‹ Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence; d'après le écrits originaux et des documents inéditsChapitre 97 sur 152 · CIIAP. IX. — LA COUR ET SAINT-CYR · texte numérisé non relu

CIIAP. IX. — LA COUR ET SAINT-CYR

deux ou trois fois par jour. Beauvillicr était un homme froid, méthodique, exact au point de faire des excuses h son cocher, quand il lui arrivait de se faire attendre (1). Chevreuse avait incomparablement plus d'esprit et de savoir. Port-Royal le comptait parmi ses plus cliers élèves, et la Logique avait été composée pour lui. Beaucoup d'imagination, de pénétration, de chaleur ; une facilité prodigieuse a concevoir et a s'exprimer : toutes les qualités de l'esprit, s'il avait eu le sens prati(pie et la justesse de son beau-frère. Beauvillicr voyait les choses comme elles étaient ; Chevreuse, comme il les eût voulues ; l'un voulait le bien et s'en contentait ; l'autre cherchait le mieux, et manquait souvent l'un e( l'autre. Mais c'était un honniie séduisant, doux, modeste, gai dans l'intimité, adoré de sa famille, grand dans ses idées, désintéressé à l'excès, dévoué jusqu'au sacrifice, et toujours calme : « Jamais homme ne [>osséda son âme en paix comme celui-là. »

Le mot est de Saint-Simon. C'est lui aussi (jui a fait du duc de Beauvillier le plus bel éloge, et le moins suspect. « Sa vertu, dit-il, sa douceur, sa politesse, loul m'avait épris en lui. » 11 lui demanda en mariage une de ses lilles, le priant en grâce de taire le contrat comme il l'entendrait. Beauvillier objecta son peu de fortune et ses nombreux enfants. « Je lui répondis (|u'il voyait bien que ce n'était pas le bien qui m'amenait, ni même sa lilje, que je n'avais jamais vue; (jue c'était lui, qui m'avait charmé, et que je voulais épouser, avec M'"' de Beau-

(1) Ramsay, Hifit. de Fénelnn, ['• B. — Legendue, M('nii., p. l.'ifi. Le portrait du duc de Beauvillier se trouve au rli.Uoau de Valençay.

villier. » Les négociations furent longues. Beauvillier avait huit filles ; il lui fut impossible d'en trouver une a donner à Saint-Simon. L'ainée voulait être religieuse : Saint-Simon trouve qu'elle avait grand tort; la seconde était contrefaite ; les autres n'étaient que des enfants. « Tout ce qui se peut de douleur, de regret, d'estime, de préférence, de tendre, me fut dit ; je répondis de même, et nous nous séparâmes, en nous embrassant, sans pouvoir nous parler. »

Ils ne se revirent, quelques jours après, que pour se jurer une amitié éternelle, et le duc de Saint-Simon se rendit a la Trappe, pour chercher quelque consolation dans la solitude et la prière (1).

Jamais M""" de Montespan, dans les longues années de sa faveur, n'avait pu apercevoir, dans la foule de ses courtisans, les ducs et les duchesses de Beauvillier et de Chevreuse. Aussi, quand M"" de Maintenon eut remplacé la favorite, tourna-t-elle naturellement les yeux vers cette vertueuse famille qui, malgré tant d'exemples contraires, avait négligé la faveur et dédaigné la fortune, aimant mieux s'exposer a déplaire que de s'abaisser. Peut-être aussi entrait-il dans ses vues de fixer de bonne heure l'opinion j)ul)lique sur la nature de ses rapports avec le roi, en se montrant dans une liaison particulière avec

(1) La famille de Beauvillier (de Bello Villari) est tout orléanaise. Elle tire son nom de Beauvilliers, en Beauce, village situé dans le canton de Voves, entre Chartres et Orléans. Les Beauvillier possédaient des fiefs nombreux dans le pays chartrain, TOrléanais, le Berri. Leurs titres se sont retrouvés dans les chartriers de Bonneval, de Saint-Mesmin, près Orléans, de Notre-Dame de Baugency, de l'abbaye de Voisins, près Meung, de Saint-Aignan d'Orléans. Us furent seigneurs de Binas, de Séris, de Luç,'ay, de Baules, des Gachetières. près Baujjrency, etc. (Mss. de la bibl. d'Orléans, M 45i his. t. il, f" '27 à W.)

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une société qu'aucune considération n'aurait portée a approuver un attachement équivoque. Elle allait régulièrement dîner un ou deux jours de la semaine à Thôtel de Beauvillier; d'autres fois, ordinairement le dimanche, a riiôtel de Chevreuse. Il n'y avait qu'elle, les deux sœurs et leurs maris. Tout se passait en famille, avec la sonnette sur la table, afin de n'avoir point de valets autour de soi, et de pouvoir parler sans contrainte. Fénelon y fut admis, et M'"'' de Maintenon ne tarda pas a se sentir un goût très-vif pour ce spirituel et vertueux abbé, qui lui était recommandé, du reste, par l'abbé Gobelin, son confesseur. On s'entretenait de piété a ces réunions intimes. M™^ Guyon y venait quelquefois ; personne ne parlait de Dieu comme elle ; il était impossible de ne la pas admirer. M™" de Maintenon fut sous le charme, comme Beauvillier, Chevreuse et Fénelon, comme les Visitandines et les duchesses ; on ne résistait point a son éloquence, ni 'a l'ascendant de ses vertus (1).

