CHAPITRE I«r. - LA JEUNE FILLE
lions particulières, pour dire le petit office avec son cousin. Le confesseur, qui était bon, le lui permit; et ces deux âmes ardentes et pures, réunies ainsi dans la prière, ne tardèrent pas k se rencontrer dans Tamour. « 11 avait, dit-elle, un grand désir de m'épouser. » Elle n'a pas besoin d'ajouter qu'un grand changement s'était fait en elle ; sa pensée, jusqu'alors flottante et rêveuse, venait de rencontrer, sur la terre, un objet plus attachant et plus doux, que tous ces petits nuages dorés, blancs ou roses qu'elle avait tant aimé k suivre dans les airs.
M. de La Motte ne consentit point au mariage, alléguant la parenté, et la difficulté des dispenses; ce n'était qu'un prétexte : ce fut un malheur. Un rang plus élevé, une plus brillante fortune, on pourra les trouver peut-être; mais le jeune « gentilhomme accompli, » on ne le rencontrera plus. II restera dans les souvenirs et dans les rêves, comme une image enchantée, souriante, parée de toutes les grâces, embaumée de tous les parfums du cœur; tout sera terne, froid et languissant auprès d'elle.
La vie de M"'' de La Motte se partage dès lors entre le ciel et la terre. Une voix aimée lui avait dit qu'elle était belle ; son miroir le lui répétait tous les jours ; elle ne sut pas résister k le croire et, passant les bornes, elle se complut dans sa beauté. « Tout cela, dit-elle, me rendit si vaine que je doute qu'il se trouve une jeune personne qui ait poussé la vanité plus loin. »
Cependant, elle restait fidèle k ses prières ; elle se confessait souvent, et communiait tous les quinze jours. Elle pardonnait les injures, faisait des pèlerinages, secourait les malheureux, et courait, k travers champs,
chercher les petites bergères, pour les instruire et leur apprendre k prier.
Mais sa grande occupation, c'était la lecture. Elle s'y mettait le jour, elle y passait la nuit ; et quand le jour recommençait, elle se mettait a lire encore. Il sembla, pendant plusieurs mois, qu'elle eût perdu l'habitude de dormir. « Les livres que je lisais le plus ordinairement, dit-elle, étaient les romans; je les aimais li la folie... On ne m'en empêchait pas, au contraire ; on a cette manie de croire qu'ils apprennent k bien parler. » Funestes lectures pour une jeune fdle de quatorze ans, dont rimagination était dëjk si forte, et la raison si faible ! N'était-ce pas lui préparer, avec un esprit plein de chimères, une existence faite pour les aventures et les plus cruelles déceptions?
Jeanne, k cette époque de sa vie, ne songeait plus a être religieuse : d'autres désirs avaient agité son cœur. Que son père lui donne un époux digne d'elle, qui sache l'aimer et la comprendre, qui sache aussi la gouverner ; qui chasse au loin les folles idées et les chimères, les livres mystiques et les romans d'amour; et nous la verrons s'écarter avec dédain des voies détournées, ténébreuses, pour entrer en pleine lumière, avec ses vertus, son esprit et sa beauté, dans le chemin royal que Dieu a fait k la femme sur la terre. Elle sera aimante et pieuse ; elle fera la joie de son mari et son orgueil ; elle formera le cœur de ses enfants; elle sera une sainte mère de famille : il n'y a rien pour une femme de plus grand ici-bas.
Ses parents la menèrent k Paris, et ne négligèrent