‹ Madame GuyonChapitre 115 sur 156 · CH. XIII. - FÉNELON ET BOSSUET · texte numérisé non relu

CH. XIII. - FÉNELON ET BOSSUET

Et voici le moyen de la résoudre. Qu'on la fasse s'expliquer en toute liberté sur les endroits suspects. Cela ne vaut-il pas mieux « que de la tourmenter, pour lui faire avouer ce qu'elle ne peut jamais avouer en conscience, puisqu'il n'est pas vrai (1)? » Cela ne vaut-il pas mieux « que des signatures faites en prison, et des condamnations rigoureuses faites par des gens qui n'étaient génçralement pas encore instruits de la matière, lorsqu'ils vous ont promis de censurer (2)? »

Si M"® Guyon explique tout dans un bon sens, on aura raison d'admettre la parfaite orthodoxie de sa pensée. Si elle avoue, sur certains points, s'être innocemment trompée, ce sera, sur ces points, une rétractation. Dans tous les cas, ses amis verront bien si son explication est ou n'est pas conforme à ce qu'elle a toujours enseigné. Et s'il y a mauvaise foi, ils seront détrompés et l'abandonneront sans retour. Si, au contraire, elle est trouvée parfaitement innocente, pourquoi leur reprocher l'amitié qu'ils ont pour elle? Et k quel titre seraientils suspects ? Ainsi, point de violences, point de détours, mais une explication loyale : voilk ce que demandait Fénelon. « Pourquoi, dit-il k M"*' de Maifi tenon, en terminant sa longue et belle lettre du 7 mars, pourquoi vous resserrez-vous le cœur k notre égard, madame, comme si nous étions d'une autre religion que vous? Pourquoi craindre de parler de Dieu avec moi, comme si vous étiez obligée, en conscience, k fuir la séduction? »

On s'était trop engagé dans une voie fausse, pour

(i) Fénelon au duc de Chevreuse, 24 juiUet 1696. (2) A M"* de Maintenon, 7 mars 1696.

310 MADAME GUTON.

pouvoir répondre à ce noble appel. W^ de Maintenon était gouvernée par Tévéque de Chartres , Tévéque de Chartres par Bossuet ; Bossuet était plus animé que jamais.

Il sentait tout ce qu'il y avait d'odieux k tenir emprisonnée une femme qu'il était impossible de trouver coupable. Aussi attachait-il une importance extrême k publier son livre, avec l'approbation de l'archevêque de Cambrai. Il y voyait un double avantage. D'un côté, en faisant condamner M""*" Guyon par son ami même, il se justifiait, d'une manière éclatante, aux yeux du public ; de l'autre, il amenait Fénelon k partager en tous points sa propre doctrine, en matière de spiritualité. C'était une véritable rétractation qu'il lui arrachait sous un titre spécieux. Il ne le dissimula pas dans la suite ; mais tant qu'il espéra réussir, il cacha ses desseins sous les dehors d'une amabilité séduisante. « Je vous suis uni dans le fond, avec rinclination et le respect que Dieu sait, écrivait-il k Fénelon. Je crois pourtant ressentir un je ne sais quoi qui nous sépare encore un peu, et cela m'est insupportable. Mon livre nous aidera a entrer dans la pensée l'un de l'autre. Je serai en repos, quand je serai uni avec vous par l'esprit, autant que je le suis par le coeur, j» c Le lit'n de la foi nous tient étroitement unis pour la doctrine, répond Fénelon, et pour le cœur, je n'y ai que respect et tendresse pour vous (2). »

Fénelon, après avoir passé plus de six mois dans son diocèse, revint k Versailles, au mois de juillet. H y re-

(1) Lettre de Fénelon à Bossuet Mons, 24 mai 1096.

CH. Xm. - FÉNELON ET BOSSUET. 31i

çut le livre de Bossuet, et reconnut, après un examen rapide, qu'il ne pouvait pas l'approuver. Mais, par prudence, il tint a faire approuver, cette fois encore, sa résolution, comme il avait déjà fait agréer son refus de publier une ordonnance.

Il réunit donc, le 2 août, k Issy, chez M. Tronson, Tarchevêque de Paris, Févêque de Chartres, avec les ducs de Beauvillier et de Che\Teuse, et leur donna lecture d'un long mémoire, qu'il voulait adresser à M>>« de Maintenon (1).

« On n'a pas manqué de me dire, y écrit-il, que je pouvais condamner les livres de M*"* Guyon, sans diffamer sa personne et sans me faire aucun tort. Mais je conjure ceux qui me parlent ainsi de peser devant Dieu les raisons que je vais leur représenter.

