CH. XIII. -^ FÉNELON ET BOSSUET
Jusque-là, quand on voulait perdre un homme k la cour, on en faisait un janséniste. Le P. La Chaise noircissait de jansénisme (1) ceux qu'il voulait empêcher d'être évêques ; M. de Harlai, ceux qui le gênaient dans ses amours. Mais que faire contre des personnages dont les sentiments étaient trop connus, pour qu'ils pussent être rendus suspects? M""® Guyon vint k propos : le quiétisme allait être une machine de guerre contre ceux que le jansénisme n'atteignait pas. M™® de Maintenon le comprit vite. Elle rompit avec M™« Guyon ; puis, voulant sauver ses amis, elle les engagea k rompre. C'est pour les y décider quelle mit tant d'insistance k chercher dans M™* Guyon des torts et des fautes. Elle n'hésitait pas k la sacrifier pour sauver ses amis ; elle était prête, pour se sauver elle-même, k sacrifier ses amis k leur tour, s'ils continuaient k &e compromettre.
La Reynie, avec sa police, n'avait pas été plus heureux que Bossuet avec son génie : M*"*" Guyon restait inattaquable dans sa foi, comme dans ses mœurs. C'est alors qu'on imagina d'engager Fénelon k la condamner par une ordonnance, comme avaient fait M. de Noailles et Bossuet. Un négociation active s'engagea aussitôt entre l'archevêque de Paris, l'êvêque de Chartres, M. Tronson, M™® de Mainlenon, Fénelon et Beauvillier. Le danger était connu ; le remède était offert. En condamnant M™« Guyon, l'archevêque de Cambrai cessait d'être suspect; il sauvait avec lui la famille de Colbert. En même temps, il donnait satisfaction k Bossuet, toujours alarmé du péril de l'Église.
(1) Il appelait le jansénisme son noir à noircir»
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Ainsi placé entre l'intérêt et Thonneur, Fénelon n'hésite pas. 11 prend aussitôt, pour la conserver jusqu'à li fin, une noble et généreuse attitude, rare autour de lui, rare dans tous les temps, digne du profond respect et des hommages de Thistoire. c Quoi! dit-il (1), M. de Chartres et elle (M°» de Maintenon) sont persuadés qa il n'y aura rien de fait, si je ne condamne U personne et les écrits ! C'est ce que l'Inquisition ne me demanderait pas. » Et il fait voir qu'il n'y a pas lieu pour lui de condamner par une ordonnance des livres inconnus dans son diocèse. Supposé qu'il condamne, comment le fera-il? Avec des explications? Ce n'est pas ce qu'on demande. Purement et simplement ? Il ne le peut pas.
Il ne le peut pas, parce que condamner purement et simplement, c'est laisser le soupçon que l'auteur a eu dans la tête le mauvais sens que l'on condamne. Or Fénelon ne veut pas, il ne peut pas laisser ce soupçon, puisqu'il est sûr du contraire. « Je dois, dit-il, savoir les vrais sentiments de M""« Guyon mieux que ceux qui l'ont examinée pour la condamner ; car elle m'a parlé avec plus de confiance ({u'h eux. Je l'ai examinée en toute rigueur, et peut-être suis-je allé trop loin pour la contredire (2). »
Il est tellement sur de l'orthodoxie de la pensée, dans M"« Guyon, qu'il s'engage h la prouver. Il fera voir d'abord que les passages pris dans un mauvais sens sont susceptibles d'un bon sens. Il montrera ensuite, par d'autres passages tres-clairs, pris dans les mêmes livres,
(1) Lettre à M. Troason, 26 février 1096.
(2) Lettre à M»* de Maintenon, 7 mars 1696.
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et par Tensemble de la doctrine, que c'est dans le bon sens que les passages douteux doivent être entendus. Il s'oifre, si on laime mieux, k faire expliquer par l^me Guyon elle-même les endroits suspects ; et il promet , en premier lieu , qu'elle les interprétera dans un sens orthodoxe ; en second lieu, qu'elle reconnaîtra qu'ils ne sont pas suffisamment exacts et clairs, et qu'on a bien fait de les condamner, k cause du mauvais sens dans lequel on les peut prendre, bien qu'elle n'y ait jamais pensé. Que veut-on de plus?
Beauvillier se tient auprès de son ami, et s'indigne avec lui de la solution qu'on propose. « Quoi ! dans un temps où M. de La Reynie vient, pendant six semaines, d'interroger M'"'' Guyon sur nous tous ; quand on la laisse prisonnière, et que ses réponses sont cachées avec soin ; M. de Cambrai, un an après MM. de Paris et de Meaux, s'aviserait tout d'un coup de taire une censure de livres inconnus dans son diocèse ? Ne serait-ce pas donner lieu de croire qu'il est complice de tout ce qu'on impute k f^ette pauvre femme et que, par politique et crainte d'être renvoyé chez lui, il s'est pressé d'abjurer (1) ? »
M. Tronson fut frappé de la force de ces raisons ; il les fit valoir auprès de l'évêque de Chartres. L'évêque, et M™® de Maintenon k sa suite, reconnurent qu'il n'y avait pas lieu d'insister. Il ne fut donc plus question de demander k Fénelon une condamnation solennelle. Bossuet, qui conduisait tout, et prévoyait tout, avait en réserve d'autres desseins. Il travaillait, depuis les confé-
(1) Lettre à M. Tronson, 29 février 1606.
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rences, k un grand ouvrage sur les états d'oraison. Montrer dans cet écrit que M'"'' Guyon était condamnable ; faire approuver le livre par Fénelon ; obtenir ainsi une condamnation indirecte et voilée ; ensuite montrer au public la réalité et Timportance indiscutable de cette condamnation : tel était le plan de Bossuet.
Tant que durèrent les bons rapports, Fénelon ne se douta de rien (1). L'emprisonnement de M*""" Guyon lui ouvrit les yeux. Il comprit, dès lors, quelles étaient les dispositions de Bossuet, dans quel esprit il écrivait son livre, et quel serait le sens de Tapprobation qu'on lui demandait (2).
N'y avait-il donc pas, pour tout finir, un autre moyen plus loyal k la fois et plus efficace ? Oui ; Fénelon lavait proposé, et il y insista.
11 y a dans les écrits de M"*'' Guyon des endroits susceptibles d'être mal entendus : on a bien fait de les condamner. Mais est-ce un crime que de n'être pas assez clair? Et quand même M™*' Guyon se serait trompée de bonne foi, est-ce un crime? « N'est-il pas naturel de croire qu'une femme, qui a écrit sans précaution avant l'éclat (le Molinos, a exagéré ses expériences et qu'elle n'a pas su la juste valeur des termes (5)? »
« On n'a rien trouvé contre ses mœurs, que des calomnies. » Y a-t-il eu orlbodoxie dans sa pensée? Et d'une manière générale, y a-t-il eu bonne foi chez elle? Voila la question.
(1) Lettre de Fénelon à Bossuet, 10 décembre 1696.
(2) Lettre de Fénelon à M. Tronsou, 20 février 1696.
(3) Lettre de Fénelon à M»* de Maintenou, 7 mars 1696.