CHAP. IX. - LA COUR ET SAINT-GYR
Fénelon était persuadé (|ue la direction qu'il donnait à certaines âmes d'élite, utile à ces âmes, pouvait être pernicieuse au grand nombre. Aussi recommandait-il soigneusement de ne point communiquer aux profanes ses entretiens ni ses écrits. Mais M""" de La Maisonlbrt était naturellement communicative et indiscrète. Peutêtre aussi ne comprenait-elle pas que ce qui était bon pour elle put ne l'être pas pour tous. Elle ne put donc s'empêcher, sur la fin de 1691, de communiquer a ses amies, avec les maximes de M""" Guyon, quelques-uns des écrits de l'abbé. M""' de Maintenon s'inquiéta : « Vous répandez, écrivit-elle a la chanoinesse, les écrits de M. l'abbé de Fénelon devant des gens qui ne les goûtent point... Quant 'a M"" Guyon, vous l'avez trop ])rônée; il faut nous contenter de la garder pour nous. 11 ne lui convient pas, non plus qu'à nous, qu'elle dirige nos dames ; ce serait lui attirer de nouvelles persécutions. Elle m'a paru d'une discrétion admirable et ne vouloir de commerce qu'avec vous ; tout ce que j'ai vu d'elle m'a édifiée, et je la verrai toujours avec plaisir; mais il faut conduire notre maison par les règles ordinaires et tout simplement. » Quehjues jours après, il arriva a M""' de La Maisonfort de dire publiciucment qu'il ne fallait se gêner en rien, (ju'il fallait s'oublier et ne jamais faire de retour sur soi-même (1). Nouvelle lettre : « Mon peu d'ex-
lants. » a Avec de si bons mémoires, ajoiite-t-il, et des instructions si sûres, peut-être n'a-t-on jamais écrit une histoire ;dus véritable. Elle est en effet si vraie qu'il n'y aurait ni prudence, ni sagesse, ni sûreté de la rendre publique. » (V. Le Dieu, Mém., t. Il, pp. 214 à 226.) Le livre de Phelippeaux ne fut publié qu'après sa mort, en 1733, et il excita les orages présagés par l'abbé Le Dieu. (1) 6 février 1692.
périence en ces matières me révoltait contre M. de Fénelon, quand il ne voulait pas que ses écrits fussent montrés. Cependant, il avait raison. On prêche la liberté des enfants de Dieu a des personnes qui ne sont pas encore ses enfants, et qui se servent de cette liberté pour ne s'assujettir à rien. »
Après sa profession, M""' de La Maisonfort se gêna, paraît-il, moins encore. Elle se fit ouvertement Tapôtre de la spiritualité nouvelle. « Presque toute la maison devint quiétiste ; on ne parla plus que de pur amour, d'abandon, de sainte indifférence... Jusqu'aux sœurs converses et aux servantes, il n'était plus question que de pur amour. Et il y en avait qui, au lieu de faire leur ouvrage, passaient leur temps à lire les livres de M™^ Guyon, qu'elles croyaient entendre (1). »
L'évêque de Chartres fut informé de ce qui se passait a Saint-Cyr. Godet des Marais était, « avec son air de cuistre (2), » un habile et vertueux prélat. « Ses mœurs, sa doctrine, tout, dit Saint-Simon, était irréprochable. Il faisait a Paris des voyages courts et rares, logeait au séminaire de Saint-Sulpice, et se montrait encore plus rarement à la cour, y Fidèle à tous ses devoirs, il se préoccupa de Saint-Cyr, et voulut tout connaître. La résolution était sage, mais elle ne justifie pas les moyens. L'évêque de Chartres, en etîet, crut devoir se servir du procédé que le cardinal d'Estrées se vantait d'avoir suivi 'a l'égard de Molinos. Il|s'adressa 'a deux dames de Saint- Louis, dont il était sûr, et les chargea de s'attacher- à
(1) Mémoires des Dames de Saint-Cijr, chap. xxix. (2^ Saint-Simon. Du reste, on l'appelait couramment à la cour, et même devant M"' de Maiutenon, le « cuistre violet. »