‹ Madame GuyonChapitre 13 sur 156 · CHAPITRE IL — LA JEUNE FEMME · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL — LA JEUNE FEMME

Aussi était-elle ^toujours triste, toujours en larmes, car on ne sait guère dissimuler k seize ans. Il n'en fallait pas tant pour aigrir sa belle-mère, femme bizarre, irritable et dure, avec qui personne ne put jamais s'accorder. Au lieu de prendre en pitié le chagrin de Jeanne et d*essuyer ses larmes, elle se mit k la haïr; elle la persécuta. La moindre bagatelle amenait un orage, qui durait tout le jour ; il semblait que Ton prit un malin plaisir k humilier la jeune femme, k la piquer, k la blesser aux endroits les plus sensibles du cœur. Tout est sensible, hélas ! et douloureux, k un âge où Tâme ne cherche qu'k s'épanouir, pour répandre partout la joie et le bonheur autour d'elle, jusqu'k ce que Texpérience de la vie la force, pour ainsi dire, k se renfermer en elle-même, k se roidir, k résister.

M""® de La Motte, quand elle apprenait ces choses, querellait de son côté sa GUe, lui disant qu'elle ne savait pas tenir son rang, et qu'elle n'avait point de cœur. « Je n'osais lui dire comment j'étais, mais je mourais de chagrin ; et ce qui l'augmentait était le souvenir des personnes qui m'avaient recherchée, la différence de leur humeur et de leur manière d'agir, l'amour et l'estime qu'ils avaient pour moi, leur douceur et leur honnêteté ; cela m'était bien dur k porter. »

Rien n'abat et ne décourage comme ces contrariétés sans relâche, qui ne laissent pas le temps de se remettre et de respirer. Les grandes douleurs accablent : on s'en relève ; mais passer sa vie avec des êtres injustes et durs, qui k tout moment vous gourmandent et vous humilient, ne jamais réussir k les contenter, les offenser par tout

ce que l*on fait pour leur plaire, sans oser répondre, sans pouvoir lutter, et cela du matin au soir, aujourd'hui, demain, tous les jours, qu'est-ce autre chose qu'un intolérable esclavage, et que faut-il de plus pour briser une âme, pour lui arracher ses ailes et flétrir sa beauté? Aussi ne pouvait-on plus reconnaître cette jeune fille qui naguère encore entraînait tous les cœurs après elle ; timide et tremblante, elle ne savait plus que baisser les yeux, se taire et pleurer.

Cette vie douloureuse n'était pas sans péril. On plaignait la jeune femme, on cherchait a la consoler; sa fierté la sauva : « Je savais qu'une femme d'honneur ne doit jamais donner ombrage k son mari ; c'est pourquoi j'étais sur cela dans une si grande circonspection, que je la poussais souvent même à l'excès. ]» Mais sa bellemère tournait tout en mal, et insinuait que la véritable vertu ne se montre pas si farouche.

Jeanne vit bien qu'elle n'avait rien à attendre de gens qui cherchaient à tout haïr en elle, jusques k sa vertu ; et désormais sans espoir du côté des hommes, elle se tourna tout entière du côté de Dieu. Elle renonça aux romans, ne voulut plus d'autre livre que TÉvangile, et s'appliqua a réparer par la pénitence ce qu'elle appelle les péchés de sa jeunesse. « 0 mon Dieu ! je sentais, dit-elle, que votre amour reprenait le dessus dans mon cœur, et en bannissait tout autre amour. »

On s'aperçut, quatre mois après le mariage, que M. Guy on était goutteux. 11 eut, coup sur coup, plusieurs attaques, et fut condamné k garder la chambre, et même le lit, pendant des mois entiers. M"* Guyon,

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