CHAPITRE XII. — SECONDE CAPTIVITÉ
M. de Harlai, en effet, touchait k sa fin. Ses dernières années furent remplies d'amertumes. Le monde, qui n'eut plus besoin de lui pour les évéchés et les abbayes, l'abandonna ; le clergé lui résista, « pour le plaisir, dit Saint-Simon, de Toser et de le pouvoir. » Il ne conservait une ombre de crédit auprès du roi qu'à force de complaisance. Cette complaisance le perdit.
Le clergé avait dû, en 1690, offrir au roi un don gratuit de douze millions. L'archevêque de Paris, président de l'assemblée, avait fait espérer, pour adoucir le sacrifice, qu'il n'y aurait rien ou presque rien k donner en 1695. L'assemblée se tint, cette année-là, k Saint-Germain-en-Laye. L'archevêque, dès la séance d'ouverture, s'appesantit sur les besoins de l'État ; les prélats tremblèrent : on parlait de trois millions. On sut bientôt qu'il en fallait dix ; puis, le fardeau s'appesantissant toujours, le clergé fut, en définitive, taxé k quatre millions par an, tant que durerait la guerre. La consternation fut générale. M. de Coislin, évêque d'Orléans, prit la liberté de représenter au roi que le clergé ne pourrait supporter cette capitation écrasante. Le roi lui dit qu'il se serait contenté de deux millions, si M. l'archevêque ne lui eût fait entendre que le clergé pouvait, sans s'incommoder, aller jusqu'à quatre. C'en fut fait <le M. de Harlai. Adoré au temps où il distribuait les faveurs; respecté, entouré, tant qu'il n'était que le scandale de l'Église, il fut honni, dès qu'il parut coûter cher. « Toutes les grâces de son corps et de son esprit, qui étaient infinies, so flétrirent. Il ne se trouva de ressource qu'à se renfermer avec sa bonne amie, la duchesse de Lesdiguières, qu'il voyait tous les jours de sa vie, ou chez elle,
ou k Conflans, dont il avait fiait un jardin délicieux, et qu'il tenait si propre, qu'k mesure qu'ils s'y promenaient tous deux, des jardiniers les suivaient k distance, pour effacer leurs pas, avec dés râteaux (1). » Le scandale était plus grand que le péché, k Tâge où était Tarchevêque.
M. de Harlai, au retour de Saint-Germain, eut quelques légères attaques d'apoplexie. Il enjoignit k ses domestiques de n'en rien dire, et leur défendit expressément d'aller chercher du secours, quand ils le verraient dans cet état. Le 6 août, M^^ de Lesdiguières étant k Conflans, la matinée se passa comme k l'ordinaire, jusqu'au diner. Le maître d'hôtel vint avertir Monseigneur qu'il était servi. Il le trouva dans son cabinet, assis sur un canapé et renversé : il était mort (2).
C'est lui qui avait refusé la sépulture k Molière.
Il fallut pourtant lui faire une oraison funèbre. « On prétend, écrit M"™® de Sévigné, qu'il n'y a que deux petites bagatelles qui rendent cet ouvrage diflicile : la vie et la mort. » Mascaron n'en voulut point; le P. Gaillard, Jésuite, s'en chargea. « Il loua, dit Saint-Simon, tout ce qui méritait de l'être et tourna court sur la morale. » Legendre, qui devait beaucoup a l'archevêque, fut mécontent du P. Gaillard. « Il parla, dit-il, de manière k faire croire que le prélat était damné (5). » 11 était si difficile d'en faire un saint !
On ne tarda guère k se partager les dépouilles du
(1) Saint'Simotiy 1 1, p. 317.
(2) M»« de Sevigné, lettre du 12 août 1695; Mém. dé Saint-Simon ; Méw. de Vabbé Blache,
(S) Mém. de l'abbé Legendre, pp. 196-206.
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