CHAPITRE IV. - LÀ VOCATION
rant qui viendrait de dompter sou ennemi après avoir été dans ses fers ; et le bonheur qu'elle éprouvait, bien qu'il ne fût qu'k son aurore, lui paraissait déjà payer avec usure tout ce qu'elle avait souffert. « Je sentais augmenter tous les jours en moi une espèce de béatitude ; j'étais étonnée de la netteté de mon esprit et de la pureté de mon cœur (1). »
Elle eut, à cette époque, occasion de voir M. Bertot, et lui dit qu'un grand changement s'était fait en elle. M. Bertot, qui était en ce moment occupé d'autre chose, lui dit que non, peut-être sans y penser. « Je le crus, car la grâce me faisait croire ce que l'on me disait, malgré mes lumières et mes expériences. » Aussi, ne douta-t-elle pas un moment de ce que lui écrivit, vers le même temps, le P. La Combe. Dieu, disait-il, lui avait fait connaître qu'il avait sur elle de grands desseins. Elle le crut, et avec une adorable simplicité : c Plus je me trouvais misérable, plus je me voyais propre à vos desseins, ô mon Dieu ! Je vous disais : « 0 c mon Seigneur, si vous preniez une personne de grande « vertu et enrichie de talents, on pourrait lui en attribuer « quelque chose ; mais si vous me prenez, on verra bien « que vous êtes seul auteur de ce que vous ferez. » Elle avait toujours -Genève au fond du cœur ; mais elle n'en disait rien à personne, et se tenait prête k exécuter les ordres de Dieu, aussitôt qu'ils lui seraient connus.
En attendant, elle était heureuse, et rien ne troublait son repos. Elle demeurait surtout à la campagne et se plaisait dans son bois, où elle passait tout le jour. Ce
(1) Vie de M»* Guyofi, chap. xxvui.
bois, il avait été, à toutes les époques de sa vie, le muet témoin de ses larmes ou de son bonheur. C'est Ik qu'elle se laissait consumer d'amour, au début de sa vie mystique ; là qu'elle venait plus tard, loin du regard des hommes, s'abandonner k sa douleur; c'est la qu'elle vient encore goûter les joies de sa vie nouvelle et s'abimer dans l'immensité de Dieu. Elle n'oubliera jamais son bocage du Chesnoy , ses grands arbres, ni ces petits oiseaux qu'elle associait a son amour, et dont les chants berçaient mollement sa pensée :
Leur chant n'interrompt point mon amoureux silence.
Tout lui fut rendu a la fois. Elle se trouvait une facilité merveilleuse à contenter tout le monde ; sa bellemère était satisfaite ; ceux qui l'avaient décriée, pénétrés de douleur, faisaient son éloge ; sa réputation se rétablit plus belle et plus éclatante que jamais : tout semblait lui sourire, sur la terre et dans les cieux.
Pour elle, elle n'éprouvait aucun désir et s'abandonnait doucement 'a la volonté de Dieu, qui avait remplacé la sienne. Quand on lui demandait : Voulez-vous ceci ou cela, elle était étonnée de ne plus retrouver en elle ce qui fait vouloir. C'est Dieu qui la conduisait et la faisait agir : « comme si mon âme lui eût cédé la place, ou bien plutôt fût passée en lui, pour ne plus faire qu'une même chose avec lui. »
Cette perte en Dieu , cette « union d'unité, » comme l'appelle M"'' Guyon, ne ressemble pas k celle que l'extase opère. Dans l'extase, en effet, il n'y a qu'un absorbement passager, puisque aussitôt après l'âme se re-