‹ Madame GuyonChapitre 132 sur 156 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Isa, DISGimaiOlf DB8 FAITB.

Le dessein de Bossaet en composant sa Relation tur le quiéHeme. — Analyse de la Relation. — Effet prodigieux produit à la ooor, à Rome et partout. — Consternation des amis de Fénelon. — Triomphe de Bossuet. — Fénelon se décide à répondre. — Re?irement subit de Topinion. — Analyse de la Réponse à la Relation, — Enthousiasme général. — l^omphe de Fénelon.

La Relation sur le quiétisme fut comme un long réquisitoire venu, après la persécution, pour apaiser Tindignalion publique, et prouver que les victimes avaient tort.

Montrer, quant au fond, d'une part, que la doctrine de Tarchevêque de Cambrai n'est autre ^ue celle de M"** Guyon ; d'autre part, que les maximes de M"* Guyon ne diffèrent pas de celles de Molinos ; quant aux procédés : que tous les torts sont du côté de Fénelon ; que c'est lui qui a été le provocateur, et qui a mis les trois prélats dans la nécessité de rompre le silence, pour venger leur honneur et leur foi : voilà l'objet de la Relation.

Elle fut faite au moyen des manuscrits que M™' Guyon avait autrefois remis à Bossuet, sous le sceau du secret, avec une confiance naïve; sur les lettres que Fénelon avait écrites au grand évéque, dans les épanchements de rintimité ; surtout au moyen du long mémoire adressé par Tarchevêque de Gambcai k M""" de Maintenon, le 2 août 1696, et dans lequel il lui ouvrait tout son cœur. L'évêque de Chartres qui, avec Tarchevêque de Paris et M. Tronson, en avait eu la confidence, eut l'imprudence d'en parler a Bossuet. « M. de Meaux lui repartit : < Vous « êtes obligé, en conscience, de tout communiquer ; vous « serez damné, si vous ne le faites (1). » 11 dit la même chose k iM"* de Maintenon qui crut, h sa voix, que pour n'être pas damnée, elle devait trahir. Elle livra donc, pour être rendu public, ce mémoire, qui n avait ^té fait que pour elle.

c On verra, dit Bossuet, plus clair ^ue le jour ce qu'on ne voit déjh que trop : que c'est, après tout, M"* Guyon qui iait le fond de cette aflTaire, et que c'est la seule envie de la soutenir qui sépare ce prélat d'avec ses confrères (2). » De là vient la nécessité de faire connaître cette femme, puisqu'elle exerce une telle séduction sur les âmes, puisqu'elle a de tels admirateurs « et un grand parti pour elle. »

Bossuet s'applique donc, non pas à faire connaître M'"'' Guyon, mais a la discréditer ; il néglige ses vertus et ses malheurs, ({ui la font si intéressante ; ce qu'il veut, ce qu'il ramasse, ce sont les détails qui font rire.

(1) Journal de Le Dieu, l. II, p. 131 .

(2) Relation sur le quiétisme, édit. orig., 1698, p. 15w

et ceux qui peuvent indigner. Au moyen de cette manuscrite, si imprudemment confiée k sa discrétion, il fait, avec tout Tart qu'il y sait mettre, le tableau animé, saisissant, des illusions de M'"' Guyon et des extravagances de sa vie mystique ; il nous raconte ses songes mystérieux, ses prophéties, ses miracles, son prétendu apostolat, et cette étonnante inspiration qui la presse, qui la pousse, qui la fait écrire avec une rapidité sans exemple ; ces communications en silence, ce mystérieux pouvoir qu'elle s'attribue sur le corps et sur Tàme de ses enfants ; cette plénitude de grâce, dont elle se décharge sur ceux qui l'entourent, qui parfois la tourmente et la gonfle, au point qu'elle en crèverait, si une duchesse ne se trouvait Ik pour la délacer. Puis vient la liaison de M'"'' Guyon avec le P. La Combe. « Le temps est venu où Dieu veut que cette union soit entièrement découverte : je n'en dirai rien davantage (1). »

Bossuet ne crut pas devoir faire usage, dans un écrit public exposé k la discussion, des deux lettres du P. La Combe : il s'en tient k cette insinuation terrible, qui fait entendre, sous les apparences d'une grande réserve, des choses que rien ne lui permettait d'affirmer. C'est ainsi que le grand évéque jette k pleines mains l'odieux et le ridicule sur cette femme « ignorante et visionnaire, éblouie d'une spécieuse spiritualité, trompée par ses directeurs, » et dont Tégarement va jusqu'au fanatisme et k la iolie.

Le malheur, c'est que cette femme ait été défendue, applaudie par un homme comme l'archevêque de Cam-

(1) Relation, p. 112.

brai ; c'est que « cette Priscille ait trouvé son Montan (1). »

Dès les conférences d'Issy, Tabbé de Fénelon donnait k ses amis de grandes inquiétudes ; mais sa soumission les rassurait ; il fut fait archevêque de Cambrai, grâce k leur silence. Tout change après le sacre : Fénelon se refuse k approuver le livre de Bossuet. Et il allègue, dans son mémoire k M'"'' de Maintenon, deux raisons principales : l'une, c'est qu'il croit M"** Guyon innocente des erreurs qu'on lui impute ; l'autre, c'est qu'approuver le livre de Bossuet serait, selon lui, diffamer son amie et se diffamer soi-même. Les erreurs qu'on a pu trouver dans les livres de M'"'^ Guyon n'ont jamais été dans sa pensée. Le mal est dans le langage mystique, qu'on a trop pris k la rigueur, c C'est un langage mystique, s'écrie Bossuet, d'avoir dit, dans son Moyen court, que Tacte d'abandon, fait une fois, ne se peut jamais réitérer; c'est un langage mystique que d'avoir renvoyé aux états inférieurs de la contemplation celle des attributs particuliers et des personnes divines, sans en excepter Jésus-Christ ; c'est un langage mystique de supprimer tout désir, jusqu'k celui du salut et des joies du paradis ! C'est un langage mystique, selon M. de Cambrai.

c 11 est vrai, mais ce langage mystique est celui des faux mystiques de nos jours, d'un Falconi, d'un Molinos,

(1) A cette même époque, le P. de La Rae, préchant aux FeuiUants le panégyrique de saint Bernard, avait signalé dans Fénelon et M"* Guyon un autre Abélard et une nouveUe Héloîse. Bossuet assistai * au sermon, et peut-être y avait-il travaillé, c Dites à M. de Mirepoix écrit-U à un ami, que j'approuve la comparaison d* Abélard.' » (Lettre à M. de La Loubére, !•' juin 1698.) — Cf. lettre de Chantérac à Fénelon, 13 septembre 1696.

d*un Malaval, auteurs condamnés, et. non celui d'aucun mystique approuvé. Voilk comment M. de Cambrai excuse les livres de M'"'' Guyon. Pour la sauver, il a recours k cette méthode inouïe de juger du sens d'un livre par la connaissance particulière qu'il a des sentiments de l'auteur, et non pas des sentiments d'un auteur par les paroles de son livre ; c'est vouloir juger de ses paroles par ses pensées, et non pas de ses pensées par ses paroles ; c'est ouvrir .la porte aux équivoques les plus grossières, et fournir de^ excuses aux plus mauvais liwes (i). »

Quant k la crainte de diffamer M'"'' Guyon, elle est chimérique. « Si on suppose que cette dame persiste dans ses erreurs, il est vrai que sa personne est abominable ; si, au contraire, elle s'humilie, si elle souscrit aux censures qui réprouvent cette doctrine, si elle condamne ses livres, il n'y a donc que ses livres qui demeurent condamnables ; et par son humilité, si elle est sincère, et qu'elle y persiste, sa personne peut devenir innocente, et peut même devenir sainte par son repentir (2). »

La crainte de se diffamer soi-même est encore moins justifiée. Reconnaître une erreur, avouer une faute n'est pas se diffamer ; c'est s'honorer, au contraire. « Était-ce un si ^rand malheur d'avoir été trompé par une amie (3). d

* (i) Relatio7i, pp. 66, 67.

