CHAPITRE II. - LA JEUNE FEMME
renonçant k tout, se tint auprès de son mari ; elle Ten • toura des soins les plus dévoués, trop heureuse que l'on voulût bien la souJQfrir. Sa mère, ses amis lui représentaient que c'était trop se sacrifier, pour des gens qui le méritaient si peu. Elle répondait que, puisqu'elle avait un mari et qu'elle partageait ses biens, il était juste qu'elle partageât aussi ses douleurs. On aurait pu, dans ces moments, la croire heureuse, s'il ne fût pas arrivé \k M. Guyon de se laisser aller k son naturel violent, même devant les étrangers, toutes les fois que sa mère lui faisait de méchants rapports. « Cependant, dit j[me Quyon^ îi ^(ait raisonnable et m'aimait fort. Lorsque j'étais malade, il était inconsolable. Je crois que sans sa mère j'aurais été fort heureuse avec lui ; car, pour des promptitudes, il n'y a guère d'hommes qui n'en aient beaucoup, et il est du devoir d'une femme raisonnable de les souJQfrir en paix. »
M"** Guyon ne cherche point k laisser croire qu'elle ait été, de son côté, sans défauts. Elle aimait k parler avantageusement d'elje-méme. Elle avait encore un travers commun, c'est elle qui le dit, k presque toutes les personnes de son sexe : c'était de ne pouvoir entendre l'éloge d'une belle femme, sans lui trouver quelque défaut, qu'elle se plaisait k faire ressortir, « comme si, ajoute-t-elle, c'eût été m'estimer moins que d'estimer quelqu'une avec moi. » Il est vrai qu'elle avait une haute opinion de sa beauté. Elle recherchait toutes les occasibns de paraître et de plaire, ôtant son masque dans les rues pour montrer son visage, se dégantant pour laisser voir ses belles mains. A la promenade, au bal, quand il lui arrivait d'y aller, elle étalait avec
complaisance les grâces de ses mouvements et de sa démarche; k l'église... laissons-la s'accuser: « Combien de fois, ô mon Dieu, suis-je allée aux églises moins pour y prier que pour y être vue ! » Puis, quand ces choses lui étaient arrivées, elle pleurait amèrement, elle était inconsolable ; mais elle ne se corrigeait pas. Tout ce qu'elle pouvait prendre sur elle, c'était de se friser peu, de ne se point mettre de rouge au visage, de se regarder moins au miroir, et de se laisser accommoder par ses femmes, demeurant comme on l'avait mise. Mais, par une sorte de fatalité, plus elle se négligeait, plus elle paraissait belle : quoi qu'elle eût fait, on l'adorait toujours. Les autres femmes en étaient jalouses; elles se plaignaient k son confesseur, qui pouvait la gronder un peu, sans la rendre laide ni les embellir : elle jouissait de leur dépit, encore plus que de sa beauté (1). Et cette vanité était tellement enracinée et vivace en elle, que ses chagrins domestiques, qui lui faisaient haïr la vie, ne purent jamais l'en guérir. Même quand elle s'accuse, on sent que ce n'est pas sans complaisance ; il y a de la coquetterie jusque dans son repentir.
Cependant elle était fidèle h faire oraison deux fois par jour ; elle veillait sur elle-même, cherchait k se corriger, et faisait beaucoup d'aumônes ; elle aimait l'église et se mit de l'Adoration perpétuelle, afin d'y aller plus souvent. C'était un double profit pour elle : elle dérobait'a sa belle-mère les moments qu'elle donnait k Dieu.
(1) Voir son portrait de jeune femme, au musée de Montargis. Le portrait gra^é dans la suite d'Odieuvre, et qui la représente à TAge de quarante-quatre ans, ne donne plus Fidée de ce qu'elle avait été dans sa jeunesse.