CHAPITRE III. - LA VIE MYSTIQUE. 5i
Le mois suivant, k la Madeleine, eut lieu le mariage mystique de M"** Guyon avec TEnfant Jésus. Elle communia avec une bague au doigt, et rentra chez elle pour lire et signer, aux pieds de TËnfant Jésus, un petit contrat que la nière Granger avait envoyé la veille : « Je promets de prendre pour mon. époux Notre -Seigneur Enfant, et de me donner k lui pour épouse, quoique indigne. Je lui demande pour dot de mon mariage spirituel les croix, les mépris, les opprobres. »
La mère Granger mourut peu de temps après, au moment où M"*® Guyon allait entrer dans une phase terrible de la vie mystique, celle des dernières épreuves et du désespoir.
Cet état commença à la suite d'un voyage que j|nie QyyoQ fi( ^ Orléans pour assister au mariage de son frère (i). Elle tomba tout k coup dans le plus profond désespoir, croyant qu'elle n'aimait plus Dieu et que le ciel était fermé pour elle. Elle s'imaginait k tout moment que l'enfer allait l'engloutir (2).
Cependant, M. Guyon, toujours malade, touchait k sa fin. Même k cette heure suprême, où tout s'efface dans le sentiment des choses éternelles et l'attendrissement des derniers adieux, on tenait impitoyablement sa femme k l'écart. Elle pleurait, elle priait, et dévorait son chagrin en silence. Mais un jour elle trouva moyen d'être seule avec son mari, c Je pris un moment où ma belle-
(1) Jacques Bouvier de La Motte Bouron épousa, le 25 noTembre 1674, une fiUe de Nicolas Tourtier, trésorier de France à Orléans. (Mss. de la bibl. d*Orléans.)
(S) Vie de M** Guyon, chap. xxi.
mère n'y était pas et m'approchai de son lit ; je me mis à genoux et lui dis que si j'avais fait quelque chose qui lui eât déplu, je lui en demandais pardon. Il parut fort touché, et comme s'il fût revenu d'un profond assoupissement, il me dit : « C'est moi qui vous demande par- « don ; je ne vous méritais pas (1). »
Ils avaient beaucoup k se pardonner l'un k l'autre, mais il est juste de reconnaître qu'ils avaient été moins coupables que malheureux. Au milieu des vivacités, des froideurs, de l'indifTérence et des chagrins, de grandes et nobles choses étaient restées qui élevaient finir par réconcilier les deux âmes : l'amour et la pitié chez l'un ; chez l'autre, l'estime, le respect et une irréprochable vertu. Ils s'aimèrent au moment de se séparer.
M*"® Guyon ne quitta plus son mari. Malade elle-même, elle resta près de lui nuit et jour. Il tenait ses regards attachés sur elle, et lui donnait des avis sur ce qu'elle aurait k faire après sa mort. Puis, quand il sentit que l'heure était venue, voulant lui épargner la douleur de le voir mourir, il lui dit de se retirer, et expira. C'était le matin du 21 juillet 1676.
(1) Vie de M^* Guyon, chap. xxn.