« Les erreurs qu'on impute à M™* Guyon ne sont point excusables par l'ignorance de son sexe. Il n'est point de villageoise grossière, qui n'eût d'abord horreur de ce qu'on veut qu'elle ait enseigné... Il est évident, dit-on, que M™« Guyon n'a écrit que pour détruire comme une imperfection toute la foi explicite des personnes di\înes, des mystères de Jésus-Christ et de son humanité. Elle veut dispenser les chrétiens de tout culte sensible. Elle prétend éteindre dans les fidèles toute vie intérieure et toute oraison réelle, en supprimant tous les actes distincts, que Jésus-Christ et ses apdtres ont com-

(1) L*original de cette pièce importante est en Russie, dans le cabinet du prince OrlofT. La copie authentique, conservée i Saint-Sulpice, dans les papiers de Fénelon, porte en tête ces mots écrits de la main de Fénelon lui-même : c Mémoire que je fis pour montrer que je ne devais pas approuver le livre de M. de Meauz, et que M. de Pans fit approuver par M"* de Maintenon. »

mandés, et en réduisant pour toujours les ânies k une quiétude oisive, qui exclut toute pensée de Tentendement et tout mouvement de la volonté. Elle soutient que, quand on a fait d'abord un acte de foi et d'amour, cet acte subsiste perpétuellement pendant toute la.vie, sans avoir besoin d'être renouvelé ; elle ne laisse aux chrétiens qu'une indiiïcrence impie et brutale entre le vice et la vertu, entre la haine de Dieu et son amour éternel ; elle défend, comme une infidélité, toute résistance réelle aux tentations les plus abominables ; elle veut que Ton suppose que, dans un certain état de perfection où elle élève les âmes, on n'a plus de concupiscence ; qu'on est impeccable, infaillible, et jouissant de la même paix que les bienheureux.

« Voilk ce qu'on dit; je soutiens qu'il n'y a point d'ignorance assez grossière pour pouvoir excuser une personne qui avance tant de maximes monstrueuses. Cependant, on assure que M«>« Guyon n'a rien écrit que pour accréditer cette damnable spiritualité et pour la faire pratiquer, et que c'est la l'unicpie but de ses ouvrages. Otez-en cela, vous dit-on, vous ôtez tout ; elle n'a pas pu penser autre chose. L'abomination évidente de ses écrits rend donc évidemment sa personne abominable. Je ne puis donc séparer sa personne d'avec ses écrits. j>

Ici, Fénelon met adroitement Bossuet en contradiction avec lui-même :

« Pour moi, j'avoue que je ne comprends rien a la conduite de M. de Meaux. D'un côté, il s'enflamme avec indignation, pour peu qu'on révoque en doute l'évidence de ce système impie de M'"*' Guyon ; mais d^ l'autre, il

CH. Xni. - FÉNELON ET BOSSUET. 813

la communie de sa propre main, il Tautorise dans Tusage continuel des sacrements, et il lui donne, quand elle part du couvent de Meaux, une attestation complète, sans avoir exigé d'elle aucun acte où elle ait rétracté formellement aucune erreur. D'où viennent d'un côté tant de rigueur et de l'autre tant de relâchement? »

Si donc on approuve le livre de Bossuet, comment justifier sa conduite?

Aux yeux de Fénelon, approuver le livre de Bossuet, c'est faire a M"« Guyon une injustice irréparable. « Jamais, dit-il, je n'ai trouvé aucune trace de ces maximes infernales qu'on lui impute. » C'est, d'un autre côté, se diffamer soi-même. « Ce qui paraîtra du premier coup d'œil au lecteur, c'est qu'on m'aura réduit à souscrire k la diffamation de mon amie, dont je n'ai pu ignorer le système monstrueux, qui est évident dans ses ouvrages et évident de mon propre aveu ; voilà ma sentence prononcée et signée par moi-même, k la tête du livre de M. de iMeaux, où ce système est étalé dans toutes ses horreurs. Je soutiens que ce coup de plume donné contre ma conscience, par une lâche politique, me rendrait k jamais infôme et indigne de mon ministère... Voila ce que mes meilleurs amis ont pensé pour mon honneur. Ëh ! si mes plus cruels ennemis voulaient me dresser un piège, pour me prendre, n'est-ce pas précisément ce qu'ils me de\Taient demander?

