CHAPITRE V. - LA VIE ERRANTE
De six heures du matin k huit heures du soir, M'"'' Guyon recevait ceux qui venaient k elle, et ne cessait de parler de Dieu. L'ailluence était, en effet, si grande qu elle trouvait a peine le temps de manger. La nuit, elle écrivait ; elle ne dormait guère qu'une heure ou deux. C'est en quelques mois et pendant son séjour k Grenoble qu'elle écrivit son explication de TÉcriture sainte, publiée depuis en vingt volumes. Voici comment elle explique celte prodigieuse rapidité. Elle n'avait qu'un livre, la Bible. Elle lisait un passage, et dès que le passage était lu, l'explication se présentait d'elle-même : c'était une inspiration. « Avant que d'écrire, je ne savais pas ce que j'allais écrire ; en écrivant, je croyais que j'écrivais des choses que je n'avais jamais sues ; avais-je écrit, je ne me souvenais de quoi que ce soit de ce que j'avais écrit. » Elle écrivait sans raturer, sans s'arrêter et avec une rapidité inconcevable, « car la main ne pouvait presque suivre l'esprit qui dictait. L'écrivain ne pouvait, quelque diligence qu'il fit, copier en cinq jours ce que j'écrivais en une nuit. J'écrivis le Cantique des cantiques ennn ']out et demi, et encore reçus-jc des visites. La vitesse avec laquelle je l'écrivis fut si. grande que le bras m'enfla et devint tout roide (1). 9
Un jour. M"** Guyon reçut la visite d'un conseiller au Parlement (2). C'était un homme d'une grande piété. Voyant sur la table une méthode d'oraison écrite depuis longtemps, il la prit, la lut, la trouva k son gré et la
(1) vu de Af«« Gut/07), 2« part., chap. xxi.
(1) n se nommait Giraut. (Lettre de M"« Guyon à Tévéque de Grenoble, 97 décembre 1694.)
communiqua à ses amis. Tous en voulaient des copies. Le conseiller, pour répondre k un tel empressement, obtint les approbations d'usage, demanda une préface k M"*'' Guyon, et publia le petit livre. C'est le Moyen courte écrit à Thonon avant les Torrents. Cinq éditions se firent en quelques mois. Les capucins en prirent, k eux seuls, quinze cents exemplaires, et les répandirent de tous côtés.
Par son livre. M"**' Guyon, reculait les limites de son apostolat ; elle voyait arriver enfin le moment où elle allait se trouver mère d'un grand peuple. « Dans cet applaudissement général, Notre-Seigneur me fil comprendre, dit-elle, ce que c'était que l'état apostolique dont il m'avait honorée ; et que de vouloir bien s'abandonner k aider lés âmes dans la pureté de son esprit, c était s'exposer aux plus cruelles persécutions. Ces propres termes me furent imprimés : « Se sacrifier « pour aider le prochain, c'est se sacrifier au gibet. Tels ff qui disent a présent de toi : Béni soit celui qui vient « au nom du Seigneur, diront bientôt : Toile, crucifige « eum (1). »
La persécution ne larda pas a éclater. Des libelles, des lettres effroyables, coururent dans Grenoble. Les mœurs de M""*^ Guyon furent calomniées ; on disait qu'elle était sorcière, que c'était par magie qu*elle attirait les âmes, et que pour faire l'aumône, elle fabriquait de la fausse monnaie. On alla jusqu k dire qu'elle se faisait adorer.
L'évéque de Grenoble s'émut de tout ce bruit ; il fit
(l) Vie de Af»« Gxiyon^ 2* part., chap. xvii.