CHAPITRE XIII. — FÉNELON ET BOSSUET
les voies et les oraisons extraordinaires. Il ne faut pas croire non plus qu'il considère le pur amour comme nécessaire au salut, ni même comme un état commun parmi les hommes : « La plupart des saintes âmes, ditil, ne parviennent jamais, en cette vie, jusqu^u parfait désintéressement de Tamour. » Fénelon s^explique sur tous les points avec la même sincérité.
II. Les actes distincts. — « Le pur amour fait les mêmes actes de toutes les mêmes vertus que Tamour mélangé (1). » On ne perd donc jamais dans cet état ni la crainte filiale, ni Tespérance, quoiqu'on perde tout motif intéressé de crainte et d'espérance. On craint, parce que Dieu veut qu'on craigne ; on n'espère, on ne veut la béatitude pour soi qu'a cause que Dieu le veut, et qu'il veut que chacun de nous la veuille pour sa gloire.
Ainsi, désir, espérance, béatitude, tout subsiste : rien pour l'amour de soi, tout pour l'amour de Dieu.
Et cela est si vrai que si, par impossible^ Dieu voulait anéantir les âmes des justes après leur mort, ou bien leur faire souffrir les peines de l'enfer pendant toute l'éternité, les âmes qui sont dans l'état de pur amour ne l'aimeraient ni ne le serviraient pas avec moins de fidélité. « L'amour va jusque-là (2). »
Mais dire qu'il y a un amour si pur qu'il ne veut plus la récompense, qui est Dieu même ; que cet amour porte son désintéressement jusqu'à consentir à haïr Dieu éternellement, ou bien qu'il va jusqu'à nous haïr nous-mêmes ; « parler ainsi, dit Fénelon, c'est donner, par un horrible
(1) Explicatio^i des maxi^nes des saints, édit orig., 1697, p. 13.
(2) Art. 2 vrai.
blasphème, le uom de pur amour a un désespoir brutal et impie et a la haine de Touvrage du Créateur (1). >
III. Les suppositions impossibles. — Voici comment Pénelon les explique. Les choses qui ne peuvent être sëpai*ées ^u côté de Tobjet peuvent Tétre du côté des motifs. Dieu ne peut manquer d'être la béatitude de Tàme fidèle ; mais elle peut Faimer avec un tel désintéressement que cette vue de Dieu béatifiant n^augmente en rien Tamour ({u elle a pour lui, et qu'elle Taimerait tout autant, s'il ne devait jamais être sa béatitude. Dire que cette précision de motif est une vaine subtilité, c'est traiter de vaine subtilité la délicatesse et la perfection du pur amour, que la tradition de tous les siècles a mis dans cette précision des motifs (2). »
IV. L'indifférence. — L'effet naturel de l'amour désintéressé, c'est la sainte indifférence. Il ne faut pas entendre par la une indolence stupide, une non volonté, un é(|nilil)re perpétuel de l'âme. C'est, au contraire, « une détermination positive et constante de ne rien vouloir pour soi, et de tout vouloir pour Dieu. » L'amour le plus désintéressé doit vouloir ce que Dieu veut pour nous, comme ce (pi'il veut pour autrui. La détermination absolue à ne rien vouloir ne serait plus le désintérossemont, mais l'evtinction de l'amour. C'est donc une é(|uivoque facile a lever (|ue de dire qu'on ne désire point son salut. On ne le désire pas, en tant qu'il est notre récompeuse, notre bien et notre intérêt; on le désire pleinement comme volonté de Dieu.
(1) Art. 2 faux.
(2) An. 2 vrai.