< Mais on ne manquera pas de dire que je dois aimer l'Église plus que mon amie, et plus que moi-même ; comme s'il s'agissait de l'Église, dans une affaire où la doctrine est en sûreté, et où il ne s'agit plus que d'une iemme, que je veux bien laisser diffamer sans ressource.

314 MADAMB OUTON.

pourvu que je n'y prenne aucune part contre ma conscience. C'est une pauvre femme captive, accablée de douleurs et d'opprobres; personne ne la défend ni ne Texcuse, et Ton a toujours peur.

« On ne cesse de dire tous les jours que les mystiques, même les plus approuvés, ont beaucoup exagéré. On soutient même que saint Clément et plusieurs autres des principaux Pères ont parlé en termes qui demandent I>eaucoup de correctifs. Pourquoi veut-on qu'une femme soit la seule qui n'ait pu exagérer ? Pourquoi faut-il que tout ce qu'elle dit tende k former un système qui fait frémir? Si elle a pu exagérer innocemment, si j'ai connu k fond l'innocence de ses exagérarations, si je sais qu'elle a voulu dire mieux que ses livres ne l'ont expliqué, si j'en suis convaincu par des preuves aussi décisives que les termes qu'on reprend dans ses livres sont équivoques, puis-je la diffamer contre ma conscience, et me diffamer avec elle? »

Mais n'cst-il pas k craindre qu'on ne suspecte la foi de rarchcvéque de Cambrai, et qu'on ne le soupçonne (le partager des erreurs k la condamnation desquelles il n'a pas voulu souscrire? Quoi! n'a-t-il pas signé les articles d'issy? N'a-t-il pas remis k l'archevêque de Paris et k M. Tronson une explication très-ample de ces articles ? N'esl-il pas vrai qu'ils n'y ont trouvé ni la moindre erreur, ni le moindre excès? « Je ne trouve pourtant pas que ce soit assez pour dissiper tous les vains ombrages, et je crois qu'il est nécessaire que je me déclare d'une manière encore plus authentique. J'ai fait un ouvrage où j'explique k fond tout le système des voies intérieures, où je marque d'une part tout ce qui

CH. Xin. - FÉNELON ET BOSSUET. 315

est conforme k la foi et fondé sur la tradition des saints, et de Fautre tout ce qui va plus loin et qui doit être censuré. L'ouvrage est déjà tout prêt, i»

L'archevêque de Paris, Tévêque de Chartres, M. Tronson, les ducs de Beauvillier et de Ghevreuse restèrent convaincus. On convint de deux choses : Tune, que Fénelon ne pouvait pas approuver le livre de Bossuet; Tautre, qu'il devait rendre témoignage de sa foi, et donner son livre au public (1).

M. de Noailles présenta k M°>^ de Main tenon le mémoire de larchevêque de Cambrai. Elle l'approuva, ainsi que les résolutions qu'on avait prises. Fénelon écrivit alors sans retard k Bossuet (2), pour lui témoigner son regret de ne pouvoir approuver les États (T oraison.

Mme Guyon était toujours k Vincennes. La Reynie n'avait rien trouvé ; les théologiens vinrent encore une fois, après la police. Bossuet avait compris l'inconséquence qu'il y avait k faire M""® Guyon si coupable, tout en lui laissant l'usage des sacrements de l'Église ; il sentit combien il était odieux de retenir indéfiniment, dans une prison d'État, une femme dont on ne pouvait pas entamer l'innocence.

Le docteur Pirot se transporta donc k Vincennes (3). Il signifia k M>^« Guyon que ses dispositions étaient mauvaises; que l'usage des sacrements lui était, en conséquence, ôté. Il lui formula ensuite les conditions auxquelles les sacrements lui seraient rendus. Ce que l'on

(1) Uttre da duc de BeauviUier à M. d« Noaillas, 11 août ma, (S) VerstiUes, 5 août 1696.

(3) 18, 90^ 37 «Tril 1696.

316 MADAME GUTON.

exigeait avant tout, c'était une rétractation formelle de la doctrine. Or le mot de rétractation a deux sens. On entend par Ik tantôt le simple désaveu d'une erreur; d'autres fois, le désaveu d^une erreur que Ton a crue et enseignée. On convient, dans le premier sens, que Ton a, par inadvertance, formulé une erreur; dans l'autre, que l'on s'est trompé, que l'on a soi-même été dans l'erreur. C'est une rétractation du second genre que M°" Guyon soutenait n'avoir jamais faite, et que l'on réclamait d'elle. Bossuct eût justifié, cette pièce à la main, toutes les sévérités de son livre, et toutes les duretés de sa conduite à l'égard de M'"® Guyon. On demandait encore k la prisonnière de ne plus diriger personne, de jeter au feu ses livres, et de cesser k jamais tout commerce avec le P. La Combe. Pirot exigeait aussi qu'elle fît une réparation des scandales qu'elle avait donnés par ces deux lits dont elle parlait dans ses mémoires, par ce rôle de femme enceinte de Y Apocalypse, qu'elle semblait s'attribuer, surtout par les mauvais livres que Ton avait trouvés chez elle : Peau d'Ane, Grisélidis et Don Quichotte (1).

