‹ Madame GuyonChapitre 11 sur 156 · CHAPITRE I«r. - LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE I«r. - LA JEUNE FILLE

rien pour la faire paraître ; elle ne se négligea pas non plus. « J*avais soin de me faire voir, dit-elle, et d'étaler mon orgueil ; je voulais me faire aimer. » Il lui fut aisé d'y réussir, tant elle avait de bonne grâce et d'esprit; toutes les mères désiraient de l'avoir pour fille, et les jeunes gens se disputaient son cœur. Mais c'est k M. de La Motte qu'il fallait plaire, car c'est lui qui voulait choisir. Il écarta les prétendants l'un après l'autre; il compara, il réfléchit, et fit enfin tomber ses préférences sur un gentilhomme qui s'était plusieurs fois présenté : on lui donna le prix de sa persévérance. Ce n'est pas qu'il plût beaucoup k la famille ; mais il habitait Montargis et y possédait de grands biens. En faveur de ce mérite, on passa par dessus tout.

C'était Jacques Guyon, écuyer, seigneur du Chesnoy, de Champoulet, et l'un des seigneurs du canal de Briare. Il appartenait k une ancienne famille de Normandie (1) venue k Montargis, au siècle précédent, k la suite de la duchesse de Ferrare. Son père, Jacques Guyon, avait fait de grands bénéfices dans l'entreprise du canal de Briare. Il était mort en 1642, laissant une veuve (2) et trois enfants : deux filles religieuses k Notre-Dame-des- Anges (3) et un fils, Jacques Guyon du Chesnoy, k qui revint toute la fortune de la famille.

Quand M"' de La Motte sut qu'elle allait être mariée.

(1) Armes : d*or, à trois ondes d'azur en chef, aa gui de sinople renversé en pointe.

(S) Anne de Troye, fille de Jacques de Troye, seigneur de Montizeaux. (Mss. de la bibl. d'Orléans.)

(3) GeneyièTe et Jeanne Guyon. Elles figurent parmi les dignitaires du couTent en 1656 et 1679. (Archives départ, du Loiret, fonds des Bénédictines de Montargis, A, 965.)

elle en fut bien aise; elle espérait échapper ainsi k raffection jalouse et a Tautorité trop absolue de sa mère. Mais elle n'eut pas plus tôt appris dans quelle famille elle allait entrer, qu elle fut toute désenchantée et comme blessée dans son orgueil, car les Guyon passaient pour être fort économes, et pour vivre, en dépit de leur fortune, dans une excessive simplicité. Il sembla k la jeune ûlle que les partis que Ton avait écartés faisaient une autre figure dans le monde : elle s'imagina qu elle allait déchoir.

■ Jeanne fut accordée le 28 janvier 1664. Le 18 du mois suivant, on lui présenta le contrat (1), et elle le signa sans savoir ce que c'était. C'est deux jours avant le mariage qu'elle vit pour la première fois son époux. 11 avait k peu près deux fois et demie son âge, car elle n'avait pas encore seize ans, et il en avait trente-huit.

« La joie de ce mariage, dit-elle, était universelle dans notre ville; il n'y avait que mof de triste. Je ne pouvais ni rire comme les autres, ni même manger, tant j'avais le cœur serré. » Son père et sa mère avaient tout décidé sans consulter son cœur ; la jeune ûlle docile courba la tête, comme elle eût fait sous un arrêt du ciel; et quand on la vit, le moment venu, aller k l'autel, triste, mais résignée, on aurait cru qu'elle allait k la mort.

(1) Dressé par Hureau, notaire à Montargis. (Mss. de la bibl. d'Orléans.) Il y eut à Montargis quatre notaires de ce nom dans la deuxième moitié du XVII* siècle. U s'agit ici d'Antoine Hureau, notaire de 1(J61 à 1707.

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