CHAPITRE 1er. - LA JEUNE FILLE
aux mains de sa sœur bien-aimée. Il n'est pas besoin de dire la joie que cette sainte fille eut de la revoir, et de pouvoir épancher sur elle les trésors de sollicitude et de tendresse, que le temps et Tabsence avaient amassés dans son cœur. Jeanne fit sa première communion le jour de Pâques (13 avril 1659). A la Pentecôte, elle quitta le couvent pour n'y plus revenir.
Ainsi fut élevée son enfance ; allant et venant sans cesse de sa famille au couvent, du couvent k sa famille, d'une école k l'autre, elle change de place neuf fois en dix ans. Sa mère ne fait rien pour elle ; son père ne parait guère que pour la déplacer ; les Bénédictines s'en amusent ; les Dominicaines l'abandonnent : on dirait qu'elle s'élève k la grâce de Dieu.
Elle avait pourtant rencontré un guide et un appui sur la terre : sa sœur. Jeanne était restée trois ans auprès d'elle ; c'est Ik qu'elle apprit ce que l'on montrait aux femmes de son temps, et que son cœur s'ouvrit k la douceur d'aimer. Ce n'était encore qu'une enfant; mais son intelligence précoce et vive avait pris un rapide élan, k des leçons données avec tant d'amour. Maintenant tout enseignement régulier va cesser pour elle ; elle n'aura plus, pour s'éclairer et se conduire, que des propos décousus, quelquefois dangereux, des lectures faites sans discernement, le hasard des circonstances, et l'expérience amère de la vie. Ajoutons k cela un esprit qui saisit tout, une mémoire qui retient tout, une imagination qui grossit tout ; et nous aurons le secret de cette âme ardente et agitée, pleine de dons éclatants, d'aspirations généreuses et de vertus; mais ouverte k toutes les influences, et emportée k tous les
vents du ciel, parce qu'on aura négligé de développer en elle ces facultés maîtresses, qui sont k la fois la lumière, la force et la dignité de la vie : la raison et la volonté.
Au lieu de donner k sa fille une sage liberté, sous une affectueuse surveillance, M*"^ de La Motte n'imagina rien de mieux pour elle que le laisser-faire, tempéré par la réclusion : qu'y avait-il k craindre, pensait-elle, du moment que Jeanne ne pouvait pas sortir ? La mère s'en allait donc en paix faire toutes ses dévotions k Tég^ise, et la pauvre enfant, abandonnée k elle-même, dévorait comme elle pouvait les ennuis de la solitude et la longueur du jour. Quant k M. de La Motte, on ne le voit point paraître ; l'administration de ses biens, les devoirs de sa charge l'appelaient au dehors ; on est k se demander ce qui pouvait le retenir dans son ménage.
Jeanne vivait donc enfermée dans la maison paternelle, k peu près comme dans un couvent. Ces promenades ombragées des bords du canal, cette forêt k l'air frais et pur, ces belles prairies de la vallée du Loing, ces coteaux, ces rivières, on dirait qu'elle ne les a pas connus. Elle n'avait, pour se distraire, que les domestiques de la maison, qui faisaient son éducation, k défaut de la mère. Pour elle surtout, ce fut un malheur; « car j'étais, dit-elle, faite de manière que, quand je voyais faire le bien, je le faisais, et que je ne songeais point du tout au mal ; mais je ne voyais pas plus tôt faire le mal, que j'oubliais le bien. »
Jeanne avait un frère sur qui M"* de La Motte reportait toute sa tendresse. Il sentit vite qu'il était préféré