CHAPITRE IV. - LA VOCATION
qui ëluit encore une bonne chose, me fut ôtée ; au contraire,' il me paraissait que ie péché m'était plus familier et que j'aurais voulu le commettre. » Elle s'imaginait n'avoir fait aucun bien dans sa vie ; ses prières, ses pénitences, ses aumônes lui semblaient être des péchés : « Le bien me paraissait mal ; et ce qui est plus effroyable, c'est que cet état me paraissait devoir durer éternellement.
« De Ik, j'entrai dans l'insensibilité, qui me parut être la consommation de mes maux. » En effet, l'insensibilité pour Dieu et les choses de Dieu, c'est proprement la mort mystique.
Pendant que M"® Guyon était en proie k ces déchirements intérieurs, tout semblait conspirer pour l'accabler au dehors ; jusqu'en chaire, on la représentait comme une personne qui, après avoir été Texemple du pays, en était devenue le scandale : « Je me tenais, dit-elle, éloignée et confuse, comme une criminelle qui n'ose lever les yeux. » Sa belle-mère était plus ombrageuse et plus acariâtre que jamais ; et la jeune femme vit le moment où elle allait être réduite a sortir, avec ses petits enfants, au cœur de l'hiver, sans savoir que devenir ; car il n'y avail alors aucun logement a prendre dans la ville. Au mois d'août 1678, elle acheta une maison et s'y retira (1).
Cependant le P. La Combe avait quitté Rome et se trouvait alors supérieur des Barnabites de Thonon, son
(1) On peat Toir au terrier de Montargis (arch. du Loiret, A, 349, p. 134) la description de cette maison, dans la déclaration faite par M*« Guyon, et qu'elle a signée Jeanne Bouvier. Cette maison étai attenante à ceUe de sa beUe-mère.
pays natal. M"** Guyon eut occasion de lui écrire, au sujet de son laquais, qui voulait se faire Barnabite ; et comme elle avait conservé pour le Père beaucoup d'estime et de confiance, elle ne put s'empêcher de lui faire connaître son état. Elle fit d'elle-même un portrait effroyable. Le P. La Combe lui répondit que cet état était € de grâce. » M"** Guyon n'en crut rien ; cependant la lettre du P. La Combe rendit un peu de calme k son cœur. € Je me trouvai même, dit-elle, unie intérieurement a lui, comme k une personne d'une grande grâce. » En même temps, il semblait k M"""" Guyon qu'une voix intérieure l'appelait k Genève. D'un autre côté, le jour de la Madeleine, comme le P. La Combe disait la messe pour elle, il lui fut dit par trois fois avec beaucoup de force : « Vous demeurerez dans un même lieu. » Il en fut d'autant plus surpris qu'il n'avait jamais eu de parole intérieure (1).
C'est en ce jour de la Madeleine, le 22 juillet 1680, que M*"® Guyon fut déli\Tée de toutes ses peines et renaquit k la vie intérieure. Ce fut le jour de sa résurrection mystique. Son trouble se changea tout k coup en une paix sereine et douce ; elle fut délivrée du penchant qu'elle se croyait au mal ; elle retrouva le goût du bien, avec une aisance extraordinaire k le pratiquer ; l'âme, enfin maîtresse, tenait la nature asservie, comme un conqué-
(1) En ces choses, lUntervention sumatoreUe est toujours possible et jamais prouvée ; une grande part doit être fkite aux sens et à l*illu8ion. Mais les faits n'en restent pas m'oins vrais d'une vérité subjective et psychologique; ils servent à nous éclairer sur un état particulier et fort curieux de Tâine humaine : c'est à ce titre qu'ils sont rapportés ici. Cette remarque s'applique à tous les faits de même nature que l'on rencontrera dans la suite de ce travail,