CHAPITRE. XIII. - FÉNELON ET BOSSUET
dise est a la mode (1). » En dehors fie ces nobles occupations, de ces intéressants entretiens, qu'y a-t-il? « Nous menons ici, ma chère nièce, une vie singulière : nous voudrions avoir de l'esprit, de la galanterie, de rinvcntion, et tout cela nous manque entièrement. Il n'en est plus question... On joue, on bâille, on s'ennuie, on ramasse quelques misères les uns des autres ; on se hait, on s'envie, on se caresse, on se déchire. »
Beaucoup de dévotion avec tout cela : « Hors de la piété, point de salut, dit M»* de La Fayette, pas plus a la cour que dans l'autre monde. » « La piété devient fort à la mode, écrit de son côté M«* de Maintenon inquiète. Dieu veuille la rendre sincère dans tous ceux qui la professent (2)! » Enfin La Bruyère déchire tous les voiles : « Celui qui a pénétré la cour connaît ce que c'est que vertu et ce que c'est que dévotion ; il ne peut plus s'y tromper. Un dévot (3) est celui qui, sous un roi athée, serait athée (4). •
Oui, on allait jusque-lk, pour faire sa cour k un roi délicat, dont il fallait caresser les faiblesses et devant qui tout devait fléchir. Le moindre mot un peu dur lui blessait l'oreille, dès qu'il pouvait supposer qu'on pût l'appliquer k sa personne. L'archevêque avait, par inadvertance, mis dans un mandement le mot débauché. « J'ai mis une croix au mot débauché, lui écrit M"® de Maintenon ; car k nous autres pécheurs délicats, il faut nous annoncer l'Évangile avec des paroles de miel (5). »
(1) A M. de Noailles, 22 octobre 1699.
(2) Lettre à M««.de Brinon, 1696.
(3^ Un faux dévot. (Note de La Bruyère.) (4) Caractères^ chap. De la mode. (5^ Lettre du 20 février 1700.
Tel était rabaissement des âmes.
Quelques-uns, cependant, se tenaient encore debout, au milieu de ces frivolités et de ces bassesses, pour oser quelquefois dire la vérité, parler au roi de ses devoirs, et pleurer les malheurs de la France. C'étaient des gens austères et profondément religieux. Les uns les aimaient, tous les respectaient; un grand nombre eussent voulu les perdre, soit pour les remplacer dans la faveur du prince, soit pour se venger sur eux de la contrainte qui régnait k la cour, soit simplement par un sentiment d'envie, naturel aux âmes basses. Beauvillier et Fënelon étaient particulièrement menacés. Avec le duc de Bourgogne, ils représentaient lavenir, c'est-à-dire, croyaiton, encore un règne austère, une cour sans plaisirs, la dévotion en permanence et la contrainte k perpétuité.
Pour toutes ces causes, une cabale se forma contre le parti dévot. « Nous sommes épiés de tous côtés, écrivait M™° de Maintenon k l'archevêque, et si Dieu ne me soutenait, je serais désespérée d'être attachée où je suis (1). » Dès la fin de février, le duc de Beauvillier signalait le fait au supérieur de Saint-Sulpice : « Je vous dirai, monsieur, avec la sincérité que vous me connaissez, qu'il me paraît clairement qu'il y a une cabale très-forte contre M. l'archevêque de Cambrai... Je le vois à la veille peut-être de se voir ôté d'auprès des princes, comme étant coupable de leur nuire par sa mauvaise doctrine. Si on l'entreprend, et qu'on y réussisse, je pourrai avoir mon tour (2). »
(1) Août 16%.
(2) Lettre de BeauviUier à M. Tronson, 20 février 16116.