(2) Relation, p. 59.

(3) Ce mot est perfidement souligné dans réditiou originale, p 70. U devait produire un fâcheux effet à Rome, où le mot correspondant arnica est habituellement pris dans un mauvais sens.

Mais ce qui arrête Fénelon, ce n'est point la peur de se diffamer; c'est la conscience d'avoir fait une faute. « Il ne voulait pas faire sentir k ses amis qu'il leur avait mis en main un si mauvais livre. » Voilk pourquoi il refusa d'approuver les États d'oraison. D'ime admirable docilité jusqu'au sacre, il change aussitôt après de conduite, et ne veut plus s'astreindre h la doctrine qu'il a souscrite k Issy. < C'est autre chose, en effet, qu'être archevêque ou de ne l'être pas ; d'avoir des mesures k garder, avant que de l'être, ou de n'en garder plus, quand l'affaire est consommée (1). »

Il s'expose donc à mettre l'Église en combustion et publie le livre des Maximes des saints. Ce livre soulève, k son apparition, une réprobation dont il serait difficile de trouver un autre exemple. « Nous parlâmes les derniers, dit Bossuet. Cependant, M. de Cambrai, dans un soulèvement si universel, ne se plaignait que de nous ; et, pendant que nous étions obligé de nous excuser de l'avoir trop utilement servi, et qu'il fallait enfin demander pardon de notre silence, qui'l'avait sauvé, il faisait et méditait contre nous les accusations les plus étranges. »

< J'avais seul soulevé le monde : quoi ? ma cabale ? mes émissaires ? L'oserai-je dire ? Je le puis avec confiance et k la face du soleil ; le plus simple de tous les hommes, je veux dire le plus incapable de toute finesse et de toute dissimulation, qui n'ai jamais trouvé de créance que parce que j'ai toujours marché dans la créance commune : tout k coup j'ai conçu le hardi dessein de perdre, par mon seul crédit, M. l'archevêque de

(1) Belatian, p. 97.

Cambrai, que jusqu'alors j'avais toujours voulu sauver k ' mes risques. Ce n'est rien : j'ai remué seul, par d'imperceptibles ressorts, d'un coin de mon cabinet, parmi mes papiers et mes livres, tout Paris, toute la cour, tout le royaume, > car tout prenait feu ; toute l'Église et Rome même, où l'étonnement universel, pour ne rien dire de plus, fut porté aussi vite que les nouvelles publiques ; ce que les puissances les plus accréditées, les plus absolues ne sauraient accomplir, et n'oseraient entreprendre, qui est de faire concourir les hommes, en un même instant, dans les mêmes pensées, seul, je l'ai fait, sans me remuer (1). »

Mais quel est le livre en lui-même ? Qu'est-il autre chose qu'un faible adoucissement, qu'une adroite et artîficieuse justiflcation du Moyen court? Quant k M'"'' Guyon, l'archevêque de Cambrai la comprend, dans sa lettre au Pape, parmi les mystiques qui, portant le mystère de la foi dans une conscience pure, avaient favorisé l'erleur par un excès de piété affectueuse, par le défaut de précaution sur le choit des termes, et par une ignorance pardonnable des principes de la théologie. »

Pour expliquer et défendre les livres de M"»* Guyon, Farchevéque de Cambrai a recours k des explications inouïes. Ces explications se succèdent, se contredisent, et renferment de nouvelles erreurs. L'auteur les donne au public, dans sa préface, et au Pape, dans sa lettre, comme le commentaire des trente-quatre articles d'Issy, et elles en sont la contradiction. « Qui obligeait M. de Cambrai a expli(|uer nos articles sans nous ? k nous

(1) Relation, pp. 101, 102.

citer en notre propre nom, et enfin k nous faire accroire que son livre, où nous trouvions tant d'erreurs, n'est qu'une plus ample explication de notre doctrine ? Lui est-ii permis de tout entreprendre ? N avons-nous qu a nous taire, quoi qu'il avance contre nous ? Ce ne sont pas Ik des prétextes ; ce sont des raisons plus claires que le soleil (1). i»

Et cependant, ce ne (ut qu'à l'extrémité, après avoir épuisé tous les moyens de douceur, quand il était impossible de faire autrement, que les trois évéques ont signé leur déclaration et l'ont rendue publique. « On se plaint qu'elle est trop rude; mais M. l'archevêque de Paris a assuré avec vérité que M. l'archevêque de Cambrai avait été beaucoup épargné. Nous y avions tu ces tentations d'un genre particulier^ auxquelles il faut succomber et dont on n'a pu s'empêcher de parler ailleurs ; nous y avions tu ces docilités des âmes ingénues sur les choses humiliantes qu'on leur pourrait commander^ ce dénûment, non seulement de toute consolation, mais encore de toute liberté^ cette disposition sans limites k toutes les pratiques qu'on voudra leur imposer ; enfin, nous y avions tu les possessions, les obsessions et autres choses extraordinaires que l'auteur nous avait données comme appartenant aux voies intérieures ; on sait k quoi les faux spirituels les font servir (2). »

« Nous exhortons M. de Cambrai, dit Bossuet en terminant, a occuper sa plume éloquente et son esprit inventif k des sujets plus dignes de lui. Qu'il prévienne,

(1) RelaHon, p. 135.

(2) EelatUm, p. 192.

il est temps encore, le jugement de TÉglise; FÉglise romaine aime k être prévenue de cette sorte, et, comme dans les sentences qu'elle prononce, elle veut toujours être précédée par la tradition, on peut, en un certain sens, récouter avant qu'elle parle. »

Sortie des presses le 31 mai, c'est seulement le 26 du mois suivant que fut publiée la Relation du quiétisme, Bossuet, ce jour-lk, vint k Marly présenter luimême les premiers exemplaires au foi, aux princes, k M""^ de Maintenon et k tous les seigneurs de la cour (1). L'effet fut prodigieux et terrible. « Le livre de M. de Meaux fait un grand fracas ici, écrit M'"'' de Maintenon ; on ne parle d'autre chose. Les faits sont k la portée de tout le monde ; les folies de M'"^ Guyon divertissent ; le livre est court, vif et bien fait ; on se le prête, on se l'arrache, on le dévore (2). » On vit M"® de Maintenon distribuer elle-même, avec une satisfaction qu'elle ne cherchait point k cacher, ce malheureux écrit, fait sur les pièces qu'elle avait livrées elle-même, et où son ancien gmi était si cruellement déchiré. Estil donc vrai que l'on déteste les gens et que Ton s'acharne k les perdre, k proportion du mal qu'on leur a déjà fait? En même temps, le roi faisait publiquement l'éloge du livre, et déclarait que l'auteur n'y avait pas avancé un seul mot qui ne fût vrai (3) ; il chargeait le nonce d'envoyer la Relation au Pape, et donnait

(1) Journal de Dangeau.

<^) Lettre à M. de NoaiUes, 29 juin 1698. Cî. lettre de Bossuet à son neveu, Marly, 30 juin 1698.

(3) Saint^imon.

des ordres exprès pour qu'elle fût lue au duc de Bourgogne (1).

Un concert d'éloges retentissait aux oreilles de Bossuet, accompagné de quelques blâmes plus doux k son cœur que les éloges* mêmes. C'est ainsi que Perrault, de l'Académie française, ose lui reprocher d'avoir mis dans cette affaire trop de patience et de douceur (2). D'autres le blâmaient d'avoir trop aimé Fénelon et de l'avoir laissé faire archevêque. « M. <le Cambrai, écrit de Versailles l'abbé Bourdelot, est tombé dans le dernier mépris. Tant qu'il n'a été question que du dogme, il partageait les esprits ; mais l'histoire et les faits l'ont accablé (3). »

Bossuet était triomphant; il n'admettait pas qu'il fût possible de lui répondre, et la duchesse de Bourgogne lui ayant demandé : « M. de Cambrai ne répondra-t-il pas k cela? — S'il répond, avait-il dit, je le meltrai en poussière (4). »

Les amis de Fénelon étaient consternés : « Ils ont honte de lui, » écrit Bossuet k son neveu, le 21 juillet. C'est que, tout en paraissant découvrir déjà tant de

(1) Lettre de Vàbhé Bourdelot, 7 juillet 1696, dans les Fragmenta philosophiques de M. Coasin, 3* édit., t. Il, p. 323.

