‹ Madame GuyonChapitre 31 sur 156 · CHAPITRE IV. - LA VOCATION · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. - LA VOCATION

devoir rattacher chaque jour davantage k sa famille, à sa maison, au lieu de sa naissance. Sa belle-mère s'était mise k Taimer, les pauvres la bénissaient (1), ceux qui l'avaient décriée la célébraient, k présent, comme une sainte ; toute la ville était dans Tadmiration de sa charité et de ses vertus (2). Elle même se sentait prise d'une plus grande tendresse pour ses pauvres enfants qu'elle allait quitter. Un honnête ecclésiastique, qu'elle avait chez elle pour l'éducation de ses fils, lui représen. tait toutes ces choses : d'un côté, des devoirs si nets, des bienfaits si sûrs ; de l'autre, une vocation qui l'était si peu, une vie d*aventures, et des desseins pleins de chimères. Ce fut en vain. Aveuglée, comme ses pareilles, elle ne vit qu'une tentation du diable, dans un langage si sage et si chrétien ; et faisant dans sa pensée un étonnant mélange des préceptes positifs et de ses théories mystiques : c Les lois de mon mariage sacré, ditelle, ne sont-elles pas de tout quitter pour suivre mon époux? »

Puis, ouvrant la Bible, elle tomba sur ces paroles d'Isaie : « C'est moi qui vous conduirai ; ne craignez point, car vous êtes k moi (3). » Tout fut consommé.

C'est dans les premiers jours de juillet 1671 que

(1) EUe faisait subsister par ses charités la plupart des pauYres du pays. (L'abbé Phelippeaux, Relation de Vorigine, du progrès et de la condamnation du quiétisme, 1^ partie, p. 6.) Pendant le long et rigoureux hiver de 1680, eUe faisait distribuer jusqu'à onze à douze cents pains par semaine, et les aumônes secrètes étaient plus considérables encore.

(3) La réputation que M"** Guyon laissa derrière elle à Montargis fut ce qui lui ramena Féneion, d'abord prévenu contre elle. (Bausset, Histoire de F^neCtm, liv. II, chap. xii.)

(3) ISAÎS, xu, 13, 14.

M'"'' Guyon quitta sa famille. Elle emmena avec elle sa fille (1), alors âgée de cinq ans, et deux domestiques pour la servir. Arrivée k Paris, elle alla loger aux Nouvelles-Catholiques. A peine y était-elle entrée que le notaire accourut. Il apportait un contrat tout prêt : il n'y avait plus qu'à signer. M'"'' Guyon ne voulut pas même en entendre la lecture. Le notaire restait Ik, étonné. Il le fut bien plus encore quand la supérieure, la sœur Gamier, vint dire elle-même qu'il ne fallait point de contrat. C'est elle, en effet, qui dans un voyage qu'elle fit k Montargis, quelques jours auparavant, avait donné à M"*® Guyon le conseil d'être prudente et de ne se point engager.

M"*" Guyon donna aux Nouvelles-Catholiques neuf mille livres qu'elle avait apportées, et ne se réserva pas un sou ; si bien que, voulant un jour faire l'aumône, et n'ayant rien, elle fut réduite k détacher les boutons de ses manches, et k se défaire de la petite bague qu'elle portait comme signe de son alliance avec l'Enfant Jésus. « Si j'avais eu des royaumes, dit-elle, et des empires, il me semble que je les aurais quittés avec encore plus de joie, pour marquer davantage mon amour. »

M""® Guyon partit de Paris avec quelques filles de la congrégation, qui allaient fonder l'établissement de Gex. Pour échapper aux recherches de sa famille, c'est par eau qu'elle alla de Paris k Melun. A Melun, elle prit la diligence. Le voyage, entrepris au milieu des chaleurs de l'été, fut très-fatigant. M"* Guyon cependant était gaie, faisait oraison et chantait des cantiques « de joie

(1) Marie-Jeanne Guyon, depuis comtesse de Vaux, ensuite duchesse de Béthuue.

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