‹ Madame GuyonChapitre 8 sur 156 · CHAPITRE l«r. — LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE l«r. — LA JEUNE FILLE

et devint un petit tyran ; il tourmentait sa sœur, il la frappait ; un jour il faillit la tuer. M'"® de la Motte ne dit rien : quoi qu'il fit, Jacques avait raison. Les filles de service, pour flatter la mère, caressaient le frère et rudoyaient la sœur; celle qui était chargée de coiffer Jeanne ne la faisait tourner qu'avec des soufflets. Quelle épreuve pour une enfant dont Thumeur était naturellement si douce et Tâme si aimante ! Elle s'aigrit, s'irrita, devint jalouse ; et ne pouvant rester auprès des gens qui la maltraitaient, elle allait k ceux qui ne la caressaient, dit-eUe, que pour la perdre. Puis, dégoûtée d'un monde où elle ne rencontrait que (es dangers ou de l'indiflërence, elle se mit à chercher des consolations au ciel.

M. de La Motte avait un neveu dans les missions étrangères, l'abbé de Toissy. Ce prêtre accompagna l'évéque d'Héliopolis, parti pour la Cochinchine ; et passant par Montargis, il s'y arrêta pour voir son parent. Jeanne, contre son habitude, était allée ce jour-lk se promener avec des compagnes. Quand elle rentra, le missionnaire était parti ; mais on fit k la jeune fille le récit de ses vertus et des saintes choses qu'il avait dites, c J*en fus si touchée, dit-eUe, que je pensai en mourir de douleur ; je pleurai tout le reste du jour et de la nuit. Je me levai de grand matin et m'en allai voir mon confesseur, fort désolée. Je lui dis : « Quoi, mon € père, sera-t-il dit qu'il n'y a que moi qui me damne < dans ma famille ? Hélas ! aidez-moi k me sauver. » Je fis une confession générale, avec de grands sentiments de douleur et des torrents de larmes. »

C'était une crise morale assez semblable k celle par laquelle Jeanne avait passé, quand elle eut, k Sainte- Marie-des-Anges, une vision de Tenfer. Cette fois, comme alors, elle se sentit pénétrée d'une ferveur extraordinaire, et se trouva tellement changée, qu'on ne la reconnaissait plus. La moindre faute volontaire, elle ne l'eût pas faite ; il n'y avait qu'un reste de promptitude donl elle eût à se corriger. Lui arrivait-il d'y céder, elle en demandait aussitôt pardon, pour dompter k la fois sa colère et son orgueil. Elle s'enfermait tout le jour pour lire et pour prier ; elle donnait aux pauvres tout ce qu'elle avait ; elle leur enseignait le catéchisme ; elle les faisait quelquefois manger avec elle, et les servait avec respect.

C'est alors qu'elle lut, pour la première fois, les œuvres de saint François de Sales et la vie de M""® de Chantai. Ces écrits, dans l'état où elle était, firent sur elle une impression profonde, et qui ne s'effaça jamais. Un nouveau monde s'ouvrait k ses yeux ; elle sentit tout k coup s'éveiller en elle des idées, des goûts, des ardeurs qu'elle n'avait pas connus encore.

Ayant su qu'on faisait oraison, elle pria son confesseur de lui montrer comment il s'y fallait prendre. L'excellent homme n'en savait rien; Jeanne s'y mit d'elle-même et fit de son mieux, c Tout ce que je voyais dans la vie de M"* de Chantai me charmait, ditelle, et j'étais si enfant que je croyais devoir faire tout ce que je voyais. Tous les vœux qu'elle avait faits, je les faisais aussi, comme celui de tendre au plus parfait, et de faire la volonté de Dieu en toutes choses. Je n'avais pas encore douze ans ; je prenais néanmoins la

Page 1