(2) Lettre à Bossuet, 9 juillet 1696.

(3) Lettre du 7 juillet 1698. Cf. lettre de Tabbé de Beaufort à Tévêque de Châlons. (Archives de la Bastilley t. IX.)

(4) Ce propos passa de la cour de France à celle de Savoie, d'où il vint à Rome. (Lettre de Chantérac à Fénelon, 18 septembre 1698.) c S'il a la hardiesse de répondre, on le confondra dans les formes, et ou le couvrira de confusion. » (Lettre de Bossuet à son neveu, 30 juin 1696.) Voir aussi dans la correspondance de Bossuet, lettre de Farchevéque de Reims, du 6 juillet, et de Tarchevéque de Paris, du 8^

mystères, la Relation donnait k entendre que l*on en taisait encore plus ; ces mots menaçants : « Le temps est venu où Dieu veut que cette union soit entièrement découverte, » annonçaient des révélations terribles ; une protonde et religieuse tristesse s'empara de tous les cœurs. < Il semblait, dit le cardinal de Bausset, que Ton dût cesser de croire k la vertu. »

On eût dit, pour comble de malheur, que toutes les mesures étaient prises, afin que rien ne ^t troubler dans leur triomphe les adversaires de Tarchevéque de Cambrai. Les presses d'où sortaient ses écrits avaient jusqu'alors échappé aux recherches de la police. Il est vrai que les exemplaires, une fois lancés, étaient . ardemment poursuivis ; mais un certain nombre, par rhabileté des libraires, arrivaient toujours, et faisaient k la bonne cause plus de tort qu'on n'en voulait sou£frir. Enfin, k lorce de remonter les courants, on arriva jusqu'k la source. Ponchartrain se mit encore une fois en campagne et, le 18 juin 1698, huit jours avant la publication du livre de Bossuet, il écrit k d'Herbigny, intendant a Lyon : « Le roy estant informé que le nommé Boudet, libraire, rue Mercière, a Lyon, imprime les dernières lettres de M. 1 evesque de Cambray, Sa Maj. m'ordonne de vous escrire d'empescher cette impression et de faire saisir les exemplaires qui pourraient se trouver chez luy (1). »

Le lendemain, autre lettre k M. de La Bourdonnais : « Le roy estant informé qu'on imprime k Rouen les

(1) Minutes d'expéditions, etc. (Manusc. de la Bibl. nat, fonds Dr., no 585.)

ouvrages de M. Tévesque de Cambray, et qu'il y a lieu de croire que c'est le P. Tournemyne qui prend soin de cette impression, Sa Maj. m'ordonne de vous avertir, afiin que vous puissiez vous en informer et, supposé que cela soit, vous fassiez cesser l'impression et supprimer les exemplaires qui se pourraient trouver (1). » n est vrai que le bruit courut, quelque temps après, que le roi vouait s'adresser aux deux partis pour leur imposer silence. Cette mesure n'eût pas été juste : on n'impose pas silence k un homme traité comme venait de l'être Fénelon. Bossuet l'eût cependant trouvée trop douce ; il fallait, pour le contenter, que l'archevêque de Cambrai fût réduit au silence, et que ses adversaires eussent la liberté de parler toujours. « Tout Paris, écrit-il, était hier ému et scandalisé de la défense d'écrire que l'on disait faite également aux deux partis, sans mettre aucune différence entre nous, qui écrivons pour éclaircir la vérité, et ceux qui n'écrivent que pour l'embrouiller et la combattre. Mais ces bruits, qui venaient des émissaires de M. de Cambrai, tomberont d'euxmêmes (2). »

Bossuet pouvait dormir en paix au moment où il écrivait ces lignes : tout allait se passer selon ses désirs. Car Fénelon était résolu k ne point répondre, et à faire k l'amitié le sacririce de son honneur. « Des amis trèssages, écrit-il a l'abbé de Chantérac (3), m'ont persuadé

(1) Minutes d^expéditions, etc. (Manusc. de la Bibl. nat., fonds fir., n«S03.

(S) Lettre de Bossuet à son neveu, 7 juillet 1607. (3; 13 juin 1696.

que dans i'extréme prëTention où I*on a mis le roi, le reste de mes amis, qui est ce que j'ai de plus précieux an monde, ne tenait plus qu'à un cheveu ; c'est le. terme dont on s'est servi. On a déjà sacrifié quatre personnes, pour me punir d'avoir répondu k mes adversaires, et pour m'imposer silence, sans vouloir me donner Tavantage de pouvoir dire qu'on me l'a imposé. Le public voit assez que je dois enfin me taire, par profond respect pour le roi, et par ménagement pour mes amis. »

Fénclon n'était point encore informé de ce qui se passait h Rome. La Relation venait d'y arriver, et avec elle comme un écko du bruit qu'elle avait fait en France. « Il n'y a point de plus grande authenticité, écrivait Bossuet en envoyaat les premières feotHes, que d'imprimer ces pièces ici, à la face de toute la cour. On \x)it bien qu'on n'oserait le feire, si Ton n'était assuré de deux choses : l'une, de ne potitwr étie contredit ; l'autre, que le roi et M*" de Maintenon le trouvent bon (1). »

Le livre fut hi, dévoré à Rome, comme il l'avait été }k Marly et a Versailles ; ce fut le même étonnement pour tous, la même joie maligne chez les uns, et chez les autres le même abattement, la même douleur. L^abbé de Chantérac n'osait plus sortir ; ses amis confondus Tabandonnaient, et semblaient ne le plus eonnaitre; d'autres ne pouvaient retenir leurs larmes. « Hs de^ \Taient mourir de honte, dit l'abbé Bossuet. M. de Cambrai n'a plus, selon les gens désintéressés et de bon sens, d'atttre parti à prendre que de baiser les verges

• (I) A aon neveu, 16 juin 1698.

et <ie se soumettre (1). » C'était aussi Tavis du Cardinal de BouiRoD : il était eonstemé et ne eonservait plus d'espérance.

Le silence où se tenait Pénelon était exploité avec une habileté perfide. Il n'atait, disaitHHi, rien h répondre : c'est pour cela qu'il se taisait ; et d'ailleurs, il craindrait, s'il ouvrait la bouche, que M*** Guyon ne par- Hil k son tour, et ne révélit tout ce qui s'était passé entre eux, comme avait déjà feit de son côté le P. La Combe. On racontait, encore une fois, les choses bor* ribles avouées, disait-on, par le Bamabtte, et on disait : « Voilk cette femme dont M. de Cambrai se fait Tapologi«te, et qu'il ose appeler son amie 1 w Chaque courrier promenait, pour un prochain avenir, d'autres aveux et de nouveaux scandales ; et h Hnsulte on ajoutait le défi : € Nous le verrons, disaient-ils, ce grand ardievéque, ce prêtai si pieux ; on va découvrir sa conduite ; son bel esprit ne l'en tirera pas (2). »

L'abbé de Chantérac rnibrmait Fénelon de fout ce qui se disait et se faisait à Rome : « Je dois, lui écrivait-il, avoir cette fidélité de vous dire, quoi qu'il m'en coAte, que votre perte est infafitible, ef pour fe livre et pour la réputation, et peut-écm méffle pour la doctrine, si l'on ne vous entend pas parler hautement, et avec la même Kberté et la même assurance que vous avez fait jusfs'ici*.. C'est k vous h les faire taire et k leur fermer h bfmdnê. focore une fois, votre sifence^ dans

(1) Phelippeaux, Relation, 2* part., p. 131. — Lettre de Tabbé Bossaet, 8 juillet; de Chantérac, 26 juillet.

