CHAPITRE XIII. — FÉNELON ET BOSSUET
Le dogme était hors de cause. Mais sur certains points, abandonnés a To'pinion, Taccord n'eut pas lieu : il resta entre les deux évêques ce je ne sais quoi, dont parle Bossuet. Le je ne sais quoi allait grandir. Quand Bossue t et Fénelon, libres après les conférences, se mirent a méditer sur ces matières, séparément, sans contrôle et sans contrepoids, chacun d'eux suivit inévitablement sa pente, et ils ne tardèrent pas a se trouver face k face, sur ce terrain laissé vague et libre, où Ton fait la guerre ou la paix, suivant les dispositions qu'on y apporte. Appuyé sur les dogmes et les traditions de rÉglise, Bossuet cherche partout Terreur, pour ramener au jour et Tabattre. Le danger, c'est qu'il ne s'exagère à lui-même les défauts de la doctrine, pour le plai-
sir de frapper fort ; c'est aussi qu'il ne tombe'dans quelque contradiction formelle, crainte de frapper du même coup les quiétistes et les saints. S'agit-il du texte d'un .saint, Bossuet nous dira qu'il ne faut pas le prendre à la lettre, mais 1 expliquer avec indulgence, en le comparant à d'autres endroits du même livre et à la doctrine générale de l'auteur : c'est juste. Mais s'agit-il deM"^ Guyon, les textes sont pris isolément et interprétés avec une telle rigueur que, selon la remarque de M™« Guyon elle-même, a s'y prendre de cette manière, il n'y a rien, même dans rÉcriture sainte, à quoi on ne puisse trouver un mauvais sens (1) .Or pourquoi employer ici un procédé d'interprétation, ik un autre ? Pourquoi deux mesures et deux poids ?
Les expériences des saints, traitées accessoirement ou
(i) Mémoire adressé par M"»* Guyon à Bossuet en juin 1696.
iiléinc négligées par Bossuet, dans la partie publiée de son grand omxage, sont le fond même du livre de Fénelon. Il les a rassemblées, étudiées, comparées; il en dégage toute sa tbéorie de la vie mystique. Le danger, pour lui, sera dans les conclusions précipitées, et dans une attention trop exclusive involontairement donnée à tout ce qui semblera venir k Tappui des maiimes qui lui sont chères. Il ne blessera jamais directement la doctrine de TÉglise ; mais il pourra se glisser dans son livre des nuances équivoques, singulièrement délicates et légères, que ni lui, ni Tarchevéque de Paris, ni M. Tronson, ni M. Pirot ne sauront saisir ; elles n échapperont pas au regard plus pénétrant de Bossuet.
Les deux livres sont donnés au public comme un commentaire des articles dlssy. Ils diffèrent par le point de vue où se sont placés les auteurs, par la largeur du cadre et par la méthode. Celui de Bossuet, quoique bien plus volumineux, n'est qu*une partie d*un. monument qui ne s'achèvera pas ; Fouvrage de Fénelon est complet. V histruction sur les états (f oraison est une réfutation théologi(|ue et rationnelle du quiétisme; X Explication des maximes des saints est un traité de mysticisme expérimental. C'est M""» Guyon que les deux prélats, sans la nommer, ont en vue. Ils disent tout ce qu'il faut, Tun pour la défendre, en faisant voir la conjormité de sa doctrine avec celle des saints ; l'autre povff la condamner, en montrant l'opposition de ses principes avec les dogmes et les traditions de l'Église. Fénelon y met de l'indulgence, et Bossuet de la prévention.
Peu (le livres ont fait plus de bruit (pie les Maximes des saints; et il n'y en a gu(»re (jui soient moins connus.