GHAP. IX. -LA COUR ET SAINT-GYR
mie de Racine. Or, Élise était la cousine germaine de Mme Guyon ; c'est par elle que le mysticisme fut introduit a Saint-Cyr.
Elle se nommait Marie-Françoise de La Maisonfort; mais on l'appelait communément la Chanoinesse. Son père, en effet, lui avait autrefois obtenu un canonicat a Poussay en Lorraine et, partant pour la guerre, il l'y avait conduite, quand elle n'avait encore que douze ans. Cette jeune fille, bien faite, gracieuse, spirituelle et douce, gagna bientôt l'amitié de son abbesse, qui la mena à Nancy, au passage de M"« la Dauphine (1680). La princesse la remarqua et lui fit beaucoup d'amitiés.
Mais le revenu de la prébende était fort modique. M. de La Maisonfort, qui s'était remarié, ne pouvant plus suffire à l'entretien de sa fille, la fit venir a Paris en 1686. Son intention était de la faire entrer chez la grande duchesse, en qualité de demoiselle, et de placer sa seconde fille a Saint-Cyr. Chargée de conduire sa jeune sœur, la chanoinesse lut présentée par l'abbé Gobelin. M™e de Maintenon fut séduite par ses grâces et son esprit. Elle l'engagea à rester, et bientôt, la connaissant mieux, elle conçut pour elle une vive affection et en fit sa confidente : « Quel véritable présent vous m'avez fait, écrivait-elle a l'abbé Gobelin, en me donnant la chanoinesse! et quel dommage qu'elle n'ait pas de vocation ! »
On lui en donnera.
M™e Guyon allait souvent à Beynes, chez la duchesse de Charost. En allant, ou en revenant, elle s'arrêtait a Saint-Cyr, pour voir sa cousine. M"« de Maintenon, qui goûtait M™e Guyon de plus en plus, s'y prêtait ; elle
était heureuse de faire profiter Saint-Cyr des entretiens d'une femme qui avait le don d'inspirer a tous ceux qui l'entendaient le désir de la perfection chrétienne. Elle l'autorisa d'abord à coucher ; puis, peu a peu, les séjours se rapprochèrent et se prolongèrent. Les visites de la sainte étaient des jours de fête pour les pauvres captives: elle arrivait dans cette triste maison comme la vie elle-même, les mains pleines de fruits et de fleurs. Bientôt il s'éleva dans Saint-Cyr un petit troupeau (1).
« M"» Guyon, dit l'historienne de Saint-Cyr, charma nos dames par son esprit et par ses discours de piété ; elles crurent y sentir une onction et un accroissement d'amour de Dieu, qui leur donna une haute idée de sa sainteté. Mais, dans ces commencements, c'était un mystère enfermé entre cinq ou six de nos dames; car, selon M"'*" Guyon, il n'y avait que des âmes choisies qui fussent capables d'entendre la vraie manière de s'unir 'a Dieu, telle qu'elle l'enseignait. Pour la mieux inspirer, elle donna 'a ces dames les livres dont elle était l'auteur, les porta à les distribuer et 'a communiquer ainsi sourdement, des unes aux autres, la nouvelle spiritualité... Sa dévotion fut bientôt regardée comme le vrai chemin de la perfection, en sorte que celles (]ui n'avaient pu encore y atteindre en étaient fort humiliées (2). »
L'a était, en effet, le suprême attrait de la dévotion
(1) Saint-Simon, I, p. 340; Phelippeaux, Relation, l" partie, p. 34; Bausset, Hist. deFénelon, liv. ii, chap. xiii; Lavallée, 3/°'e de Ma'mtcnon et la maison royale de Saint-Cnv, chap. ix ; Michault, Hist. de France, t, XVI, chap. m.
(2) Mthnoires dos Dames de Sainl-Cyr, chap. xx.
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nouvelle ; car « rien n'est plus propre à séduire de jeunes filles que de leur proposer une piété qui nourrit ramour-propre,»en les assurant qu'elles sont des âmes de premier ordre (1), »
M*"^ Guyon parlait souvent à sa parente de l'abbé de Fénelon, de sa piété et de son expérience dans les voies spirituelles. M'"« de La Maisonfort désira vivement de le connaître, et Fénelon, de son côté, n'avait pas un moindre désir de connaître M^^^ de La Maisonfort. M*"" Guyon leur ménagea une entrevue à Versailles, dans l'appartement de la duchesse de Béthune. M™» de La Maisonfort fut charmée. Elle désira revoir l'abbé de Fénelon et prit, sans intention peut-être, le meilleur moyen de s'y faire autoriser : elle tenait à consulter l'abbé sur sa vocation, disait-elle. M™» de Maiii^^ion fut ravie ; elle voulait, 'a tout prix, attacher la chanoinesse a Saint-Cyr, et elle avait en Fénelon une confiance entière. Soit conviction, soit calcul, comme le veut l'abbé Phelippeaux, et en vue de plaire ; soit plutôt, comme il arrive souvent, un secret mélange de toutes ces choses, le pieux et séduisant abbé conseilla nettement à La Maisonfort de se soumettre à ce que l'on désirait d'elle. M™e (le Maintenon vint alors, et la pressa de se déclarer. La pauvre fille, ainsi prise, se débattit, alléguant ses»répugnances et ses dégoûts; on insista; elle finit par déclarer (pfelle s'en rapporterait a la décision des directeurs de Saint-Cyr. Elle était sûre qu'on ne lui parlerait plus d'engagement, quand ses dispositions seraient connues.
(1) Lettres historiques et édifiantes de Af"»» de Maintenon, t. I, p. 473.
Le 11 décembre 1690, M""' de Maintenon assembla a Saint-Cyr l'évêque de Chartres, avec les abbés de Fénelon, Gobelin, Tiberge et Brisacier. Après avoir pesé, examiné, ils décidèrent que Dieu appelait la chanoinesse à être dame de Saint-Louis.
Pendant la délibération, i\P'' de La Maisonforl était devant le saint-sacrement, dans une étrange angoisse. Quand elle connut la décision, elle pensa mourir de douleur. Elle fut toute la nuit dans les larmes. Le lendemain, l'évêque de Chartres lui écrivit, pour l'encourager : « Ne pensez plus à ce que vous auriez dû dire, ni à ce que vous croirez avoir mal dit. Ne revenez plus a faire des réllexions sur tout cela ; songez seulement à vous préparer au sacrifice... Mettez-vous un bandeau sur les yeux, je vous en prie. » M'"° de Maintenon lui écrivit dans le même sens : « Abandonnez-vous bien à Dieu, ma très-chère ; laissez-vous conduire les yeux bandés. Que vous êtes heureuse de pouvoir taire un sacrifice de tout ce que vous êtes ! Si Ton osait envier les grâces, j'aurais de la peine a me contenir la-dessus. »
M""' de La Maisonfort, menée brusquement, n'avait pu être mise dans l'état d'esprit où il faut être pour entrer dans ces pieuses théories. Elle ouvrait les yeux, elle raisonnait encore, elle se demandait sur quoi ces messieurs avaient pu appuyer leur décision ; elle soupçonnait qu'ils avaient eu plus d'égard aux désirs de M"'" de Maintenon qu'a ses dispositions personnelles. Fénelon lui écrivit [)Our la rassurer (1) : « Tout ce que j'ai à vous dire, madame, se réduit a un seul point, qui
(1) Lettre du 7 décembre 1690.