(2) Lettre de Chantérac à l'abbé de LaageroH, du f 1 jtrfllief. -^ Du même à Fénelon, 5, 12, 10 juillet

celte occasion, serait regardé ici comme une pleine et entière conviction de tout ce qu^on vous impute, et de tout ce qu'on veut faire entendre contre vous. »

A ces raisons, Tabbé de Ghantérac joignait des considérations fort justes, et . bien propres k faire tomber tous les scrupules de Fénelon : « Ce que vous me dites de la disposition de la cour k Tégard de vos amis, dont les intérêts vous sont bien plus chers que les vôtres, me touche et me pénètre comme vous ; mais je ne sais s'il n'y a pas encore plus k craindre pour eux dans un silence qui vous condamne sans ressource, k la face de toute l'Église (1). »

Fénelon, convaincu, se décida k répondre. A cette nouvelle, ses partisans de Rome reprirent courage ; ils osèrent élever la voix, et virent bientôt se propager autour d'eux un mouvement d*oiHnion, déjk provoqué par les violences de leurs adversaires. Les uns s'avançaient jusqu'à dire que les faits contenus dans la Relation étaient faux ; d'autres, plus modérés et plus sages, faisaient remarquer qu'il était injuste de se prononcer contre l'archevêque de Cambrai, avant d'avoir entendu sa défense ; d'autres signalaient aux théologiens et aux cardinaux la confusion que les prélats français mettaient dan3 l'affaire (2). C'est d'une question de doctrine qu'il s'agit, disaient-ils, et non d'un procès criminel. Les meldistes, au début, ne voulaient pas que l'on parlât des vertus de l'archevêque de Cambrai, prétendant que cela ne l'empêchait point d'avoir fait un mauvais livre ; vont-

(1) Lettres du 12 et du 19 juiUet 1698.

(2) Phelippeaux, Relation, 2« part., p. 131.

ils faire maintenant, avec toutes leurs imputations, que si le livre est bon, il devienne mauvais ? Un cardinal faillit même aller un peu loin dans la voie de Tapologie. Qu'est-ce que cela fait, disait-il, au livre de M. Tarcbevéque de Cambrai ? Quand même elle et lui auraient tous les jours... Etiam si, disait-il en latin, quoiidie cum illâ co... co... co.... Il répéta jusqu'à trois fois ce commencement d'un mot qu'il ne voulait plus dire, pour en appeler un autre qui ne venait pas. Comedat finit par se présenter, et tira d'embarras le vénérable cardinal (1).

Quelques-uns allaient jusqu'à dire librement leur pensée sur la conduite des évéques de France. Ce n'était pas, selon eux, le zèle de la religion, ni l'amour de la vérité qui les faisaient agir. Tout le crime de l'archevêque de Cambrai, c'était d'avoir demandé le jugement de Rome, et de ne s'être pas soumis k celui des prélats (2).

A Rome, on pouvait parler ; en France, il fallait se taire. Discuter, dans les circonstances présentes, eût ressemblé k un acte de rébellion et mérité la Bastille ou Vincennes. On était k se demander s'il serait permis k Fénelon lui-même de répondre k ses accusateurs, quand le roi, plus juste et moins passionné que ceux qui l'entouraient, leva tout k coup les obstacles.

« Concernant la distribution des escrits de M. de Cambray, écrit k d'Argenson M. de. Ponchartrain, le

(1) Lettre de Ghantérac à Fénelon, 27 septembre 1096.

(2) Du même au même, 2 août 1698.

4âg MADAME GUYON.

8 juillet 1698, Sa Maj. mordoone de vous mamler que, sans qu1l paraisse rien de sa part, vous cessiez toutes poursuites et toutes recberdies à cet égard, n'estimant pas qu'on doive empespber M. de Gambray d'cscrire, pendant que les autres prébts le foat en toute liberté (1). »

Le mois n'était pas écoulé que Fénelon envoyait sa réponse à Paris et k Rome (2). Après tant de jours sombres et pesants, le soleil dissipait les nuages, et Ton vit briller de tout leur éclat le génie et la vertu de riocomparable archevêque.

« Je ne demande au lecteur, dit-il (5), qu'un moment de patience pour lui faire remarquer quel était l'état de notre dispute, quand M. de Meaux a passé de la doctrine aux faits. J'ai prouvé k ce prélat, dans ma Réponse à la déclaration et dans mes dernières lettres, qu'il avait altéré mes principaux passages, pour m'impuler des sentiments impies ; et il n'a vérifié aucun de mes passages, suivant ses citations. J'ai montré des paralogismes manifestes, qu'il a employés pour me mettre des blasphèmes dans la bouche ; et il n'y répond rien. Je l'ai pressé, mais inutilement, de répondre sur des questions essentielles a la religion et décisives pour mon système... Ce prélat veut que je lui réponde sur les moindres circonstances de la vie de M'"*' (îuyon, comme un criminel sur la sellette répondmit 'a son juge ; mais quand je le

(1) Minutes d>ipédilions, etc., maim^c. ^, p* 0(18,

(2) U envoya les premiers exemplaires dès le 20 juiUet, et le livre terminé le 6 août.

(3) Réponse de M'J^ l'archevêque de Cambrai à l'écrit de Mo»" Tévéque de Meaux, intitulé : RelatioJi sur le quiétismCj avertissement. ..

presse de répondre sur des dogmes fondamentaux de la religion, il se plaint de mes questions et ne veut point s'expliquer.

« L'embarras de M. deMeaux est encore redoublé par les réponses des deux prélats unis avec lui. M. de Meaux veut que Topinion de Tamour indépendant du motif de la béatitude soit la source du quiétisme. Il dit que c'est en cela qu'est mon erreur, que c'est le point décisifs le point qui renferme la décision du tout, et que c'est par cette doctrine que je me perds (1).

« Mais M. l'évéquc de Chartres, qui vient k son secours contre moi, se tourne, en ce point, pour moi contre lui, et déclare que cette doctrine est celle qu'il a soutenue dans ses thèses (2). M. de Meaux veut que l'oraison passive soit une ligature réelle et absolue des puissances de l'àme ; mais M. l'archevêque de Paris n'admet pas cette définition,

« Dans cet embarras, l'histoire de M"^® Guyon parait ù M. de Meaux un spectacle propre k faire oublier tout k coup tant de mécomptes sur la doctrine... Mais si mon livre est plein^ comme il l'a dit cent fois, des plus extravagantes contradictions et des erreurs les plus mons« trueuses, pourquoi mettre le comble au plus aifreux de tous les scandales, et révéler aux yeux des libertins et des hérétiques ce qu'il appelle un malheureux mystère? Pourquoi sortir du livre, si le texte suffisait pour le faire censurer? Pourquoi attaque-t-il enfin ma personne, pour flétrir le livre par l'auteur, craignant de ne pouvoir flé*

(1) Réponse de M. de Meaux aux quatre leUres.

