CHAP. IX. — LA COUR ET SAINT-GYU. 17U
un je ne sais quoi cjui me faisait tendre à verser mon cœur dans le sien; mais je ne trouvais pas de correspondance, ce qui me faisait beaucoup souffrir. La nuit, je souffris extrêmement a son occasion. Le matin, je le vis : nous restâmes quelque! temps en silence, et le nuage s'éclaircit un peu ; mais il n'était pas encore comme je le souhaitais. Je souffris huit jours entiers, après quoi je me trouvai unie a lui sans obstacle ; et depuis ce temps, je trouve toujours que l'union augmente d'une manièfe pure et ineffable. Il me semble que mon âme a un rapport entier avec la sienne ; et ces paroles de David pour Jonathas que son âme était collée à celle de David (1) me paraissaient propres a cette union (2). » « M™« Guyon, dit de son côté Phelippeaux(5), Cherchait depuis longtemps l'ocasion de connaître l'abbé de Fénelon. La duchesse de Charost la lui procura. Elle invita l'abbé a venir dans sa maison de Beyne dans le temps que M™e Guyon y était. Ils eurent ensond)lc de longs entretiens sur la spiritualité ; il fut charmé ou plutôt séduit par l'extérieur et les discours éloipients de cette femme. Pour leur doimer occasion de parler plus librement de dévotion, on les renvoya ensemble de Beyne 'a Paris, dans le même carrosse, avec une demoiselle de la dame (4). Pendant le voyage, M"^^ Guyon
(1) Anima Jonalhœ congluthiata est animœ David el dilc.rit eum Jonalhas quasi animam .suam. (I Reg., xviii, v. 1.)
(2) Vie de M'^^ Guyon, 3« part., p. LOI, 102.
(3) Relation, p. 38.
(4) Il est vrai que M. l'abbé de Fénelon revint de Beyne avec M^s Guyon, qui y était depuis quelque temps avec M""^ la duchesse de Béthune, et qu'elle leur donna son carrosse pour revenir à Paris. Il la vit là pour la première fois, et elle avait une de ses femmes avec elle. (Lottre de Dupuy au marquis de Fénelon, 3 février 1733.)
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s'appliqua à lui expliquer tous les principes de sa doctrine et lui demanda s'il comprenait ce qu'elle lui disait, et si cela lui entrait dans la tête. « Cela y entre, ré- « pondit l'abbé, par la porte cocbère. » l>epuis ce tempslà ils turent intimes amis. Fénelon entra désormais dans ses intérêts et dans toutes ses illusions. Je me souviens (pi'il blâmait alors ouvertement la conduite de l'archevêque de Paris. » Et plus loin, parlant de l'estime que Fénelon fit de M™» Guyon : « Il la regardait comme un prodige de sainteté et de doctrine, jusqu'à dire qu'il avait appris d'elle plus que de tous les Pères de l'Église. Il est vrai qu'il ne les avait guères lus (1). » Quoiqu'il en soit, M™^ Guyon était pour lui, en matière de vie contemplative, une autorité souveraine ; ce qu'elle disait, elle l'avait éprouvé et, sans étude, elle en savait plus que tous les docteurs. « Si de Paris, disait Fénelon, je voulais aller a Dammartin, et qu'un paysan du lieu s'offrit pour me conduire, je le suivrais, bien que ce ne fût ([u'un paysan (2). »
Par Fénelon et par M™e de Béthune,.M'"e Guyon entra dans la société des trois duchesses, filles de Colbert. Le roi avait, en effet, procuré aux filles de son ministre des établissements considérables : l'ainée avait
(1) Il la vit ; leur esprit se plut l'un à l'autre ; leur sublime s'amalgama. {Méin. de Sai)il-Si»ion, t. I, p. 313.)
Il fut perverti comme le premier homme par la voix dune femme, et ses talents, sa fortune, sa réputation même furent sacrifiés non à l'illusion des sens, mais à celle de l'esprit. (^D'Acii'KSSEAU, Mémoires, au t. XIII de SCS Œuvres conipl.)
(2) l'iiKLiPi'K.vux, p. 48. Fénelon écrit, en d'autres termes, la même chose. (R'7'. " l't Ri'lnlion. chnp. i. n» 5.)