paul était plus qu'un homme, monsieur, il était un saint ! riposta d'un air un peu fâché la sœur Bénédicte.

— Vous avez raison, madame, dit Nadalewski s'inclinant.

— Et remarquez jusqu'où va la sagesse de notre règle. Ces vœux intérieurs dont je vous parlais, ce n'est qu'après une épreuve de cinq ans qu'on est admis aies prononcer.

— Quoi I Madeleine n'appartiendra pas à votre Institut avant cinq ans ?

— Pas avant cinq ans.

Les Nadalewski se retirèrent presque satisfaits.

Pour la première fois depuis des années, Madeleine goûta un peu de repos moral. Ce n'était qu'à travers des sentiers rudes qu'elle était arrivée à cette bienheureuse retraite de Saint-Julien-le-Pauvre ; mais enfin, Dieu avait permis qu'elle touchât à ce refuge après la tempête, et elle bénissait Dieu avec transport. Evidemment, comme Daniel, comme David morts, sa filleule était morte, et rien ne lui restait au monde où elle pût attacher une espérance. — Que faire? — Des larmes délicieuses lui montaient aux yeux aux visions éblouissantes des siens retrouvés là-haut, et souvent elle pensait qu'il lui serait doux, oh I bien doux de mourir pour revoir ceux qu'elle ne pouvait désapprendre d'aimer. Mais cette mort qui serait si belle, il fallait la conquérir par l'accomplissement entier de ses devoirs de postulante de Saint- Vincent, et la pauvre jeune fille se dévouait un peu plus chaque jour aux babys de la crèche, et chaque jour elle les soignait un peu plus, les amusait un peu plus, les idolâtrait un peu plus.

Ici pourtant Madeleine avait une préférée. Ohl elle chérissait tous les êtres vagissant, balbutiant, trottant menu de Saint-Julien. Mais elle le sentait avec amertume, en l'intimité étroite de son cœur, il n'y avait réellement de place que pour un être seul. Cela était une infirmité de sa nature demeurée légère, croyait-elle, en dépit des souflTrances endurées, de sa nature débile qui, au lieu d'être capable d'étreindre le monde, pouvait tout au plus embrasser un petit, un tout petit enfant. Sans parler de Louise David, attachée, celle-là, à ses entrailles parles liens d'une véritable maternité, à Saint-Denis, autrefois, cette favorite avait été une jeune orpheline, fille d'un chef d'escadron de spahis mort en Afrique; à Bordeaux, elle s'appelait Flavie Réthel; maintenant elle avait nom Eugénie Dernier. Il fallait voir avec quelle sollicitude minutieuse Madeleine déshabillait cette bambine fort négligée par ses parents, la réhabillait ! avec quelle délicatesse elle lui nettoyait, en une cuvette remplie d'eau tiède, les pieds, les menottes salies à toutes les or-

dures de la maison paternelle mal tenue, désordonnée!... Une après-midi, elle était en train de laver, et celte fois de pied en cap, Eugénie Bernier, laquelle, ayant vidé avec trop de gloutonnerie la mamelle de sa nourrice, s^était donné une belle et bonne indigestion, quand la Supérieure Générale de la Congrégation, en tournée à travers les établissements charitables de la ville, entra dans la crèche, ^otre petite mère, attentive à sa besogne, ne s'en détourna pas une seconde, et Téponge dûment imbibée allait et venait sur le baby frétillant comme une grenouille, quand la Supérieure Générale, touchant la postulante à Tépaule :

— Mademoiselle Fuster, lui dit-elle, la semaine prochaine nous célébrerons la fête de Tlmmaculée-Gonception. Le 8 décembre donc, vous prendrez Thabit de Fille de la Charité. C'est une première récompense que Dieu accorde à votre amour des pauvres.