(2) Inst. past. du 10 juin 1698.

trir Tauteur par le livre? S'il se croyait oblige en conscience de me dénoncer comme un fanatique, comme un second Molinos, comme le Mantan (Tune nouvelle Priscille^ il fallait commencer par là. Pourquoi ne le révèlet-il qu'après s'être rendu si suspect dans ses témoignages, par tant de passages manifestement altérés, par une prévention extrême contre la définition de la charité reconnue de toutes les écoles ; enfin, par son silence poussé jusqu'au bout sur tant de questions décisives? Tandis qu'il ne s'agissait que du péril de l'Église, il ne faisait aucun scrupule de taire le malheureux mystère ; mais dès qu'il en a besoin pour se débarrasser sur la dispute dogmatique, cette dispute le réveille, le presse plus que le péril de l'Église... Alors il a recours k tout ce qu'il y a de plus odieux dans la société humaine. Le secret des lettres missives qui, dans les choses d'une confiance si religieuse et si intime, est le plus sacré après celui de la confession, n'a plus rien d'inviolable pour lui. Il produit mes lettres k Rome; il les fait imprimer, pour tourner a ma diffamation le langage de la confiance sans bornes que j'vi eue en lui. Mais on verra qu'il a fait inutilement ce qu'il n'est jamais permis de faire. »

Telle est la position que Fénelon prend au début en face de son terrible adversaire. Il aborde sans embarras, et discute l'un après l'autre tous les reproches qui lui sont faits dans la Relation du quiétism^. Comment peut-on, par exemple, lui faire un crime d'avoir estimé fime Guyon ? Il avait entre les mains les lettres originales de l'évêque de Genève, l'une du 29 juin 1683, et l'autre du 51 décembre 1694. « Je voyais, dit-il, que

le seul grief de ce prélat était le zèle indiscret d'une femme qui voulait trop communiquer ce qu'elle croyait bon, et qu*à cela près, il V estimait infiniment et l'honorait au-delà de. l'imaginable, j> Il n'en parlait, jusqu'aux derniers temps de sa vie, qu'avec estime, respect, éloges pour sa piété et pour ses m(eurs, disant que c'étaient ses véritables sentiments^ et que sa conscience lui eût fait des reproches y sHl en eût jamais parlé autrement. « Je ne rapporte point ces lettres pour justifler M™® Guyon. Ce n'est pas elle, c'est moi seul que je veux justiOer de l'avoir estimée. Si ce prélat a pu être trompé innocemment, pourquoi ne puis-je pas l'avoir été après lui et sur son témoignage ? Ne pouvais-je pas regarder comme une pieuse amie celle que feu M. de Genève avait estimée infiniment et honorée au-delà de l'imaginable (1) ? »

Mais l'évéque de Genève n'avait pas lu la Vie ni les autres écrits de M™® Guyon. Citons donc un témoin qui ait tout vu, tout examiné, et qui ne puisse pas être suspect k M. de Meaux : M. de Meaux lui-même. « Il supposait qu'elle m'avait séduit ; il devait donc se défier d'elle, plus que tous ceux qui l'avaient vue jusqu'alors. Supposé que j'eusse été trompé, il ne lui était pas permis de l'être. » Or, que fait-il ? M™® Guyon se rend dans son diocèse. Devenu à la fois son juge et son pasteur, il lui continue, dès le premier jour, l'usage des sacrements, sans lui faire rétracter ni avouer aucune erreur. Dans la suite, après avoir lu, avec soin, tous les manuscrits et longuement examiné la personne, il lui dicte un acte de soumission aux trente-quatre articles.

(1) Réponse à la Relation, chap. i et conclusion.

C'est lui qui choisit les termes, c'est lui qui lui fait dire « qu'elle n'a aucune des erreurs en question, qu'elle ne comprenait même pas qu'on pût donner à ses paroles d autre sons » que le sens catbotiquei qui était le sien. Voilà ce que Bossuet dicte a W^ Guyon, « comme un témoignage qu'elle se devait a elle-même pour justifier ses inletitionsy c'est-à-dire le sens dans lequel elle avait entendu ses ouvrages^ en les composant, i» C'est alors que M. de Meaux lui donne un certificat, où il atteste qu'il est demeuré satisfait de sa conduite, qu'il lui a continué la participation des sacrements, et qu'il ne l'a trouvée impliquée en aucune sorte dans les abominations de Molinos.

Plus tard, on trouva insuflisant l'acte de soumission signé entre les mains de Bossuet, et l'archevêque de Paris en lit souscrire un autre à M'"'' Guyon, le 28 août 1696. Exige-t-il d'elle l'aveu d'avoir cru aucune des erreurs que M. de Meaux lui impute? Loin de là. « Je dois devant Dieu et devant les hommes, lui fait-il dire, ce témoignage à la vmtéy que je n'ai jamais prétendu insinuer^ par aucune de ces expressions, aucune des erreurs qu'elles contiennent. Je n'ai jamais compris que personne se fût 7nis ce faux sens dans l'esprit, et si on m'en eût avertie, j'aurais mieux aimé mourir que de m'exposer à donner aucun ombrage là-dessus, »

Ainsi, par des actes solennels dressés par eux-mêmes, et dans lesquels ils agissaient comme juges, Tévêque de Meaux et rarchevêquc de Paris, en condamnant les erreurs conlenucs dans les livres, reconnaissaient la pureté, rinnoccnce des intentions de l'auteur. « Mon estime pour M'^'® Guyon se trouve donc justiliée par

ceux-Ia mêmes qui me la reprochent. » Et il s'en faut que Fénelon soit allé aussi loin qu*eux : « Ils ont donné a M"^^ GuyoQ les sacrements dans leurs diocèses ; je ne Tai jamais fait dans le mien. Ils lui ont fait déclarer qu'elle n'a eu aucune des erreurs en question ; c'est ce que je n'ai jamais songé a faire. M. de Meaux, après l'avoir fait parler ainsi dans des actes solennels, lui a donné une attestation ; je n'ai rien fait de semblable : je me suis contenté de croire intérieurement d'elle qu'elle avait pensé d'une manière innocente, biçn qu'elle se fût mal expliquée. » Or, « excuser intérieurement ses intentions est incomparablement moins fort que de lui faire dire qu'elle n'a aucune erreur, de lui donner une attestation, et de lui accorder la sainte table. ^

Mais l'archevêque de Cambrai, disait-on, a fait plus que d'estimer M™« Guyon : il a pris sa défense. Pour quel autre motif, en effet, s'est-il mêlé d'écrire, pendant les conférences d'Issy, et d'adresser des mémoires aux examinateurs? « Le lecteur, répond Fénelon, çivec une simplicité qui n'est pas sans malice, ne doit pas être surpris que j'aie donné des mémoires k M. de Meaux sur les voies intérieures, puisque ce prélat me les demanda. Il doit se souvenir que, quand il entra dans cet examen, il n'avait jamais lu saint François de Sales, ni le bienheureux Jean de la Croix, ni les autres mystiques, tels que Rusbrok, Narphius, Taulère, etc. (1). »

Du moins Fénelon ne peut-il pas contester qu'il alt^ dans le mémoire remis k M'"^ de Maintenon, défendu la dévote. C'est vrai, mais en quel sens? Il y a deux choses

(1) Réponse û la Relation^ chap. ii.

qu'il importe de ne pas confondre : le sens du livre et le sens de Fauteur.

Le sens du livre est celui qu'il présente naturellement, dans le simple examen du texte. Ce sens est bon ou mauvais. S'il est mauvais, le livre est censurable, quelle que soit l'intention de l'auteur. Le sens de l'auteur, l'intention de l'auteur ne justifie pas le livre, mais peut excuser la personne. Et il ne faut pas voir ici la distinction du fait et du droit, devenue si célèbre dans l'affaire du jansénisme, et qui consiste k dire : Cette chose, en droit, est une erreur; mais elle n'est pas, de fait, dans le livre. Ici, on dit : L'erreur est véritablement dans le livre ; elle n'est pas dans l'esprit de l'auteur. Et, par conséquent, l'auteur est, en conscience, irréprochable, bien que le livre soit justement censuré.

« En posant cette règle, reçue de toute l'Église, dit Fénelon, je ne fais que dire ce que M. de Meaux ne peut éviter de dire autant que moi. D'un côté, il condamne les livres de M""® Guyon ; de l'autre, il lui a fait dire qu'elle n'avait eu aucune des erreurs expliquées dans sa condamnation. Il a donc distingué le sens ou intention de l'auteur d'avec le sens véritable et propre des livres dans toute la suite du texte. » Or, ce que Fénelon a défendu dans son mémoire, ce ne sont point les livres, qu'il croit, comme Bossuet, censurables; c'est le sens de l'auteur, qu'il sait être tout diflërent. L'évêque de Meaux admet-il, dans le cas présent, que les intentions soient innocentes ? Il est d'accord avec son adversaire, et alors, que lui veut-il, et que vient-il lui reprocher? Ne l'admet-il pas? Il est donc inexcusable de venir, en condamnant le sens du livre, justifier celui de l'auteur ;

de donner k M™* Guyon Tusage des sacrements, sans lui faire avouer et rétracter les erreurs impies et insensées dont elle avait formé le système évident, au dire de Bossuet ; de la faire mentir^ en disant qu'elle n'avait eu aucune erreur.

