CHAPITRE V. - LA VIE ERRANTE
pires que les Templiers, des couvents plus corrompus que Sodome et Gomorrhe ; des Jésuites qui se glissent partout ; qui s'acharnent k accaparer les dévotes ; qui sont, en chaire, plus rigoureux que Tévêque et, au con- Tessionnal, plus relâchés que leur Père Bauny; une religion où Ton ne connaît plus que les confréries, les congrégations et les indulgences ; un évéque qui veut réformer tout, et qui a tout contre soi ; qui lutte, qui se dépense et qui s'écrie : « Je balancerais entre la galère et répiscopat (1). »
Il lui faut des ouvriers évangéliques, mais où en trouver? Qui viendra dans ce pauvre diocèse, qui n'a que du travail à offrir, point de places, point d'argent, point d'honneurs? «J'ai toujours, dit-il, comparé nos dévots aux filous : ils ne veulent point quitter Paris, j» « Ah ! écrit-il k M. de Pontchâteau, si vous trouviez sur votre chemin quelqu'un qui eût dévotion d'aller a la Chine, donnez-lui avis qu'il y a ici une Chine, où on aura autant k faire, bien qu'on n'ait pas tant de pays k traverser. »
j|«e Quyon arriva, tourmentée du besoin de convertir. Elle vit aussitôt accourir k elle une foule de personnes, venues de près, de loin, de tous côtés. C'étaient des hommes du monde, des femmes de tous les états, des religieux, des religieuses, des prêtres en grand nombre, même un chanoine, un grand vicaire, et tout un couvent de capucins. A mesure qu'elle leur parlait, leur âme s'ouvrait, dit-elle, « comme une terre sèche k la
(1) Tous les traits de cette esquisse, et souvent les expressions, sont empruntés à la correspondance de Le Camus avec M. de Pontchâteau. V. surtout les lettres des 26 mars 1672, 5 mai 1673, 25 mai 1674.
rosce; » aux peines quils avaient éprouvées succédait une « paix de paradis. » Ceux que M'"'' Guyon avait ainsi fait naitre k la vie mystique avaient pour elle une filiale affection, et ne pouvaient s'empêcher de lappelcr leur mère. Ils avaient besoin d'être auprès d'elle, et elle avait besoin d'eux, comme une mère a besoin de l'enfant qu'elle allaite. « J'étais , dit-elle , quelquefois si pleine de ces communications pures et divines que je disais : « 0 mon Seigneur, donnez-moi des cœurs, « pour ma plénitude, sans quoi il faudra que j'ex- « pire (1). »
C'est alors que M*"® Guyon écrivit à l'un de ses frères pour l'entretenir du bien qu'elle faisait dans Grenoble. «c Vous êtes le seul de ma famille, dit-elle, qui goûtiez la conduite de Dieu sur moi. Elle est, en effet, trop impénétrable pour être comprise par la raison : le cœur la goûte, et la raison s'y perd (2). » Elle dit ailleurs qu'elle connaissait l'état intérieur de ses enfants, que rien de ce qui se passait en eux ne lui était caché. « J'avais une autorité merveilleuse sur les corps et sur les âmes de ceux qui venaient à moi. Leur santé, leur état intérieur étaient en ma main (3). » Ceux qui lui avaient été donnés pour enfants venaient-ils a être infidèles, elle avait beaucoup a souffrir. Elle souffrit ainsi pour le P. La Combe, et surtout pour une flUe qu'elle avait à son service. Cela dura trois ans. A mesure que rame se purifiait, la peine diminuait. Elle cessa tout à coup.
(1) Vie de Af°»* Guyon, 2« part., chap. xx.
(2) Lettre de M°>* Guyon à Dom Bouvier, Chartreux, 12 décembre 1684.
(3) Vie de Af»« Guyon, 2» part., chap. xvii.