Pour le coup, Madeleine, saisie, lâcha Téponge. Elle ne put parler; mais au moment d*envelopper Eugénie Bernier dans des langes chauds, comme pour prouver qu'en effet elle avait le profond amour des pauvres, sur la poitrine blanche de Tenfant, un peu à gauche, à l'endroit du cœur, elle appliqua ses lèvres et déposa un baiser ardent mouillé de gros pleurs.

La cérémonie de la vèture eut lieu le jour de Tlmmaculée-Gonception, au séminaire de la rue du Bac, comme on appelle la maison mère de la Congrégation. Les Nadalewski; après la messe d'actions de grâces, obtinrent la permission de parcourir, avec la sœur Madeleine, les allées du jardin. Ces allées étaient singulièrement tristes. Les arbres montraient des branches sèches, noires, désolées. Les feuilles, arrachées des rameaux, tourbillonnaient dans l'espace, chassées par ces vents durs, âpres, presque enragés, qui signalent, à Paris, les commencements de l'hiver. Les trois promeneurs allaient silencieux : noire petite mère était embarrassée dans sa robe grise trop ample, trop lourde, un peu gênée par son immense cor-

nette blanche, qui lui serrait trop la tète ; M"* Nadalewska ne détachait pas ses yeux de Madeleine, méconnaissable dans son nouveau costume; Stéphane couvait, lui aussi, sa fille de ses regards, et se demandait s'il était bien vrai qu'elle eût revêtu un habit religieux. Tout à coup, la jeune sœur, qui avait cheminé jusqu'ici le front penché, car, par un sentiment d'humilité jailli des profondeurs de son adorable innocence, cet ange se croyait indigne de la faveur qui lui avait été accordée, tout à coup la jeune sœur leva la main droite.

— Voyez ! dit-elle.

— Quoi donc? demandèrent les Nadalewski.

— Comment, là, derrière cette rangée de tilleuls, vous ne reconnaissez pas l'hôtel Trémière?... Ah! tout de même, j'aurais eu plaisir à embrasser maman aujourd'hui... Elle m'oublie à son noviciat de Lormières, ma chère maman... Enfin, elle est à Dieu, comme moi...

— Et tu crois que cette maison, c'est l'hôtel Trémière? interrompit M*** Nadalewska.

— Vous ne vous souvenez donc pas que, de notre jardin de la rue Vaneau, nous entendions chanter les sœurs de charité?... Je m'en souviens, moi, articula-telle rougissante et confuse.

— Et moi aussi, je m'en souviens I dit Stéphane.

— Vous? de manda- t-elle, détournant son visage de plus en plus bouleversé,

— La veille de son départ, Daniel, me montrant ton scapulaire, me dit ; — « Elle me l'a donné au fond du jardin. Nous écoutions un cantique qui nous arrivait de la maison mère des Filles de la Charité. »

Madeleine voulut retourner sur ses pas. Avec quelle joie elle fût rentrée dans sa solitude de la crèche! Elle soufCrai^ en dépit du saint habit qui devait lui enseigner tous les détachements, de se découvrir encore si liée au monde par la mémoire tenace de son amour. Serait- il invincible, cet amour, sans objet désormais, et qui pourtant la possédait au point qu'elle ne savait rien dire sans penser à Daniel, rien entreprendre sans s'occuper de

Daniel, rien résoudre sans voir Daniel, sans demander en quelque sorte son avis à Daniel?

— Ma mère Nadalewska, dit-elle, en prenant le costume que je porte, j'ai fait vœu d'être une bonne fille de Saint- Vincent... Tenez, gardez-moi ceci, ajouta- t-elle à bout d'haleine, lui tendant un petit paquet. Ces objets ont pour moi un prix immense, mais ils me troublent et le moment est venu de m*en séparer...

La sœur Bénédicte parut, accompagnée de quelques Sœurs. La petite mère courut à elle, puis se confondit dans le groupe des Filles de la Charité, s'y noya, s'y blottit comme en un refuge sacré.

Les Nadalewski, laissés seuls, s'entre-regardèrent éperdus de douleur. La directrice de la crèche Saint- Julien les aborda.