La où avaient échoué Bossuet et La Reynie, Pirot n'était pas de taille k réussir. Fénelon avait nettement refusé de condamner M™'' Guyon ; M"** Guyon ne se trouva pas plus disposée a se diffamer elle-même. M"» de Maintenon et rarchevéque allaient céder (2) ; Bossuet les retint. « Vous ne sauriez croire, écrit-il k Tévêque de

(1) Lettre de Pirot à M"»» Guyon, 9 juin 1696.

(2) II (Bossuet) nous dit que la prévention de M. de NoaiUes, archevêque de Paris, allait jusqu'à lui proposer de supprimer son Instruction sur les états cV oraison. (Mém. de Le Dieu, t. Il, p. 228.)

CH. Xin. - FÉNELON ET BOSSUET. 347

Mirepoix, M. de La Broue, ce qui se remue secrètement en faveur de cette femme... J'ose vous dire seulement que, si je lâchais pied, tout serait perdu ; mais jusqu'ici, on n a rien pu gagner contre moi, et je ne crois pas qu'on gagne rien, tant que je serai en vie. »

Les tentatives recommencèrent. Le docteur Pirot avait expressément recommandé k M™® Guyon de s'en remettre a Tarchevéque de Paris, c 11 ne s'agit pas ici, avait-il dit, de faire la loi k l'Église; c'est d'elle qu'il faut la recevoir. » Le 3 août. M'"'' Guyon se recommande k M. Tronson : « Je prends la liberté, monsieur, de vous conjurer, par les entrailles de Jésus-Christ, mon sauveur, d'examiner vous-même ce que je dois faire pour contenter M*' l'archevêque de Paris. Je voudrais le satisfaire au péril de ma vie, et, d'un autre côté, on me demande des choses que je crois ne pouvoir taire en conscience. Je proleste que je suis innocente. Je vous prie de me dire et dresser ce que je dois signer. Je ne vous représente point ce que je souffre ; Dieu seul le sait : c'est assez ; mais je me remets entièrement entre vos mains. »

M. Tronson envoya cette lettre k l'archevêque, qui le chargea de dresser un modèle de déclaration. Le lendemain, le modèle était fait. « Je ne me suis pas sem du mot de rétracter, dit M. Tronson, parce qu'on dit que ce mot signifiait autre chose en français qu'en latin, et que, comme elle n'a point eu d'erreur dans l'esprit, ainsi qu'elle l'assure, elle ne pourrait pas, sans mensonjçe, se servir du mot de rétractation (1). j» M. de

(1) Lettre de M. Tronson à M. de Noailles, 5 août 1696. Lettre de M de La Chétardie, curé de Saint-Sulpice, à M. Tronson, 7 août 1096.

318 Madame outon.

Noailles approuva le projet dn supérieur de Saint-Solpice ; mais il le pria d'en suspendre Texécution : il Tenait de recevoir un autre projet, dressé par rarehevêqae de Cambrai. On examina, on discuta, les pourparlers durèrent jusqu'à la fin du mois, entre Farchevéque de Paris, M. Tronson, M""* Guyon, les ducs de Beauvillier et de Chevreuse (1). Enfin , le 28 août, on présenta à M"* Guyon Facte qu'elle devait souscrire. Après avoir fait attester psfr M. Tronson qu'elle pouvait signer en conscience, elle signa.

Dans cet acte, elle condamne sans restriction ses livres, les erreurs qu'ils contiennent, et jusqu'aux expressions que son ignorance lui a fait employer. Mais a côté de cette condamnation du texte se trouve la déclaration suivante : « Je dois néanmoins, devant Dieu et devant les hommes, ce témoignage k la vérité, que je n'ai jamais prétendu insinuer, par aucune de ces expressions, aucune des erreurs qu'elles contiennent; je n'ai jamais compris que personne se fût mis ces mauvais sens dans l'esprit. »

Ce fut donc k Vincennes comme k Issy, comme aux Visitandines. Après huit mois entiers de prison, de perquisitions, d'enquêtes, de souffrances corporelles et de tortures morales, on n'obtenait toujours que le même résultat : des erreurs dans l'expression, soit ; dans la pensée, non. Quant aux mœurs, on ne se permettait plus d'en parler.