Le dimanche, sur les deux heures après midi, Fénelon faisait ordinairement une conférence spirituelle, où se rendaient toutes les dévotes de la cour. M"'' Guyon n'y manquait guère, et M""' de Maintenon, ayant ainsi occasion de l'entendre et de la voir, conçut en peu de temps une vive amitié pour elle. C'est a ce point qu'un jour qu'elle se trouvait plongée dans une profonde tristesse à Saint-Cyr, elle l'envoya quérir a Paris, n'espérant trouver que dans son entretien quelque consolation et la paix (2).

(1) Mé)ii. de Legendre, p. 237; D'Avrigny, Mrm. chronologiques, à l'année 1694; Saint-Simon, t. I, p. 314.

(2) PiiELiPPEAUX, Relation, p. 47.

Le Moyen court ne la quittait pas. « Je l'ai lu au roi, écrit-elle à M""" de Sainl-Géran, qui me dit que c'étaient des rêveries. Il n'est pas encore assez avancé dans la piété pour goûter cette perfection. »

Honoré depuis longtemps de l'estime du roi et de sa confiance, le duc de Beauvillier ne demanda jamais rien : il fallait que la faveur le vînt chercher. Le 16 août 1C89, il fut nommé gouverneur du duc de Bourgogne. Le 17, il proposa et fit agréer au roi l'abbé de Fénelon pour précepteur. M""' de Maintenon contribua beaucoup au chois qu'on fit de Fénelon, (jui lui était recommandé par l'abbé Gobelin et, dit-elle, par tout le monde. Dès qu'il fut a la cour, son esprit, ses talents, la séduction de ses manières lui gagnèrent tous les cœurs. M""" de Maintenon lui témoigna une confiance qu'elle n'eut jamais au même degré pour personne : « Il a de l'esprit, écrivait-elle a M""' de Saint-Géran ; il a encore plus de piété ; c'est justement ce qu'il me faut. » Aussi, peu s'en fallut-il qu'elle ne le prît pour directeur. Mais elle crut, après y avoir réfléchi, qu'il était préférable de choisir un homme dont la vertu fût moins séduisante, et elle s'adressa 'a Godet des Marais. Godet y gagna l'évêché de Chartres. Fénelon n'en conserva pas moins toute l'estime de M"" de Maintenon et toute sa confiance ; elle le consultai*, sui" ses défauts (1) et se soumettait a ses conseils.

La confiance qu'elle avait en l'abbé de Fénelon était partagée par tout son entourage. M'"'' de Maintenon n'aimait jtoiiit la cour. Llle s'y était créé une |)etite société

(1) V. Dausset, 7/i.s/. de Fén., liv. II, chap. m, un milieux écrit alresso à M"'' de Maintei\on sur ses défauts.

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intime, composée des personnes dont les sentiments se rapprochaient le plus des siens. C'était, avec les duchesses de Bcauvillier et de Chevreuse, MM"'" d'Haijdicourt et de Montchevreuil, ces amies des bons et des mauvais jours, attachées à M"'" de Maintenon depuis sa jeunesse, et qui ne la quittaient presque pas ; la belle comtesse de Grammont, celte demoiselle d'Hamilton, dont son frère nous a tracé un si délicieux portrait (1) et que Grammont, dans son étourderie, avait presque ou])lié d'épouser; M'"" de Saint-Géran, la princesse d"Harcourl, M'"" Dangeau, « qui était, dit Saint-Simon, jolie et vertueuse comme les anges ; » M""" d'Haudicourt, autrefois ravissante, et devenue, en perdant sa beauté, piquante et maligne autant que M""" Dangeau était douce et bonne. Toutes étaient pieuses, et la plupart s'étaient mises sous la direction de Fénelon. Elles se rarrachaient l'une 'a l'autre, car ses fonctions de précepteur ne lui laissaient guère de loisir. Le Moyen court était le livre préféré de ces âmes d'élite qui, au milieu des splendeurs et des enivrements de la cour, savaient (juitter le monde pour penser a Dieu.

Des réunions intimes avaient lieu pendant \c séjour que le roi faisait à Marly. Comme le duc de Bourgogne n'y allait pas encore, Beauvillier et Fénelon restaient près de lui, à Versailles; M""' Gui^)n, Mf"^ de Mortemari, y arrivaient de Paris, et avec elles M™<^ de Merstein, liUo du duc de Chevreuse. La duchesse de Béthune quiilait Beynes ; la comtesse de Guiche, intime amie de M"ie (|(>

(1) Hamilton, Mi'nn. du chevalier de Grammont, au comm. du chap. VII.