— Vous me voyez bien heureuse, mes amis, leur ditelle : notre Supérieure Générale vient de m'annoncer ma nomination au poste de Supérieure de VHospice des Enfants-Assistés^ rue d'Enfer. Je prendrai possession le 25 de ce mois, jour de Noël, et Madeleine me suivra. Dieu soit loué I nous aurons là. Tune et l'autre, plus de besogne que nous ne pourrons en faire...

Une cloche sonna. Ce fut un coup de baguette de fée. Les Sœurs répandues à travers le jardin disparurent jusqu'à la dernière. Les Nadalewski s'affaissèrent sur un banc perdu parmi des feuilles mortes. Ils étaient anéantis. Stéphane revint pourtant de sa torpeur, et, happant le paquet de Madeleine que retenaient à peine les mains de sa femme, d'un coup de griffe il en déchira l'enveloppe. Un morceau de bois bizarrement taillé, où l'on distinguait comme un nez, une bouche, des yeux, s'échappa du papier, puis un chiffon rouge flétri. Hélas I la poupée de Metz de Louise David et le ruban de la Légion d'honneur de Daniel.

Le jour de Noël, après la messe de V Aurore , entendue dans Téglise Sainl-Sé vérin, la sœur Bénédicte et la sœur Madeleine se dirigèrent seules et à pied vers le haut de la rue d'Enfer. Le temps était froid, brumeux, et la masse imposante de THospice des Enfants-Assistés émergeait du milieu des brouillards, confuse, emmêlée, à peu près noire. Dans le fond, par-dessus les toitures, touchant le ciel très bas, apparaissaient les coudes secs, anguleux de quelques branches nues, étincelant par-ci par-là des diamants, des aigrettes, des rivières éblouissantes de la dernière gelée.

La sœur Bénédicte frappa à une petite porte. La petile porte s'ouvrit, et ce fut pour les deux nouvelles venues le spectacle le plus touchant. Dans la vaste cour de FHospice, plus de trois cents enfants attendaient. Ce menu monde, proprement vêtu, était rangé sur deux colonnes : à gauche, les garçons; à droite, les filles.

— Vive notre Mère Supérieure I crièrent ces bouches fraîches, s'ouvrant comme des becs d'oiseaux.

, — Êtes- vous sages, au moins? leur demanda la sœur Bénédicte avec un bon sourire maternel.

— Oui ! oui ! répondirent-ils en chœur.

— Et si je vous donnais un jour de congé, seriez-vous encore plus sages?

— Oui! oui!

— Nous verrons si vous tiendrez votre promesse. Au lieu de deux jours que dure ici la fête de Noël, cette année elle durera trois jours. Allez vous amuser.

Garçonnets et fillettes, avec des cris joyeux, des bondissements fous, pareils à des chevreaux dégringolant des bergeries aux pâturages, s'élancèrent vers les cours spacieuses qui font une large ceinture d'air à l'Hospice des Enfants- Assistés.

Saint Vincent de Paul, par crainte d'éveiller Forgueil ou de développer dans son Institut naissant des rivalités d'amour-propre, avait interdit le titre de Supérieure. Lorsqu'il confiait à quelqu'une de ses filles la direction suprême d'une maison, il lui disait ces paroles : — « Remarquez bien, ma sœur, que, ne me reconnaissant aucun pouvoir de vous élever au-dessus des autres Filles de la Charité, je ne vous nomme pas Supérieure de la Résidence où je vous envoie, mais seulement première Servante des pauvres de cette Résidence. » — A la longue, cependant, Fimmense développement de cette œuvre unique a imposé la hiérarchie, et aujourd'hui, dans les cinq parties du monde, la Communauté compte des Directrices, des Supérieures^ sans parler des Grandes Officières du séminaire de la rue du Bac, à Paris.