Et quelle réserve Fénelon n'a-t-il point mise dans l'expression de sa pensée, au sujet de W^ Guyon? Ce qu il demande, dans son mémoire, c'est de ne point approuver le livre de Bossuet, de ne point partager ses contradictions et ses violences, de ne point diffamer son amie. « Je ne demandais que la liberté de me taire, et de penser intérieurement que M*"* Guyon, en s'expliquant mal, avait voulu mieux dire, et qu'elle était excusable, si ses écrits ne l'étaient pas. On ne saurait pas même aujourd'hui que j'ai eu cette pensée secrète, si M. de Meaux, oubliant la loi inviolable des lettres missives, ou mémoires secrets, n'avait fait imprimer le mien, pour rendre public, contre mon intention, ce que je n'avais confié qu'à un petit nombre de personnes très-sages. Ainsi, c'est lui seul qui a appris au monde, malgré moi, que je ne croyais pas que M*"® Guyon eut eu les erreurs dont il l'accuse personnellement, après l'en avoir justifiée par un acte public (1). »

Le plan de Bossuet, dans sa Relation sur le quiétismey avait été d'accabler Fénelon de tout le poids des charges que l'on accumulait sur M*"* Guyon et sur le P. La Combe : en montrant la conformité des doctrines, ou faisant croire k la conformité des mœurs. Or, pour

(1) Réponse à la Relation^ chap. n.

proiuer que fa doctrine de Fénelon était, au fond, la même que celle de son amie, Bossnet prétendait que les mémoires présentés aex conférences d'Issy n'étaient qu'aune apologie déguisée des !i\Tes de M~ Guyon, qu'ils contenaient les mêmes principes et les mêmes erreurs, et que les Maximes des saints n'étaient, de leur côté, que le résumé des mémoires.

Fénelon démontre que cette opinion n*cst pas ancienne dans l'esprit de Bossuet, et qu'il ne s*en est amé qu'au moment ou il s*est cm intéressé à fe prendre. « On peut juger, dit-il, de oe que M. de Meaux pensait alors de mes égarements, par les choses qu'if en dit encore aujourdTîui. « Je crus Vinstruction des princes de Fnmte en trop bonnes mains, pour ne pas faire en cette occasion tout ce qui servait à y conserver un dépôt si important (i). »

« Quelque soumission et quelque sincérité que f eusse, pouvait-il croire ce dépôt si important en si bonnes mains^ supposé que je crusse que la perfection consiste dans le désespoir, dans l'oubli de Jésus-Christ, dans l'extinction de tout culte extérieur, dans un fanatisme au-dessus de toute loi? Ces erreurs monstrueuses sontelles de telle nature qu'un homme tant soit peu éclairé ait pu, de bonne foi, ignorer qu'elles renversent le christianisme et les bonnes mœurs? Est-ce un fanatique admirateur d'une femme qui se dit pîus parfaite que la Sainte-Vierge, et destinée à enfanter une notirefle Église ; est-ce le Montan de la nouvelle Prrscille, dont la main est si bonne pour le dépôt si importané de f éducation des princes ?

(1) Bossuet, Relatiouj sect. m, chap. xiti.

« La vérité est que M. de Meawx n'avait point alors tout le tort qu*il se donne maintenant. S'il m'eût cru alors un nouveau Mon tan, il eût été plus coupable que moi ; car il eût autorisé, contre sa conscience, un fanatique qu'il eût connu pour tel, au lieu que je pouvais ne connaître pas mon illusion. »

L'estime que Bossuet avait pour Fénelon h cette époque éclate, du reste, de toutes parts. Il fait tout ce qu'il peut pour conserver dans ses mains l'éducation des princes de France ; il applaudît au choix que le roi tait de lui pour I archevêché de Cambrai ; il tient k être son consécrateur. « Il doit se souvenir que je ne r«i jamais prié de le fiiire. Ce ftit lui qui vint dans ma chambre, après ma nomination, et qui m'embrassa, en me disant d'abord : « Voife les mains qui vous consacreront. »

A-t-il, avant cette cérémonie, exigé une rétractation, une profession de foi, du moins secrète? Non. El pourtant, < y avait-il dans toute ma vie une occasion aussi solennelle que celle-là ? Quand est-ce qn'on devait me détromper dn désespoir, de l'oubli de Jésus-Christ, et d'un fanatisme effréné, si ce n'est ayant ce grand jour, ou je devais recevoir le ministère de vie, po«r enseigner Pespérance, en laquelle nous sommes régénérés, pour annoncer iésus-Chrisl, auteur et consommateur de notre foi, et pour confondre to«te nonveauté qui s'élève contre la science de Die» ?. . .

« H font deoc que M. de Neaux soit plus coupable qne moi, s'il m'a sacré en me croyant un fanatique; ou bien qu'il ait cru seulement que j'avais une prévention sur l'amour indépendant du motif de la béatitude, qui me rendait trop indulgent p<M» M'^'' G«yon. C'esl ce qu'il

a exprimé en m'écrivant : « Je crois pourtant ressentir € je ne sais quoi, qui nous sépare encore un peu. » Quelle distance infinie entre ce je ne sais quoi et tout ce que nous venons de voir d'impie et d'abominable ! »

Il est donc bien clair que, dans Tesprit de Bossuet, et quoi qu'il en dise, Fénelon, k l'époque du sacre, n'était pas le nouveau Montan. Que s'est-il passé depuis? Fénelon expose d'une manière fort nette les raisons qu'il a eues de n'approuver pas le livre de Bossuet.

« La première est que, sans vouloiijamais, ni directement, ni indirectement, défendre les livres de M"® Guyon, que je croyais censurables dans le vrai propre et unique sens du texte, bien pris et bien entendu, je croyais néanmoins ne pouvoir, en ma conscience, pousser la condamnation jusqu'au point où M. de Meaux la poussait dans son ouvrage. Je ne voulais pas qu'on imputât k cette personne un dessein évident d'établir de suite un système qui fait frémir d'horreur. Je ne croyais pas la devoir diffamer, en lui imputant ce système. J'étais pour M. de Meaux dictant les soumissions, contre M. de Meaux composant son livre. Je croyais, comme il l'avait cru dans le premier cas, qu'en cas que les livres fussent censurables dans leur propre et unique sens, la personne n'avait eu aucune des erreurs ^ etc. Je ne croyais pas, comme il le disait dans son livre, qu'elle n'eût eu pour but que ce système impie et digne du feu. Je ne voulais point prendre part k la contradiction manifeste de ce prélat (1). »

(1) Réponse à la Relation ^ chap.v.

Et il ne voulait pas davantage consentir, contre sa conscience, a diffamer M'"*' Guyon. Car les erreurs qu'on lui impute sont telles, tellement abominables et diabo- ^ liques, qu'elle ne peut pas les avoir eues dans l'esprit et les avoir enseignées, sans être abominable elle-même. Mais si elle s'est repentie, avait dit Bossuet, elle n'est plus abominable. Eh ! n'est-ce rien que de l'avoir été? N'est-ce rien que d'avoir mérité le feu, pourvu qu'on ne le mérite plus? Quel est le scélérat dont on ne puisse en dire autant? Est-ce la ménager la réputation d'une femme ? Fénelon va plus loin : « Et si elle ne s'est pas rétractée, ajoute-t-il, si elle ne s'est pas repentie? En vérité, est-ce se repentir d'une doctrine abominable que de ne la rétracter pas? Est-ce la rétracter que de ne l'avouer jamais ? Il y a une différence entre condamner des erreurs et les rétracter. La rétractation est un aveu de l'erreur que l'on condamne. Le simple désaveu, loin d'être une rétractation, est tout le contraire. »

D'ailleurs, pouvait ajouter Fénelon, si vous croyez que M"*' Guyon fut, a cette époque, innocente, pourquoi la teniez-vous emprisonnée k Vincennes? Et si elle était, a vos yeux, si coupable, comment voulez-vous que, U croyant innocente, je vinsse, contre ma conscience, la condamner avec vous ?

