CHAPITRE XII. — SECONDE CAPTIVITÉ
Mais le grand ëvéque ne songeait, en ce moment, qu'aux moyens de ressaisir son certificat et sa dévote. Il écrivit k M"'' Guyon de revenir aux Visitandines, et de lui renvoyer, en attendant, le certificat qu'elle avait, en échange d'un autre qu'il lui faisait parvenir. Tout passait par les mains de la mère Picart. Mais la mère Picart ne voulut pas contribuer k tendre un piège ; elle aima mieux trahir un peu Bossuet. 'Elle écrivit donc k son amie que M. de Meaux était plus que jamais décidé k la tourmenter. « Dieu seul peut faire justice de tant d'injustice, » s'écrie M*"* Guyon (1). Au sujet du retour k Meaux, elle ne répond pas. Quant au certificat, il est entre les mains de sa famille ; c'est une pièce trop importante pour espérer qu'on s'en dessaisisse ; l'autre, envoyée-en échange, n'est bonne k rien ; même, « elle semble appuyer tout ce qui avait été dit contre moi, en ne disant rien de contraire (2). »
Bossuet, n'ayant rien pu par adresse, eut recours k la force : la police fut mise en mouvement. M"** Guyon se cacha, mais le certificat circula : un certificat n'est point fait pour être caché, pas plus qu'il n'est donné pour qu'on s'en dessaisisse. Les copies se multiplièrent. On y lisait : « Copie de la première justification que M. de Meaux m'a donnée, et qu'il redemande. Celle-là est d'une extrême importance à garder. Elles sont datées du même jour. 9 On racontait aussi l'afTaire du Verbe incarné, et l'on montrait, k l'appui, le certificat des Visitandines (3). Bossuet n'avait pas sujet d'être fier. « Peut-être, lui
(1) Lettre inédite au duc de Chevreuse, juillet 1695.
(2) Vie de M"« Guyon, 3« partie, ch. xrx.
(3) Lellre de M Trunson à Bossuet, octobre 1095.
écrit M. Tronson, jugercz-vous aussi à propos de rendre ses soumissions publiques, afin que la vérité soit reconnue par ceux mêmes à qui elle ne plairait pas (1). »
Mais la vérité était embarrassante : il y avait une part à dire, et une autre part k cacher. Et pour ne vouloir pas s*y prêter et se laisser faire, se laisser mener et se laisser flétrir, M'"'' Guyon méritait la Bastille ou Vincennes, comme tous ceux qui, dans ce temps-là, gênaient trop (2).
Elle était fort inquiète, surtout pour ses amis ; elle allait de place en place, pensant a FAngleterre, pensant à se livrer, dût-on la mettre k la Bastille, n'importe où, Meaux excepté, car c'eût été, dit-elle, un enfer (3). L'idée lui vint de voyager sous un faux nom et d'aller k Lourdes, où était le P. La Combe. Le cœur du vieux prisonnier bondit k cette nouvelle. « La chose ne me parait point impossible, ni même trop hardie, en prenant, comme vous ferez sans doute, les meilleures précautions : changeant de nom, marchant k petit train, comme une petite demoiselle, on ne soupçonnerait jamais que ce fût la personne que l'on cherche (i). > «c Songez k faire le grand voyage au printemps, écrit-il deux mois plus tard (5). 0 ma très-chère, pourrai-je encore vous revoir? Si Dieu m'accordait un si grand
(1) Lettre de M. Tronson à Bossuet, octobre 1G95.
(2) Le roi trouvait cela tout naturel, fx. Je lui dis que tous les eiilés contre les formes tourmenteraient tôt ou tard sa conscience; j*eus pour toute réponse : « J'en ai toujours vu user ainsi. » (Lettre de M** de Maintenon à M. de Noailles, 30 janvier 1700 )
(3) Lettre inédite au duc de Chevreusc, 24 août 16^.
(4) Lettre du P. La Combe à M»« Guyon, 10 octobre 1005. (Œiivra complètes de Bossuet, t. XXVIII, p. 658.)
(5) 7 décembre 1605.