La matinée fut employée par la Mère Supérieure, qu'on avait conduite dans les bureaux, trois pièces étroites fort chétivement meublées au rez-de-chaussée, à écouter des rapports sur l'établissement des Enfants-Assistés. Elle dut entendre les médecins, les aumôniers, surtout le directeur de la maison, car à côté de la directrice, venue de la rue du Bac, l'administration municipale a placé un directeur, venu de l'Assistance publique, celuilà. Tandis que la sœur Bénédicte était toute aux affaires, Madeleine, la face collée à la vitre d'une fenêtre basse, promenait des regards curieux à travers les cours.

— Mais, ma Sœur-Économe, les enfants ne jouent donc pas? demanda-t-elle, s'adressant à une petite vieille dont le grand âge faisait trembler la tête sous les larges ailes de sa cornette blanche.

— Tout à l'heure, répondit une voix chevrotante.

— Pourquoi pas tout de suite? .

— Nos enfants changent d'habillement,

— Comment, vous ne leur laissez pas leurs jolies blouses, leurs jolies robes neuves?

— Pas pour galoper. Ils les déchireraient, et on ne peut pas les renouveler aussi souvent qu'on le voudrait.

— C'est Noël aujourd'hui, et c'est aussi l'entrée de la nouvelle Supérieure...

— Nos enfants se sont endimanchés pour recevoir la bonne Mère, ils s'endimancheront encore vers deux heures pour la fête dfe l'Enfant-Jésus.

— La fête de l'Enfant-Jésus?

— Vous verrez, c'est très gentil. La cérémonie a lieu dans la salle Saint-Landry. Vous comprenez qu'on relègue les couchettes des nourrissons le long des murailles pour ménager de la place à tout le monde...

— Tout le monde?

— Oui, quelques bienfaiteurs de l'Hospice, de hauts fonctionnaires de la Ville avec leurs femmes, leurs amis... Puis, pour leur faire adorer Jésus dans sa crèche, on nous ramène nos enfants placés dans les environs les plus proches. Il nous en vient surtout de notre Orphelinat de Saint-Maur.

— Vous ]placez des enfants dans les environs?

— Cette maison n'est qu'une maison de passage ; personne n'y est à demeure.

— Vous vous séparez de vos enfants?

— Il le faut pour leur bien.

— Et si, parmi eux, il s'en trouvait un auquel votre cœur se fût attaché plus particulièrement?

La vieille Fille de la Charité leva sa mince figure blanche, où brillaient deux yeux noirs clos à demi.

— Sœur Madeleine, dit-elle, les enfants de l'Hospice sont les enfants d'une même famille; vous devez les aimer tous également.

— Je tâcheraL..

— Tenez, les voici ! dit la Sœur-Économe.

En effet, les garçons, sortant à droite par une porte, les filles, sortant à gauche par une autre, se distribuèrent à travers les cours. Des Frères de la doctrine chrétienne et des Sœurs de charité étaient mêlés aux groupes qui s'en allaient sous les arbres dépouillés, sans entrain, presque sans bruit. Ces enfants, laids pour la plupart, marchaient, se promenaient, se regardaient surpris,

comme se connaissant à peine, et ne s'amusaient point.

— Ils sont donc punis? s'informa Madeleine.

— Pas du tout, répondit la Sœur-Économe.

— Ils ont Tair si triste !

— Depuis quarante-cinq ans que je suis ici, je ne les ai jamais vus ni plus bruyants, ni plus dissipés.

— Dissipés 1... Mais ils sont trop sages... Peut-être les Iraite-t-on avec trop de sévérité?

— On les traite avec une extrême douceur.

— Alors, pourquoi n'ont-ils pas Taîr heureux?

— Cette question a été adressée cent fois aux Supérieures des établissements soumis à notre direction, et aucune d'elles n'a découvert une réponse plausible. Pour amener ici un peu de gaîté, notre Compagnie a tenté des efforts de toutes sortes : elle a obligé nos Sœurs à devenir en quelque manière des boute-en-train pour les divertissements, puis l'administration de l'Assistance Publique s'est mise en frais. Figurez-vous que des prestidigitateurs ont fait leurs tours de passe-passe dans la salle Saint-Landry et que des acteurs ont joué chez nous des pièces, ont chanté des chansonnettes comiques. Tant que duraient les représentations, nos enfants riaient. Mais, les chandelles éteintes, ils reprenaient leurs airs moroses, inquiets et pourquoi ne pas l'avouer? un peu en dessous.