S'il se refusait a diffamer M*"* Guyon, Fénelon ne tenait pas moins k ne se pas diffamer lui-même : « Nous n'avions imaginé d'autre secret, dit Bossuety que celui de ménager son honneur, et de cacher sa rétractation sous un titre plus spécieux (!)• ' * De quoi donc pou-

(1) Relation, sect. m, n« 13, édit. orig., p. 44.

vais-je avoir alors k me rétracter, reptieiid Féitelon, nioi (]ui n'avais rien foit ni dit etk public sttr cette lïiâtiëre? > Cependant, c'est ainsi qne Bossttet j^9rf4&it k %e^ amis et k ses confidents eh gtrand nomblre ; il tettt rïiiediltait qn il venait de sanver TÉglise, qu'il aviâît déCttttvfett let foudroyé ulné secte naissante, et qu'il ftVlaiit fUit signer les tirerite-quatre articles k Târchevêque de Càtobrïiî. « Il leur plrôndettâit tiné dcèhè ièhcore plus forte, oâ il ferait abjûirér fe Priscitte pit le Jlfonten, et où je réeSininaîtrais, en approuvant son livre, que tléite feihtaie; que j'atàis tant admirée, avait enseigué uta sJrsfèHrë évidemment abôibihàble. Devais-je signer be fbMflùlaife ? Oto plutôt h'étàil-^e pas me flétrir moi-méteé, qtte de laissé!' conduire ma plam)e pat M. de Meaux? Plus il voulait m'arrâchcfr cet àclé si ibdigne, moins je tùAiâis le lui donner. J'*i crtt Ijtl'étant très-innocent star foutes lefe en'eùrs impies et inf&tbes dont il s'agissait, je ne devais pas me laisser flétrir {)ar cette rétractation tant promise.

« Il ne s'agît plus que du grahd ai^ment de M. de Meàux. Pai* ce refus, je mettais, selon lui, en évidence le signe de ma division d'avec mes confrèl^s, mes consér crateurs, mes plus intimes amîfe. A l'entendire, on croirait que j'ai fait un schisme. Mais en quoi l'ai-je fiiit ? J'ai refusé, dans un profond secret, qtfe M. de Meaux seul a violé, d'approuver un livre qu'il voulait me faire approuver jiour me réduire â une rttrtfctàtion, cachée sous un titre plus spéeîeut. N'aime-t-on la paix qu'àâtint qu'on souscrit au formulaire de (fé préfàlv et ^u'OU iSte flétrit, pour lui obéir? » Et d'ailleurs le refus de Fénelon n'a-t-il pas été approuvé, dans le temps, par l'arcfaevéque

de iPâris Bl révêque die Chartres ? « Est-ce nàettre éïi évidente le signe de ma division ctàvec mes tonfrètes^ que de refuser secrètement, de concert avec ces deto prélats, mon approbation à M. de Itfeatlx? i

Mais, pour dissiper les nuages que Tôtt cfrélrchait k répaiidlre sur sa doctrine, Félielôn, de Tavis des toénleâ prélats et de M. Trotison, avait écrit son lîvfe. Le livré écrit, il né le voulut point publier sans l'avoir soutois à deux des comitiissaires dlssy, èl atix homines qtii âVaiônt lé plus appirofondi la matière, et qui étaiéM le plus |^révénus contré M"'' Guyoto. L'archevéqtie de Pâîris el M. Tronson ïe jûgèreùt correct a utile; M. PiWt ïè trouva tàiit d'or. Lô livre ftrt dôné itnpriitté, puis désapprotivé presqne aussitôt par M. de Méaux, qui promit ses remat*qués et il'envoya rien. C*est alors qlie Féneloïi déféra sort oïlvrâge aii jiigeknent du Pape, et se tiùt, en attendant, prêt à obéir. Ses côiâtradîcleûips auraient dû faii'é de mêrtè. Peut-être ne croyàîent-ils pas que Ton pût être si docile ; il fallait attendre. « Si j'eusse manqué de parole et de soumission, j'aurais été alors l'objet de là juste indignation dé toute l'Église. Que clraignait-on donc? Qu'en attendant la réponse de Rome, mon livre ne fit quelque progrès dans les esprits ? Biais quand tiïi auteur déclare publiquement qu'il ne défend point sort liviré, et qu'il attend là décision du Pape pour savoir lui-mêrtie ce qu'il en doit croire, une telle déclaration est sans doute plus propre k tenir les esprits en suspens et dans la souinissioh, "qu'une èontroverse d'écrits telle que ta rtôlre a été.

« On a rejeté la voie des explications ; on n'a pas voulu entrer dans les Votes pâfiCÎWJtTfô. Aïi éOyWâîrt,

n'a-t-on pas répondu li mes offres en publiant la déclaration imprimée? Ce prélat n a-t-il pas voulu faire un éclat, chercher les extrémités et me flétrir, indépendamment de ce que Rome ferait ou ne ferait pas? »

Mais quelques moyens qu'on emploie, Fénelon n a rien a craindre : il n'y a. rien dans sa vie dont il ait k rougir, et, s'adressant a son adversaire, il le défie de rien trouver. Il avait confié k Bossuet, par écrit, une sorte de confession générale, où il lui exposait, comme un enfant a son père, toutes les grâces que Dieu lui avait faites, et toutes les infidélités que sa conscience délicate avait k lui reprocher. Bossuet avait cru devoir faire allusion a ce témoignage de religieuse confiance, et, en même temps, il promettait d'en garder k jamais le secret. « Mais est-ce le garder fidèlement, objecte Fénelon, que de faire entendre qu'il eq pourrait parler, et de se faire un mérite de n'en parler pas, quand il s'agit du quiétisme ? Qu'il en parle, j'y consens. Ce silence, dont il se vante, est cent fois pire qu'une révélation de mon secret. Qu'il parle, selon Dieu : je suis si assuré qu'il manque de preuves, que je lui permets d'en aller chercher jusque dans le secret inviolable de ma confession (1). »

Revenant, dans sa conclusion, sur les principaux arguments de sa défense, il rappelle le changement rapide qui s'est opéré dans les esprits, sur les points de doctrine, et que Bossuet attribuait k une sorte de séduction. C'est a ce propos qu'il retourne contre son adversaire, avec une fine ironie, une des plus vives figures

(1) Réponse à la Relation, chap. u, p. 30.

de la Relation. « Quoi! dit-il, le pourra-l-on croire? Ai-je remué d'un coin de mon cabinet ^ k Cambrai, par des ressorts imperceptibles^ tant de personnes désintéressées et exemptes de prévention ? Ajoutons qui étaient si prévenues contre moi, avant d'avoir lu mes écrits. N'est-il pas cent fois plus difficile de faire dire aux hommes qu'ils se sont trompés, que de les éblouir d'abord ? Ai-je pu faire pour mon livre, moi éloigné, moi contredit, moi accablé de toutes parts, ce que M. de Meaux dit qu'il ne pouvait faire lui-même contre ce livre, quoi qu'il fût en autorité, en crédit, en état de se faire craindre?... Quel intérêt peut engager quelqu'un dans ma cause ? De quel côté sont les cabales et les factions ? Je suis seul et destitué de tout secours humain ; quiconque regarde encore un peu son intérêt n'ose plus me connaître. »

