CHAPITRE II. — LA 7EUNE FEMME
La réduction des rentes, et les autres mesures financières de Golbert, firent éprouver k M. Guy on des pertes considérables; sa mère en eut un profond chagrin. Elle voyait s'écrouler tout k coup cette fortune adorée, où elle avait mis tout son cœur ; et abîmée dans sa douleur, tantôt elle déversait sur sa belle-fille un flot de paroles insultantes, qu'elle ne pouvait jeter k la face de Golbert ; d autres fois, devenue plus calme, elle pressait Jeanne de prier avec elle, afin de faire violence au ciel et de conjurer un si grand malheur. C'est alors que l'on voit se manifester pour la première fois, dans la vie de M'"'' Guyon, ce désintéressement des choses de la terre, qu'elle porta si loin dans la suite, et qui fut un des caractères les plus frappants de sa piété. « 0 mon Dieu, dit-elle, combien de fois m'abandonnai-je k vous, pour mendier mon pain, si vous l'aviez voulu! Je me faisais des idées agréables d'aller k l'hôpital ; il me paraissait même qu'il n'y avait point d'état si pauvre et si misérable, que je n'eusse trouvé doux, auprès de cette persécution continuelle. »
M. Guyon dut se rendre k Paris pour mettre ordre k ses affaires. La capitale était alors pleine d'agitation et de murmures; on surveillait les mécontents. M. Guyon s'imagina qu'on allait prendre garde k lui, et voir en sa personne un gentilhomme irrité, venu de sa province pour faire du tapage, et fronder le gouvernement. Il se flattait ; mais la peur raisonne-t-elle ? Crainte de la Bastille, il s'emprisonna, et caché au fond de l'hôtel de Longueville, il attendit que fût passé le péril qu'il croyait suspendu sur sa tète.
Ses affaires cependant ne se faisaient point. M*"^ Guyon s'impatienta, prit son carrosse et Courut k Paris. Son mari l'accueillit mal. Tremblant qu'elle ne le fit connaître, il se mit en colère, et voulut qu'elle repartit sans retard. Mais l'amour qu'il avait pour elle, la joie de là revoir, les jalouses inquiétudes de l'absence, l'emportèrent sur la peur. Il la pria de ne le point quitter ; seulement, par prudence, il la tenait près de lui sans sortir. Cela dura huit jours. Craignant k la fin qu'elle ne tombât malade, il se risqua et lui permit tine promenade au jardin de l'hôtel.
Elle y rencontra M"'' de Longueville, qui témoigna une grande joie de la voir, et la combla d'amitiés et de paroles flatteuses. « J'étais surprise, dit M"** Guyon, de voir qu'une personne dont la piété faisait tant de bruit s'arrêtât si fort k un extérieur, et parût en faire tant de cas. » Pourquoi s'étonner? Est-ce que Ion oublie jamais sa jeunesse, ses attraits, ses beaux jours : tout ce que le temps jaloux emporte ou flétrit de son aile? Est-ce que M'"® de Longueville ne ressentait pas un secret plaisir k voir cette jeune femme errer dans les allées de son parterre, au milieu de la verdure des fleurs?. Insensible désormais k la jalousie, comme k l'espérance, elle rappelait k soi ses chers et lointains souvenirs, et se disait au fond de son âme : « Et moi aussi je fus jeune et belle, plus belle encore que cette femme-lk ! »
M. Guyon fut singulièrement flatté de l'accueil que M""® de Longueville avait daigné faire k sa femme. Du reste, on était, dans l'hôtel, plein d'égards pour elle; chacun s'empressait k lui plaire et k la servir. « Le dehors, dit-elle, n'était que trop riant pour moi. » Ton-