— Ils sont hypocrites?

— Beaucoup d'entre eux sont dissimulés...

A ce moment, un jeune garçon de onze à douze ans passa devant les vitres. La Sœur-Économe ouvrit la fenêtre.

— Pierre I Pierre I appela- t-elle.

L'enfant s'arrêta court.

— Ecoute, Pierre.

L'enfant s'approcha timidement. C'était un petit être maigre, chétif, pâle; des cheveux d'un roux ardent, rudes, étalant par milliers des anneaux courts et toufifas, faisaient paraître sa tête énorme, bien qu'en réalité elle n'eût pas atteint le développement qu'elle acquiert chez

les garçons de cet âge. Sous la frondaison épaisse de celte chevelure, souffrait un visage douloureux, aux traits tirés, flétris, usés, éclairé par deux yeux gris, très enfouis, clignotant sous des sourcils d'albinos, agités de cette agitation fébrile observée chez les gamins de Paris, lesquels, comme les chats, ne sentent que pour flairer à la ronde, ne voient que pour bondir aux mauvais coups.

— Eh bien! as-tu mieux dormi cette nuit? lui demanda la Sœur-Économe.

— Pas trop, vrai I répondit-il.

— Peut-être as-tu entendu ta mère encore? L'enfant courba le front et ne montra que sa lignasse

emmêlée.

— Raconte-moi ça... Tu sais bien que je ne le gronderai pas, moi qui te gâte.

— Certainement que je l'ai entendue, la maman, quand je dormais, articula-t-il à voix basse. Elle m'a dit que, là-bas, à Mazas, elle pense à moi tout de même et que ça ne l'empêche pas de m'aimer parce qu'elle est en prison.

— Pauvre petit I ta mère est en prison ? intervint Madeleine, apitoyée.

— Parbleu I elle a flanqué un coup de couteau à papa.

— Un coup de couteau I

— Et un bon... La lame est entrée dans la chair de papa jusqu'au manche. Du beurre, quoil cette chair.

— Et pourquoi ta mère?... insista Madeleine.

— Pourquoi? s'écria Pierre avec animation. Tiens I parce que toutes les fois que papa retournait de gratter ses peaux à la mégisserie de M. Plastron, rue Croule- Barbe, il ne manquait jamais d'embêter maman chez nous : c — Je ne veux pas que toi et le moutard vous rôdiez toujours par les fortiftcalions avec les soldats, » criait-il.

— Vous rôdiez par les fortifications?

— Eh bieni après?... Et s'il nous plaisait, à nous autres, de nous balader avec des militaires sur les glacis, qu'est-ce que ça pouvait lui faire, à lui qui travaillait?

Moi, d'abord, j'étais très content de flâner; .j'aime la flâne, voilà!

— Pierre Terrassier ! interrompit la Sœur-Économe.

— Qu'est-ce qui vous prend, à vous? C'est donc mal de rouler? Cette bêtise!...

— C'est très mal.

— Tâchez que je sorte de votre baraque, et vous verrez un peu si je ne reviendrai pas du côté de Bièvre et de Bicêtre garder les chèvres avec les filles de la mère Treillard. Antoinette, Justine, Amanda sont un peu plus gentilles que toutes vos Sœurs d'ici. En voilà un monde, vos Sœurs! C'est du propre, vrai!

Il s'en alla.

— Quel monstre, cet enfant! s'écria Madeleine, épouvantée.

— Une longue patience, l'influence persistante des bons conseils, surtout des bons exemples, opèrent souvent des miracles, répondit gravement la vieille Fille de Charité. Quand Pierre Terrassier aura vécu six mois dans une de nos colonies de la province, loin de l'air empesté de Paris, il se fera insensiblement meilleur.