Il conjure ensuite Bossuet de publier, sans rien taire, tout ce qu'il lui reste k alléguer, et de vouloir bien rentrer, dès qu'il n'aura plus rien k dire, dans la discussion doctrinale, d'où l'on n'aurait pas dû sortir. « Pour moi, dit-il en terminant, je ne puis m'empêcher de prendre k témoin Celui dont les yeux éclairent les plus profondes ténèbres et devant qui nous paraîtrons bientôt. II sait, lui qui lit dans mon cœur, que je ne tiens k aucune personne, ni k aucun livre; que je ne suis attaché qu'k lui et k son Église ; que je gémis sans cesse, en sa présence, pour lui demander qu'il ramène la paix, et qu'il abrège les jours de scandale ; qu'il rende les pasteurs aux troupeaux, et qu'il donne autant de bénédictions k M. de Meaux qu'il m'a donné de croix. »

454 MADAME GUYQN.

il n'e^t pas possible de décria YcS^t que prg^uUU à Pam, à Rome et daus ^^u^e Vf^urqpe cette ^qur^me répoa&e (1). Le$ âmes, courbées^ d(^pwi3 bj^tât d^ux mois, sous le r^cit accablant de fio^uçit, se sepûre^t tout k coup comme déchargées d'un poids énorme ; on se reprit k respirer, k jouir de la lumière, k croira k (a vertu ; ou était comme transporté d'^Uiou^ia^m^ devant tant de raison, d'éloquence et de génifî. Tou^ les v(Buif, dès lors, tous les cœyr^ firent pour rarcb^véque de Cambrai ; et si le public edt été juge du combati il est k croire, dit labbé Legendre, que M- de M(^ux n'en s(îrait pas sorti les palmes a la main (2). L archevêque de Paris et Tévéque de Chartres eux-mêmes cherchaient k se rapprocher, soit par honte, soit par conviction, soit par le sentiment du danger qull y avait k combattre, même k trois, un tel homme. Il semblait que la bonne eause alfôt snccomber.

On se hâte donc, pour la prqtéger, de refermer les portes. « On fait arrêter a Paris, k la poste, tous les paquets ou il y a mes écrits, » dit Fénelon (3). Voipi, du reste, up ordre de Pontcbartrain : i^ 4 M- rf'4^gensoUy iO octobre i608. Le roy m'ordonne de vous escrire de garder les lettres contenues dans le$ deux valises qi^ M. rarchevéque de Cambray envoyait k Paris, mais de ne faire aujcune poursuite contre son valet de chambre ny autre, ponr raison de pet en-

(1) C'est un fracas terrible ; tout {^ome en retentit. Les plus engagés dans le parti sont contr^^tg d'avouer que cette néponse e^ iAsincibLe. (Lettres de Chantérac, 30 août pt 18 septembre 1Ç98.)

(2) Mémoires, p. 240.

(3) Lettre à Chantérac, 27 septembre 1698.

GHAP. XVII. — ]j^ DISCUSSION DES FAITS. 455

voy (l). » L'autorité sq prpyait clppiea^ : faWfi pissait aller le valet, et ne pbercb^it k étopffer qup 1^ en trop éclatant de Tianoceape et 4u gPRÎ^*

Voulant ressaisir Topinion publique, qui lui écliappait, Bossuet publia deç Remarques st^r la réponse de If. de Cambrai, l^ réplique ue se fit pas attendre ; elle fui vive, pressante, victorieuse, et acbey^ la révolution que la jRéponse avait cppi^uiencee. Pénelou pouvait d^k .éprire pqs ligues appelées à devenir plus vraies encore : 9i L^ monde entier, d abord frappé de la nouveauté des faits, e\ qu on avait prévenu k loisir contre moi, revient k mesurp qu'on. lit ipes réponses. Les faits s'évanouis* $^nt, tout VQUs échappe; de tant d'esprits prévenus d'abord? il ne vpus r^ste qu'upe troupe toujours prête k vous i^ppldudir, et qu'un certain nombre d'hommes ti- (pides, qu6 vqus entr^juez ntalgré eux, par les uioyens l^lfic^pe^ qup |pu| le monde voit, et qu'il est ^i^é de pfpndrfi, dans 1* po^itiou où vous êtes. >

Cet écrit fut fi^it eu huit jpurs. Le cardinal de Bouil- }PU disait publiquefpent a Rome que c'était le plus grand ^(rort d^ l'esprit huiP^iP- «c'est une bête féroce, s-écrie r^b))é Possuet, et c'est de Fénelon qu'il parle, c'est une bête féroce qu'il faut poursuivre pour l'honneur de l'épiscopat et de la vérité. » La princesse des Ursins ^vait raison de le dire : < L'abbé Bossuet pe s'endort pas (2). »

Il ne dormait pas assez. Par un matin d'hiver, le bruit

(\) ^^nu{es d'expéditions, etc. Bibl. nat., fox^ds fr., u« ^, p. 951. (2) Lettre au d^c de Noi^illes, 30 août ltJ98.

courut dans Rome qu'il avait été, la nuit, assailli dans la rue par des gens masqués, qui le voulaient mettre k mort, et qu'il s'était mis k leurs genoux, implorant miséricorde, et jurant de n'y plus aller. Il sortait de chez la princesse Césarine, de la famille Sforza (1). Le bruit d'un scandale court plus vite encore que celui d'un miracle ; la nouvelle passe en France, arrive k Versailles, et jusqu'aux oreilles du roi. Il s'établit entre l'oncle et le neveu une correspondance active (2); l'archevêque de Paris, l'arche- . vêque de Reiins, l'évêque de Chartres sont obligés d'intervenir; M'"*' de Maintenon elle-même intercède (3); il lui faut trois mois pour arranger tout; et ce n'est qu'k la fin d'avril que l'abbé Bossuét peut écrire k son oncle : « Je vous supplie de vouloir bien témoigner k M"* de Maintenon ma reconnaissance infinie, égale assurément au service qu'elle m'a rendu (4). » Mais quelle audace! il profite de l'occasion pour solliciter une faveur. « Il serait avantageux, ajoute -t-il, a vous et k moi-même qu'on vît, s'il y a moyen, par quelque preuve publique, que le roi n'est pas mécontent de moi. » Est-ce une bonne abbaye, ou un petit évcché, qu'il (allait k l'abbé Bossuet pour faire croire k son innocence, et le mettre mieux en état de noircir, auprès du Saint-Office, la vie de l'archevêque de Cambrai ?

Le changement de l'opinion publique, le froid, le vide

(1) Lettres de Chantérac du 10 décembre 1697. — Du même à Tabbé de Langeron, 7 janvier 1698.

('2) Lettres de Bossuet à son neveu, 27 janvier et 15 février 1698; de l'abbé Bossuet, 18 février, 25 février et 4 mars.

(3) Lettre de l'archevêque de Paris à l'abbé Bossuet, 7 avril 1698.

(4) Lettre de l'abbé Bossuet à son oncle, 29 avril 1698.

qui se faisait autour de lui, les succès éclatants et répétés de son rival, avaient, pour le moment, rendu Bossuet timide. Il quitta tout k coup, et pour n y plus revenir, ces questions de faits, sur lesquelles il avait assis Tespoir de son triomphe. On ne parla plus du P. Lacombe (1), ni de M'"'' Guyon ; mais on laissa la pauvre femme k la Bastille, sans avoir pu se procurer le plus léger indice des désordres dont on avait osé Taccuser.

(1) Le silence dont on enveloppa le P. La Combe a mis nos historiens dans rerreur. Le cardinal de Bausset le fait mourir dès 1099 {Histoire de Fénelorif liv. m, chap. l) ; Michèle!, plus vite encore. « On profita, dit-il, de son affaiblissement d*esprit pour lui faire écrire à M»* Guyon une lettre compromettante : « Le pauvre homme t dit-eUe c en riant, est devenu fol. » Il Tétait si bien que, peu de jours après j U mourut à Charenton » {Le Prêtre, la Femme et la Famille, !'• part., chap. vn). La vérité est qu'il mourut dix-sept ans plus tard, en 1715, à l'âge de soixante-quinze ans, comme on peut le voir par les rapports de d'Argenson, à la Bibliothèque nationale. V. Ravaisson, Archives de la Bastilley t. IX, p. 98, quelques détails curieux sur ki folie du P. La Combe.

458 M4i)4Mp: ayYpsï.

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