(1) Lettres de M. Tronson à rarchevôqae, 9 août; du même à M»* Guyon, 10 août; de M. de Noailles à M. Tronson, il août; de Beauvillier à M. Tronson, 11 août; de Chevreuse à M. Tronson, 16 et 18 août; de M. Tronson au duc de CSievreuse, 17 et 18 août; da même à M. de NoaiUes, 20 août; et à M*« Guyon, 27 août.

CH. Xra. - FÉNELON ET BOSSUET. 319

Fénelon, de son côté, restait ferme. Avant Temprisonnement, M>>« de Maintenon disait de lui : « Noos par^ lames de M°>^ Guyon ; il ne change point là-dessus. Je crois qu'il souffrirait le martyre, plutôt que de convenir qu'elle a tort (1). » Un an plus tard, elle rendait k son caractère et à son cœur ce beau témoignage : « Je voudrais être fidèle k mes devoirs, comme il Test k son amie (2). »

M™* Guyon avait fait encore une fois ce que Ton exigeait d'elle. Elle demanda k sortir de Vincennes, et k se retirer auprès de Blois, chez son fils (3). On avait résolu, par ménagement pour Bossuet, sans doute, de ne lui pas rendre sa liberté ; mais M™* de Maintenon et l'archevêque, las et honteux de tant de rigueurs, voulurent apporter du moins quelque adoucissement k son sort, au risque de mécontenter le grand évéque. « Nous n'aurons pas Ik-dessus son approbation, écrit M">^ de Maintenon; mais pour moi, je crois qu'il est de mon devoir de dégoûter des actes violents le plus qu*il m'est possible (4). »

Enfin, k la date du 9 octobre 1696, nous trouvons l'ordre suivant : < Ordre au sieur Desgrez pour tirer la dame Guyon et ses deux femmes du château de Vin-

Ci) Lettre de M"'* de Maintenon à M. de NoaiUes, 15 noTembre 1695.

(2) An même, 9 octobre 1096.

(3) Lettre de M»* de Maintenon à M. de NoaiUes, 16 septembre 1696. C'est cette lettre sans doute qui aura fait tomber le P. d'Avrigni dans une si grave erreur. « Sa prison, dit-il, ne f^t pas longue; on lui permit de se retirer à Blois. » Avant Blois, il y aura encore sept ans de captivité.

(4) Lettre i M. de NoaiUes, tt septembre 1696.

cennes et de la conduire au lieu qui lui sera indiqué par M. Tarchevêque de Paris (1). »

Mme Guyon fut transférée à Vaugirard et confiée k la surveillance des Filles de Saint-Tbomas. On la mit dans une petite maison, avec ses deux femmes. Elle y fut gardée aussi sévèrement qu'à Vincennes, ne pouvant recevoir personne ni correspondre avec le dehors. M. de La Chétardie, curé de Saint-Sulpice, fut chargé de sa direction. < Ce qu'il y a de meilleur, écrit Bossuet, c'est qu'elle demeurera enfermée (2). »

On la rendit fort malheureuse : « Je n'ai ni chemises, ni mouchoirs, ni jupe, ni corset, écrit-elle à M. de La Chétardie, et je ne puis croire que ce soit Fintention du roi de me faire traiter avec tant de dureté, et pis que jamais... Vous me réduisez, monsieur, à regretter le lieu dont je suis sortie, par la crainte où je suis de quelque surprise et de quelque violence. L'on me dérobe sans doute a la connaissance de tout le monde, pour me supposer des crimes dans la suite. » Cette lettre était accompagnée d'une autre adressée à M. Tronson, et dans laquelle elle lui exprime la crainte que l'on n'ait encore quelque mauvais dessein contre elle. « Je prie Dieu, ditelle k M. de La Chétardie, en terminant sa lettre, qu'il vous fasse sentir que je suis k lui, et que c'est lui en moi que vous maltraitez. Si vous n'envoyez pas la lettre k M. Tronson, je prie Dieu qu'il ne vous le pardonne pas. (5). »

(1) Minutes d'expéditions da secrétaire d*État, Bibl. nat., fonds fr., no 585, p. 675.

(2) Lettre à M. de La Broue, 7 septembre 1696.

(3) Lettre de M«* Guyon à M. Le Chétardie, 20 octobre 1696.

Page 1