— Il faut renvoyer en province tout de suite.

— C'est impossible. Sa mère, inculpée d'assassinat, car Joseph Terrassier est mort de ce terrible coup de couteau, doit passer aux assises à la session de janvier. Il est possible que le jury demande à entendre le jeune Terrassier, à titre de renseignement. Une fois l'œuvre de la justice accomplie envers la mère, l'œuvre de la charité commencera envers l'enfant. En dépit de tout, nos chers petits sont honnêtes et bons. Nous en avons d'un naturel charmant...

— Vous me les ferez connaître, ceux-là.

— Toutefois, il convient d'établir une différence entre les pauvres créatures qui nous arrivent dès le plus bas âge, et les malheureux vagabonds ou abandonnés qui nous viennent du pavé des grandes villes, de Paris principalement. Tandis que les premiers, pétris dès le berceau aux sentiments vertueux, formés à la pratique du travail.

MADAME FUSTliiR 489

deviennent, en sortant de nos mains, de bons ouvriers dans les ateliers ou aux champs; les seconds, dont le corps et l'âme ont reçu toutes les flétrissures quand ils vagissaient dans la fange des rues, privés de la faculté de s'émouvoir, capables tout au plus de s'étonner, dédaigneux de nos paroles affectueuses, de nos soins dévoués, ne nous échappent que pour retomber au ruisseau...

— Quelle destinée!

— C'est celle qui attend peut-être Pierre Terrassier, fils d'une mère criminelle, grand rouleur, sournois, effronté, cynique, pervers par une sorte de déviation de l'instinct, comme si Vhomme pouvait devenir la bête, ainsi qu'il est écrit aux Livres saints.

— Il faudrait séquestrer ces êtres maudits...

Une cloche tinta dans les arbres. La sœur Bénédicte, suivie d'une foule de Filles de la Charité, se dirigea vers le réfectoire.

Après le repas, la Sœur-Économe, à qui décidément la Supérieure, très occupée, avait abandonné Madeleine, conduisit notre petite mère en une pièce du premier étage de l'Hospice. La jeune postulante put contempler le plus délicieux à la fois et le plus touchant spectacle. Une sœur, assise sur une chaise basse, tenait devant elle un baby de six à huit mois. Cet enfant, du sexe masculin, le cou mince, le corps appauvri, semblait avoir quelque peine à soutenir le poids de sa tète, qui ballait d'une épaule à l'autre douloureusement. La chair, blafarde, molle, ridée, écaillée par-ci par-là, attestait les longues souffrances, les privations cruelles qu'en entrant dans la vie ce malheureux petit être avait dû subir. Les ganglions, gonflés, indiquaient un tempérament que Tinvasion toujours plus abondante de la lymphe était en train de dépraver. Tandis que deux bras maternels soutenaient devant un bon feu ce nouveau pensionnaire de l'Hospice, dix mains empressées le pensaient, le soignaient, l'habillaient. Une sœur, avec une délicatesse des doigts merveilleuse, promenait une houppe chargée

d*amidon sur les endroits rougis de la peau; une autre, sur la poitrine, où les côtes minces faisaient saillie, passait une mignonne brassière de flanelle; une troisième saisit le nouveau-né tout entier et l'enveloppa d'une épaisse couverture de molleton; une quatrième enfin, sur ce molleton douillet, glissa une sorte de fourreau en piqué blanc. Le poupon, tourné dans tous les sens, prestement, vivement, rondement, ne se plaignit pas une fois.