Mortemart, se dérobait a la cour, pour se joindre au petit troupeau. L'Echelle et Dupuy, gentilshommes de la manche, y étaient admis. M"^^ Guyon prenait la pa rôle ; on l'écoutait comme un oracle ; on s'attendait à voir fleurir, dans un avenir prochain, la doctrine du pur amour, et l'âge d'or revenir sur la terre.

L'Echelle fit même graver par Sébastien Leclerc une curieuse estampe, dans laquelle on voit un berger debout, la houlette à h main, et autour de lui des animaux de toute espèce, le lion, le tigre, l'ours, l'agneau et la génisse vivant en paix dans le même troupeau. Un enfant, dans un coin, prend un serpent sur la terre ; un autre se joue avec un aspic dans les bras de sa nourrice. Au bas de la gravure sont écrites ces paroles d'Isaïe : Puer parvulus minahit eos (cap. xxi, v. 8) (1).

Le berger, c'était, disait-on, le duc de Bourgogne : avec lui devait régner le pur amour; le second enfant, c'était le duc d'Anjou, son frère; l'autre, le duc de Berri ; et la nourrice, M™« Guyon (2).

Les amis de M^e Guyon (3) avaient déjà, a cette époque, publié un de ses plus intéressants écrits : Le Cantique des cantiques de Solomon.avec des explications et des réflexions qui regardent la vie intérieure. 11 parut a Lyon pour la première fois au mois do septembre 1687.

(1) Phelippealx, Relation, !>•« partie, p. 2'23.

(2) Cette gravure se trouve à trois états dans la belle collection des gravures de Séb. Leclerc, au séminaire de Saint-Sulpice, plus riche ici que la Bibliothèque nationale.

(3) Ce furent les duchesses, ses amies, qui lui conseillèrent de faire imprimer le Cantique. (Le P. Romain Joly, Hist. du quiétismc, p. 92, ]mss. de la Bihl. nat.)

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« Je suis saisi d'admiration, dit l'im des approbateurs du livre, quand je considère que l'auteur a expliqué le Cantique d'une manière si aisée, si belle et si édifiante. Il en est redevable aux communications de l'Esprit saint, qui souffle où il veut. »

C'est bien d'inspiration, du moins dans un autre sens, que fut écrit ce commentaire : M"^^ Guyon n'y mit pas deux jours. Elle fit bommage de son travail a l'Enfant Jésus, dans une dédicace en vers. Soyez, y dit-elle,

Soyez, ô sagesse incréée, L'âme de tout ce que je fais, L'unique but de mes souhaits, L'étoile de ma destinée.

L'interprétation du texte est originale et hardie ; la doctrine qui s'en dégage n'est autre que celle des Torrents et du Moyen court. M"»» Guyon a vu se développer dans le cbant nuptial de Salomon les phases successives (lu mariage mystique.

Dieu nous a donné, en nous créant, une « participalion de son être. » De la, dans notre nature, une aptitude à être unie à Dieu, et en même temps une tendance à l'union, un besoin du retour.

Au début, c'est l'union des puissances, union extérieure et superficielle, qui est « le toucher, plutôt que l'unir. » C'est comme un embrassement divin, une « union de fiançailles, » où se trouvent, il est vrai, les affections du cœur, les présents, les caresses , mais non la parfaite jouissance de l'objet.

Puis vient l'union essentielle, « le baiser de la bouche. » C'est vraiment le mariage spirituel, où Dieu prend

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rânie j)our sou ôpouse, et où il y a union (ressence a essence et communication de substance. Ce n'est point une union accidentelle et fugitive, comme celle des créatures, mais une union durable, qui ne finit jamais. Elle n'est i)oint locale et limitée, mais intégrale, absolue. A la différence des corps, qui sont impénétrables, l'àme, parce qu'elle est spirituelle, peut être unie, mêlée, transformée en Dieu : « C'est comme une eau versée dans une autre eau ; on ne l'en peut distinguer, » bien (pi'elle conserve, remarque 'a propos M'"" Guyon, sa matière et sa substance propre.

Le résultat de cette union, c'est la communication du Verbe de Dieu a l'âme. L'âme, dès lors, ne saurait rester stérile ; elle est rendue féconde de la fécondité même de Dieu. De Ta cette maternité spirituelle et cet état apostolique qui tiennent tant de place dans la doctrine mystique de M""" Guyon. « Il y a des personnes, écrit-elle, ([ui disent que cette union ne se peut faire que dans l'autre vie ; mais je tiens pour certain qu'elle se peut faire en celle-ci, avec cette différence qu'en cette vie, l'on possède sans voir et que, dans l'autre, on voit ce (]ue l'on possède. »

Il ne nous plaît pas de suivre M*"* Guyon h travers les idées liardies et les vives images dont elle a cru pouvoir, après tant d'autres, semer son interprétation mystique. A toutes ces choses hasardées ou malsaines, qui exciteroiit plus tard les réclamations de Bossuet, nous préférons les simples paroles du Cantique et la poésie des chastes amours.

M""' de Maiutenon est tout entière dans le ravissant

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