Cependant la toilette ne devait pas être achevée sans que le baby l'arrosât de quelques larmes. Certains endroits de la tête de ce pauvre enfant malingre étaient recouverts de croûtes, ici brunes, là rougeâtres, plus loin ambrées. Ces croûtes que, par un préjugé indéracinable chez les gens du peuple, les mères respectent à la peau des nourrissons, s'exfoliaient sur les bords et contrariaient singulièrement la pousse des cheveux. Une sœur de charité, en une soucoupe de porcelaine versa un long filet d'huile d'amande douce, et, avec un fragment d'épongé imbibée, humecta légèrement ces odieuses saletés, qui s'épanouissaient sur ce crâne à peine conformé, mais d'une ligne très gracieuse, pareilles à une affreuse rouille, à nous ne savons quelles malsaines et abjectes végétations. Hélas I ce furent des cris épouvantables.

— Àmusez-le ! dit la Sœur-Écononie.

Une servante détacha un long polichinelle accroché à la muraille et, tantôt lui tirant la ficelle, tantôt lui comprimant l'estomac, le fit tour à tour danser et baragouiner devant le pauvre assisté, surpris, tendant ses menottes et riant.

— La boule est-elle prèle? demanda la Sœur-Économe.

— Oui, répondit-on.

— Il est deux heures moins un quart. Les enfants vont monter à deux heures. Hâtons-nous.

Et, s*adressant à une femme en costume de paysanne de la banlieue :

MADAME FUSTEB 491

— Faites leter notre petit Jésus, et, comme la cérémonie ne durera pas moins d*une heure, donnez-lui le sein jusqu'à ce qu'il dorme.

Madeleine n'avait pas perdu un mouvement du baby, mais elle avait été surtout attentive à la façon dont les Filles de la Charité savaient s'occuper des tout jeunes enfants.

— Vous verrez, quelle jolie fête de Noël I lui dit la Sœur-Économe.

— Alors, ce petit?... interrogea Madeleine.

— Ce petit va être exposé, comme Dieu permit que Notre- Seigneur fut exposé à l'adoration de l'univers dans l'étable de Bethléem...

— Je voudrais être à la place de ce misérable délaissé : il entre dans la vie en jouant un rôle sublime.

Les yeux de la Sœur-Econome se voilèrent d'une buée humide. Malgré son grand âge, fait pour la rendre un peu insensible, elle avait été remuée jusqu'aux entrailles.

— Cet enfant, dont vous enviez la destinée, dit-elle, a été découvert ce matin en une allée de la rue Gassini, à côté de chez nous...

— Le voilà endormi, chuchota la nourrice.

— Vite, vite, dans la salle Saint-Landry 1 lui répondit la Sœur-Économe.

Et, laissant Madeleine, elle prit la tête de la colonne des sœurs, des servantes, des nourrices, qui s'acheminèrent vers l'endroit où allait être célébrée la fête de l'Enfant-Jésus.

Au moment où notre petite mère, demeurée seule une minute, se dirigeait, errant un peu au hasard à travers des corridors interminables, vers la salle Saint-Landry, elle crut entendre des voix connues, en avant d'elle» Quelques personnes stationnaient au fond d'un couloir, devant une porte vitrée. Madeleine, au-dessus de dix cornettes blanches, démêla la tète découverte, chauve> d'un profil noble et fier, de Nadalewski, puis le chapeau de crêpe de sa maman de Bellevue.

— Toi! s'écria notre philosophe, toil

— Nous te cherchions, chère enfant, lui dit M™* Nadalewska avec un haiser.

— Je crois que nous arrivons trop tôt, articula la supérieure Bénédicte. Les ^préparatifs de la fête ne sont pas terminés. Voyez !

A travers les vitres de la haute porte, dégarnies de rideaux, elle montra une multitude de sœurs et de servantes s'agitant, allant, venant à travers la salle Saint- Landry.

— Attendons cinq minutes encore, ajouta-t-elle, Stéphane attira Madeleine dans l'embouchure d'une

fenêtre.

— Je t'apporte une bonne nouvelle, lui dit-il à voix basse.

— Une bonne nouvelle?

— J'ai reçu, ce matin, une lettre de la Préfecture de police. On est sur les traces de Gruchette...

— Donnez-moi celte lettre.

Il lui tendit une grande enveloppe carrée. Elle lut :

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